La Leçon de Drague
Chapitre 1 : La Leçon de Drague (One-shot)
2876 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 30/03/2026 08:50
L'air à l'intérieur de la péniche était studieux. Un peu trop au goût de Richie. Sur la Seine, le passage d'un bateau-mouche fit osciller la coque, un rappel cruel pour le jeune immortel qu'il y avait une vie réelle, faite de gens normaux, à seulement quelques mètres de ce cours d'histoire interminable. Assis sur un tabouret, il luttait activement contre l'envie de se cogner la tête contre la table. Face à lui, Duncan MacLeod, l'air aussi solennel qu'un juge de la Cour Suprême, pointait un index autoritaire sur une vieille carte jaunie.
— Tu vois, Richie, le problème avec les Campbell en 1692, ce n'était pas seulement une question de territoire. C'était une trahison au cœur même de l'hospitalité écossaise. Si tu ne comprends pas les nuances du massacre de Glencoe, tu ne peux pas comprendre la psychologie des clans. Or, la psychologie, c'est ce qui te maintient en vie quand un type essaie de te couper la tête.
Richie soupira, s'étirant au point de faire craquer ses vertèbres.
— Mac, avec tout le respect que je dois aux Campbell et aux types en jupe d'il y a trois siècles, on est à Paris. En 1995. Le seul massacre qui me guette ici, c’est celui de mes neurones si je dois encore passer deux heures à écouter un récit de trahison qui date de l'époque où on s'éclairait à la bougie. On ne pourrait pas juste aller prendre un café et parler de... je ne sais pas, de trucs contemporains ?
Duncan s'apprêtait à répliquer sur l'importance de la mémoire historique quand les deux hommes se figèrent simultanément. Une vibration familière envahit leur crâne.
— On dirait que la cavalerie arrive, grimaça Richie avec un sourire de pur soulagement, comme si on venait de lui annoncer que l'école était finie pour l'été.
Quelques secondes plus tard, des pas résonnèrent sur le pont, suivis d'une apparition qui semblait sortir d'un catalogue de mode pour gentlemen excentriques. Hugh Fitzcairn ouvrit la porte, un chapeau à la main et un sourire capable d'illuminer tout le quartier de Notre-Dame.
— MacLeod ! Mon cher vieux grincheux ! Et le jeune Richie, toujours en train de subir les sermons du Highlander ?
Fitzcairn s'avança et tapa amicalement sur l'épaule de Duncan, qui ne put s'empêcher de sourire malgré son sérieux de façade.
— Fitzcairn. Je ne t'attendais pas avant la semaine prochaine.
— La vie est trop courte pour attendre la semaine prochaine, mon ami ! Surtout à Paris en cette saison. Mais je t'interromps ? Tu avais l'air d'être en plein milieu d'une conférence sur les tragédies capillaires du dix-septième siècle.
Duncan jeta un coup d'œil à sa montre, son expression changeant soudainement pour devenir un masque d'efficacité mystérieuse. Il rangea brusquement la carte des clans.
— En réalité, Fitz, tu tombes à pic. Je dois m'absenter. J'ai une... une course impérative à faire. Quelque chose que je ne peux absolument pas remettre à plus tard.
Fitzcairn haussa un sourcil, l'air soudainement très intéressé.
— Une course ? Avec cet air-là ? On dirait que tu t'apprêtes à négocier un traité de paix avec la couronne d'Angleterre. C'est bien mystérieux tout ça, Duncan. Ne me dis pas que tu as un rendez-vous galant et que tu as peur que je te donne des conseils ?
Ce dernier ne releva pas la provocation, se contentant de ramasser sa veste avec une hâte suspecte.
— Garde tes conseils pour Richie, Fitz. Il en a sans doute plus besoin que moi. Je vous laisse la péniche, essayez de ne pas la couler avant mon retour.
Sans plus de détails, le Highlander quitta le bateau. Les deux autres restèrent un instant silencieux, écoutant le bruit du moteur de la DS qui s'éloignait sur le quai.
Fitzcairn se tourna vers Richie, un éclat malicieux dans les yeux, et s'installa confortablement dans le fauteuil que Duncan venait de quitter.
— Bien. Maintenant que le professeur est parti en mission secrète, dis-moi tout, jeune homme. Comment se passe ton séjour dans la ville de l'amour ? Les Parisiennes traitent-elles ton enthousiasme américain avec la déférence qu'il mérite ?
Le jeune immortel se laissa aller contre le dossier de son siège, content d'avoir enfin un interlocuteur qui ne parlait pas de guerre de clans.
— Honnêtement ? C'est plus compliqué que prévu. J'ai l'impression qu'il me manque le mode d'emploi.
Fitzcairn laissa échapper un petit rire étouffé, le genre de rire qui laissait entendre qu’il avait déjà résolu ce problème avant même que l’arrière-grand-père de Richie ne soit né. Il se pencha en avant, croisant ses doigts sur ses genoux.
— Le mode d’emploi ? Mais il n’a pas changé depuis la Renaissance ! Le problème des jeunes gens de ton siècle, c’est que vous confondez la vitesse et la précipitation. Vous voulez tout, tout de suite. Un regard, un sourire, et vous vous attendez à ce que la dame tombe dans vos bras comme un fruit mûr. C’est d’une vulgarité sans nom.
Richie haussa les épaules, pas franchement impressionné par la leçon de morale.
— Écoute, Fitz, le monde tourne un peu plus vite qu’à l’époque où tu portais des perruques poudrées. Les filles aujourd'hui, elles n’ont pas le temps pour les sérénades. Il faut que ça percute. Une bonne moto, un look qui assure, et une approche directe. Je ne vais pas passer trois semaines à lui envoyer des pigeons voyageurs pour lui demander si elle veut prendre un le thé.
— Des pigeons voyageurs ? Quelle horreur. On utilise des messagers en livrée, mon garçon, ou au moins des billets doux déposés discrètement.
Fitzcairn se leva et commença à faire les cent pas sur le parquet qui craquait, l’air d’un général préparant une campagne militaire.
— Une femme, Richie, c’est une citadelle. Une forteresse aux remparts magnifiques mais imprenables par la force brute. Tu n’arrives pas avec tes gros sabots et ton moteur qui fait un bruit de casserole. Tu assièges. Tu envoies des fleurs, beaucoup de fleurs. Tu récites un vers de poésie au détour d’une conversation, l’air de rien. Et surtout, tu pratiques l’art du baisemain. Rien ne désarme plus une femme qu’un baisemain parfaitement exécuté, avec juste ce qu’il faut de déférence et de mystère.
Richie manqua de s’étouffer avec son propre rire.
— Un baisemain ? Fitz, si je fais ça dans un club branché du Marais, la fille va appeler la sécurité ou se demander si je n’essaie pas de lui voler sa bague. On est au vingtième siècle ! Ton truc de la citadelle, c’est bon pour les musées. Aujourd’hui, c’est le feeling qui compte. Tu lui proposes d’aller faire un tour sur les quais, tu lui sors une vanne pour la faire rire, et tu tentes ta chance. Si ça matche, ça matche. Pourquoi s’embêter avec tout ce théâtre ?
Fitzcairn s’arrêta net et fixa Richie avec une pitié non dissimulée, comme s’il regardait un barbare essayer de manger de la soupe avec une fourchette.
— Le théâtre, comme tu dis, c’est ce qui sépare l’homme de la bête, mon cher. Ta méthode, c’est du sprint. C’est épuisant et, avouons-le, terriblement prévisible. Moi, je parle de l’élégance du geste. Je parle de la patience de l’observateur. Je suis certain que tu n’as même pas pris la peine de mémoriser un seul sonnet de Ronsard avant de sortir hier soir ?
— Ronsard ? C’est le type qui a donné son nom à un lycée, non ? Fitz, réveille-toi. La drague moderne, c’est de l’instinct. Tu vois une fille qui te plaît, tu lui lances le regard qui tue, celui qui dit que tu as vu du pays et que tu n’as peur de rien. C’est ça qui les fait craquer, pas tes poèmes qui sentent la naphtaline.
— Ton regard qui tue ressemble probablement à une conjonctivite mal soignée, persifla Fitzcairn en réajustant son foulard. Les femmes parisiennes ont du goût. Elles veulent être courtisées, pas scalpées par un adolescent en retard de croissance.
Richie accusa le coup, l'ego un peu chiffonné.
— Un adolescent ? J'ai passé l'âge de demander la permission pour sortir. Et j'ai pas besoin d'un manuel du dix-huitième siècle pour savoir comment parler à une fille dans un bar. J'ai mon propre style, et jusqu'ici, il ne m'avait pas fait défaut.
L'immortel laissa planer un silence condescendant avant de reprendre d'une voix mielleuse :
— Mon cher Richie, avoir du succès auprès de quelques ingénues éblouies par ton blouson de cuir ne fait pas de toi un expert. La séduction est une discipline de haut niveau. On peut être très doué pour attirer l'attention et s'avérer un amant absolument déplorable. C’est d’ailleurs souvent le cas des Américains : vous confondez la conquête et l'efficacité.
Le jeune homme s’apprêtait à envoyer une répartie cinglante sur la supposée supériorité des dandys anglais quand une sensation familière lui fit dresser les poils sur les bras. Une nouvelle vibration, vive et électrique, envahit brusquement l’espace de la péniche.
— Encore ? murmura Richie en se redressant, les sens en alerte. Décidément, c'est l'heure de pointe sur la Seine.
La silhouette d’Amanda se découpa en haut de l’escalier. Elle descendit les marches avec cette démarche féline qui donnait toujours l'impression qu’elle venait de dérober quelque chose de très précieux. Elle portait une robe noire ajustée et un regard qui pétillait d'une curiosité amusée.
— Tiens, le club des gentlemen est en session ? s'enquit-elle en jetant un coup d’œil circulaire. Où est Duncan ?
— En mission diplomatique au sommet, ou peut-être juste en train de sauver le monde, répondit Richie. Mais tu tombes à pic, Amanda. On a besoin d’un juge impartial.
Fitzcairn se leva d'un bond, attrapa la main d'Amanda et y déposa un baiser avec une grâce un peu trop appuyée.
— Une juge d'une beauté si éblouissante ne saurait être que juste. Dis-nous, ma chère Amanda, nous étions en train de débattre d'un cas d'école. Imagine : tu es assise seule à la terrasse d'un café. Un homme s'approche. Préfères-tu qu'il t'aborde avec la distinction d'un sonnet de Ronsard et une révérence, ou qu'il te lance un clin d'œil en t'offrant un verre, comme... enfin, comme ce jeune homme semble le préconiser ?
Il désigna Richie d'un geste de la main qui sous-entendait clairement que la deuxième option était une insulte à la civilisation. L'autre, de son côté, afficha son sourire le plus confiant.
— Avoue, Amanda. Le poème, c’est le meilleur moyen de finir en tête-à-tête avec sa solitude. Une approche directe, un peu de répondant, c’est ça qui marche aujourd'hui, non ?
Amanda les regarda tour à tour, un petit sourire en coin qui n'augurait rien de bon pour leur ego.
— Vous êtes sérieux ? C’est ça vos grandes stratégies de prédateurs ? Entre le fossile dramatique et le chiot qui veut jouer, je ne sais pas ce qui est le plus déprimant.
Elle pointa un doigt vers Fitzcairn.
— Fitz, ton truc de la citadelle à assiéger, c’est fini depuis que les femmes ont le droit de vote et un carnet de chèques. On n’est pas des forteresses, on est des êtres humains. Ton baisemain et tes vers de poésie, ça ne crie pas "élégance", ça crie "j’ai désespérément besoin d’attention et je vis encore au siècle dernier". C’est lourd. C’est comme essayer de chasser une mouche avec un canon.
Elle se tourna ensuite vers Richie, dont le sourire commença à vaciller.
— Et toi, Richie... le clin d'œil et le verre ? Tu crois vraiment qu'on est des distributeurs automatiques où il suffit d'insérer une pièce de flatterie pour obtenir une récompense ? Ton arrogance de "rebelle à moto", on la voit venir à des kilomètres. C’est superficiel. Ça manque tellement de substance que j’ai l’impression de discuter avec une affiche publicitaire pour du parfum bon marché.
Les deux hommes restèrent cois, Richie fixant ses bottes et Fitzcairn triturant nerveusement son foulard.
— La femme moderne, continua Amanda avec une étincelle de malice, n'a pas besoin d'être "conquise". On n'est pas des trophées de chasse ou des prix à gagner à la fin d'une partie de cartes. On veut de l'égalité, de l'humour qui ne soit pas préparé devant un miroir, et surtout, quelqu'un qui nous voit comme des personnes, pas comme des cibles dans un manuel de séduction périmé. Vos méthodes, c'est de la décoration. C'est du bruit.
Elle s'installa sur le rebord du canapé, souveraine.
— On est au vingtième siècle, les garçons. L'indépendance, ça vous dit quelque chose ? On décide de qui on veut, quand on veut, et croyez-moi, ce n'est jamais grâce à un poème poussiéreux ou à un blouson en cuir bien coupé.
Les deux immortels restèrent figés, tels deux écoliers pris en faute après une réprimande particulièrement efficace de la directrice. Richie se gratta la nuque, cherchant une répartie qui ne viendrait pas, tandis que Fitzcairn examinait ses ongles avec une soudaine fascination, son panache sérieusement entamé.
C'est alors qu'une vibration familière se fit sentir. Duncan était de retour.
Le Highlander entra dans la péniche avec un bras chargé d'un bouquet de roses rouges si volumineux qu'on apercevait à peine son visage. Dans l'autre main, il tenait avec précaution une bouteille à l'étiquette jaunie par le temps, dont la simple vue aurait fait pleurer d'émotion un sommelier.
Il s'arrêta au milieu de la pièce, un sourire serein aux lèvres, ignorant visiblement la tension qui régnait.
— Ah, Amanda, tu es là. Je craignais de devoir te chercher dans tout Paris, dit-il en posant le vin sur la table basse.
L'immortelle haussa un sourcil, ses bras toujours croisés, adoptant une pose de juge impitoyable. Elle jeta un regard sceptique aux fleurs.
— C'est quoi ce déploiement de serre horticole ? On dirait que tu t'apprêtes à présenter tes excuses pour avoir brûlé une bibliothèque, ou que tu as succombé aux conseils de ces deux-là.
Elle désigna Richie et Fitz d'un signe de tête dédaigneux.
— C'est un peu... excessif, non ? continua-t-elle avec un sourire en coin. Très "cliché romantique" pour un après-midi ordinaire.
Duncan déposa les fleurs dans ses bras sans se démonter, son regard plongeant dans le sien avec assurance.
— Un après-midi ordinaire ? Vraiment ? J'aurais pourtant juré que nous étions le 3 septembre.
Amanda resta immobile un instant, le mot "septembre" flottant dans l'air. Puis, soudain, son expression changea du tout au tout. La froideur de la femme indépendante s'évapora en une fraction de seconde, remplacée par une lueur de reconnaissance et une tendresse presque enfantine.
— Le 3 septembre... murmura-t-elle, sa voix perdant toute son assurance narquoise. 1635.
— À Vérone, précisa Duncan avec un léger sourire. Tu venais de me délester d'une bourse bien remplie avec une dextérité désarmante, et tu essayais déjà de me convaincre que c'était pour une œuvre de charité.
Le masque d'Amanda se brisa complètement. Elle laissa échapper un petit soupir ravi, enfouit son visage dans les roses avec un enthousiasme qui contredisait chaque mot de son discours précédent, puis se jeta littéralement au cou de Duncan.
— Oh, Duncan... Tu t'en es souvenu, dit-elle d'une voix de miel, totalement acquise au geste qu'elle tournait en dérision deux minutes plus tôt. Tu es le seul homme au monde qui sache encore comment s'y prendre.
Richie et Fitzcairn, spectateurs muets de cette métamorphose radicale, échangèrent un regard lourd de sens. Le doyen soupira, une pointe d'admiration jalouse dans les yeux, tandis que le plus jeune laissa échapper un petit rire incrédule.
— Donc, les citadelles et les distributeurs automatiques, c’est pour nous, murmura Richie assez bas pour ne pas rompre le charme. Mais pour Mac, les poèmes et les fleurs, ça passe comme une lettre à la poste.
Fitzcairn réajusta son foulard, retrouvant un peu de sa superbe alors qu'il regardait le couple.
— C'est la différence entre un amateur et un maître, mon cher Richie. La théorie est pour les sots, mais la pratique... la pratique demande quatre siècles de patience et une excellente mémoire des dates.