Le regard du nouveau venu accrocha celui de Marie. Saisi d'effroi et refusant de l'affronter, il recula brusquement et fit demi-tour avant de s'enfuir en courant vers sa voiture. Inquiet que Callestina ne soit pas rentrée comme à son habitude et face au téléphone de la boutique qui sonnait sans fin, il était venu voir sur place ce qu'il se passait. Mais il ne s'attendait certainement pas à une telle scène.
L'immortelle quitta le fond de l'allée en trombe. Elle déboucha à l'extérieur juste à temps pour voir la silhouette de Jehan se jeter à l'intérieur de sa berline et démarrer en catastrophe.
Elle jura entre ses dents en suivant des yeux les feux rouges qui s'éloignaient déjà, esquissant un mouvement pour se lancer à sa poursuite, mais s'immobilisa net. Pas maintenant. Le corps de Callestina gisait enveloppé dans le coffre de son propre véhicule, et l'intérieur de l'entrepôt gardait encore les stigmates de l'affrontement. Ravalant sa frustration, elle serra les poings, souffla un coup pour calmer ses nerfs, et retourna à l'intérieur pour terminer ses tâches en hâte.
Après un dernier tour d'horizon pour s'assurer que les indices les plus flagrants avaient disparu, Marie quitta l'entrepôt. Elle roula presque quarante-cinq minutes sur les routes sinueuses, s'éloignant des lumières de la ville jusqu'à trouver un chemin de terre s'enfonçant dans la forêt, loin des sentiers battus.
Sous le couvert des arbres, alors qu'elle creusait un trou dans la terre meuble pour y déposer le corps de son ennemie de toujours, une étrange lassitude l'envahit. Enterrer Callestina, c'était refermer un chapitre immémorial, lourd de siècles de rancœur et de sang. Elle ressentit un mélange complexe de soulagement amer, de nostalgie et de ressentiment tenace. C'était la fin d'une époque, la conclusion silencieuse d'une rivalité séculaire qui s'achevait enfin sous la canopée japonaise.
*
De retour dans sa chambre d'hôtel, le silence de la pièce vint l'envelopper brutalement. Marie s'assit sur le bord du lit, les mains encore tachées de terre, et laissa son esprit divaguer. Le puzzle mental finit par s'assembler, cruellement évident. Comment avait-elle pu être aussi aveugle ? Elle remonta le fil des siècles, retrouvant les échos de Milwaukee en 1845, où Jehan et Callestina s'étaient croisés une première fois alors qu'elle poursuivait la femme qui venait de tuer sa disciple, la forçant à se réfugier dans l'église du pasteur immortel. Puis, par un saut mental dans le futur qu'elle avait connu, elle se remémora l'année 2146, celle du Jeu et du point de départ de son voyage temporel, où leur alliance tenait encore bon. Elle serra les poings, une vague d'auto-flagellation l'envahissant. S'attendre à ce que Callestina soit seule était une erreur de débutante. Jehan avait toujours été dans l'ombre, un pion ou un complice, et elle n'avait pas mesuré à quel point leurs routes étaient imbriquées depuis le moment de leur rencontre.
Pourtant, en pesant le pour et le contre, une certitude s'imposa à elle. L'immortel ne préviendrait pas les autorités. Une enquête de police sur une décapitation ouvrirait une boîte de pandore que leur espèce redoutait par-dessus tout. Le risque de voir éclater la vérité au grand jour était trop grand. Pour sa propre survie et pour protéger son anonymat, il choisirait l'option la plus sûre : faire profil bas, entériner la disparition soudaine de Callestina et s'isoler. Sur ce point, Marie n'avait rien à craindre d'une descente de police imminente.
Mais la question de Jehan lui-même restait en suspens, et elle ne savait toujours pas quel parti prendre à son sujet.
Devait-elle l'éliminer ? Faire disparaître le problème à la source pour empêcher, des décennies plus tard, la création de cette machine temporelle qui l'avait amenée là où elle était aujourd'hui ? Une sourde rancœur l'incitait à nettoyer l'échiquier d'un coup de balai définitif. Puis, une ombre traversa sa mémoire, venant freiner l'élan de ses ambitions. Darius lui avait évoqué au détour d'une conversation leur brève rencontre, mentionnant qu'il tenait l'homme en estime. Le souvenir de cette discussion résonna plus profondément en elle, faisant écho aux avertissements que le prêtre lui avait prodigués au sujet d'Horton : des mises en garde contre la tentation de se faire justice soi-même, réprouvant fermement toute volonté d'exécuter froidement ses jugements. Des paroles qu'elle avait d'abord balayées d'un revers de main, prisonnière de sa certitude d'avoir raison, mais qui commençaient désormais à faire leur chemin malgré elle, sapant ses envies de justice expéditive.
Marie secoua la tête, soufflant longuement. Non. Elle ne pouvait pas se résoudre à le tuer sans l'avoir confronté, sans savoir ce qui l'animait réellement aujourd'hui. Mais elle ne pouvait pas non plus le laisser vagabonder dans la nature avec ses secrets et ses démons. Elle irait le trouver. Elle trancherait après lui avoir fait face, les yeux dans les yeux.
*
Le lendemain, elle commença à arpenter la région à sa recherche. Dans son esprit, le profil de Jehan s'assemblait pièce par pièce. Ancien pasteur, l'homme avait toujours cultivé cette dualité entre la quête du divin et la rigueur de la science, glissant lentement vers la physique fondamentale au fil des siècles. Pour le retrouver, elle savait qu'il fallait chercher là où son esprit pouvait s'épanouir.
Elle visita dabord les temples bouddhistes et sanctuaires shintoïstes disséminés dans la vallée et les contreforts montagneux. Elle y chercha des registres, des indices de sa présence ou simplement cette vibration familière qui l'aurait trahi, en vain.
C'est en se rabattant vers les infrastructures scientifiques de la région qu'elle retrouva finalement sa trace. Elle écuma dans un premier temps les bibliothèques locales, feuilletant les annuaires académiques de la préfecture de Gifu, les bulletins universitaires et les revues de vulgarisation scientifique accessibles au public. Au détour d'une liste de physiciens rattachés aux grands projets de la région, ce fut une photographie accompagnant une notice biographique qui attira son attention : le visage de Jehan lui sauta aux yeux, dissimulé sous un nom d'emprunt, Jean Miller. Le mystère de sa localisation trouvait enfin une réponse : le Super-Kamiokande. Cet immense observatoire de neutrinos, un sanctuaire de physique des particules creusé à grande profondeur sous les montagnes, était l'endroit rêvé pour commencer ses recherches et obtenir les connaissances nécessaires à son projet futur.
Pour confirmer sa présence sans s'aventurer à l'intérieur du complexe ultra-sécurisé, Marie adopta une routine d'observation discrète. Durant deux jours, elle observa de loin la sortie principale, étudiant patiemment les flux du personnel, jusqu'à le reconnaître formellement alors qu'il sortait du travail un soir.
Le lendemain, elle choisit de l'intercepter directement sur le parking bondé du centre lors de la relève de fin de journée, au moment où les employés sortaient en masse des bureaux pour regagner leurs véhicules. Dans ce brouhaha de fin de service, noyée au milieu de la foule anonyme, elle pouvait l'approcher sans qu'il ne se sente pris au piège dans un lieu isolé, réduisant le risque de panique ou de fuite précipitée.
*
Sur le parking rythmé par le va-et-vient incessant des employés, Jehan marchait d'un pas machinal, le sac en bandoulière et quelques dossiers serrés contre sa poitrine, l'esprit lourd d'une sourde inquiétude. Soudain, il se figea. Une secousse invisible, un signal lancinant qu'il connaissait trop bien. Son sang ne fit qu'un tour. Il s'arrêta net, manquant de faire tomber ses papiers, et pivota brusquement pour balayer le parking du regard. À quelques mètres de là, à travers la foule des chercheurs et des techniciens qui regagnaient leurs véhicules, il croisa le regard de l'immortelle. Elle s'avançait vers lui avec une assurance qui contrastait cruellement avec la panique qui le submergeait.
Autour d'eux, les rires étouffés, les bruits de portières et les conversations de fin de journée formaient une bulle de normalité rassurante. Il se raccrocha à cette foule comme à une bouée de sauvetage : au milieu de tous ces humains, elle n'oserait rien tenter. Pourtant, l'évidence le rattrapa : fuir ne servirait à rien. Il n'avait de toute façon pas d'autre choix que d'affronter ce face-à-face.
Un collègue japonais passa précisément à sa hauteur, ralentissant le pas en le voyant blêmir.
— Miller-san ? Ça va ? demanda l'homme, tendant une main vers son épaule en remarquant son trouble manifeste.
— Oui, ça va... Juste un peu de fatigue, bredouilla-t-il en arrachant un sourire crispé
Le collègue, moyennement convaincu mais pressé de rentrer chez lui, haussa les épaules et s'éloigna en saluant d'un signe de tête, le laissant seul au milieu du parking.
Marie s'arrêta à deux pas de lui, maintenant une distance respectueuse qui trahissait une volonté claire de négociation.
— Inutile de chercher à fuir, Jehan, dit-elle d'une voix posée, mais portant au-dessus du brouhaha ambiant. Je veux te proposer de discuter. À l'écart, en lieu sûr.
Il l'observa, les mâchoires serrées, cherchant un piège dans son expression. Elle soutint son regard avant de poursuivre :
— Retrouve-moi dans une heure au sanctuaire Hida Kokubun-ji. Je veux simplement qu'on parle, rien de plus. J'ai des réponses à certaines de tes questions.
La perspective d'une discussion dans un espace où la violence entre pairs était proscrite, offrit à l'immortel une échappatoire bienvenue. Il encaissa la proposition, puis finit par hocher la tête.
— J'y serai.
Sans un mot de plus, il tourna les talons et marcha à grandes enjambées vers sa voiture, ouvrit la portière et s'engouffra à l'intérieur. Le moteur toussa avant de démarrer en trombe.
Marie resta immobile au milieu du parking, les mains enfoncées dans ses poches, le regardant s'éloigner. Alors que la berline reculait et amorçait son virage, elle le vit guetter son profil dans le rétroviseur central, s'assurant qu'elle ne le prenait pas en filature. Pour toute réponse, elle ne bougea pas d'un pouce, lui laissant tout l'espace nécessaire pour s'en aller l'esprit un tout petit peu plus tranquille.
*
Marie déambulait dans les allées du sanctuaire Hida Kokubun-ji, l'orsqu'une vibration familière traversa l'air, suivie de pas feutrés sur le gravier. Jehan émergea de l'obscurité, les traits tirés, et s'arrêta à quelques mètres d'elle.
— Tu te demandes sans doute ce qui est arrivé à Callestina, commença-t-elle d'une voix calme. Même si tu dois déjà t'en douter.
Il ne dit rien, mais son regard confirma qu'il avait assemblé les pièces du puzzle.
— Elle est morte, confirma Marie sans détour.
Elle observa l'immortel en face d'elle. Immobile, silencieux, il semblait suspendu à ses lèvres, attendant désespérément une explication à son geste, un sens à ce qui venait de briser sa vie.
— C'était l'aboutissement d'une vieille rivalité, reprit-elle, choisissant ses mots. Une haine vieille de plusieurs siècles qui s'est enfin soldée ici. Dans ce conflit, nous avons toutes les deux perdu des êtres qui nous étaient chers. Je ne vais pas te mentir, c'était en partie une vengeance personnelle, oui... mais c'était surtout nécessaire. Callestina était devenue un danger, elle devait être arrêtée.
Elle laissa la phrase suspendue, n'offrant aucun autre détail sur la nature exacte de la menace. L'homme encaissa l'information, le visage blême. Il ne chercha pas à insister, sentant le gouffre d'amertume et de tragédie que cette confession recouvrait. Pendant un moment, il resta muet, absorbé par ses propres tempêtes intérieures. Puis, l'ombre du passé se manifesta dans ses yeux, une douleur ancienne qu'il portait comme un fardeau depuis des décennies.
— C'est toi qui as incendié mon église à Milwaukee... C'est toi qui a tué ma famille et tous ces mortels qui étaient réfugiés avec nous, lâcha-t-il, les mots accrochés dans sa gorge. Pourquoi ?
Marie ferma les yeux une fraction de seconde, frappée par la violence du souvenir. Le feu, les flammes, et les cris qu'elle n'avait jamais su oublier.
— Je ne savais pas, répondit-elle, sa voix soudain voilée par un remords sincère. Je traquais Callestina. Je voulais l'attirer hors de ses retranchements pour solder nos comptes, pour venger Thalia... ma meilleure amie, ma disciple, dont Callestina venait de prendre la tête par pur esprit de vengeance. J'ai mis le feu à cette église en ignorant totalement qu'il y avait des gens à l'intérieur, des familles... tes fils.
— Je n'ai jamais voulu faire de mal à des innocents, continua-t-elle, les yeux fixés dans les siens. Quand vous êtes sortis de ce brasier... ça a brisé quelque chose en moi aussi. Je ne te demande pas de me pardonner. Je voulais juste que tu saches la vérité.
— Tu savais ce que c'était, cracha-t-il, sa voix tremblante. C'était un sanctuaire. Un lieu de paix et de refuge pour ceux qui n'avaient plus rien. Y mettre le feu... profaner un lieu saint pour assouvir ta traque, c'est ignoble. Traquer quelqu'un ne t'excuse pas. Rien ne peut justifier d'avoir brûlé cette église.
Dans l'intonation de ses reproches, dans cette exigence morale face à l'horreur de son geste, Marie crut entendre l'écho lointain de Darius. C'était la même sévérité dans le jugement, la même conscience aiguë de la sainteté de la vie et des lieux, mais traversée ici par une cicatrice béante, la douleur irréparable d'un homme qui avait tout perdu. Cet écho la frappa de plein fouet, la renvoyant à sa propre indignité.
— Tu as raison, murmura-t-elle.
Malgré la tempête de rancœur qui grondait toujours en lui, entendre enfin cette explication changeait la nature de l'abcès. Ce n'était ni un pardon, ni une acceptation – ce que Marie avait fait restait inacceptable à ses yeux –, mais c'était une réponse. Enfin. Un point final à un siècle et demi d'interrogations. Le voile de l'incompréhension se déchirait, même si la fracture et le refus de pardonner demeuraient intacts. Marie savait pertinemment qu'elle était coupable, et qu'aucun repentir ne pourrait jamais effacer cette nuit-là ni racheter sa faute. Pourtant, mue par un besoin de lui offrir au moins une prise sur sa propre douleur, elle chercha à lui apporter un maigre apaisement.
— Elle est enterrée dans la forêt, au nord de la vallée, murmura-t-elle. Si tu as besoin d'aller t'y recueillir.
— Où ça exactement ?
Elle lui décrivit alors précisément l'emplacement sous la canopée, les repères discrets laissés parmi les arbres pour retrouver la sépulture. Il écouta chaque mot avec attention, enregistrant les coordonnées dans son esprit. Puis il tourna les talons sans un regard en arrière, portant le poids de sa rancœur et de son deuil, tandis que Marie le regardait disparaitre, sachant que la fracture ne guérirait peut-être jamais, mais que l'engrenage venait enfin d'être enrayé.
*
La fraîcheur printanière de Paris caressait les vieilles pierres de l'église Saint-Julien-le-Pauvre, tandis qu'un bourgeonnement tendre habillait les branches des marronniers dans le jardin attenant. Marie laissa échapper une longue respiration, sentant la fatigue accumulée de son dernier voyage se dénouer enfin au rythme de leurs pas.
— C'est réglé, Darius. J'ai terminé de solder mes dettes, dit-elle simplement. Le livre est fermé. Définitivement.
Ce dernier l'observa avec un mélange de soulagement et de mélancolie. Il ne posa aucune question superflue ; il connaissait la nature des comptes qu'elle venait de régler et acceptait la dure réalité de leur monde, mais cette issue laissait en lui une amertume sourde. Il ne pouvait s'empêcher de porter une part de ce fardeau, s'en voulant secrètement pour ce que Callestina était devenue, persuadé que son propre reniement d'autrefois avait nourri cette haine destructrice. Pourtant, voir la lueur de paix qui s'installait enfin dans le regard de Marie dissipa en grande partie le poids de ces vieux fantômes.
— Alors tu es rentrée chez toi, murmura-t-il.
Un léger sourire traversa le visage de l'immortelle.
— Oui.
Ensemble, guidés par le crépuscule qui commençait à teinter le ciel parisien de teintes ambrées, ils reprirent leur route, quittant le jardin pour franchir le seuil de l'église. Le silence de la nef les accueillit, une pénombre fraîche qu'ils traversèrent d'un pas feutré, longeant les rangs de chaises en bois pour gagner la porte arrière menant directement au presbytère.
Une fois parvenus dans l'intimité de ses appartements, Darius la regarda, les traits détendus par cette présence retrouvée qu'il chérissait par-dessus tout.
— Et maintenant ? interrogea-t-il doucement en s'approchant d'elle. Qu'est-ce que tu vas faire de ton temps ?
Elle leva les yeux vers lui, un éclat espiègle brisant soudain la fatigue de son voyage. Elle l'attira vers elle, empoignant les revers de sa soutane, humant le parfum familier de sa peau, cherchant avidement la chaleur de son corps après tant de mois passés loin de lui.
— Je vais commencer par te faire l'amour toute la nuit, et puis toute la journée de demain... et pour les siècles des siècles, murmura-t-elle contre son oreille.
Un rire bas s'échappa des lèvres de Darius, vibrant d'une complicité charnelle. Il accueilli cette audace avec un plaisir non dissimulé, ses mains se posant fermement sur sa taille, savourant l'évidence de leur retrouvaille.
— Amen, répondit-il avant de la soulever sans effort pour basculer avec elle sur le lit.
*
Dans l'esprit de Marie, le repos n'était qu'un répit de courte durée. Ses comptes étaient soldés. Les menaces directes, celles qui visaient ses proches ou la survie de son espèce, avaient été conjurées au prix de lourdes leçons et de sang versé. Pourtant, une ombre bien plus vaste planait désormais sur ses pensées : le péril climatique et écologique qui s'amorçait à l'aube de ce nouveau millénaire.
Face à ce rouleau-compresseur, elle se sentait étrangement démunie. En regardant en arrière, la trajectoire des années 2000 semblait inarrêtable, portée par une foi aveugle dans une croissance infinie érigée en dogme absolu, particulièrement depuis la chute de l'URSS et le triomphe incontesté du libéralisme. Partout, le diagnostic scientifique était pourtant posé, soutenu par le sommet de Rio de Janeiro et le protocole de Kyoto signé en 1997, mais largement contesté ou boudé par les grandes puissances. Le discours dominant s'accrochait à un optimisme technologique naïf, persuadé que le marché et l'industrie verte s'autoréguleraient par magie, sans exiger le moindre sacrifice sur les modes de vie. L'immortelle savait pertinemment que rien n'était totalement perdu d'avance, mais elle mesurait avec amertume l'inanité des leviers conventionnels. Les rapports alarmistes, les grands sommets internationaux et les manifestations de rue étaient voués à l'échec face à l'inertie du monde. Les humains ne réagissaient pas aux courbes abstraites ; ils attendaient le choc, le concret, une confrontation frontale avec le réel. Surtout, ils souffraient d'un biais cognitif redoutable, refusant obstinément de rogner sur leur confort immédiat pour un danger abstrait tant que celui-ci ne frappait pas directement à leur porte, d'autant plus que les lobbies pétroliers orchestraient une désinformation d'une efficacité redoutable.
Ses pensées explorèrent les voies de l'action, pour les écarter aussitôt. Mener une guérilla de sabotage contre les symboles de la surconsommation ne mènerait à rien, si ce n'est à liguer l'opinion publique contre une violence perçue comme injustifiable. Tenter de bâtir un contre-pouvoir moral en s'appuyant sur la jeunesse, qui commençait timidement à s'inquiéter de son avenir, ne suffirait pas davantage face à la machine étatique ; les instances dirigeantes balayeraient d'un revers de main une telle contestation, la jugeant illégitime, avant d'abattre sur elle toute la force de leur répression.
Non, le constat s'imposait avec une clarté limpide : pour briser l'illusion générale, elle avait besoin d'une véritable tribune, d'une visibilité colossale et indiscutable pour appuyer son discours. Il fallait trouver un moyen de porter sa voix au sommet, là où l'on pouvait contraindre les aveugles volontaires à regarder la réalité en face.
Elle allait devoir se jeter dans la gueule du loup.
*
— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, Marie. Vraiment pas, soupira Darius en posant sa tasse fumante sur la table.
Il conservait ce calme habituel, cette sérénité qui semblait imperméable au tumulte du monde, mais son regard trahissait une profonde préoccupation.
— Tu mesures les conséquences de ce que tu proposes ? reprit-il. Une telle démarche ne sera bien accueillie ni par nos pairs, ni par les mortels. C'est une folie.
— Ce n'est pas une question de choix. C'est une nécessité, répondit-elle d'une voix posée.
— À quel prix ? insista-t-il, un pli soucieux creusant son front. Provoquer un tel séisme, tout faire basculer... Qu'est-ce qui te pousse à croire que tu pourras maîtriser ce qui va suivre ? Si tu ouvres cette porte, tu ne cherches pas simplement à te faire entendre. Il s'agit de nous jeter en pâture sur la place publique...
— Les hommes détournent les yeux de ce qui vient. Ils regardent ailleurs pendant que le monde s'épuise. S'il faut bousculer l'ordre établi pour qu'ils ouvrent enfin les yeux, alors qu'il en soit ainsi.
— Tu oublies ce qu'est l'humanité, Marie. Je l'ai vue traverser les siècles, s'accrocher à ses peurs les plus sombres. Les hommes peuvent accepter l'extraordinaire, oui, mais ils savent aussi transformer n'importe quelle découverte ou n'importe quel miracle en panique, en chasse aux sorcières ou en instrument de pouvoir politique. Si tu t'exposes, ce ne sera pas un dialogue qui s'ouvrira. Ce sera une inquisition.
— Si nous ne le faisons pas maintenant à nos conditions, la technologie s'en chargera pour nous bien trop tôt, rétorqua Marie. L'accélération du monde finira par percer notre secret à jour de toute façon, mais dans le chaos et sans aucun contrôle. Je préfère garder l'initiative, choisir le moment et fixer les règles du jeu. D'autant que les pires menaces ont été écartées : Horton et Callestina ne sont plus. Le terrain n'a peut-être jamais été aussi propice pour reprendre le contrôle de notre propre destinée.
— Tu te trompes si tu crois que supprimer quelques têtes suffira à endiguer la machine, réfuta doucement Darius. Même sans Horton ou Callestina, d'autres prendront la relève dès que le secret sera éventé. La convoitise est infinie. Tu risques de déclencher une traque systématique à l'échelle mondiale.
Un long silence s'installa entre eux. Marie ne céda pas, soutenant son regard avec une obstination farouche, tandis que les rouages de la pensée de Darius tournaient, bien au-delà de la simple contradiction.
Le prêtre baissa les yeux un instant. Peu à peu, l'urgence de la polémique s'effaça pour laisser place à une introspection plus profonde. Le véritable événement n'était pas la révélation en soi, aussi fracassante soit-elle, mais ce que les humains allaient en faire : la panique collective, la ruée des gouvernements pour capturer les immortels, l'assassinat programmé de ceux qui refuseraient de se soumettre aux laboratoires ou aux armées. Si Marie décidait de porter ce fardeau, ce serait en ayant pleinement conscience du chaos qu'il allait libérer.
— Tu seras détestée, reprit-il en relevant les yeux vers elle. Non seulement par les mortels, mais surtout par les nôtres. Ceux qui veulent vivre dans l'ombre, en paix, te haïront pour avoir brisé leur quiétude.
— Je le sais.
Darius la fixa longuement. Il reconnaissait derrière cette folie apparente un choix moral radical. Bien qu'il n'approuve pas entièrement la méthode et qu'il mesure pleinement le danger de cette entreprise, il était profondément touché par l'authenticité de son intention. En acceptant d'endosser la responsabilité de la haine universelle, elle faisait preuve d'une abnégation qu'il ne pouvait qu'admirer. S'inclinant devant la force de cette conviction, il choisit de lui faire confiance.
— Alors, si le chemin est tracé, il ne nous reste plus qu'à savoir par où commencer.
Marie hocha la tête, l'esprit déjà tourné vers les aspects tactiques de leur plan. Pour crédibiliser sa démarche et marquer durablement les esprits, elle avait besoin d'un signal fort. Un coup d'éclat qui prouverait au monde la réalité de leur nature tout en purgeant les rangs des immortels les plus dangereux.
— Il me faut une cible. Quelqu'un dont la chute aura valeur d'exemple, un de nos semblables qui s'est affranchi de toute limite et dont la disparition servira notre cause. Tu vois quelqu'un ?
Darius fronça les sourcils, faisant défiler mentalement les figures éparpillées à travers le globe, ces immortels particulièrement dangereux dont la cruauté laissait des traces trop visibles. Après un court instant de réflexion, son expression se durcit légèrement.
— Si tu cherches quelqu'un dont les agissements ne laisseront personne indifférent, quelqu'un dont la neutralisation s'imposera d'elle-même comme une nécessité, il y a un nom qui me vient à l'esprit, répondit-il en la regardant droit dans les yeux. Horvan Kant.
*
La décision était prise. Pour donner au monde le choc dont il avait besoin, pour forcer les consciences à s'ouvrir face au mur climatique qui approchait, Marie devait frapper fort. Pour enclencher la première phase de son plan et amorcer l'engrenage, elle devait d'abord trouver Horvan Kant. Pour ce faire elle s'était tournée vers Zola, lui avait simplement exposé sa requête, lui demandant d'utiliser sa source chez les guetteurs pour obtenir des informations sur l'immortel.
L'attente dura quelques jours. Puis, une enveloppe arriva par la poste. L'homme qu'elle cherchait s'était terré en Tchéquie, dans la petite ville de Telč. Quelques photos de l'immortel accompagnaient le mot.
*
En cette fraîche matinée de début d'été, Marie gravit d'un pas alerte les marches menant à l'appartement de Soleman. À mesure qu'elle approchait du palier, la vibration familière résonna en elle, signalant la présence de son ami. Arrivée devant la porte, elle patienta un instant, s'attendant à ce qu'il lui ouvre d'un moment à l'autre, averti par leur perception mutuelle. Mais la porte resta résolument fermée. Intriguée, elle toqua quelques coups rythmés contre le bois.
— Soleman ? appela-t-elle à voix haute.
Aucune réponse. Elle insista, frappant à nouveau. Il fallut attendre quelques bonnes dizaines de secondes pour que le verrou tourne enfin. La porte s'entrouvrit, mais ce ne fut pas le visage de son ami qui apparut. Marie se retrouva face à une femme d'une trentaine d'années, aux cheveux bruns ondulés tombant en cascade sur ses épaules. Elle était enveloppée dans une robe de chambre légère en soie, ne laissant aucun doute sur le fait qu'elle avait passé la nuit ici.
— Bonjour, dit l'inconnue d'une voix teintée d'un léger accent italien.
Elle jeta un regard scrutateur sur la visiteuse, trahissant un agacement subtil. Marie sentit le dérangement d'un moment d'intimité interrompu, doublé de cette pointe de jalousie instinctive qui surgit lorsqu'une inconnue s'invite à l'impromptu dans le foyer de l'homme dont on partage le lit.
— Soleman est... un peu occupé, ajouta-t-elle, cherchant à poliment verrouiller l'accès.
Avant que Marie ne puisse placer un mot, ce dernier émergea derrière la femme, les cheveux humides, une simple serviette nouée autour de la taille. Il réagit promptement en prenant les devants pour faire les présentations.
— Chiara, je te présente Marie, une amie très proche.
La femme se détendit, esquissant un sourire poli. De son côté, l'immortelle contint difficilement un frémissement au coin des lèvres. Soleman avait toujours été d'une discrétion absolue concernant sa vie sentimentale. C'était la toute première fois qu'elle le prenait ainsi en flagrant délit, et le comique de la situation ne lui échappait absolument pas.
— Qu'est-ce qui t'amène ? demanda-t-il, tentant de garder une contenance.
— J'ai besoin de ton aide, répondit-elle d'un ton innocent, mais ça n'a rien d'urgent. On peut très bien en parler dans deux ou trois jours, je ne voudrais pas déranger. Je peux repasser plus tard.
— Non, coupa sèchement mais gentiment Soleman, élevant une barrière immédiate pour protéger l'intimité de sa matinée. C'est moi qui passerai chez toi. Demain ?
Le sous-entendu était limpide : pas question qu'elle ne vienne perturber leur tranquillité tant que son amie serait là. Le ton restait amical, mais la consigne était donnée.
— Très bien, demain alors, concéda Marie avec un clin d'œil amusé. Bonne journée à vous deux.
Elle salua Chiara d'un signe de tête chaleureux et fit demi-tour. En descendant l'escalier, elle ne put s'empêcher de sourire, savourant ce délicieux paradoxe. Savoir son vieux complice, d'ordinaire si impassible et secret, pris ainsi au dépourvu par les charmes d'une mortelle offrait une bouffée de légèreté bienvenue.
*
Le lendemain, lorsque la vibration familière annonça la venue de Soleman, Marie s'empressa d'ouvrir. Elle se tint sur le seuil, les bras croisés, un grand sourire scotché aux lèvres, ne disant absolument rien. Son regard pétillait d'une malice qu'elle ne cherchait même pas à dissimuler.
Son ami la fixa un instant, le visage impassible, mais un léger soupçon de résignation passa dans ses yeux. Il la connaissait depuis bien trop longtemps pour ne pas deviner la tempête de taquineries qui couvrait ce silence.
— Tu vas rester là à me regarder comme si tu venais de découvrir un trésor, ou tu me laisses entrer ? lâcha-t-il d'un ton d'une sobriété exemplaire en passant devant elle.
— Mais entre donc, dit-elle en refermant la porte derrière lui, la voix faussement innocente. Je m'assurais juste que tu étais pleinement remis de tes émotions d'hier. Je ne voudrais pas brusquer les choses.
— Je me porte à merveille, merci de t'en inquiéter.
— Ton italienne a beaucoup de charme... et un sens de la garde rapprochée très aiguisé. J'ai bien failli me faire refouler sur le palier.
Il esquissa un demi-sourire, nullement déstabilisé par l'attaque.
— Chiara n'apprécie guère les imprévus au petit matin et sait reconnaître les éléments perturbateurs, rétorqua-t-il avec une pointe d'ironie ciselée.
— Un élément perturbateur ? Moi ? protesta Marie avec une fausse indignation. J'ai été la délicatesse même ! Bon, j'admets que te voir dans cet état valait à lui seul le déplacement. Si j'avais su que tu cachais si bien tes matins florentins...
— Marie, coupa-t-il doucement en s'asseyant sur l'une des chaises du studio, reprenant son calme souverain, je te rappelle que tu as quelques siècles de retard pour espérer m'évoquer la moindre pudeur. Mais si ta curiosité est enfin assouvie, nous pouvons peut-être aborder la raison qui t'a poussée à interrompre mon début de journée hier ?
Elle laissa échapper un petit rire étouffé, captant parfaitement le signal, puis prit place en face de lui, déposant les légèretés de la veille pour retrouver toute la gravité de son entreprise.
— Très bien, acquiesça-t-elle d'une voix qui s'apaisa instantanément. Parlons des choses sérieuses. J'ai besoin de toi pour un voyage. Je pars en République Tchèque, à Telč. Je vais y affronter un immortel particulièrement dangereux, Horvan Kant. Et j'ai besoin que tu m'accompagnes... pour filmer le duel.
— Filmer un combat ? Depuis quand immortalisons-nous nos duels sur bande vidéo ?
— C'est crucial pour ce que je compte faire par la suite. Et ce n'est pas tout. Kant n'est pas une cible ordinaire. Si les choses tournent mal, si je ne survis pas à cet affrontement, je veux que ce soit toi qui prennes sa tête. J'ai laissé des instructions très précises sur ce qu'il faudra faire de cet enregistrement dans le cas où je succomberais. Tout est prévu.
Un silence s'installa entre eux. Soleman se redressa légèrement sur sa chaise, son regard s'intensifiant, sondant le visage de son amie pour y déceler la moindre trace de folie ou de détresse.
— C'est un plan singulier, dit-il avec prudence, intrigué malgré lui par la bizarrerie de la demande. On ne planifie pas un enregistrement vidéo et des consignes posthumes pour un simple règlement de comptes. Qu'est-ce que tu me caches ? Que comptes-tu faire exactement de ces images si tu l'emportes ?
Marie esquissa un sourire énigmatique mais ne lacha rien.
— Est-ce que tu as confiance en moi ?
L'immortel ne cilla pas. Il prit le temps de peser la question, mesurant les siècles d'amitié, de loyauté et d'épreuves partagées qui les liaient.
— Tu sais parfaitement que oui, répondit-il d'un ton d'une absolue sincérité. Sans l'ombre d'un doute. Mais cela ne m'empêche pas de m'interroger sur ce dans quoi tu t'apprêtes à m'embarquer.
— Alors demande-moi d'attendre avant de tout t'expliquer. Je ne peux pas te dévoiler l'intégralité du tableau pour l'instant. Mais j'ai besoin que tu me fasses confiance sur ce coup-là.
Il la fixa longuement, cherchant la faille, mais ne trouvant que la détermination pure qui animait son amie. Il poussa un léger soupir, cédant à l'évidence de leur lien.
— Très bien, concéda-t-il enfin avec un flegme retrouvé. Je ne poserai pas de questions. Quand prévois-tu de partir ?
*
Pendant trois jours, Marie et Soleman s'étaient fondus dans le décor de Telč, observant à distance la routine d'Horvan Kant. L'immortel s'était composé une existence de façade d'une banalité trompeuse, tenant un petit atelier de réparation et de customisation de motos à la sortie de la ville. Le jour, il traînait sa silhouette entre les fûts d'huile et le cambouis, jouant les mécaniciens solitaires auprès des quelques usagers locaux. Mais dès que la nuit tombait, la véritable nature du prédateur reprenait le dessus. Incapable de se plier aux règles des mortels qu'il méprisait, il s'offrait de régulières ruées d'adrénaline en orchestrant des braquages de petits commerces ou des extorsions brutales dans les environs. Pour lui, ces larcins nocturnes n'étaient pas une question d'argent, mais un moyen d'affirmer sa supériorité.
À force de guetter ses mouvements depuis l'ombre, Marie et Soleman finirent par disséquer ses habitudes avec précision. Chaque nuit, vers deux heures du matin, Kant quittait son atelier au volant d'une vieille bécane pour sillonner les routes. Un trajet immuable, empruntant une zone industrielle à moitié abandonnée en périphérie sud. Le terrain idéal : un petit chemin de terre et de graviers, bordé de hangars déserts, parfaitement à l'abri des regards et hors de portée des rares patrouilles de police. C'était là qu'ils l'attendraient.
Posté sur une passerelle en hauteur, Soleman tenait entre les mains un caméscope DV compact. L'appareil, léger mais précis, offrait une image nette, débarrassée du grain analogique des vieilles bandes VHS. Calé contre le garde-corps, le viseur ajusté, il effectua un rapide réglage de focal. Le cadrage plongeait directement sur le chemin en contrebas.
En bas, Marie attendait dans la pénombre, sans chercher à se cacher. Elle ne cherchait ni la palabre, ni la provocation théâtrale. Ce n'était pas un affrontement d'honneur, mais une exécution stratégique.
Le grondement d'un moteur monocylindre déchira soudain le silence de la nuit tchèque. Une lueur jaune balaya les façades des hangars, s'approchant à vive allure. Kant roulait sans se douter de rien, le buste légèrement courbé sur son guidon, grisé par la vitesse et la fraîcheur de l'air nocturne.
Au moment où la moto s'engageait dans la trouée de graviers, sous le champ de l'objectif de Soleman, Marie fit deux pas vers le centre de la voie, surgissant de l'obscurité, le regard planté dans le phare.
Pris au dépourvu, Kant écrasa brutalement ses freins. Le pneu arrière chassa dans un crissement strident, projetant une gerbe de poussière avant que la machine ne cale dans un hoquet métallique. L'immortel posa un pied à terre pour stabiliser la moto, les yeux plissés par la colère. Mais avant même qu'il ne puisse ouvrir la bouche pour cracher une insulte, la vibration caractéristique de leur espèce le heurta de plein fouet. Son regard croisa celui de Marie, et il comprit instantanément. Dans la pénombre, le métal d'une lame venait de luire. Le piège s'était refermé, et le duel était engagé. Un rictus méprisant étira les lèvres de l'immortel. Face à lui, cette femme seule ne lui inspirait que du dédain, une proie inattendue qu'il allait balayer sans sommation. Il dégaina son épée et s'élança sans chercher à observer son adversaire.
Il chargea violemment, assénant des coups lourds, cherchant à briser la garde de Marie par la seule force brute. Ses frappes fendaient l'air avec un sifflement aigü, faisant étinceler l'acier chaque fois que leurs armes se heurtaient. Marie encaissait en cédant du terrain, méthodique et froide. Elle connaissait par cœur ce profil de combattant impulsif, incapable de canaliser son sang-froid dès que le sang monte aux tempes. Mais la fureur de Kant restait redoutable. Sur une parade trop ajustée, l'immortel enchaîna par un revers vicieux, modifiant sa trajectoire au dernier instant. Le fil de sa lame coupa l'air et vint mordre le flanc de Marie. Le tissu de son vêtement se déchira, et une brûlure vive lui traversa le buste, entaillant légèrement la peau le long d'une côte.
Elle grimaça, le souffle court, la douleur ravivant instantanément sa concentration.
Voyant le sang perler, Horvan laissa échapper un rire bref et s'avança pour porter le coup de grâce, convaincu d'avoir plié le combat. Il arma une frappe descendante, y mettant tout le poids de son corps. Marie n'attendit pas l'impact. Elle pivota sur sa jambe d'appui au moment exact où la lame adverse s'abattait dans le vide, fendant la terre.
Utilisant l'élan incontrôlé de son adversaire, elle passa sous sa garde. Dans un même mouvement fluide et précis, son épée décrivit un arc parfait trachant au niveau du col. Le corps de Kant s'effondra lourdement dans la poussière, alors que sa tête roulait sur les graviers.
Aussitôt, le ciel nocturne sembla se déchirer. Les arcanes du Quickening éclatèrent avec violence, déchaînant des arcs électriques qui sillonnèrent le sol et balayèrent les structures métalliques alentour. L'énergie de Kant fondit sur Marie comme un raz-de-marée toxique, lourd et poisseux. Ce n'était pas seulement une puissance brute qui s'engouffrait en elle, mais une déferlante d'émotions viciées, un concentré de haine pure, de mépris pour la vie et de fureur incontrôlée.
Elle s'effondra à genoux dans les graviers, le souffle coupé. En elle, le choc fut d'une brutalité inouïe. La noirceur viscérale de Kant vint percuter de plein fouet l'empreinte spirituelle et lumineuse de Darius, cette présence sereine qu'elle portait en elle depuis si longtemps. Une bataille silencieuse et acharnée s'engagea au plus profond de son être. Les yeux fermés, le visage tordu par l'effort, elle lutta pour filtrer cette énergie fétide, rejetant la brutalité et le venin de l'immortel tombé pour ne pas se laisser contaminer.
Puis le calme revint, aussi soudainement qu'il avait disparu. Les dernières étincelles s'éteignirent, laissant la nuit retomber sur le chemin silencieux.
Soleman descendit de la passerelle et s'approcha à pas mesurés, le caméscope toujours en mains.
— Marie, ça va ? demanda-t-il doucement en s'arrêtant à sa hauteur.
— Ne m'approche pas ! lâcha-t-elle brutalement, la voix sèche, chargée d'une agressivité qui ne lui appartenait pas.
Ses mains tremblaient, crispées sur le sol de graviers. L'énergie de Kant bouillonnait encore en elle, une marée de haine et de fureur brute que son esprit peinait à contenir. La terreur la glaça l'espace d'une seconde : si elle levait les yeux maintenant, si elle laissait échapper un seul instant le contrôle sur ce poison, elle craignait de se jeter sur le premier être vivant à portée, de le détruire juste pour extérioriser ce trop-plein.
Soleman s'immobilisa net. Comprenant la violence de la tempête invisible qui la secouait, il recula, obéissant à son avertissement, l'observant avec une attention vigilante. Marie garda les yeux fermés, respirant lentement, canalisant chaque parcelle de sa volonté pour ériger un rempart face à cette souillure. L'empreinte lumineuse de Darius jouait son rôle de bouclier, neutralisant l'onde destructrice.
Au bout de quelques minutes, ses traits se détendirent légèrement. La tempête intérieure redevint un flot maîtrisable. Elle rouvrit les yeux, croisa le regard patient de son ami, et la honte la prit.
— Pardonne-moi, murmura-t-elle, la voix tremblante. Ce n'était pas contre toi... C'était sale. J'ai cru que ça allait tout étouffer en moi.
Soleman ne cilla pas. L'air grave, gardant toute sa distance pour respecter son espace, il posa le caméscope et s'assis à même le sol.
— Je sais, dit-il avec douceur. Je comprends. Prends ton temps. Laisse cette noirceur se dissiper.
*
Quelques semaines plus tard, la secousse frappa le monde sans le moindre avertissement.
Soudainement, la même séquence vidéo fit irruption sur les écrans de la planète entière. De CNN à la BBC, en passant par les journaux télévisés de vingt heures, l'image remplaça le fil ordinaire des actualités. C'était un enregistrement court, pris d'assez loin, mais dont la lisibilité suffisait à installer un malaise persistant malgré la nuit et la distance. On y distinguait un chemin en graviers bordé de hangars, théâtre d'un duel à l'épée d'une violence inouïe entre deux silhouettes. Puis venait le geste : la lame de la femme, dont les traits restaient flous, tranchant net le cou de son adversaire, dont le corps s'effondrait dans la poussière. Ce qui suivait dépassait la raison. Une tempête d'éclairs aveuglants, une déferlante d'énergie pure jaillissant du cadavre pour s'engouffrer dans le corps de la vainqueure.
Pour le commun des mortels, ce fut la stupeur. Les plateaux de télévision s'embrasèrent instantanément. Journalistes, experts en effets spéciaux et scientifiques se succédaient pour disséquer les images, oscillant entre la thèse d'un canular numérique d'une sophistication inédite à l'approche du nouveau millénaire, un truquage hollywoodien, ou l'hystérie d'un phénomène incompréhensible. Personne parmi les mortels ne pouvait expliquer cette lumière, ces arcs électriques qui semblaient tordre la réalité elle-même.
Mais dans l'ombre, la réaction fut d'une tout autre nature. Pour les rares qui savaient, il n'y eut pas la moindre seconde d'hésitation. Le secret millénaire de leur espèce venait d'être brisé et jeté en pâture au monde entier.
Au fond, l'idée d'une telle fuite ne surprenait Methos qu'à moitié. Il observait depuis des années l'émergence des nouvelles technologies, la montée en puissance d'Internet et la vitesse ahurissante à laquelle l'information circulait désormais. Il savait pertinemment que leur secret ne tiendrait pas éternellement, que la modernité finirait par rattraper l'ombre dans laquelle ils s'abritaient tous. Mais il avait espéré, de tout son être, que cette échéance arriverait le plus tard possible. Pourtant, au-delà de la panique générale qui commençait à poindre chez leurs semblables, un détail précis le hantait. Il avait visionné la séquence des dizaines de fois. Malgré la pénombre et la distance, la silhouette de cette femme, son allure, sa façon de se tenir et de bouger lui rappelaient étrangement quelqu'un. Refusant de tirer des conclusions hâtives face à une intuition aussi grave, il prit l'initiative de contacter Soleman le soir même.
Lorsqu'il entendit les trois coups secs contre le bois, Soleman ouvrit la porte et s'effaça pour laisser entrer son ami. L'atmosphère dans l'appartement était lourde. Le téléviseur du salon tournait en sourdine dans un coin, diffusant sans fin les mêmes images.
Methos ne retira pas son manteau. Il passa une main dans ses cheveux, avant de jeter un regard vers l'écran où le logo d'une chaîne clignotait en rouge sous la mention EXCLUSIF.
— Eh bien, lâcha-t-il d'un ton faussement détaché, cinq mille ans à raser les murs, à changer nos noms, à brûler nos vies pour finir en prime time entre une pub pour de la lessive et le bulletin météo. On ne pourra pas dire que le siècle se termine dans l'ennui.
Soleman ferma la porte puis se tourna vers son invité sans se départir de sa sérénité habituelle.
— Sers-toi un verre, Methos. Tu en as besoin.
— Un verre ne suffira pas. Tu as une idée de ce qu'il va se passer demain ? Les gouvernements vont éplucher chaque image. Les services secrets ne vont pas chercher à savoir si c'est de la magie ou un truquage : ils vont chercher le cadavre, ils vont chercher la femme, et quand ils comprendront que nous ne mourons pas comme eux, la chasse sera ouverte. Plus de sanctuaire, plus de discrétion. Une panique pure, simple et globale.
Il s'arrêta, fixant Soleman droit dans les yeux. Le cynisme de façade s'effaça pour laisser poindre une gravité acérée.
— Et ce qui me dérange le plus... c'est cette femme sur la vidéo. L'image est floue, le cadrage est à cinquante mètres, mais cette silhouette, cette façon de se tenir... On dirait Marie. Dis-moi que je me trompe.
Soleman ne cilla pas. Il s'avança vers le meuble bas, attrapa une carafe et versa deux doigts d'un liquide ambré dans un verre qu'il tendit à son ami.
— C'est elle, confirma-t-il d'une voix posée.
Methos marqua un temps d'arrêt, le verre suspendu à quelques centimètres de ses lèvres. Il scruta le visage impassible de Soleman.
— Tu en es sûr à ce point ? Tu l'as reconnue toi aussi ?
— J'étais sur la passerelle au-dessus du chemin, répondit Soleman avec honnêteté. C'est moi qui tenais le caméscope. J'ai filmé le combat...
— Parfait. Formidable. On touche le fond. Tu as aidé Marie à réaliser le plus grand attentat médiatique de l'histoire de notre espèce ?
— Elle m'a demandé d'immortaliser ce combat, reprit Soleman sans monter le ton. Elle m'a expliqué qu'elle avait besoin de cet enregistrement pour un projet personnel. Je lui ai fait confiance. Mais si tu penses un seul instant qu'elle a envoyé ces cassettes elle-même aux chaines d'information, tu te trompes de cible.
Methos fronça les sourcils, intrigué malgré lui par la conviction absolue de son interlocuteur.
— Un projet personnel ? Et quel genre de projet nécessite de filmer une décapitation sous toutes les coutures ? Elle voulait en faire quoi, un souvenir de famille ?
— Je ne connais pas le détail de sa pensée, mais Marie n'est pas folle, rétorqua Soleman en posant son propre verre sans y avoir touché. Elle sait mieux que quiconque ce que cela implique. L'idée qu'elle ait sciemment jeté notre existence aux chiens du monde entier est absurde. Ce n'est pas son genre de provoquer le chaos pour le plaisir. Quelqu'un lui a sans doute volé cette bande. C'est la seule explication rationnelle.
Methos fixa l'écran de télévision où la vidéo repassait une nouvelle fois. Il se frotta le menton, hésitant. L'hypothèse du vol tenait debout, mais le doute continuait de ronger son esprit.
— Le problème avec les explications rationnelles, c'est qu'elles nous rassurent souvent à tort. Mais soit. Admettons qu'elle se soit fait piéger. Dans ce cas, elle est en danger immédiat, et nous aussi.
— Alors arrêtons de perdre du temps sur des conjectures, conclut Soleman d'un ton sans appel.
Il attrappa ses clés et ouvrit la porte de l'appartement. Sans ajouter un mot, les deux hommes franchirent le seuil et quittèrent les lieux, en route vers le studio de Marie.
*
Lorsqu'ils arrivèrent devant le studio de Marie, Methos et Soleman n'eurent pas même besoin de poser la main sur la poignée. Aucune vibration caractéristique ne vint éveiller leurs sens. Elle n'était pas là.
— Si elle cherche un refuge, elle n'a pu aller qu'à un seul endroit, déclara Soleman.
Methos ne discuta pas. L'église de Darius représentait le seul sanctuaire logique au milieu du chaos qui s'annonçait.
Quelques minutes plus tard, ils poussèrent la lourde porte en bois du lieu saint. Dès qu'ils franchirent le seuil, une double vibration familière leur confirma la présence des deux immortels.
Ils s'avancèrent dans la nef pour rejoindre les appartements du prêtre. Marie se tenait là, debout à ses côtés. Elle s'était réfugiée chez lui dès les premières minutes de la diffusion télévisée, cherchant à s'isoler de la tempête médiatique qui venait d'éclater.
— Marie, est-ce que tu as vu ce qui passe à la télévision ? La vidéo de ton combat est en train d'inonder toutes les chaînes du globe, commença Soleman, la voix empreinte d'une urgence manifeste. Dis-moi ce qu'il s'est passé. Comment la cassette a pu fuiter ? Quelqu'un est entré chez toi ?
L'immortelle ne cilla pas. Elle resta droite, observant la détresse contenue de son ami.
— Personne n'est entré chez moi.
— Alors qu'est-ce qu'il s'est passé ? insista-t-il, cherchant une explication rationnelle. Il a bien fallu que quelqu'un mette la main dessus pour que ça se retrouve à l'antenne.
— Il n'y a pas eu d'erreur. Il n'y a eu aucun vol, aucune fuite.
Methos plissa les yeux, sentant la direction que prenait l'échange.
— Qu'est-ce que tu es en train de dire, Marie ? demanda-t-il soudainement.
— C'est moi, dit-elle simplement en les fixant à tour de rôle. C'est moi qui ai orchestré cette mise en lumière. C'est moi qui ai envoyé les bandes.
Un vide absolu s'installa dans la pièce. Soleman fit un pas en arrière, comme sous l'effet d'un choc physique. Son visage se décomposa lentement, laissant poindre une stupéfaction teintée d'horreur.
— Tu... tu l'as fait volontairement ? souffla-t-il, incapable de mesurer l'ampleur de l'aveu. Mais pourquoi ? Pourquoi faire une chose pareille ?
— Je n'avais pas le choix.
— Pas le choix ?! rugit Methos en traversant la pièce à grands pas pour se planter devant elle. Tu n'avais pas le choix ?! Tu viens de jeter des milliers d'années de discrétion aux ordures ! Tu as la moindre idée de ce que tu viens de déclencher ?
— Methos, intervint doucement Darius en avançant vers lui pour se placer entre lui et Marie.
— Non, Darius, ne la défends pas ! cracha le vieil immortel en se tournant brièvement vers le prêtre avant de revenir sur Marie, les yeux brûlant d'une rage incontrôlée. Des siècles qu'on s'échine à survivre dans l'ombre, à effacer nos traces, à faire croire qu'on est de simples mortels ! Et toi, en une soirée, tu envoies une vidéo de décapitation et de Quickening en prime time à la terre entière ! Les scientifiques vont vouloir nous disséquer, les gouvernements vont nous traquer comme des bêtes, la population va paniquer et nous lyncher au premier doute ! C'est une promesse de mort pour chacun d'entre nous !
Soleman, encore sous le coup de la révélation, se tourna vers elle, la voix sourde de colère retenue :
— Si j'avais su une seule seconde ce que tu comptais faire de cet enregistrement, jamais je ne t'aurais aidée. Jamais je n'aurais posé la main sur cette caméra.
— Je sais, Soleman. Et je suis désolée de t'avoir impliqué là-dedans, répondit-elle doucement.
— Ça ne suffit pas ! relança Methos, hors de lui, la voix grinçante. Tu as condamné notre espèce tout entière par pure folie ! Qu'est-ce qui t'a pris ? Qu'est-ce qui pouvait bien justifier un bordel pareil ?! Explique-toi !
— J'ai fait ça pour nous protéger, déclara Marie d'une voix parfaitement posée qui trancha net au milieu des éclats de voix.
— Nous protéger ? répéta-t-il, la voix grinçante, manquant de s'étouffer. Nous protéger en affichant notre secret aux yeux du monde entier ?! Tu te moques de moi ?
— Je sais que ça peut te paraitre insensé mais j'ai déjà vécu ça, Methos, répliqua-t-elle sans baisser les yeux.
Un court silence s'installa.
— De quoi tu parles ? demanda-t-il, les sourcils froncés, oscillant entre l'agacement et l'incompréhension.
— Je viens du futur.
Methos resta figé une seconde, avant que ses épaules ne se détendent brusquement sous l'effet d'un rire franc et incrédule qui lui échappa malgré lui.
— Formidable. Magnifique. Non contente d'avoir déclenché la fin du monde, voilà qu'elle s'invente des voyages dans le temps.... Tu es devenue complètement folle, ma pauvre fille. La pression te fait perdre la tête.
Il se tourna vers Soleman puis vers Darius pour chercher leur appui, s'attendant à les voir manifester la même exaspération. Mais ni l'un ni l'autre ne cilla. Darius gardait les mains jointes, le visage empreint d'une gravité tranquille. À ses côtés, Soleman observait Marie, le regard sombre, mais sans la moindre trace de surprise. Son sourire moqueur se figea, remplacé par une lueur de doute alors qu'il balayait du regard les deux hommes.
— Attendez... Dites-moi qu'elle n'est pas sérieuse ? Dites-moi que vous ne croyez pas à ce tissu d'absurdités ?
— Elle dit la vérité, Methos, posa calmement Soleman. Je l'ai appris bien avant ce soir.
— C'est la vérité, confirma Darius d'une voix empreinte de gravité. Marie est née en 1993.
Methos resta un instant muet, la bouche entrouverte, oscillant entre l'incrédulité la plus totale et un vertige glacial. Il la fixa de nouveau, réévaluant chaque trait de son visage.
— 1993... repéta-t-il, la voix grinçante. Tu n'as même pas encore dix ans à l'heure qu'il est. C'est absurde. C'est complètement insensé ! Et même si je gobais un conte pareil, qu'est-ce que ça change au merdier dans lequel tu viens de nous plonger ?
— Ça change tout, Methos, répliqua Marie. Dans les années 2030 que j'ai vécues, la Révélation a eu lieu de toute façon. Notre secret a fini par sauter, mais de la pire des manières : des hommes mal intentionnés en ont profité pour organiser une traque méthodique de notre espèce. Mais j'ai éliminé ces personnes. Cette fois, personne ne tire les ficelles dans l'ombre.
— Alors tu as décidé d'avancer la fin du monde de trente ans ? cracha Methos avec une ironie amère. Trente ans, Marie ! Tu sais ce que ça représente ? J'aurais bien aimé profiter de ces trente ans de répit supplémentaires !
— Nous n'avons pas trente ans devant nous pour sauver ce qui peut l'être, reprit-elle sans se laisser démonter. Le réchauffement climatique s'accélère déjà. Les gouvernements feignent encore d'ignorer les rapports, les gens continuent de consommer comme si les ressources étaient infinies. Il me fallait un choc sociétal d'une violence inédite. Une rupture totale pour forcer l'humanité à sortir de son amnésie et à regarder la réalité en face.
— Et il fallait que tu te serves de nous pour ça !? Répliqua Soleman. Que tu me fasses filmer un meurtre et un Quickening pour te payer cette tribune ?
— Je ne pouvais pas prendre le risque d'exposer un autre immortel. Si j'avais utilisé le combat de quelqu'un d'autre, j'aurais désigné une cible dans le dos d'un innocent. C'est moi qui porte ce projet, c'est moi qui devais apparaître. Le monde va chercher la femme de la vidéo. C'est mon fardeau, pas celui des autres.
— Ton fardeau ? intervint Methos en levant les bras au ciel, fou de rage. Mais tu viens d'en faire le fardeau de tous les immortels de cette planète ! Tu penses vraiment que les gens vont écouter tes discours sur le climat parce que tu es capable de revenir d'entre les morts ou de déclencher des tempêtes d'éclairs ? Ils vont avoir peur ! Et la peur rend les gens cruels et stupides. Ils vont nous vouloir dans des laboratoires, enfermé sous clé, ou brûlés sur un bûcher ! Si tu voulais devenir une figure publique pour sauver la planète, il y avait mille autres façons de le faire sans vendre le seul secret qui nous maintenait tous en vie !
— Aucune autre méthode ne m'aurait offert une écoute mondiale immédiate, coupa-t-elle. Aucune conférence, aucun livre, aucun engagement politique n'aurait braqué tous les projecteurs de la planète sur moi si rapidement. La Révélation ne réglera pas la crise écologique, mais elle me donne le micro. Et je compte bien m'en servir.
Darius, posté aux côtés de Marie, posa une main protectrice sur sa taille. Son geste marqua une frontière invisible dans la pièce : il se tenait avec elle, prêt à partager le poids de la tempête.
— Methos, Soleman... écoutez-moi, dit-il. Je ne réjouis pas du chaos qui commence dehors, et je ne cherche pas à minimiser votre effroi. Mais Marie porte seule depuis des mois le poids d'un avenir tragique que nous n'osions même pas imaginer. Son intention n'a jamais été la destruction ou la quête de gloire. Elle cherche à éviter un désastre pire encore, en choisissant ce qui lui semble être le moindre mal.
— Le moindre mal... répéta Methos en secouant la tête, le regard posé sur la main de Darius scellant leur union. C'est une folie pure et simple.
— L'ère numérique arrive de toute façon, conclut Marie. La discrétion absolue était déjà une illusion condamnée à court terme. Quitte à ce que le secret vole en éclats, il faut que ce soit selon nos termes, pour orienter le récit plutôt que de le subir le jour où un anonyme nous filmerait par hasard. J'ai devancé le calendrier pour tenter d'écrire une autre histoire que celle que j'ai connue. Et je suis prête à assumer ce qui va suivre.
Methos dévisagea Marie encore une fois. Le cynisme ne lui servait plus à rien ; il ne restait en lui qu'un mélange de résignation sombre et d'inquiétude viscérale pour les jours à venir. Il savait la machine lancée, désormais irréversible.
— J'espère que tu sais ce que tu fais, lâcha-t-il d'un ton agacé. Vraiment.
Sans attendre de réponse, il quitta la pièce d'un pas rapide, le cœur pesant face à un monde dont les règles venaient de changer pour toujours. Quant à Soleman, sa colère initiale avait fait place à une amertume profonde. Il emboîta le pas à Methos. Avant de franchir le seuil, il regarda Marie, puis Darius qui la protégeait. Il comprenait ses raisons, il percevait la tragédie de sa démarche, mais la blessure d'avoir été manipulé et la peur des répercussions immédiates demeuraient trop vives. Il hocha lentement la tête, l'air grave, avant de tourner le dos et de s'éclipser à son tour, laissant Marie et Darius seuls face au monde qu'elle venait d'ébranler.
*
La lumière de la lune filtrait à travers les vitraux, dessinant des reflets colorés sur les murs de pierre du presbytère. Allongée contre Darius, la tête posée sur sa poitrine, Marie sentait le battement calme de son cœur. La chaleur de leur rapprochement, quelques heures plus tôt, laissait place à un engourdissement doux, une parenthèse volée au temps avant l'onde de choc. C'était sa dernière nuit d'anonymat. Demain, dès l'aube, elle prévoyait d'aller se livrer aux autorités. Pourtant, à mesure que les heures filaient, la certitude qui l'avait portée jusqu'ici s'effritait.
Elle laissa échapper un long soupir.
— J'ai peur, Darius, murmura-t-elle, la voix si basse qu'elle faillit se perdre dans les draps.
Ce dernier resserra doucement son bras autour d'elle, l'attirant un peu plus contre lui. Sa main vint se poser sur ses cheveux, dans un geste apaisant. Il ne chercha pas à nier sa crainte ni à lui offrir de faux réconforts.
— Je sais, répondit-il. Ce serait anormal que tu n'aies pas peur.
— Avant... tout me paraissait d'une logique imparable, reprit-elle en levant les yeux vers son visage. Dans ma tête, c'était la seule trajectoire possible. La seule façon d'éviter le pire. Et maintenant que la mèche est allumée... je me demande si je n'ai pas simplement été aveuglée par mon propre orgueil. Si Methos et Soleman n'ont pas raison. Et si j'avais simplement condamné tout le monde sans rien sauver du tout ?
— Tu as agi en conscience, pas par vanité. Le doute que tu ressens en ce moment n'est pas le signe d'une erreur. C'est la preuve que tu portes la responsabilité de ton geste sans te voiler la face. Les hommes qui ne doutent jamais sont ceux qui détruisent le monde sans hésiter.
— Mais tu n'es pas sûr non plus de ce qui va arriver, n'est-ce pas ? murmura-t-elle, cherchant son regard.
— Non. Je ne suis sûr de rien. J'ai vécu assez de siècles pour savoir que la foi n'empêche pas l'incertitude, et que les hommes réagissent rarement comme on l'espère. Demain, le monde va trembler. Il y aura de la fureur, de la terreur, et sans doute beaucoup de peine.
Il se tourna légèrement vers elle, posant sa main sur sa joue.
— Mais ce que je sais, Marie, c'est la pureté de ce qui t'anime. Tu ne cherches pas le sang, ni la puissance. Tu portes ce fardeau pour offrir une chance à ceux qui ne savent même pas qu'ils en ont besoin. Quelle que soit la forme que prendra la tempête demain, ton geste vient de l'amour, pas de la haine. Et c'est là-dessus qu'il faut te tenir debout.
Marie ferma les yeux sous sa caresse, laissant sa chaleur chasser une partie du froid qui lui serrait le cœur. Elle posa sa main sur la sienne.
— Tu vas me manquer, Darius. Une fois que la machine sera lancée... je ne sais pas quand ni comment nous pourrons nous revoir.
Il déposa un baiser sur son front, la gardant tout près de lui.
— Le temps qui passe n'a plus beaucoup de sens pour nous, murmura-t-il contre sa tempe. Où que tu ailles, quelle que soit la cellule ou la tribune où ils te placeront, tu ne seras jamais seule. Je suis à toi. Je t'aime, Marie. Et cela ne changera pas, peu importe ce que le monde décidera de faire de nous demain.
Malgré la douceur des mots de Darius, la tension accumulée dans les épaules de Marie ne s'effaça pas pour autant, ancrée profondément sous sa peau à l'approche de l'échéance. Elle se blottit plus étroitement contre lui, enfouissant son visage au creux de son cou, buvant chaque seconde de cet abri silencieux avant que le jour ne se lève.
*
Le matin se leva sur une ville fébrile, balayée par une pluie fine et persistante. Les kiosques à journaux étalaient encore en première page les images de la veille, barrés de titres en lettres capitales hurlant à l'incompréhensible. Marie marchait d'un pas régulier dans la fraîcheur du petit matin. Vêtue d'un jean sobre, d'un blouson sombre et d'une casquette enfoncée jusqu'aux sourcils, ses yeux masqués derrière des lunettes de soleil malgré le ciel gris, elle se fondait parfaitement dans la foule des anonymes qui pressaient le pas pour aller travailler.
Elle poussa la porte vitrée du commissariat de son quartier. Derrière le guichet en plexiglas, l'accueil suivait son rythme administratif habituel, indifférent à la tempête qui secouait les télévisions du monde entier.
Deux personnes attendaient déjà devant elle sur les bancs vissés au sol. L'immortelle s'assit en silence, les mains enfoncées dans les poches de son blouson, observant le va-et-vient des agents en uniforme, le brouhaha des téléphones qui sonnaient sans relâche et le cliquetis monotone des claviers d'ordinateurs. Puis, la voix de la policière de garde s'éleva derrière la vitre :
— Madame ? Suivante, s'il vous plaît.
Marie se leva et s'avança jusqu'au comptoir. La fonctionnaire, une femme d'une quarantaine d'années au visage marqué par la fatigue, ne leva à peine les yeux de son registre.
— Bonjour. C'est pour quoi ? Une plainte ? Une déclaration de vol ?
Marie ne répondit pas tout de suite. Elle porta la main à son visage, retira ses lunettes de soleil, puis ôta sa casquette. La policière plissa légèrement les yeux, interloquée par ce silence, cherchant machinalement dans son regard sans pour autant faire le lien avec quoi que ce soit de précis.
— Je viens me rendre, dit Marie d'une voix calme, limpide, qui perça le bruit ambiant.
La femme marqua un temps d'arrêt. Elle la jaugea du regard, hésitant entre l'agacement face à ce qui ressemblait à une plaisanterie douteuse et la perplexité.
— Vous rendre ? Pour quoi exactement ?
— La vidéo d'hier. Le combat à l'épée, la décapitation et les éclairs. La femme sur la vidéo, c'est moi.