L’appartement de Soleman baignait dans une pénombre chaleureuse et feutrée. Sur le buffet du salon, un vieux poste de radio en bois diffusait à faible volume un morceau de musique douce, couvrant à peine le murmure de la pluie parisienne qui martelait les carreaux. Chiara venait tout juste d'arriver. Posée sur la table basse en verre, une bouteille de vin rouge accompagnait une coupelle d'olives, témoignant d'un apéritif qui débutait à peine.
La jeune femme se cala dans le creux du canapé. Malgré l'atmosphère intime, une fébrilité contenue se lisait sur ses traits.
— Tu as suivi ce qu'il se passe depuis hier ? demanda-t-elle soudain, brisant le calme confortable qui s'installait entre eux. C'est du délire absolu.
Soleman ne fit pas semblant d'ignorer le sujet. C'était impossible. Il attrapa son verre et répondit d'une voix posée :
— Oui, j'ai vu. C'est difficile de passer à côté. Les médias sont en roue libre.
— En même temps, comment tu veux qu'ils ne le soient pas ? reprit-elle en se tournant davantage vers lui, les sourcils froncés par un mélange d'incompréhension et de fascination inquiète. Ces images... Ça a l'air si réel. Si ça devait être vrai... Imaginer qu'il existe des gens comme ça parmi nous, capables de déclencher de pareils phénomènes...
Soleman sentit un nœud se former au creux de son estomac. Il éprouvait pour Chiara une tendresse sincère qu'il s'était rarement autorisée au cours de sa longue existence. La voir frôler ainsi, sans le savoir, la vérité la plus vertigineuse de sa propre vie le mettait à rude épreuve. Un élan soudain le traversa. L'envie de poser son verre, de prendre ses mains, de la regarder droit dans les yeux et de tout lâcher : « Cette femme sur la vidéo, c'est mon amie. Et moi aussi, je suis comme elle. ».
Mais l'instinct de préservation reprit immédiatement le dessus. Le moment n'était pas venu. L'arrestation de Marie n'avait pas encore filtré. Le monde oscillait encore dans le doute. Révéler sa nature ce soir, c'était tout faire voler en éclats prématurément.
— C'est l'époque qui veut ça, dit-il en esquissant un demi-sourire rassurant. Nous sommes à l'aube d'un nouveau millénaire. Il y a un besoin chez les gens de croire à l'irrationnel ou à des signes de fin du monde. C'est sans doute un canular très élaboré, rien de plus.
— Un canular ? Et si ce n'était pas du cinéma ? Si ces êtres existaient vraiment, cachés au milieu de nous depuis toujours ?
— On peut faire dire ce qu'on veut à des images. Et la vérité, c'est que les médias adorent s'emballer sur le moindre mystère pour faire de l'audience. On verra bien ce qu'il en reste d'ici quelques jours quand les choses se seront tassées. Pourquoi se triturer l'esprit avec les hystéries du moment ?
Il posa délicatement son verre sur la table basse et tendit la main pour envelopper celle de sa compagne.
— Ne laissons pas ces fabulations gâcher notre soirée, conclue-t-il.
— Tu as sans doute raison..., concéda-t-elle. C'est juste que... c'est troublant. Ça donne l'impression que le monde tel qu'on le connaît peut basculer d'un instant à l'autre.
Soleman passa doucement un bras autour de ses épaules, l'attirant contre sa poitrine. Tandis qu'elle posait sa tête contre lui, apaisée par le rythme régulier de ses battements de cœur, l'immortel garda les yeux fixés sur les gouttes de pluie qui glissaient le long de la vitre. En son for intérieur, il savait que cette accalmie n'était qu'une illusion. Dès que la nouvelle de la reddition de Marie éclaterait au grand jour, le vernis du "canular" sauterait définitivement. La tempête balayerait tout. Tôt ou tard, il devrait poser ses cartes sur la table face à Chiara. Et il redoutait déjà le moment où il verrait la confiance dans ses yeux faire place à l'incompréhension et à l'effroi.
*
Les jours qui suivirent son arrestation furent pour Marie une longue succession d’heures étirées dans la froideur impersonnelle des institutions judiciaires. Dès le seuil du commissariat franchi, l’engrenage s’était refermé sur elle avec une rigueur méthodique.
Placée immédiatement en garde à vue, elle fut soumise à une série d’interrogatoires marathon conduits par des enquêteurs sous tension. La procédure, pourtant rodée, buta rapidement sur une série d’anomalies impossibles à classer. La comparaison morphologique et faciale réalisée par la police scientifique entre ses traits et la silhouette immortalisée sur la vidéo de Telč ne laissa aucun doute : les angles de son visage, ses proportions et sa démarche correspondaient en tous points à la femme tenant l’épée sur la séquence diffusée par les médias. Mais ce furent les examens médicaux qui firent basculer sa garde à vue dans une dimension inédite. Lors d'une prise de sang délicate destinées aux analyses d'ADN, l'infirmier la blessa légèrement à l'avant-bras en manipulant son matériel. Ce qui aurait dû n'être qu'une égratignure banale scella leur stupeur : sous les yeux incrédules du praticien, la chair incisée se referma en quelques minutes, effaçant la marque sans laisser la moindre cicatrice. D’autres analyses biologiques poussées confirmèrent l'impossible : son organisme présentait une vitesse de régénération et une absence totale de vieillissement cellulaire que la médecine moderne ne pouvait appréhender.
Face à ces découvertes, la raison d’État s’imposa immédiatement. Si l’exécutif choisit de communiquer officiellement sur la reddition de la suspecte de la vidéo de Telč afin d’éteindre la rumeur d’une tueuse en liberté, tout le volet médical — et surnaturel — fut immédiatement placé sous le sceau du secret défense le plus absolu. Divulguer la nature exacte de Marie aurait déclenché une vague de panique incontrôlable au sein d’une population déjà fragilisée par le choc des images.
Présentée à huis clos devant le Juge des Libertés et de la Détention, l'immortelle resta impassible face aux motivations de son placement sous écrou. Considérée dans l'ombre comme une menace inédite pour la sécurité nationale, elle fut placée en détention provisoire au sein d’un quartier d'isolement à haute sécurité.
C'est là que débuta pour elle la véritable épreuve de patience. Marie brûlait d'envie de s'exprimer, d'utiliser l'attention du monde pour lancer son cri d'alarme sur le changement climatique et faire entendre le message pour lequel elle avait tout sacrifié. Mais le rouleau compresseur de la justice française et le secret de l'instruction verrouillaient hermétiquement sa cellule. Interdiction absolue de parler à la presse, courrier censuré, visites limitées au strict minimum de sa défense : l'État cherchait sciemment à gagner du temps et à l'étouffer et les pouvoirs publics prétextaient des expertises scientifiques complémentaires en cours pour faire traîner la procédure et maintenir une chape de plomb sur l'affaire.
Face à ce verrouillage, l'immortelle comprit rapidement que le système ne lui offrirait jamais spontanément la tribune qu’elle cherchait. Il lui fallait une brèche, et cette brèche vint de son avocat. Rompu aux rouages judiciaires, ce dernier orchestra une stratégie de rupture : il transmit sous le manteau la copie du rapport de la médecine légale concernant sa cliente à un grand journal d'investigation et à la première chaîne de télévision du pays.
Le lendemain, le scoop fit l'effet d'une bombe.
La presse s'empara du scandale, accusant le gouvernement de cacher la vérité aux citoyens. Piégé par la fuite, l’exécutif ne pouvait plus maintenir le huis clos absolu. L'avocat de Marie en profita aussitôt pour contester son maintien en détention provisoire lors d'une audience publique devant la Chambre de l'Instruction. Malgré les tentatives du parquet pour imposer le huis clos, la pression médiatique rendit la manœuvre intenable. Les portes de la salle d'audience s'ouvrirent sous le crépitement des flashs et le regard des reporters du monde entier.
Lorsque la parole fut enfin donnée à Marie pour présenter ses observations sur sa détention, cette dernière saisit l'opportunité. Ignorant la question des barreaux et du contrôle judiciaire, elle se tourna directement vers les journalistes.
— Je ne suis pas ici pour contester les murs de ma prison, commença-t-elle d'une voix posée. Je suis ici pour assumer ce que vous avez tous vu sur cette vidéo. Le rapport médical qui a fuité dit la vérité : il atteste d'une capacité de régénération cellulaire hors du commun, d'une absence totale de vieillissement. Ce que la médecine n'ose pas nommer, je vais vous le dire : je suis une immortelle. Et je ne suis pas la seule. Comme d'autres parmi nous, j'ai traversé les siècles, assisté à la chute d'empires et de civilisations entières. Nous sommes les témoins invisibles de votre passé, la mémoire vivante de votre histoire, tapis dans l'ombre depuis des millénaires.
Un brouhaha stupéfait explosa instantanément dans la salle d'audience. Des bancs de la presse s'élevèrent des cris de fascination, de peur et de sidération, tandis que certains journalistes se redressaient, saisis par la certitude d'assister à un moment d'anthologie. Le président martela frénétiquement son bureau pour exiger le calme, mais Marie ne s'interrompit pas, portant sa voix au-dessus du tumulte judiciaire.
— Si j'ai brisé ce secret millénaire, ce n'est ni pour la gloire, ni par folie, continua-t-elle, le regard ancré dans celui des journalistes. J'ai utilisé cette onde de choc parce que c'était le seul moyen d'attraper le monde par les épaules et de le forcer à regarder en face ce qui arrive. Notre planète se meurt sous nos yeux. Le réchauffement climatique n'est pas une théorie lointaine, c'est un engrenage déjà en marche qui va dévaster vos sociétés, assécher vos terres et condamner vos enfants si vous ne changez pas radicalement de trajectoire dès aujourd'hui. C'est la survie de votre propre monde qui se joue en ce moment même. Écoutez l'urgence avant qu'il ne soit trop tard !
*
Sans surprise, au lendemain de son esclandre devant la Chambre de l'Instruction, la décision des juges tomba comme un couperet : Marie était maintenue en détention provisoire. Terrorisés par le profil inédit de l'accusée et la pression d'un gouvernement aux abois, les magistrats invoquèrent un risque majeur de trouble à l'ordre public pour justifier son isolement total.
Elle n'éprouva pourtant ni déception ni amertume face à ce verdict. Elle n'avait jamais cherché la liberté. L'essentiel était ailleurs : les verrous avaient cédé le temps d'un éclat de voix, et ses mots avaient traversé les murs du tribunal pour être projetés à la face du monde. Elle attendait désormais d'observer comment l'humanité allait se saisir de son cri d'alarme sur le climat. Mais au fil des jours qui suivirent son retour en cellule, l'écho de sa prise de parole lui parvint à travers les rares journaux transmis par son avocat, et la réalité la rattrapa avec violence.
Son message écologique n'avait tout simplement pas imprégné.
Partout sur la planète, l'opinion publique et la sphère médiatique s'étaient embrasées, mais pour une toute autre raison : l'existence des immortels parmi les hommes. On s'interrogeait sur le nombre exact de ces êtres d'exception, sur leur pouvoir, sur le danger qu'ils représentaient pour la société. Des scientifiques débattaient à l'infini du rapport médical volé, des théologiens criaient au miracle ou à la démonologie, et les gouvernements commençaient déjà à renforcer la surveillance des populations. Quant à son discours sur la planète qui se meurt, il était traité au mieux comme une étrangeté de plus, le délire d'une créature hors du temps, au pire comme un vulgaire paravent destiné à masquer ses véritables intentions.
Un profond sentiment d'impuissance et de dépit la submergea. Elle avait sacrifié la sécurité de son espèce, détruit la tranquillité de ses proches et manipulé son ami pour une seule et unique tribune. Elle avait cru pouvoir utiliser le choc de la Révélation comme un simple levier pour éveiller les consciences. Mais l'humanité, fidèle à elle-même, s'était arrêtée au spectaculaire, aveuglée par la peur et la fascination pour les monstres.
Le monstre, c'était elle désormais. Et dans le tumulte assourdissant de la panique mondiale sur l'immortalité, la voix de la Terre, elle, restait désespérément inaudible.
*
Quelques jours plus tôt.
Chiara observait l'écran de télévision posé sur le meuble de son salon. Les événements s'étaient enchaînés à une vitesse étourdissante depuis que la vidéo de Telč avait envahi les ondes. Ce soir-là, l'actualité venait de franchir un cap : les médias annonçaient enfin la reddition de la suspecte au commissariat de quartier.
À l'écran, le présentateur du journal télévisé introduisit une édition spéciale. Derrière lui, le fond studio céda la place à un arrêt sur image, fourni directement par les services de la préfecture de police. Il ne s'agissait plus de la silhouette nocturne, floue et lointaine de la bande vidéo tournée en République Tchèque, mais d'une photographie d'identité judiciaire prise lors de sa mise en examen.
Le visage de la femme s'afficha en grand format sur le tube cathodique.
Chiara se figea. Ses yeux se plissèrent, parcourant chaque détail de l'image. Ce visage, elle le reconnaissait. La tueuse de la vidéo, la femme qui défiait toutes les lois de la nature... ce n'était pas un fantôme télévisuel. C'était l'inconnue qui s'était tenue sur le paillasson de son amant quelques semaines plus tôt.
Le monde autour d'elle oscilla. Les paroles rassurantes de Soleman lors de leur apéritif — ses explications sur les effets spéciaux et la sérénité de sa voix — repassèrent en boucle dans sa mémoire. Une foule de questions se bousculaient dans son esprit : avait-il fait le lien lui aussi ? Se doutait-il un seul instant que cette femme venue frapper à sa porte était celle qui faisait trembler les médias du monde entier ?
Debout au milieu de la pièce, le cœur battant la chamade, elle fixa la porte d'entrée. Il était trop tard pour traverser Paris ce soir, mais une nécessité absolue venait de s'imposer à elle : dès le lendemain matin, elle se rendrait chez lui. Elle devait comprendre.
*
Le lendemain matin, le ciel de Paris s'étirait dans une pâleur d'acier. Chiara n'avait presque pas dormi. Dès les premières heures du jour, portée par une ferveur anxieuse, elle traversa la ville pour rejoindre l'immeuble de Soleman. Lorsqu'elle frappa à sa porte, il lui ouvrit, un mug à la main, l'air visiblement étonné.
— Chiara ? Qu'est-ce qu'il se passe ? Entre...
Elle s'avança dans l'entrée en sortant de son sac un exemplaire du journal du matin, plié de façon à laisser apparaître en première page le portrait de Marie.
— La femme sur la vidéo, commença-t-elle, la voix nouée par l'émotion. C'est elle. C'est ton amie, celle que j'ai croisée sur ton palier.
Il fixa le journal. Les traits de son visage semblèrent se figer.
— Tu me disais que c'était un montage, continua-t-elle en faisant un pas vers lui, cherchant désespérément ses yeux. Tu me parlais de canular, d'effets spéciaux... Mais tu la connais. Est-ce que tu savais ? Dis-moi ce qui se passe, s'il te plaît.
Face à la preuve tangible sous ses yeux et au regard transperçant de Chiara, tout l'échafaudage de ses mensonges s'effondra d'un coup. Répéter une fable, invoquer une coïncidence absurde ou feindre l'ignorance aurait été une insulte à son intelligence. L'immortel mesura le poids du moment. L'ère de la discrétion était révolue.
— Oui. Il s'agit bien de Marie. Et ce n'est pas un canular.
Chiara retint son souffle, les lèvres entrouvertes, l'incompréhension se peignant sur ses traits. Il sentit une pointe d'agacement le traverser. Il en voulait à Marie d'avoir sciemment ébruité ce secret et d'avoir jeté leur monde en pâture. Il se serait mille fois passé d'avoir cette discussion avec la mortelle qui partageait sa vie, contraint de lever le voile dans de telles circonstances. Mais il garda une impassibilité parfaite, plongeant son regard dans le sien pour porter le poids de siècles de silence qu'il s'apprêtait à briser.
— Elle est comme moi.
— Qu'est-ce que tu racontes... ?
— Je suis comme elle, répéta-t-il sans ciller. Nous sommes des immortels. Nous traversons les âges sans vieillir, nous guérissons de nos blessures en quelques minutes. C'est notre réalité. C'est ma réalité.
La femme secoua la tête.
— Non... C'est impossible, Soleman. Tu te moques de moi ? Les éclairs, ce combat à l'épée... C'était de la démence pure ! On parle de décapiter quelqu'un en pleine rue !
— Ce que tu as vu sur cette vidéo, c'est la nature même de ce que nous sommes, et de ce que nous vivons depuis la nuit des temps. Lorsque deux personnes de notre espèce s'affrontent et que l'une d'elles tranche la tête de l'autre, toute l'énergie, tout le savoir et toute la puissance de l'immortel vaincu sont transférés au vainqueur. C'est ce qu'on appelle le Quickening. Cette tempête électrique, ces éclairs que tu as vus... c'est cette force qui se libère et qui s'incarne.
Il marqua un léger temps d'arrêt, observant les yeux de Chiara où se battaient la terreur et la fascination.
— Nous sommes engagés malgré nous dans ce qu'on appelle le Jeu. Une règle immémoriale qui nous pousse à nous battre au fil des siècles, jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'un. Marie a sciemment détruit le secret fondamental qui nous protégeait tous en dévoilant cette vidéo. Mais la réalité de ce combat et la puissance qui s'en est dégagée... tout cela est strictement vrai.
Chiara resta immobile, incapable de détacher son regard du visage de Soleman. Les mots qu'il venait de prononcer tourbillonnaient dans l'air de la pièce, trop monstrueux pour être immédiatement assimilés par sa raison. Une vague de sidération la submergea d'abord. L'homme qui se tenait face à elle, cet esprit réfléchi, attentif, d'une douceur rassurante et d'une érudition presque infinie avec qui elle partageait son intimité, venait de lui affirmer qu'il n'appartenait pas à son monde. Qu'il ne vieillissait pas. Qu'il traversait les époques comme d'autres traversent des saisons. Puis, l'effroi prit le dessus. Les images de la vidéo, ces lambeaux de violence qu'elle avait vus passer aux informations, s'imposèrent à son esprit. Cet homme doux qu'elle aimait appartenait à une espèce de prédateurs séculaires qui s'entretuaient dans l'ombre. Une faille vertigineuse s'ouvrit sous ses pieds : pouvait-elle seulement être en sécurité aux côtés d'un être capable de tels déchaînements ? Mais la crainte céda brutalement la place à la brûlure d'une réalisation bien plus intime : le poids de la trahison. Ses explications rassurantes quelques semaines plus tôt, lui revinrent en plein visage. Il l'avait regardée dans les yeux. Il l'avait tenue contre lui en lui parlant d'effets spéciaux, de canular de l'an 2000, de la crédulité des hommes et des artifices de la télévision. Il lui avait menti sans ciller, maniant la tendresse comme un bouclier pour mieux dissimuler son secret.
— Tu m'as menti..., murmura-t-elle. La dernière fois qu'on en a parlé... tu m'as regardée et tu m'as dit de ne pas m'inquiéter. Tu savais exactement ce que c'était.
Soleman fit un pas prudent vers elle, la main tendue dans un geste d'apaisement.
— Chiara, s'il te plaît... C'est un secret que je portais bien avant de te connaître. Un secret pour me protéger, pour nous protéger tous. Je ne pouvais pas...
— N'approche pas, dit-elle en étendant le bras pour marquer la distance. Ne me touche pas.
Il s'arrêta aussitôt. Chiara laissa passer un long silence, sa respiration s'apaisant à mesure que sa lucidité reprenait le dessus. Il n'y avait pas de colère explosive en elle, seulement de la tristesse. Elle comprenait. Au fond d'elle, elle percevait la logique de son silence : le poids d'une existence clandestine, la peur du rejet, la nécessité de préserver un secret millénaire. Mais cette compréhension n'enlevait rien à la brisure. La confiance, ce fil si délicat qu'ils avaient tissé mois après mois, venait de se rompre net.
— Je comprends pourquoi tu l'as fait, reprit-elle doucement. Je comprends le secret. Mais ça ne change rien au fait que tout ce que nous avons vécu... repose sur une illusion. Je ne sais même plus qui tu es.
— Je suis le même homme qu'hier, Chiara.
— Non, répliqua-t-elle en secouant la tête. Hier, je croyais te connaître. Aujourd'hui, je me rends compte que je ne sais rien de toi.
Elle ramassa son sac posé près de l'entrée, s'apprêtant à partir. Soleman la regarda faire, paralysé par l'évidence qu'aucun mot, aucune justification ne pourrait réparer l'instant présent.
— Où vas-tu ? demanda-t-il.
— J'ai besoin d'air. J'ai besoin de temps... et de distance.
Elle lui jeta un dernier regard avant de franchir le seuil et de refermer doucement la porte derrière elle.
L'immortel resta seul au milieu de l'entrée baignée par la lumière grise du matin. À la télévision, dans les journaux, partout dans le monde, le visage de Marie s'affichait désormais en grand, brisant le secret des siècles. Elle avait réussi son coup d'éclat, mais ici, dans la pénombre de cet appartement parisien, l'onde de choc venait de faire ses premières victimes.
*
Alors que le monde sombrait dans un désarroi grandissant et que les chancelleries internationales s'enfermaient dans une sidération impuissante, une secousse d'une tout autre nature vint ébranler l'échiquier médiatique. Face au retentissement colossal de la déclaration publique de Marie, une organisation dont personne n'avait jamais entendu parler décida d'émerger de l'ombre. L'ordre des Guetteurs fit son entrée sur la scène internationale.
Leur prise de parole ne chercha ni le sensationnalisme, ni le drame. L'organisation confirma les révélations de la captive : Marie n'était ni une folle, ni le fruit d'une manipulation, mais l'une des représentantes d'une communauté d'êtres hors normes. Ils révélèrent l'existence de leur propre structure, expliquant leur rôle de témoins silencieux, voués depuis des siècles à cataloguer, observer et préserver dans l'ombre la mémoire de ces individus. Ils s'employèrent à démythifier la figure de l'immortel, rejetant avec fermeté les accusations de démonologie ou les fables théologiques. Selon leurs archives, ces êtres n'étaient ni des dieux, ni des monstres, mais de simples hommes et femmes affectés par une anomalie biologique unique, susceptibles, tout comme les mortels, d'incarner le pire comme le meilleur. Ils apportèrent également un soutien inattendu, bien que mesuré, aux propos de Marie. Ils confirmèrent que leur longévité extraordinaire leur offrait une perspective historique inédite, et que son avertissement sur la dégradation du monde et l'épuisement des ressources s'appuyait sur des constatations factuelles, accumulées au fil des effondrements de civilisations passées.
Pourtant, cette tentative de rationalisation se heurta à un mur.
L'opinion publique et la presse internationale opérèrent un tri instinctif dans les informations distillées. Le message écologique de Marie fut balayé en quelques heures. La menace abstraite du changement climatique ne pouvait rivaliser avec la fascination morbide qu'excitait un autre détail de cette Révélation : le concept du « Jeu ». La règle ancestrale selon laquelle ces êtres étaient condamnés à s'affronter jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'un captura l'imaginaire collectif avec une violence anxiogène. L'idée que des surhommes aux capacités de régénération terrifiantes se livraient une guerre intestine au milieu des civils, dans le but ultime d'accumuler une puissance absolue pour régner sur l'avenir, transforma le discours écologique en un lointain murmure inaudible.
Au-delà des médias, c'est toute la géopolitique mondiale qui bascula dans la démence. Pris de court, terrifiés par la perspective que d'autres nations puissent capturer ou utiliser ces êtres à des fins militaires, les États abandonnèrent toute velléité de coopération. La peur supplanta la raison. Dans le plus grand secret, des cellules sécuritaires d'élite furent créées à travers le globe. Une chasse à l'homme institutionnelle et silencieuse s'organisa. Les immortels, qui avaient traversé les âges en se fondant parmi les mortels, se retrouvèrent traqués par des polices d'État et des services de renseignement ivres de percer le mystère biologique de leur sang.
À l'aube du nouveau millénaire, la crise écologique que Marie avait espéré placer au centre des consciences se retrouva totalement étouffée sous une paranoïa et une hystérie collective, plongeant le monde dans un chaos bien plus sombre et instable que celui qu'elle avait cherché à éviter.
*
Devant le square René-Viviani, la silhouette de Methos se découpa dans le soir tombant. Son attitude n'avait plus rien de cette nonchalance familière qu'il affichait d'ordinaire. Ses yeux balayaient méthodiquement chaque coin de rue, scrutant la pénombre, évaluant le positionnement des passants, guettant les véhicules stationnés ou le regard trop fixe d'un observateur anonyme.
Lorsqu'il s'avança enfin vers le porche de Saint-Julien-le-Pauvre, ce ne fut pas avec la certitude tranquille de l'immortel foulant une terre d'asile. Le sol sacré offrait une garantie absolue contre la lame d'un semblable, mais cette protection millénaire ne valait plus rien aujourd'hui. Il le savait désormais : face à des escouades de police armées, à des agents des services secrets ou à une foule hystérique, les pierres d'une église n'étaient qu'un abri dérisoire.
Il poussa la lourde porte en bois alors que sa vibration annonçait son arrivée, puis pénétra dans les appartements du prêtre. Il portait sur ses traits l'amertume du pragmatique dont les pires cauchemars venaient de se concrétiser.
— Tu devrais fermer à clé, commença-t-il d'une voix mordante, sans la moindre sommation. Les Guetteurs ont déballé toute notre histoire sur la place publique. À cette heure-ci, le ministère de l'Intérieur doit être en train de dresser la liste de toutes les paroisses susceptibles d'abriter des "anomalies".
Darius se leva de son fauteuil pour venir accueillir son ami.
— Je te croyais déjà loin de Paris, Methos.
— Et moi, je croyais que nous étions censés préserver notre secret pour éviter de finir comme des bêtes de foire. Mais il a suffi que ta protégée décide de jouer les super-héroïnes pour que notre existence devienne le sujet de conversation préféré des plateaux télé.
Il s'avança à travers la pièce pour se rapprocher de Darius. Sa voix resta basse, mais la colère retenue qui la faisait vibrer était d'une violence inouïe.
— Quelle arrogance messianique..., lâcha-t-il avec un mépris non dissimulé. Une gamine persuadée qu'il lui suffisait de faire un beau discours devant trois journalistes pour éveiller les consciences de six milliards d'êtres humains. Elle pensait sauver le monde à elle seule en balançant son éternité à la figure du public. Et qu'est-ce qu'elle a obtenu ? L'humanité s'en moque éperdument, de son changement climatique. Les gens ne retiennent qu'une chose : qu'il existe des monstres incassables qui s'entretuent à l'épée dans leurs rues. Elle a jeté un jerrican d'essence sur un feu dont elle ne maîtrise absolument pas l'incendie. Et toi, tu l'as laissée faire. Par complaisance, par affection, par cette manie chrétienne de pardonner la folie sous prétexte qu'elle part d'une bonne intention. Tu as laissé s'effondrer la seule et unique règle qui assurait notre survie collective depuis des millénaires.
— Marie a agi selon sa conscience. Elle a vu un monde courir à sa perte et a tenté un coup d'éclat ultime.
— Son coup d'éclat est un naufrage ! le coupa Methos d'un ton sec. L'humanité n'est pas une entité noble qu'on éclaire avec des sermons dans un tribunal. C'est une foule effrayée. Et dès que ses certitudes s'effondrent, elle cherche des boucs émissaires ou des cobayes. Regarde ce qu'il se passe dehors : les gouvernements sont en train de monter des cellules de traque spéciales. Ce ne sont pas des paysans armés de fourches que nous allons devoir affronter, Darius. C'est la bureaucratie d'État, la médecine légale et les laboratoires militaires. Un immortel capturé vivant par des mortels aujourd'hui ne finira pas sur un bûcher : il finira enchaîné sur une table d'anatomie pour le reste de sa vie, si tant est qu'elle soit encore longue.
Il fit un geste de la main vers un crucifix accroché au mur, balayant du même coup la soutane et le lieu saint.
— La mécanique est lancée, et elle va être impitoyable... dans six mois, le filet sera totalement hermétique. Mon conseil : ferme cette église. Enlève cette robe, prends un sac, brûle tes papiers et disparais. C'est la seule chose intelligente qu'il nous reste à faire : s'enfoncer dans les angles morts de la société, effacer nos traces et redevenir de simples fantômes avant qu'ils ne viennent toquer à nos portes.
Darius tourna à son tour le regard vers le crucifix. Son expression ne laissait paraître aucune panique, seulement la certitude d'une transition inéluctable.
— Disparaître... C'est ce que nous avons fait pendant des millénaires, Methos. Nous cacher, nous taire, observer les civilisations s'effondrer en veillant scrupuleusement à ne laisser aucune empreinte. Mais aujourd'hui, fuir signifierait abandonner le monde à sa propre terreur.
— Si nous nous terrons tous dans l'ombre, reprit-il, qu'est-ce qu'il restera dans l'esprit des hommes ? La violence brute de la vidéo de Telč, les dossiers de la médecine légale et la psychose d'un "Jeu" sanguinaire. Si aucun d'entre nous ne se lève pour montrer qu'il existe une autre voie, l'humanité n'aura d'autre choix que de nous considérer comme des prédateurs à abattre ou de la chair à laboratoire.
— Et tu crois que ta soutane va les arrêter ? Tu penses qu'un col romain et trois prières vont empêcher les services secrets de te passer les menottes ?
Darius baissa un instant les yeux sur sa tenue ecclésiastique.
— Non, répondit-il avec lucidité. Je sais pertinemment que cette église ne me protégera plus. La neutralité religieuse, le silence des autels et l'abri de ces murs de pierre... continuer à m'en draper serait une forme de lâcheté. L'Église est une institution d'hommes et de dogmes ; elle ne pourra ni me cautionner, ni porter devant le monde le poids de ce que je suis. Si je dois parler aux hommes pour tenter d'éteindre l'incendie que Marie a allumé, je ne pourrai pas le faire en m'abritant derrière mon col. Ma voix n'aura de valeur que si elle est sans artifice. Il faudra être sur le terrain, sans la protection des sacristies ni l'autorité d'un statut. Simplement un homme au milieu des hommes, à visage découvert, offrant le témoignage d'une parole de paix et de non-violence.
Methos le fixa, sidéré par la folie d'une telle posture. Il perçut très bien le sous-entendu, ce détachement feutré qui s'opérait chez le prêtre, et la perspective de le voir abandonner son sanctuaire le glaça.
— Tu veux te livrer à eux ? Tu veux te transformer en cible ambulante ?
— Je veux offrir un contre-poids à la peur, corrigea Darius. Marie a commis une erreur en pensant pouvoir instrumentaliser notre secret, mais son cri venait d'un sentiment d'urgence légitime. Si la seule figure d'immortel qu'on leur présente est une combattante en cage ou des spectres qui fuient dans la nuit, la paranoïa ravagera tout.
— Tu te berces d'illusions, lâcha Methos en secouant la tête, un sourire amer au coin des lèvres. Tu penses vraiment qu'ils vont t'écouter ? L'humanité est terrifiée. Et quand les hommes ont peur, ils ne cherchent pas des guides spirituels ou des paroles d'apaisement, ils cherchent des cibles. Ton message de paix sera étouffé sous les hurlements de la foule avant même que tu n'aies fini ta première phrase. Ils ne verront pas un homme bon, ils verront un monstre de plus à neutraliser.
— Ce qui s'annonce est une épreuve morale décisive pour notre espèce, répliqua le prêtre. Chaque immortel va devoir faire un choix fondamental : céder à la tentation du repli agressif, devenir un monstre sanguinaire pour défendre sa peau, ou assumer un devoir de compassion envers des mortels terrifiés par notre seule existence. Si nous choisissons tous le replis, alors nous mériterons la traque qu'ils nous préparent.
Un long silence s'installa entre les deux hommes. Celui de deux philosophies qui venaient de se heurter frontalement. Methos, comprenant qu'aucun argument ne ferait fléchir le prêtre, s'avança vers la porte, avant de jeter un dernier regard en arrière.
— C'est un suicide, Darius.
— C'est une responsabilité, répondit doucement ce dernier.
La porte se referma dans un déclic sec. Methos disparut dans la nuit parisienne, laissant son ami seul dans la pénombre, face à son crucifix et au poids immense de sa conscience, suspendu au seuil du choix radical qu'il s'apprêtait à accomplir.
*
À la suite de la tempête médiatique déclenchée par les révélations des Guetteurs et l'emballement des services secrets, la machine judiciaire française continuait d'appliquer ses procédures avec une froideur bureaucratique. Pour le pôle d'instruction du Tribunal de Grande Instance, le cas de Marie demeurait une affaire pénale d'une gravité exceptionnelle, régie par les articles stricts du Code de procédure pénale.
Désireux de lui rendre visite dans son quartier d'isolement, Darius sollicita l'aide de son avocat. La première réponse du juge d'instruction fut un refus net. Invoquant les « besoins de l'instruction » et le risque de collusion dans un dossier classé priorité nationale, le magistrat verrouilla l'accès à la cellule. Mais face aux recours répétés et à l'argumentation serrée sur les droits fondamentaux de la défense et le soutien pastoral, il finit par concéder une étape intermédiaire : il convoqua Darius dans son cabinet, au cœur du Palais de Justice, pour un entretien d'évaluation préalable avant de statuer définitivement sur la délivrance du permis.
Le cabinet, niché dans les méandres du Palais de Justice de Paris, étouffait sous la pression. Des colonnes de dossiers s'empilaient sur le bureau en chêne massif, encadrant un magistrat au visage tiré, le téléphone crépitant sans relâche. Lorsque la porte s'ouvrit, il leva des yeux alourdis par la fatigue sur l'homme qui venait d'entrer. Darius s'avança avec cette grâce mesurée et cette présence apaisante qui semblaient instantanément ralentir le cours du temps.
Le juge ajusta ses lunettes, parcourant du regard le rapport des Renseignements Généraux étalé devant lui, puis le formulaire de demande d'accès. La contradiction écrite noir sur blanc sur la fiche de personnalité le laissait perplexe.
— Asseyez-vous, Monsieur, déclara-t-il en désignant le siège en cuir en face de lui. Je vous avoue que votre présence ici m'intrigue. Selon les rapports de police, vous êtes prêtre catholique en la paroisse de Saint-Julien-le-Pauvre. Un homme d'Église respecté, sans le moindre antécédent. Et pourtant, sur ce formulaire de permis de visiter, vous ne demandez pas un accès au titre d'aumônier ou de soutien spirituel... Vous vous inscrivez comme compagnon. Vous invoquez un lien affectif direct avec la détenue.
Il se redressa, croisant les mains sur son bureau, l'œil plissé par le doute.
— Vous comprendrez que dans un dossier d'une telle gravité, où la sécurité nationale est engagée, cette ambiguïté me pose problème. Qu'est-ce que tout cela signifie ?
Darius esquissa un sourire, un éclat chaleureux et une pointe d'amusement pétillant dans son regard.
— Vous savez, Monsieur le Juge, quinze siècles de célibat, c'est extrêmement long. Et l'amour du Seigneur, bien que vaste et incommensurable... a parfois ses limites face à la solitude humaine.
Un silence suspendu s'installa dans la pièce. Le juge en resta un instant déconcerté, la bouche entrouverte, complètement interdit face à cet assemblage surréaliste. La saillie légère sur le célibat appelait le sourire, mais la portée vertigineuse de l'aveu l'arrêtait aussitôt. En évoquant ces quinze cents ans avec une élégante évidence, Darius ne cherchait ni à masquer sa nature, ni à jouer sur les mots : il venait de lui offrir, avec une simplicité déroutante, la confirmation implicite de son statut d'immortel.
L'homme se figea sur son siège, le regard fixe, soudain pris de court. Un frisson d'incrédulité et d'appréhension le traversa. Comment était-il censé réagir ? Devait-il attraper son téléphone, déclencher l'alerte, faire entrer la sécurité pour appréhender l'immortel assis en face de lui ? Mais il avait beau chercher la provocation, le fanatisme ou le danger dans les traits de son interlocuteur, il n'y trouvait qu'une franchise désarmante, une tendresse lumineuse et une sérénité absolue.
— Marie n'est pas une terroriste, reprit le prêtre d'une voix calme, cherchant à apaiser le désarroi visible du juge. C'est une femme passionnée, parfois impétueuse, qui s'inquiète pour ce monde. Si je demande à la voir, ce n'est pas pour orchestrer une évasion ou échanger des codes secrets. C'est simplement parce que l'homme que je suis aime la femme qu'elle est, et qu'elle ne doit pas traverser cette épreuve seule.
Le magistrat continua de le fixer en silence. L'information et la gravité de l'aveu cheminaient en lui, mais étrangement, sans provoquer d'effroi incontrôlable. Face à cet homme dont la seule présence irradiait une paix profonde et un respect instinctif, la suspicion et le rouleau compresseur de la procédure semblaient perdre toute leur morgue. S'il appelait la garde, il ne ferait que nourrir la paranoïa ambiante et envoyer un homme pacifique dans un engrenage broyeur. Intérieurement, il prit sa décision : cet aveu hors normes ne figurerait sur aucun procès-verbal. Il fermerait les yeux et garderait ce secret pour lui.
Luttant pour conserver sa contenance professionnelle, il attrapa une fiche cartonnée de permis de visiter et la tamponna d'un coup sec avant de la tendre à Darius.
— Parloir sécurisé, déclara-t-il. Hygiaphone avec séparation vitrée. Quinze minutes, pas une de plus.
L'immortel récupéra le document, inclina la tête avec gratitude et offrit au magistrat un dernier regard bienveillant.
— Merci, Monsieur le Juge. Que la paix soit avec vous.
*
Dans le parloir du quartier de haute sécurité, Darius était assis seul du côté des visiteurs, attendant immobile devant la large paroi de verre blindé qui coupait la pièce en deux.
La porte métallique du côté détention s'ouvrit et Marie apparut, encadrée par deux surveillants armés qui s'arrêtèrent à quelques pas derrière elle, l'œil vigilant. Elle s'avança lentement en lui souriant et s'assit en face de lui. Séparés par cette frontière transparente, privés de la chaleur d'une étreinte, ils posèrent tous deux simultanément la paume de leur main contre le verre, exactement au même endroit. Leurs doigts se superposèrent à travers l'obstacle, matérialisant ce contact impossible dans une tendresse silencieuse, puis ils décrochèrent les combinés de l'hygiaphone.
— Je n'arrive pas à croire qu'ils t'aient laissé entrer..., murmura-t-elle, sa voix grésillant légèrement dans l'appareil.
— Il en faudrait bien plus pour m'empêcher de venir jusqu'à toi, répondit le prêtre.
Sa voix traversa le combiné avec une chaleur immédiate qui semblait balayer le froid de la prison. Il la fixa avec douceur, cherchant à lui offrir le réconfort dont l'isolement la privait depuis des semaines. Mais très vite, le regard de l'immortelle se voila d'une amertume profonde. L'étincelle de la retrouvaille cèda la place au désarroi.
— Tu as vu ce qu'il se passe dehors, n'est-ce pas ? demanda-t-elle la gorge serrée.
— Je sais, Marie. Tout le monde sait, désormais.
— Quel fiasco absolu..., lâcha-t-elle en secouant la tête, les yeux baignés d'une tristesse d'enfant terrassée. C'est un désastre total. J'ai jeté ma vie en pâture, j'ai brisé le secret des siècles, les Guetteurs sont sortis de l'ombre pour tout confirmer... Et pour quoi ? Pour que les gouvernements paniquent et que l'opinion publique sombre dans la démence.
Sa main glissa légèrement sur la vitre, sans quitter celle de Darius.
— Personne n'écoute mon alerte sur le climat, continua-t-elle, la voix tremblante d'une déception mâtinée de colère contre elle-même. La crise écologique, l'avenir de la planète... tout a été effacé en un claquement de doigts. Ils ne retiennent que le "Jeu". Ils ne parlent que de sang, de décapitations, de ce mythe absurde du dernier survivant. L'humanité n'a pas eu un sursaut de conscience, elle s'est juste trouvé une nouvelle paranoïa à nourrir.
— Methos l'avait prédit, reprit-elle avec amertume. Tu m'avais prévenue toi aussi. Et le pire... c'est qu'au fond de moi, je savais que vous aviez raison tous les deux. Je savais que les hommes ne chercheraient pas à comprendre. Au lieu d'écouter le message, ils ont lancé une chasse aux sorcières moderne. Et c'est moi qui ai allumé le bûcher. J'ai précipité notre espèce dans un brasier ingérable...
Elle s'interrompit, terrassée par le poids de la culpabilité, attendant dans le miroir de cette vitre la réponse de l'homme qui, malgré la folie du monde, continuait de poser sur elle un regard dénué de tout jugement.
— Marie, écoute-moi, commença-t-il d'une voix posée et rassurante. Tu n'es pas seule, et tout n'est pas perdu. Je suis là, et je ne t'abandonnerai pas.
Il marqua un temps d'arrêt, plongeant ses yeux clairs dans les siens pour lui signifier l'importance capitale de ce qu'il s'apprêtait à lui confier.
— Je vais rendre mes vœux. Je quitte l'Église.
L'immortelle se figea, le combiné serré contre son oreille, les yeux écarquillés par la stupeur. L'information heurta sa raison avec la force d'un impact. Pour elle, comme pour quiconque l'avait croisé à travers les âges, Darius incarnait le prêtre par excellence. L'habit, la paix et le refuge des lieux sacrés faisaient partie de son essence même depuis des siècles. L'imaginer renoncer à ce statut, c'était comme voir une montagne s'effondrer.
— Tu vas quitter les ordres ? balbutia-t-elle, totalement étourdie. Darius, c'est toute ta vie... Ça fait presque quinze siècles que tu portes cette robe ! Comment tu peux seulement envisager une chose pareille ?
— Quinze siècles, c'est vrai. C'est long, et le changement sera étrange, sans aucun doute. Mais la soutane et les murs de pierre de ma paroisse sont devenus un abri trop confortable. Une illusion de sécurité face à ce qui se dresse devant nous. Continuer à m'y abriter alors que le monde s'effondre serait une forme de lâcheté. Ce qui s'annonce est l'épreuve morale décisive pour notre espèce. Les gouvernements préparent notre traque, les hommes sont terrifiés et, si personne ne se lève, la paranoïa fera de nous tous des monstres à abattre. C'est une responsabilité impérieuse pour moi que de sortir dans le monde à visage découvert, sans un statut religieux pour me servir de bouclier. Je veux offrir au monde le témoignage direct et vulnérable d'une parole de paix, de pardon et de non-violence. Je veux leur prouver que les immortels ne sont pas des prédateurs assoiffés de sang, mais une chance, une mémoire et un pont vers leur propre humanité.
Marie le fixa, la poitrine comprimée par un étau d'angoisse. L'effroi la submergea à mesure qu'elle mesurait les conséquences d'un tel choix. Le monde extérieur était en train de basculer dans une chasse aux sorcières moderne. Les services secrets, les polices d'État et les foules hystériques cherchaient des cibles. En abandonnant le sol sacré et la protection institutionnelle de l'Église pour prêcher la paix à visage découvert, Darius ne faisait pas que s'exposer : il se jetait sciemment dans la gueule du loup. Elle aurait voulu crier, le supplier, lui interdire cette folie. Mais les mots restèrent bloqués dans sa gorge, étouffés par la piqûre cuisante de sa propre conscience. Quelle légitimité avait-elle pour lui faire la morale ? C'était elle qui avait allumé l'incendie. C'était son coup d'éclat raté qui obligeait aujourd'hui l'homme qu'elle aimait à sortir de sa réserve millénaire pour tenter d'éteindre les flammes.
Le bourdonnement des néons du parloir fut soudain interrompu par un signal net. Un voyant lumineux rouge se mit à clignoter au-dessus de la porte, relayé presque instantanément par un coup sec et autoritaire frappé sur le bois par le surveillant.
— Temps écoulé, annonça une voix froide depuis le couloir.
La bulle de hors-temps qu'ils s'étaient offerte venait de se briser contre la brutalité de la réalité carcérale. Marie tressaillit, son cœur se serrant douloureusement dans sa poitrine. La perspective de voir l'homme qu'elle aimait quitter cette pièce pour s'avancer seul dans un monde devenu une zone de guerre la tétanisait. Darius s'en aperçut et esquissa un sourire discret.
— Prends soin de toi, murmura-t-elle dans le combiné, sa voix voilée par l'émotion. Ne te consume pas pour mes fautes.
— Je t'aime, Marie, répondit-il doucement à travers l'hygiaphone. Les temps changent, les murs s'élèvent, mais rien de ce qui nous lie ne dépend d'eux.
Elle porta le bout de ses doigts à ses lèvres avant de les appliquer une dernière fois contre la vitre, traçant l'esquisse d'un baiser invisible à travers l'obstacle.
Darius raccrocha lentement le combiné, marqua une dernière pause pour graver ses traits dans sa mémoire, puis se leva et s'éloigna vers la porte de sortie sans se retourner, silhouette apaisée qu'on venait d'arracher à son sanctuaire. La lourde porte métallique s'ouvrit, puis se referma dans un grincement de gonds.
Marie resta immobile dans le box, les yeux fixés désespérément sur la porte. Désormais, au-dehors, dans ce monde rongé par la paranoïa, Darius était seul, et la peur de le perdre la rendait folle.
*
Dans les bureaux feutrés de l'archevêché de Paris, le silence était lourd de désarroi. Face à l'archevêque interloqué, Darius ne s'engagea ni dans une joute théologique, ni dans une justification d'ordre ecclésiastique. Avec la gravité douce qui le caractérisait, il posa délicatement sur le bureau le dossier scellant son renoncement formel à ses fonctions sacerdotales. Ce geste n'était en rien un reniement de principes, mais un acte de pure lucidité : s'il avait conservé cette soutane au fil des siècles, ce n'était depuis bien longtemps plus par foi en un dogme, mais pour offrir un refuge spirituel aux hommes et bénéficier de la protection du sol sacré. Aujourd'hui, il refusait d'abriter son futur message derrière l'autorité d'une institution ou de transformer l'Église en cible géopolitique. Pour s'adresser au monde, il lui fallait le faire sans bouclier.
L'archevêque fixa le document, puis leva un regard empreint d'une profonde incompréhension sur le prêtre.
— Vous êtes l'un de nos serviteurs les plus dévoués, les plus estimables. Quitter la charge de Saint-Julien-le-Pauvre, au moment même où le monde sombre dans l'angoisse et le désordre ? Les fidèles ont besoin de vous. Pourquoi choisir de renoncer maintenant ?
— La tempête qui s'annonce dépasse le cadre de nos paroisses, Monseigneur, répondit l'immortel, le regard calme. Rester sous cet abri serait une illusion pour moi et un danger pour l'Église. Ma place n'est plus derrière les autels, mais dehors, au plus près des hommes.
— Sans la protection de l'Église, vous serez seul face à la folie du monde..., insista le prélat.
— C'est une décision mûrement réfléchie. Et sans doute la seule démarche honnête qu'il me reste à accomplir.
Le soir même, dans la pénombre des appartements du presbytère de Saint-Julien-le-Pauvre qu'il s'apprêtait à quitter définitivement, la métamorphose s'opéra en silence. Darius retira son col romain et plia soigneusement la soutane qu'il avait portée au fil des époques, remisant ces vêtements d'institution au fond d'un placard pour les abandonner au passé. Il revêtit à la place la tenue sobre et intemporelle qu'il privilégiait dans l'intimité : un pantalon confortable, un pull léger glissé sur un t-shirt clair, et sa vieille veste en cuir dont la patine gardait le souvenir des décennies traversées. Il demeurait un homme d'une prestance naturelle et d'une dignité sans faille, mais il n'était désormais plus qu'un citoyen parmi les hommes, dépouillé de tout artifice institutionnel.
Le lendemain, franchissant une dernière fois le seuil de l'église, sa valise à la main, il n'abandonnait pas seulement un toit, mais la protection millénaire du sol sacré. Il s'avança délibérément sur le bitume parisien sans la moindre illusion : chaque rue, chaque ombre pouvait désormais abriter une patrouille ou la lame d'un semblable. En faisant le choix de s'écarter des autels, il acceptait pleinement le risque, offrant au monde sa vulnérabilité en premier témoignage.
*
S'installer au cœur de la tempête était la seule façon de ne pas s'y noyer.
Darius ne chercha pas les projecteurs des plateaux de télévision ni les colonnes des grands quotidiens nationaux. Il commença exactement là où le bruit était le plus assourdissant : sur le parvis du Palais de Justice de Paris. Chaque jour, la place était prise d'assaut par une foule composite de curieux, de manifestants anxieux, de badauds fascinés et de reporters en quête d'images.
C'est au milieu de ce chaos que l'immortel prit l'habitude de se tenir. Seul, vêtu de sa veste de cuir usée, il ne cherchait pas à monopoliser la parole ni à haranguer la foule du haut d'une estrade. Sa méthode tenait dans une présence physique d'une sérénité absolue. Il écoutait. Il laissait les passants déverser leurs peurs, leur colère, leur incompréhension face à l'existence de ces êtres hors normes que les journaux dépeignaient comme de dangereux prédateurs. Et lorsqu'il répondait, sa voix posée, dénuée de tout jugement, agissait comme un baume. Il ne délivrait pas de sermons religieux, mais véhiculait un message universel d'apaisement, de tolérance et d'acceptation de la différence, rappelant que la peur de l'autre avait toujours été le pire poison des civilisations.
Dans l'ombre, les services de renseignement et les cellules spéciales observèrent très vite ce trublion inclassable. Sa fiche d'identité circulait déjà dans les bureaux du ministère de l'Intérieur, et la tentation d'une interpellation discrète, au détour d'une ruelle après un rassemblement, fut immédiatement envisagée. Mais l'immortel, avec une prescience affûtée, déjoua le piège par la lumière. En restant au milieu des foules et en acceptant de répondre avec une bienveillance inaltérable aux questions des passants, il devint en quelques jours une silhouette familière du parvis. Les caméras des chaînes d'information en continu, braquées en permanence sur le tribunal, commencèrent à capter son visage. Procéder à une arrestation musclée d'une figure publique aussi manifestement pacifique sous l'œil des objectifs aurait déclenché un scandale que le gouvernement, déjà fragilisé par la crise, ne pouvait pas se permettre. Sa sécurité résidait désormais dans sa visibilité.
Ce furent d'abord les médias de terrain qui s'emparèrent du phénomène. De jeunes reporters de presse écrite, des journalistes de radios, intrigués par cet « ancien prêtre » dont la stature dégageait une autorité naturelle, vinrent lui tendre leurs micros.
Lorsqu'on commença à l'interroger de façon plus insistante sur ses liens avec l'affaire, Darius choisit une stratégie de sincérité contrôlée. Sans jamais trahir sa propre nature, il dit la vérité dans la mesure de ce qui restait sûr.
— Oui, je connais Marie, répondit-il un matin au micro d'une station nationale. Avant toute cette agitation, elle venait régulièrement à l'église où j'officiais. Nous avons beaucoup discuté, de longues heures durant.
— Et vous saviez ce qu'elle était ? le coupa un reporter, le micro tendu vers ses lèvres. Vous saviez qu'elle ne vieillissait pas ?
— Je savais ce qu'elle était, confirma Darius d'un ton calme, fixant le journaliste avec une franchise désarmante. Et cela ne m'a jamais effrayé. Marie n'est pas un monstre sanguinaire, elle est un être humain traversé par des doutes et une profonde inquiétude pour l'avenir de ce monde. Ce que nous voyons aujourd'hui sur les écrans n'est pas la réalité d'une menace, mais le miroir de nos propres terreurs.
Sa repartie, dénuée de tout dogmatisme et portée par une humanité vibrante, commença à tourner en boucle sur les ondes et dans la presse régionale. Pour le grand public, il n'était pour l'instant que l'ancien curé de Saint-Julien, un homme d'une bonté rare qui osait poser un regard humain sur l'ennemie publique numéro un. Mais déjà, sa popularité grandissait doucement, traçant un premier sillon d'apaisement dans la paranoïa collective.
*
N'ayant plus le toit de la paroisse, l'immortel s'était installé provisoirement dans le 11e arrondissement. Une association caritative avec laquelle il avait longtemps collaboré lui avait prêté un modeste logement de passage, un espace spartiate mais suffisant pour offrir un point d'ancrage dans la capitale.
Ce soir-là, la pluie cinglait le bitume parisien alors quil s'éloignait à pied du Palais de Justice qu'il venait de quitter, s'engageant dans une petite ruelle sombre et étroite du centre de la capitale. En haut lieu, l'influence grandissante de cet « ancien curé » commençait à exaspérer la cellule de crise du ministère. Ne pouvant l'arrêter ouvertement sans déclencher un tollé, certains services avaient discrètement orienté un groupuscule de fanatiques violents pour lui donner une « leçon », espérant qu'une agression physique le pousserait au silence ou le contraindrait à la fuite.
L'attaque survint au détour de cette ruelle. Trois hommes surgirent de l'obscurité, le visage dissimulé par des capuches.
— C'est lui ! Le collabo des monstres ! hurla l'un d'eux en le projetant violemment contre le mur de briques.
Darius, fidèle à son vœu de non-violence, refusa absolument de répliquer. Un premier coup de poing le percuta à la joue, suivi d'une volée de coups de pied alors qu'il glissait au sol. L'un des agresseurs sortit un cran d'arrêt. Instinctivement, Darius levât les mains pour se protéger le visage : la lame lui entailla profondément la paume et le dessus de la main gauche, laissant couler son sang sur le bitume mouillé.
— Arrêtez ! Qu'est-ce que vous faites ?! cria soudain une voix dans la nuit.
Un jeune reporter de presse locale et son cadreur, qui l'avaient suivi discrètement depuis le parvis pour décrocher une interview exclusive, venaient de tourner le coin de la rue. La caméra, immédiatement braquée sur la scène, projeta un halo de lumière aveuglant. Pris de panique à l'idée d'être filmés en direct, les agresseurs crachèrent une dernière insulte et s'enfuirent en courant dans l'obscurité.
Le journaliste se précipita vers Darius.
— Monsieur, vous allez bien ? On appelle les secours !
— Non... ne vous inquiétez pas, murmura Darius d'une voix calme, bien que teintée par la douleur.
C'est alors que l'impensable se produisit sous l'objectif de la caméra qui captura la scène en direct : les hématomes sur son visage s'estompèrent tandis que la chair entaillée de sa main cessa de saigner pour se refermer complètement en quelques secondes, ne laissant qu'une mince ligne rosée aussitôt effacée.
Le journaliste se figea, le souffle coupé, basculant entre la stupeur et la terreur.
— Mon Dieu... murmura le reporter, le micro tremblant dans sa main. Vous... vous êtes l'un d'entre eux...
— Je suis un homme, répondit doucement l'immortel. Un homme qui refuse d'utiliser la violence, quelle que soit la nature de ce qu'il porte en lui.
La séquence, diffusée dans l'heure qui suivit, prit une ampleur inédite. L'opinion publique ne vit pas un prédateur sanguinaire ni un guerrier maniant l'épée, mais le martyre pacifique d'un homme qui préférait saigner et pardonner plutôt que de rendre les coups.
L'immortalité de Darius était désormais révélée au monde entier. Mais il restait, dans l'esprit de millions de téléspectateurs, « le prêtre pacifiste ». L'appareil d'État se retrouva totalement paralysé : l'arrêter pour le seul fait d'exister et de guérir de ses blessures, alors qu'il n'avait commis aucun délit et prêchait la paix à visage découvert, aurait provoqué un soulèvement moral. Le gouvernement fut contraint de temporiser ses vélléités. Dès le lendemain, les invitations des plus grands plateaux de télévision commencèrent à affluer.
*
Le studio de télévision étouffait sous la chaleur des projecteurs. Ce soir-là, l'édition spéciale de la grande émission de débat intellectuel battait des records d'audience historiques. Autour de la table, l'atmosphère était électrique, saturée de la paranoïa qui rongeait le pays depuis la diffusion de la vidéo de Telč et les révélations des Guetteurs. Face à Darius, deux éditorialistes chevronnés et un politologue réputé trépignaient, leurs dossiers surchargés de coupures de presse et de rapports de sécurité. Darius, lui, demeurait assis avec un calme olympien.
Le présentateur vedette se tourna vers lui, la mine grave, réajustant ses fiches.
— Darius... ou quel que soit le nom que vous portiez avant de revêtir la soutane... la France entière a vu les images de votre agression il y a trois jours. Nous avons tous vu votre chair se refermer en direct sous l'objectif. Vous n'êtes pas seulement l'ancien curé de Saint-Julien. Vous êtes un Immortel.
— Les Français sont terrifiés, enchaîna-t-il. La vidéo de Telč a montré un homme décapité en pleine rue. Les Guetteurs nous parlent d'un "Jeu" millénaire, d'une lutte à mort où "il ne peut en rester qu'un". Vous nous demandez d'accueillir parmi nous des surhommes, des guerriers incassables qui s'entretuent depuis la nuit des temps ? De quel droit ?
L'un des éditorialistes coupa le présentateur, incapable de contenir son emportement :
— C'est une menace nationale ! Vous êtes des prédateurs cachés au milieu des brebis ! Qui nous dit que vous ne préparez pas une prise de pouvoir ? Que vous n'attendez pas que le dernier d'entre vous l'emporte pour asservir l'humanité ?
Darius laissa la véhémence du journaliste s'éteindre avant de prendre la parole. Sa voix, d'une profondeur enveloppante, figea instantanément l'agitation du plateau.
— Je ne suis pas venu ce soir pour défendre la cause des Immortels, commença-t-il doucement. Ni pour solliciter des privilèges. Je suis venu vous parler d'humanité.
Il posa un regard bienveillant sur l'éditorialiste qui venait de l'attaquer.
— Vous avez peur, et cette peur est légitime. On vous a montré des épées, du sang et de la fureur. La vidéo de Telč exhibe une violence effroyable, et je comprends le choc et la terreur qu'elle a pu susciter en chacun de vous. Mais la tragédie de cet acte ne doit pas masquer le cri d'alarme sincère de Marie, ni résumer ce que nous sommes à cette seule sauvagerie. Nous juger tous à travers ce prisme serait une erreur tragique.
— C'est pourtant votre règle ! le relança le politologue, en tapant du doigt sur son dossier. "Il ne peut en rester qu'un" ! Vos propres observateurs le confirment ! C'est une logique de pure extermination !
— C'est une fatalité archaïque, répliqua l'immortel. Une malédiction que certains d'entre nous ont choisie d'embrasser par aveuglement, mais à laquelle rien ni personne ne nous oblige de céder. Le "Jeu" n'est pas une loi divine, c'est une tragédie de notre espèce.
Il marqua une pause, abaissant légèrement le ton.
— Il y a plus de quinze siècles, j'étais moi-même un chef de guerre. J'ai mené des armées, j'ai versé le sang, j'ai été ce monstre que vous redoutez tant. Et puis, un jour, la vanité absurde de ce carnage et de cette misère m'est apparue d'un coup, comme une évidence. En un instant, j'ai compris. J'ai compris que la violence est une impasse absolue. Qu'elle ne crée rien, ne sauve rien, et qu'elle finit toujours par dévorer celui qui la pratique. J'ai posé mon épée pour ne plus jamais la reprendre.
— Vous dites que vous avez posé l'épée... reprit le présentateur. Mais le public voit en vous une race de surhommes. Des êtres qui traversent les âges sans vieillir. Comment les mortels peuvent-ils ne pas se sentir menacés par une telle dissymétrie ?
— En comprenant ce que nous sommes réellement, répondit Darius. Nous ne sommes pas des conquérants. Nous ne sommes pas des créatures supérieures venues régner sur la Terre. Nous sommes des témoins. Nous sommes la mémoire vivante de votre propre histoire. Nous avons vu les empires bâtis sur l'orgueil s'effondrer en poussière. Nous avons vu des civilisations florissantes disparaître parce qu'elles avaient oublié l'essentiel : la valeur sacrée de la vie. Notre immortalité n'est pas une arme de domination, c'est un devoir de mémoire. Nous sommes là pour vous rappeler ce que vous risquez d'oublier quand le temps passe trop vite.
L'éditorialiste, troublé par la dignité de l'homme mais cherchant à le remettre en difficulté, bifurqua immédiatement sur le sujet qui avait tout déclenché.
— Et Marie ? La femme par qui le scandale est arrivé ? Elle croupit en prison après avoir balancé votre existence à la face du monde en prétendant vouloir nous avertir d'une catastrophe écologique. Vous cautionnez son acte terroriste ?
— Marie a commis une erreur dans la méthode, et elle en paye aujourd'hui le prix fort. Mais son cri vient du cœur. Quand on a traversé deux mille ans sur cette Terre, quand on a vu les saisons changer sur des siècles et la nature se dégrader à une vitesse terrifiante ces cinquante dernières années, on acquiert une vision à long terme. Une vision que les gouvernements, aveuglés par des échéances électorales à court terme, se refusent à voir. Marie n'a pas agi par haine, mais par un sentiment d'urgence désespéré pour l'avenir de vos enfants. Pour l'avenir de notre monde.
Un silence épais régna de nouveau sur le plateau. Les polémistes, habituellement si véloces pour couper la parole et créer le clash, semblaient désarmés par l'absence totale d'agressivité de leur invité. Il n'y avait chez Darius ni arrogance, ni victimisation, seulement une force tranquille qui imposait le respect.
— Alors que proposez-vous ? demanda enfin le présentateur d'une voix nettement plus adoucie. Que devez-vous faire désormais au milieu de nous ?
— On vous a montré des épées et du sang pour vous faire croire que nous ne sommes que des prédateurs. Je suis là ce soir, à visage découvert et sans armes, pour vous montrer que la vraie force ne réside pas dans la capacité de tuer, mais dans le courage de refuser la violence. Nous pouvons vivre ensemble. Non pas dans la peur, mais dans l'écoute et le respect de ce que chacun peut apporter à l'autre. Ne laissez pas la paranoïa dicter votre avenir.
Quand le générique de fin d'émission retentit, le temps semblait s'être arrêté, scellant la première victoire médiatique d'un homme qui, par sa seule présence, venait de fissurer le mur de la haine.
*
Au fil des semaines qui suivirent cette prise de parole historique, un basculement imperceptible mais profond s'opéra dans le corps social. L'« effet Darius » ne s'imposa pas par un coup d'éclat ou une victoire politique, mais par un phénomène de contagion morale. Face au spectacle épuisant des discours ministériels martelant la menace sécuritaire et aux gros titres de la presse à sensation traquant le moindre fait divers sanglant, la voix de l'ancien prêtre offrit au public un havre d'une tout autre nature. Sa gravité sans lourdeur, sa douceur inaltérable et sa hauteur de vue apportèrent une forme de baume à une population désorientée, en quête éperdue de repères éthiques dans un monde dont les fondations venaient de vaciller. Dans les foyers, le doute commença à s'insinuer. Le récit manichéen véhiculé par l'État et le rouleau compresseur de la paranoïa institutionnelle se fissurèrent. Une question simple mais puissante se fraya un chemin dans les esprits : si cet homme, fort d'une expérience de plusieurs siècles et des stigmates encore visibles de ses propres erreurs passées, choisissait délibérément la paix, la vulnérabilité et la compassion, n'était-il pas absurde de réduire tous les siens à des prédateurs sanguinaires ? L'image monolithique de l'Immortel-monstre s'effrita peu à peu, laissant place à une réalité plus complexe.
Sans jamais l'avoir recherché ni revendiqué, Darius glissa peu à peu dans une posture inédite, devenant pour cette fin de siècle troublée une icône de la non-violence. Sa seule existence à visage découvert, portée par la force du témoignage plutôt que par la conquête du pouvoir, modifia durablement le climat social. Il ne régla pas la crise d'un coup de baguette magique, mais il parvint à imposer une trêve morale dans les esprits, désamorçant l'hystérie collective, préparant le terrain pour un dialogue plus juste sur le sort réservé à Marie et à tous ceux de sa race.
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Depuis le jour où le voile était tombé sur la véritable nature de Soleman, Chiara avait pris du recul, incapable de refermer la blessure laissée par des mois de non-dits. L'amour n'avait pas disparu mais il se heurtait à ce sentiment d'étrangeté, à cette certitude trompée d'avoir partagé la vie d'un homme qui lui dissimulait l'inconcevable. Pourtant, au milieu de cet isolement, elle n'avait pas pu se couper du monde. Et inévitablement, la figure de Darius était entrée dans son quotidien.
Elle ignorait tout des liens qui unissaient Soleman et l'ancien prêtre. Mais chaque fois que Darius apparaissait à la télévision, chaque fois que sa voix calme et posée s'élevait pour prôner la paix, l'écoute et le refus de la violence, une fibre intime vibrait chez elle. Dans la gravité douce de cet homme, dans sa sérénité dénuée d'arrogance et dans cette manière d'habiter le monde avec retenue, Chiara croyait percevoir un écho familier, quelque chose qui lui rappelait l'essence même de l'homme qu'elle aimait — cet apaisement profond qu'il avait toujours su lui transmettre, bien avant que les secrets ne viennent tout fissurer.
Écouter Darius n'avait pas seulement éclairé sa vision des Immortels ; cela avait doucement ouvert une brèche dans ses propres défenses. Si la vérité était lourde à porter, le mensonge de Soleman ne venait pas de la malice, mais de cette même prudence tragique que le monde extérieur s'empressait désormais de confirmer. La colère des premiers jours laissait place à un désir d'apaisement, à la volonté de faire un pas vers lui, pour enfin parler à cœur ouvert et peut-être reconstruire une histoire sur des bases débarrassées de toute ombre.
Prenant son courage à deux mains, elle finit par composer son numéro un matin. Sans grands discours, elle lui fixa simplement un rendez-vous chez elle le soir même.
Le coup de sonnette retentit avec hésitation. Chiara inspira profondément pour chasser la nervosité qui lui nouait l'estomac et alla ouvrir. Soleman se tenait sur le palier. Il portait un bouquet de pivoines fraîches dans une main et une bouteille de bon vin dans l'autre. Il y avait chez lui l'élégance sobre d'un homme courtois, un peu inquiet, venu tenter de retrouver le chemin vers celle qu'il aimait. Cet air de premier rendez-vous, toucha immédiatement la jeune femme.
— Bonsoir, Chiara, dit-il d'une voix posée où perçait une pointe de retenue. Je me suis permis... si tu es d'accord, bien sûr.
— Entre, répondit-elle en s'écatant pour le laisser passer. C'est très attentionné. Merci.
Elle referma la porte derrière lui. L'appartement était enveloppé par les effluves réconfortants du repas qui finissait de mijoter sur le feu. Chiara prit les fleurs pour les mettre dans un vase pendant que Soleman ôtait son manteau. L'atmosphère dans le logement était imprégnée d'une familiarité évidente, mais teintée de cette étrange réserve que les semaines de séparation avaient creusée entre eux. Les sentiments n'avaient pas disparu, mais une mise au point essentielle demeurait suspendue au-dessus de leurs têtes.
— Je peux m'occuper du vin ? proposa-t-il avec cette prévenance naturelle qui le caractérisait.
— Oui, s'il te plaît. Tu sais où sont le verres.
Tout en débouchant la bouteille, Soleman l'observait du coin de l'œil gouter la préparation sur la cuisinière. Chiara rompit le silence la première :
— J'ai beaucoup réfléchi durant ces dernières semaines. À nous... à tout ce que tu m'as révélé.
— Et qu'est-ce que ton cœur t'a dit ?
— Que ce qui compte vraiment, ce n'est pas le nombre de siècles que tu as derrière toi, ni les secrets que la peur t'a poussé à garder. Ce qui compte, c'est l'homme qui est là, devant moi, au quotidien. Et je sais que tu es quelqu'un de bien.
Soleman la fixa, visiblement ému par sa franchise. Elle esquissa un léger sourire et continua :
— Et puis... je dois avouer que cet ancien prêtre, Darius, qu'on voit partout à la télévision en ce moment, a beaucoup aidé. En l'écoutant parler, j'ai compris à quel point les médias essayaient de vous transformer tous en monstres sanguinaires pour alimenter la panique. Mais sa sérénité, sa façon d'aborder les choses... ça m'a rappelé qui tu étais. Ça m'a aidée à poser un autre regard sur tout ça.
L'immortel laissa échapper un soupir de soulagement, glissant un regard chaleureux vers elle tout en versant le vin dans les verres. Il lui en tendit un.
— Darius a toujours eu ce don pour apporter de la lumière là où régnaient les ténèbres, murmura-t-il d'une voix empreinte d'une profonde affection.
— Attends..., le coupa-t-elle doucement en le fixant avec une curiosité soudaine. Tu parles de lui comme si tu le connaissais. C'est le cas ?
— Oui. Nous nous connaissons depuis plusieurs siècles. Darius est un ami très cher, un frère pour moi. Tout comme Marie.
Chiara accueillit la nouvelle avec une stupéfaction teintée de fascination, mesurant un peu plus l'épaisseur du réseau invisible qui liait ces êtres à travers le temps. Elle laissa un mince sourire éclairer ses traits, opinant doucement de la tête.
— Au fond, ça ne m'étonne qu'à moitié... En l'écoutant parler, il y'a quelque chose dans sa présence, dans sa façon d'être au monde... Quelque chose qui m'a immédiatement fait penser à toi. Vous avez cette même gravité, cet apaisement. Mais s'il est comme toi, s'il partage cette même retenue... comment Marie peut-elle faire partie du même cercle ? s'interrogea-t-elle, cherchant à saisir la dynamique entre eux. Quand tu m'as tout avoué, il y a quelques semaines, tu m'as dit qu'elle avait sciemment détruit le secret qui vous protégeait tous en diffusant cette vidéo. Je n'arrive toujours pas à comprendre... Pourquoi a-t-elle fait une chose pareille ? Quel sens ça pouvait avoir pour elle d'agir avec une telle violence, au risque de vous briser tous ?
— Marie ne cherchait pas à nous mettre tous en danger. Dans son esprit, elle voulait créer un choc médiatique d'une telle ampleur qu'il forcerait l'humanité entière à s'arrêter et à écouter son alerte sur le changement climatique et l'avenir de la planète. Elle croyait pouvoir se servir de l'impact de la Révélation comme d'une tribune mondiale.
— Mais personne n'a retenu l'écologie...
— Absolument personne. Les gens et les gouvernements n'ont retenu qu'une seule chose : la peur. La paranoïa d'avoir des êtres différents au milieu d'eux et le mythe du Jeu. C'est un tragique fiasco.
Chiara fit un pas vers lui, posant son verre sur la table.
— Mais toi, tu n'es pas un danger, Soleman. Tu ne l'as jamais été. Ton ami que j'ai vu à la télévision m'en a convaincue, mais surtout... mon cœur le savait déjà. Je suis désolée d'avoir eu peur, d'être partie et d'avoir douté de toi.
Un léger sourire réconfortant apparut sur les lèvres de l'immortel. Il posa lui aussi son verre et s'approcha d'elle à son tour.
— Tu n'as pas à t'excuser. Ce que tu as appris aurait terrifié n'importe qui. Le fait que tu sois là ce soir, devant moi, à chercher à comprendre... c'est déjà plus que ce que j'aurais osé espérer.
Il la fixa avec une intensité où se lisaient toute la profondeur de son attachement, décelant dans son regard cet apaisement imperceptible, cette attente silencieuse qui signifiait que les doutes n'avaient plus lieu d'être. D'un geste tendre, il encadra son visage de ses mains, effleurant ses joues du bout des doigts avant d'incliner la tête pour sceller cet accord sur ses lèvres. Chiara ferma les yeux et lui rendit son baiser avec passion, abandonnant les dernières résistances de son cœur dans cette étreinte
*
Fin novembre 1999.
À quelques semaines du passage au nouveau millénaire, le Palais de Justice de l'Île de la Cité s'était transformé en une véritable citadelle assiégée. Un délai de quelques mois seulement entre l'arrestation de Marie et sa comparution relevait d'une célérité judiciaire quasi inédite, orchestrée par un pouvoir politique aux abois. Le gouvernement voulait faire un exemple, juger vite pour reprendre le contrôle du récit et refermer au plus tôt cette faille paranoïaque qui ébranlait la République.
Autour de la Cour d'Assises de Paris, le dispositif de sécurité était tout simplement militaire. L'accès à la Sainte-Chapelle et aux boulevards adjacents était filtré par des barrages de gardes mobiles, tandis que les caméras des télévisions du monde entier s'agglutinaient sur le parvis. Les radios, les chaînes d'information en continu et la presse internationale s'étaient emparées de ce qui était unanimement qualifié de « procès de la fin du siècle ». Marie ne comparaissait pas seulement pour le meurtre d'Horvan Kant : elle s'avançait dans le box comme le symbole incarné d'un pan entier de l'humanité méconnu et redouté, la première Immortelle soumise de façon publique et officielle à la justice des hommes.
À l'intérieur de la salle d'audience, surchargée jusqu'à l'étouffement, la tension était palpable. La Présidente de la Cour fit entrer l'accusée sous le murmure électrique du public. Marie apparut dans le box vitré, encadrée de près par des policiers d'élite.
La greffière entama la lecture de l'arrêt de renvoi : homicide volontaire avec préméditation couplé à la diffusion mondiale de la vidéo de l'acte, ayant entraîné un mouvement de psychose collective et de panique sociale. Dans l'assistance, la presse et les observateurs s'attendaient à ce que l'accusation cherche par tous les moyens à réduire ce geste à un coup de folie ou à un égarement psychiatrique, une stratégie classique pour dépolitiser l'acte et discréditer d'emblée la parole de l'accusée. Mais du côté de la défense, l'accord entre Marie et son avocat était parfaitement scellé : pas de faux-semblants.
Lorsque la Présidente se tourna vers le box pour procéder à l'interrogatoire d'identité et demander à l'accusée comment elle entendait se positionner face à ces chefs d'accusation, Marie prit la parole :
— Je plaide coupable, Madame la Présidente. Je reconnais l'intégralité des faits qui me sont reprochés.
— Vous reconnaissez donc avoir sciemment exécuté Horvan Kant et orchestré la diffusion de cette vidéo. L'accusation et l'opinion ont tôt fait de ranger un tel acte du côté d'une crise de démence...
— Je vous arrête tout de suite, interrompit Marie avec une assurance glaciale mais polie. Je refuse catégoriquement que l'on tente de me disqualifier sous ce prétexte. Je ne suis pas folle. Mon discernement n'a jamais été altéré, ni au moment d'abattre Horvan Kant, ni lorsque j'ai expédié l'enregistrement aux agences de presse. Mon geste était entièrement réfléchi, et assumé.
— Expliquez-nous alors votre démarche, enchaina la Présidente. Puisque votre esprit était parfaitement clair, quelle était la finalité exacte d'une telle mise à mort sur la place publique ?
— Horvan Kant n'était pas une victime innocente, déclara Marie en balayant du regard les jurés et la Cour. C'était un criminel impuni, un homme dont le parcours à travers les siècles est jalonné de pillages et de sang — ce que les documents d'archives d'un représentant des Guetteurs, cité comme expert à ce procès, pourront amplement confirmer. Mais surtout, son exécution publique n'était pas un simple règlement de comptes. C'était une mise en scène. Violente certes, mais la seule capable de capter l'attention d'une humanité devenue sourde et aveugle. Je me suis servie de sa mort pour forcer le monde à ouvrir les yeux, parce que c'était le seul moyen d'obtenir une tribune assez vaste pour vous avertir. Pour vous crier que vos ressources naturelles s'épuisent, que votre planète se meurt et que votre vision du temps à court terme vous mène droit à l'abîme.
La Présidente tapota sèchement son marteau sur le bureau pour couper l'élan de l'accusée.
— Accusée, recentrez-vous. Vous êtes devant une Cour d'Assises pour répondre d'un homicide qualifié, pas pour donner une conférence de philosophie politique ou d'écologie. La Cour juge un crime de sang, pas des théories sur l'avenir du monde.
— Cet acte est absolument indissociable du fond, Madame la Présidente, répliqua aussitôt Marie sans baisser les yeux. Vous voulez réduire ce procès à de la simple criminologie parce que cela vous rassure. C'est plus facile de traiter ce dossier comme l'agissement d'une illuminée en quête de notoriété. Mais la vérité est là : j'ai utilisé une lame pour arracher l'humanité à sa léthargie.
Dans les travées, l'accusation et les assesseurs s'échangèrent des regards entendus, accompagnés de discrets haussements d'épaules. Pour la magistrature comme pour les jurés, le ton était donné pour ce premier jour : l'accusée n'était qu'une criminelle idéologue, une fanatique brillante mais dangereuse, cherchant désespérément à transformer un meurtre sauvage en martyr politique.
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Le second jour d'audience s'ouvrit dans une atmosphère tout aussi électrique, marquée par le passage à la barre des témoins de la défense.
Chiara s'avança la première, consciente du poids de sa présence. Soleman avait préféré ne pas se présenter au Palais de Justice : en tant qu'immortel, s'exposer inutilement dans une enceinte surchargée de forces de l'ordre et de caméras relevait d'un risque inconsidéré. En venant témoigner, sa compagne accomplissait un geste d'amour envers lui, une preuve concrète de sa confiance retrouvée. Mais elle offrait également, par ricochet, un soutien précieux à Marie, concrétisant la solidarité silencieuse que l'immortel lui portait depuis l'ombre.
Sans grand discours, elle décrivit avec pudeur la normalité de sa vie aux côtés de Soleman, prouvant qu'un immortel pouvait traverser les siècles sans désir de domination. Mais surtout, elle insista sur le lien d'amitié profonde qui unissait son compagnon à l'accusée, témoignant de l'estime sincère que ce dernier portait à Marie. Par ce récit intime, elle montra à la Cour qu'au-delà de la violence de l'acte reproché, Marie restait un être humain guidé par une profonde conscience, capable d'amour et de loyauté.
Après l'intervention de Chiara, le silence se fit à nouveau dans la salle d'audience lorsque la greffière appela le témoin suivant. Darius s'avança vers la barre. Sa silhouette était désormais reconnaissable par tous : il était cet « ancien prêtre » immortel dont la parole apaisante tournait en boucle sur toutes les ondes depuis des semaines, cette figure de paix devenue une icône de tolérance pour une grande partie de l'opinion publique. Le voir s'avancer aujourd'hui dans ce sanctuaire de la justice pour soutenir l'accusée apportait un poids symbolique immense à la défense de Marie. Il s'installa face à la Présidente, salua la Cour d'une légère inclinaison de la tête, puis jeta un bref regard vers le box des accusés avant de prendre la parole :
— Je me présente devant vous en tant que citoyen, Madame la Présidente. Mais je me présente surtout en tant que compagnon de l'accusée.
Un murmure de surprise parcourut instantanément les travées. Dans le public comme sur les bancs des journalistes, les têtes se rapprochèrent.
— Son compagnon ? le relança la magistrate d'un ton intrigué. Voulez-vous dire que vos liens dépassent la simple amitié ou l'accompagnement spirituel ?
— Absolument. Je l'aime, tout simplement. Bien sûr, nous avons dû entourer cet amour de beaucoup de discrétion au fil des siècles, ma précédente vocation imposant quelques contraintes... Mais voyez-vous, après des siècles de célibat, on finit par réaliser que, tout magnifique que soit l'amour du Ciel, la chaleur d'une présence terrestre à ses côtés reste une grâce irremplaçable.
Un rire étouffé s'éleva de la salle d'audience. Dans son box vitré, Marie laissa échapper un sourire sincère.
— Et si je tenais à le dire publiquement aujourd'hui, reprit Darius en retrouvant une gravité lumineuse, c'est parce que l'accusation s'efforce de vous dépeindre une créature isolée, froide et inhumaine. C'est faux. Marie est une femme capable d'un amour profond et d'une sensibilité vibrante pour le monde qui l'entoure.
Il la fixa un court instant, le regard empreint de souvenirs partagés, avant de se tourner à nouveau vers la Cour et les jurés.
— À mes côtés, elle n'a pas seulement été l'ombre discrète d'un prêtre. Tout au long des époques, elle a soutenu sans relâche mes œuvres de charité et mes engagements auprès des plus démunis. Pendant les grandes famines, les guerres et les épidémies, elle agissait en guérisseuse, pansant les plaies, distribuant le pain, apaisant les souffrances sans jamais réclamer le moindre honneur. Elle a sauvé d'innombrables vies humaines au fil des siècles, guidée par une compassion qui ne s'est jamais démentie. La méthode qu'elle a choisie pour se faire entendre est d'une grande violence, et je ne la cautionne pas. Mais ne vous y trompez pas : l'intention derrière ce geste n'est ni la haine, ni le goût du sang, ni la folie. Son intention était pure. C'était le cri d'alarme désespéré d'une femme qui aime passionnément ce monde et qui s'inquiète pour son avenir.
En quelques mots choisis avec soin, Darius venait de brosser le portrait d'une femme loin des caricatures de l'accusation, substituant à la figure du monstre sanguinaire la réalité d'une compagne dévouée à la vie. Il regagna sa place dans un silence recueilli, laissant la Cour et les jurés suspendus à la résonance de son témoignage, avant que les débats ne s'apprêtent à ramener Marie face à ses propres responsabilités.
*
Le troisième jour d'audience marqua l'ouverture des débats sur le fond du message de l'accusée. Marie profita de son interrogatoire pour développer le sens de son alerte écologique. Elle décrivit la dégradation fulgurante de la biosphère observée au cours du dernier siècle, opposant la temporalité courte des décisions politiques à la mémoire longue des civilisations.
Face à cette plaidoirie, la réaction de la cour, des experts nommés à la barre et des avocats des parties civiles fut empreinte d'une supériorité condescendante. Les intervenants présents balayèrent ses avertissements d'un revers de main, drapés dans une certitude positiviste propre à cette fin de millénaire. Les répliques plurent, teintées d'une ironie aveugle : « Nous sommes en 1999, nous ne sommes plus au Moyen Âge ! Le progrès scientifique, l'informatique et les nouvelles technologies sauront surmonter les défis énergétiques et environnementaux sans exiger le moindre renoncement à notre mode de vie. » Marie se vit rapidement étiquetée d'alarmiste rétrograde déconnectée du monde moderne, accusée de véhiculer une vision conspirationniste pour légitimer un crime de sang.
Dans le box, l'ironie de la situation la brûlait. Elle observait cette société s'angoisser follement à l'idée d'une panne informatique mondiale qui paralyserait les réseaux au passage de l'an 2000, tout en fermant obstinément les yeux sur la destruction lente, avérée et irréversible de l'écosystème qui la faisait vivre. La surdité polie de ses juges et des experts la poussait inexorablement vers un sentiment d'isolement et de frustration grandissant.
Ce déni drapé dans la suffisance d'une époque convaincue de sa toute-puissance, finit par consumer ses dernières réserves de patience. Dès l'ouverture de la quatrième journée d'audience, l'atmosphère de la salle s'était encore alourdie. Trois jours qu'on la traitait en illuminée, trois jours que l'accusation et les experts balayaient sa mémoire millénaire avec dédain. Elle comprenait désormais avec une clarté amère que son simple statut de représentante de l'Histoire ne suffirait jamais à percer le mur de leur certitude.
C'est lors de l'audition du Professeur Vanneaux, climatologue de renom cité à la barre par sa propre défense pour étayer ses avertissements, que le point de rupture fut atteint. Désireux de ne pas compromettre sa réputation académique devant les caméras du monde entier, il pesait chaque mot avec une prudence extrême.
— Il convient de rester d'une grande réserve méthodologique, expliquait-il d'un ton professoral. Les projections de nos ordinateurs reposent sur des modèles théoriques à l'horizon 2100. Nous parlons ici de probabilités, de fourchettes d'augmentation des températures comprises entre un et trois degrés, avec des marges d'erreur non négligeables... Rien qui permette d'affirmer avec certitude une catastrophe imminente.
— Ce ne sont pas des modèles ! fusa soudain la voix de Marie, coupant net le climatologue.
Le silence se fit instantanément dans la salle d'audience. La Présidente se redressa, le sourcil froncé, prête à intervenir.
— Accusée, vous n'avez pas la parole, rappela la magistrate d'un ton sec. L'expert termine son exposé.
— Cet exposé dilue la réalité dans des pourcentages confortables pour ne pas vous effrayer ! répliqua Marie en se levant d'un bond, ignorant la sommation. Vous écoutez des probabilités alors que je vous parle de faits ! Ce ne sont pas des théories sur un avenir lointain. C'est ce qu'il s'est passé. Je le sais, parce que je l'ai vécu !
La Présidente marqua une pause, intriguée malgré elle par la véhémence du ton de l'accusée. Elle se pencha vers le micro.
— Précisez votre pensée. Quand vous dites que vous l'avez « vécu », vous faites référence à l'un de ces cycles climatiques ou à l'une de ces catastrophes naturelles que vous prétendez avoir traversés au cours des siècles passés ? L'éruption d'un volcan au Moyen Âge, peut-être ?
Un léger rire étouffé parcourut les bancs des parties civiles. Marie fixât la magistrate, le regard dénué de la moindre hésitation, franchissant délibérément la ligne qu'elle s'était pourtant juré de ne jamais dépasser.
— Non, Madame la Présidente. Je ne vous parle pas du passé. Je ne vous parle pas du Moyen Âge ou de l'Antiquité. Je vous parle du futur. Des XXIe et XXIIe siècles. J'y ai vécu. C'est de là que je viens.
L'ensemble de la salle se figea d'un seul tenant. Les journalistes interrompirent leurs prises de notes, le climatologue à la barre se tourna vers le box, bouche bée, tandis que la Présidente demeurait immobile, stupéfaite.
— Je répète pour que la Cour comprenne bien, poursuivit Marie sans laisser à quiconque le temps de l'interrompre. Je suis née dans ce monde, mais je l'ai quitté un siècle et demi plus tard. Je viens d'un temps où la biosphère s'est effondrée. J'ai fui un monde dévasté par des canicules, où l'eau douce est devenue plus précieuse que l'or ou les diamants, où les méga-feux dévorent les continents et où les dernières nations se déchirent pour ce qu'il reste de terres arables.
— Silence ! ordonna enfin la Présidente en frappant violemment son marteau sur la table. Accusée, nous avons fait preuve d'une grande patience à votre égard, mais cette audience ne tolérera pas de telles élucubrations !
— Vous croyiez que le secret de l'immortalité étaient mon unique mystère ? enchaîna Marie, la voix couvrant le vacarme naissant. Le voyage temporel existe. Et je suis là, devant vous, à cette époque précise, parce que c'est ici et maintenant que le point de bascule se produit ! J'ai vu la fin de votre monde de mes propres yeux ! Je suis revenue pour vous empêcher de le détruire !
La salle d'audience explosa dans le tumulte. Des éclats de rire incrédules fusaient des bancs de la presse, mélangés aux protestations outrées du public. L'avocat général secouait la tête avec un dédain théâtral, jubilant de voir l'accusée sombrer devant tout le monde dans ce qui ressemblait à un délire d'une extravagance absolue.
— Cela suffit ! hurlât la Présidente, frappant son marteau à plusieurs reprises. L'audience n'est pas un théâtre de science-fiction ! Vous vous ridiculisez, et vous insultez la mémoire de la victime avec vos inventions grotesques ! Si vous continuez sur ce terrain de fabulatrice, je vous fais évacuer sur-le-champ !
— Vous refusez de me croire parce que la vérité vous terrasse ! cria Marie en agrippant la vitre du box, bravant les gardes qui s'approchaient d'elle. Vous voulez des preuves ? Je vais vous en donner !
La Présidente, le marteau suspendu au-dessus de sa table, hésita un quart de seconde devant l'intensité glaciale du regard de l'accusée. Dans les travées, le silence se fit à nouveau.
— Vous pensez que je prédis l'avenir comme une voyante de foire ? reprit Marie d'une voix coupante, s'adressant directement aux caméras et aux journalistes qui buvaient ses paroles. Je ne vous parlerai pas de politique ni de guerres, car les hommes sont volatiles. Je vous parle de la mécanique terrestre. De la réaction brutale et inévitable d'une biosphère que vous violez chaque jour. Vous voulez savoir ce qui vous attend ? Écrivez. Prenez vos carnets et notez.
L'avocat général voulut protester, mais le rythme effréné et la précision avec lesquels Marie égréna ses dates clouèrent le tribunal sur place.
— Dans un mois, à la fin de ce mois de décembre 1999, pendant que vous serez tous terrifiés par un prétendu bug informatique qui n'aura absolument pas lieu, une tempête d'une violence inouïe ravagera la France et l'Europe. Un ouragan dévastateur comme vous n'en avez jamais vu.
Elle balaya la salle du regard, fixant les jurés un à un.
— En janvier 2001, la terre tremblera à Bhuj, en Inde, faisant des dizaines de milliers de morts. En mai 2003, ce sera le tour de Boumerdès, en Algérie. L'été de cette même année 2003, l'Europe étouffera sous une canicule historique, une vague de chaleur mortelle qui fera plus de quinze mille morts dans ce pays seul, transformant vos villes en étuves. Et le 26 décembre 2004, un séisme sous-marin déclenchera un tsunami géant dans l'océan Indien, engloutissant des côtes entières depuis l'Indonésie jusqu'à l'Afrique.
Marie relâcha doucement sa prise sur le rebord du box. Elle se redressa, le visage grave.
— Vous n'avez pas besoin de me croire aujourd'hui. Notez ces dates. Et quand la Terre tremblera et que le ciel brûlera exactement comme je l'ai dit, souvenez-vous qu'une femme vous avait avertis.
Le cinquième et dernier jour d'audience s'ouvrit dans un climat d'attente. Après l'éclat de la veille, le Procureur de la République prit la parole pour un réquisitoire ferme. Tout en reconnaissant la fascination indéniable et la hauteur d'esprit que pouvait exercer l'accusée, il rappela avec force les fondements inébranlables du contrat social : la justice humaine ne pouvait en aucun cas tolérer la justice privée, la décapitation sur la voie publique ou le meurtre idéologique, quelle que soit la noblesse prétendue du message. Pour le ministère public, la loi devait s'appliquer à tous avec la même rigueur, qu'on soit mortel ou Immortel.
Invitée à s'exprimer une dernière fois avant que le jury ne se retire, Marie se leva dans le box. Elle ne sollicita ni l'indulgence, ni la clémence de la Cour. Elle déclara qu'elle acceptait sans détours son sort. Ses années de détention importaient peu, conclut-elle, si son sacrifice permettait enfin à l'humanité d'ouvrir les yeux et de regarder son avenir en face.
Le délibéré fut long mais le verdict tomba en fin d'après-midi. l'immortelle fut reconnue coupable d'homicide volontaire avec préméditation, la Cour n'ayant retenu aucune altération du discernement. Elle fut condamnée à une peine de vingt ans de réclusion criminelle.
Lorsque les gardes l'emmenèrent sous escorte pour purger sa peine dans une prison de haute sécurité, le procès ne se conclut pas dans le soulagement d'une justice rendue, mais dans un malaise généralisé. Dans les carnets des reporters du monde entier, la liste des dates écrites sous la dictée de Marie demeurait gravée. La décision judiciaire tombée, la France et le monde ne célébraient aucune victoire : un doute venait d'être instillé, laissant planer sur l'aube du nouveau millénaire le sentiment oppressant d'un compte à rebours suspendu au-dessus de la Terre.
*
Fin décembre 1999, l'histoire bascula une première fois, exactement comme Marie l'avait prédit. Alors que l'opinion publique et les gouvernements retinrent leur souffle dans l'attente févreuse du bug informatique du passage à l'an 2000, l'apocalypse technologique redoutée n'eut tout simplement pas lieu. Les écrans s'allumèrent sans encombre au matin du 1er janvier. En revanche, le ciel, lui, s'effondra. Les tempêtes Lothar et Martin balayèrent la France et l'Europe avec une fureur inouïe, dévastant les forêts, rasant les infrastructures et plongeant des millions de foyers dans le noir et le chaos.
Dans les salles de rédaction et au sein des ministères, le choc fut immédiat. Les carnets de notes rouverts dans la précipitation confirmèrent l'impensable : la première ligne de la liste énoncée dans le box des Assises venait de se réaliser au jour près, tandis que la grande hantise collective s'évaporait dans l'indifférence.
Ce premier doublé prophétique instilla une fissure dans les certitudes générales. Même si la majorité des observateurs et des autorités cherchèrent d'abord à invoquer une coïncidence extraordinaire ou un coup de chance, l'inquiétude commença à miner le déni. Si les prédictions lointaines de 2001, 2003 et 2004 paraissaient encore abstraites, une prudence nouvelle s'installa. Dans les états-majors comme chez les particuliers, on conserva soigneusement la liste des dates. Pour la première fois, l'idée que cette femme incarcérée n'était peut-être pas une illuminée, mais la dépositaire d'un savoir terrifiant, cessa d'être une absurdité pour devenir une hypothèse. L'ombre du doute venait de se poser durablement sur le monde.
*
Après le fracas du procès et l'agitation médiatique autour de la Révélation, Darius choisit délibérément de s'installer dans une existence de sobriété. Refusant avec obstination le statut de star médiatique ou de gourou des temps modernes, il s'était réinventé en médiateur civil, une figure morale d'une sagesse accessible, régulièrement sollicitée par des ONG, des philosophes, des étudiants en quête de repères ou de simples citoyens déstabilisés par les mutations du monde. Son quotidien s'articulait autour d'un engagement pacifique et d'une présence attentive. Il passait de longues heures à participer à des tables rondes universitaires, à animer de petits groupes de parole sur la non-violence, ou simplement à ouvrir sa porte aux anonymes. Les gens venaient chercher auprès de cet homme au regard doux et à l'écoute inépuisable une manière de donner du sens à un millénaire naissant, obscurci par la peur et la suspicion.
Mais ce qui frappait le plus chez Darius, c'était son refus absolu de toute protection. Alors même que sa notoriété était immense et que le climat général restait empreint d'une paranoïa tenace à l'égard de sa condition, il refusait catégoriquement le moindre dispositif de sécurité. Plus radicalement encore, il s'interdisait de porter une épée sous son manteau, rompant avec la coutume ancestrale que la plupart de ses semblables considéraient comme une question de survie. Vivre à découvert, le cœur ouvert et les mains nues, constituait l'essence même de son message. Pour l'immortel, l'équation était simple : on ne pouvait pas prétendre prôner la fin de la violence ou la fraternité entre les êtres si l'on continuait à porter soi-même la mort suspendue à sa ceinture.
Un soir de printemps, alors que les marronniers des quais de Seine commençaient à peine à fleurir, Darius rentrait à pied chez lui, marchant d'un pas tranquille, les mains enfoncées dans les poches de sa veste. Il venait de passer plus de trois heures dans une salle municipale bondée à écouter des jeunes gens, des ouvriers et des instituteurs débattre de l'avenir et de la peur du lendemain.
Soudain, la vibration signalant la présence de l'un des leurs le traversa. L'homme qui s'avançait vers lui était une force de la nature, un bloc de muscles aux épaules larges comme un linteau de porte et au visage barré par des traits anguleux et durs. Ses yeux, d'un bleu glacial, fixaient Darius avec une avidité à peine contenue. Il tenait sous un long manteau sombre une masse qui ne trompait personne : la poignée d'une lourde lame à deux mains, prête à jaillir.
L'inconnu s'arrêta à quelques mètres, un sourire cruel étirant ses lèvres.
— Le grand Darius... La figure de paix de la télévision. Le saint homme dont tout le monde parle. Tu n'as aucune idée de la valeur de ta tête. Te tuer ce soir, ce n'est pas seulement prendre un Quickening... c'est inscrire mon nom dans l'histoire de notre espèce.
— L'histoire retient rarement les noms des bourreaux, mon ami. Et les noms oubliés finissent tous dans la même poussière.
L'homme fit un pas de côté, jetant un coup d'œil vers le boulevard supérieur où le phare occasionnel d'un taxi balayait le bitume.
— Pas ici, reprit-il avec une prudence opportuniste. Les mortels sont devenus trop curieux depuis la vidéo de ta petite amie. Une décapitation sous leurs yeux gâcherait le spectacle et m'attirerait l'armée sur le dos. Suis-moi plus bas. On sera tranquilles pour régler ça.
Darius ne bougea pas d'un pouce. Il garda les mains dans les poches et secoua doucement la tête.
— Je ne te suivrai pas. Et je ne me battrai pas non plus. Je ne porte plus l'acier depuis bien longtemps.
Un silence incrédule accueillit cette déclaration. Puis, le colosse laissa échapper un rire gras.
— Tu te moques de moi ? L'ancien guerrier devenu prêtre est devenu lâche à ce point ? Tu crois que ta pitié va m'arrêter ? Tu crois que parce que tu n'as pas d'épée, je vais ranger la mienne ? Je vais te couper le cou là où tu es si tu refuses de bouger, et je prendrai ce qui me revient !
Il fit un geste brusque, dégageant la garde de son arme.
— Tu peux sortir cet acier si tu le souhaites, dit Darius d'une voix extraordinairement douce, mais tu devrais réfléchir à ce que tu t'apprêtes à ingérer.
— De quoi tu parles ? grommela le colosse en fronçant ses sourcils épais. Je vais prendre ta puissance !
— Est-ce vraiment ce que tu penses ? Tu traverses les siècles depuis assez longtemps pour savoir ce qu'est réellement le Quickening. Couper une tête, ce n'est pas siphonner de l'énergie. Ce n'est pas remplir un vase vide. C'est absorber l'âme, la mémoire, le repentir et la conscience entière de celui que tu exécutes.
L'inconnu serra la garde de son arme, déstabilisé par le calme souverain de son interlocuteur.
— Et alors ? japa-t-il pour se donner de la contenance. J'ai pris des dizaines de têtes ! J'ai absorbé des guerriers, des rois, des monstres ! La tienne ne sera qu'une de plus !
— Tu ne comprends pas... Avant d'être l'homme que tu vois devant toi, j'ai été un seigneur de guerre impitoyable. J'ai brûlé des villages, massacré des armées, versé plus de sang que la Seine ne peut en porter. Ma soif de conquête était plus vaste et plus sombre que la tienne. Et sais-tu ce qui a détruit ce monstre en moi ?
L'immortel ne répondit pas, mais une hésitation infime se lue dans ses yeux.
— C'est le jour où j'ai tranché le cou d'un saint homme, reprit Darius. Son Quickening n'était pas de la force. C'était un torrent de lumière, une vague de pureté et d'amour inconditionnel qui a brisé ma haine en un quart de seconde. Depuis ce jour, je n'ai plus jamais pu lever la main sur un être vivant sans ressentir l'horreur absolue de la destruction. Si tu me tranches la gorge ce soir, tu n'obtiendras pas un pouvoir de conquérant. Tu ne deviendras pas plus fort. Tu vas absorber des siècles de compassion, de douleur pour tes victimes, de prières, de repentir et de dégoût pour la violence. Mon Quickening va éteindre ta rage comme un seau d'eau sur une étincelle. Tu ne pourras plus jamais sortir cette épée de son fourreau sans être submergé par la souffrance de chaque homme que tu as tué. Es-tu vraiment prêt à devenir ce que je suis ?
Le géant serra les dents, la mâchoire contractée. Il tenta de se raccrocher aux vieux dogmes qui l'avaient guidé à travers les âges.
— C'est le Jeu ! cracha-t-il, la voix légèrement altérée. Il ne peut en rester qu'un ! C'est notre destinée, c'est la règle !
— Le Jeu est mort, mon ami, répliqua Darius. Le voile a été levé. Les mortels savent désormais que nous existons. Leurs laboratoires veulent étudier notre ADN, leurs armées attendent la moindre étincelle pour nous traquer comme des bêtes sauvages. La règle à laquelle tu te raccroches n'est plus une quête glorieuse. C'est un piège pour enfants ignorants. Tuer ce soir ne fera pas de toi un roi. Cela fera seulement de toi un monstre de plus, traqué par une humanité terrifiée qui finit toujours par l'emporter par le nombre.
Darius lut alors dans le regard de l'agresseur : au-delà de la carrure imposante et de l'armure de muscles, il y avait la fêlure. La fatigue accumulée des siècles, la solitude écrasante de celui qui n'a personne à qui parler, la peur panique de mourir un jour dans l'anonymat.
— Tu es fatigué de courir, n'est-ce pas ? murmura-t-il, touchant juste avec une précision effrayante. Tu es fatigué de regarder derrière ton épaule chaque fois que le vent tourne. Tu n'as pas besoin de ma tête. Tu as besoin de repos.
Le colosse resta figé, le bras armé tremblant légèrement. Pendant plusieurs secondes, seuls le bruit de la circulation lointaine et le clapotis de la Seine meublèrent le silence de la nuit. Son orgueil de guerrier l'empêcha de prononcer le moindre mot, de s'excuser ou d'avouer sa défaite. Mais lentement, il rabaissa sa lame. Il la glissa sous son grand manteau, sans jamais quitter Darius des yeux. Puis, faisant un pas en arrière, il se fondit dans l'ombre, profondément déstabilisé.
L'ancien prêtre resta seul sous la lumière du réverbère. La nuit avait retrouvé sa quiétude. Il laissa échapper un long soupir, sentant la tension accumulée quitter enfin ses épaules. Il réajusta le col de sa veste en cuir contre la fraîcheur nocturne, jeta un dernier regard vers l'eau sombre de la Seine, puis reprit tranquillement sa marche vers son appartement.
*
Au parloir de la maison d'arrêt de haute sécurité, la vitre blindée qui les séparait d'ordinaire avait laissé place, par dérogation exceptionnelle et sous surveillance stricte, à un petit box vitré équipé d'une simple table en bois scellée au sol. Aucun contact physique prolongé n'était autorisé, mais leurs mains s'étaient naturellement rejointes au centre de la table, les doigts de Marie enserrant fermement ceux de Darius tandis qu'il achevait le récit de sa rencontre nocturne sur les quais de Seine.
Elle l'écouta sans l'interrompre, ne laissant poindre ni panique ni remontrances superflues. Elle connaissait l'homme et la sérénité absolue avec laquelle il assumait sa vulnérabilité. Lui enjoindre de faire attention ou de porter une arme aurait été aussi vain que d'essayer de détourner un fleuve de son lit. Mais sous son calme apparent, une inquiétude lucide la traversait : la posture de l'ancien prêtre était d'une beauté spirituelle pure, mais elle le livrait sans défense aux lames des opportunistes.
— Il est reparti sans poser de questions, conclut doucement Darius en effleurant le dos de sa main.
Le regard de Marie s'emplit soudain d'une détermination aiguë. Son agression n'était pas un incident isolé : c'était le symptôme d'une illusion tenace. Tant que les Immortels continueraient de croire au dogme séculaire du « Jeu » et à l'existence d'un « Prix » final garantissant le pouvoir absolu, des guerriers assoiffés de gloire continueraient couper des têtes. Et tant que les mortels s'imagineraient qu'un tyran immortel pouvait un jour tous les asservir en remportant ce combat millénaire, la paranoïa collective ne ferait que croître. Pour protéger Darius et offrir une porte de sortie à leur espèce, il ne suffisait pas d'appeler à la paix : il fallait détruire la racine du mal, désacraliser la règle et démonter méthodiquement le mythe.
— Ils se battent pour une ombre, murmura-t-elle, la voix vibrante d'une certitude neuve. Et cette ombre est en train de tous nous étouffer.
Sa décision était prise. Si son corps était enfermé entre quatre murs, sa parole, elle, conservait une résonance mondiale. L'incroyable retentissement de ses premières prédictions lui offrait une tribune d'une puissance inédite. Le monde entier écoutait désormais le moindre mot qui filtrait de sa cellule.
Dès le lendemain, elle utiliserait sa plume. Par l'intermédiaire de son avocat, elle ferait sortir son premier grand texte théorique : un réquisitoire implacable destiné à briser l'illusion du Prix et à neutraliser, par la seule force de la raison, la folie des combattants.
Quelques jours plus tard, la promesse faite au parloir prit la forme d'un texte incisif. L'écrit trouva immédiatement son canal d'expression dans les colonnes du journal Le Monde, qui lui ouvrit une chronique hebdomadaire intitulée « Lettres du XXIe siècle ». Pour la rédaction, le choix dépassait largement la recherche du sensationnel : depuis la réalisation fulgurante des premières prédictions de décembre 1999, Marie n'était plus perçue comme une simple criminelle ou une illuminée en quête de tribune, mais comme une figure prophétique incontournable dont chaque écrit garantissait des tirages record.
Sa toute première tribune parut un mardi matin. Elle s'adressait d'un même élan aux mortels terrorisés et aux immortels aveuglés :
À ceux qui craignent l'émergence d'un maître absolu, comme à ceux parmi les miens qui continuent de traquer le sang de leurs frères sous le couvert d'une prétendue destinée : écoutez ce que la mémoire et le temps ont à vous apprendre.
Le Jeu n'existe pas. Il n'a jamais été une loi sacrée, ni le dessein d'une quelconque puissance supérieure. Ce que vous croyez être la règle fondamentale de notre espèce n'a jamais été qu'un mythe archaïque, une vieille superstition transmise d'âge en âge sans le moindre fondement. Ce conte ancestral n'aura servi qu'à alimenter les délires de quelques esprits malades — une femme en particulier, dont le nom importe peu aujourd'hui et qui a emporté sa folie dans la tombe qu'elle méritait. Dans le futur que j'ai connu, elle s'est emparée de cette légende creuse pour tenter de la concrétiser et de fabriquer une guerre de toutes pièces, érigeant l'assassinat rituel en doctrine pour condamner notre espèce à une autodestruction perpétuelle.
Il n'y a aucun « Prix ». Il n'existe aucune récompense magique au bout de la chaîne, aucune omniscience offerte au dernier survivant, aucun trône invisible d'où régner sur l'humanité. Notre condition n'est ni un don divin ni un privilège cosmique : elle n'est qu'une anomalie de la nature, un accident de la biologie qui nous accorde le temps.Trancher le cou d'un semblable ne fait de vous ni un dieu ni un roi. Cela ne fait de vous qu'un bourreau floué par une promesse creuse. L'accumulation de nos mémoires n'a pas pour vocation d'alimenter un tyran ultime, mais d'offrir à ce monde des témoins lucides, capables d'empêcher les hommes d'oublier leurs propres erreurs.
Posez vos armes. Cessez de vous battre pour une ombre, car pendant que vous traquez une chimère, le seul monde capable de vous abriter est en train de s'effondrer sous vos pieds.
— Marie
Elle avait écrit ces mots avec la sincérité absolue de celle qui pensait avoir percé le plus grand mensonge de son espèce, convaincue par son affrontement passé avec Callestina que le Jeu n'était que le délire d'une fanatique qu'elle avait elle-même exécutée. C'était cette certitude erronée mais salvatrice qui lui donnait la force de se battre pour arracher ses semblables à la boucherie.
Une fois la chimère du Prix attaquée de front et désamorcée dans ce texte fondateur, elle utilisa les chroniques suivantes pour réorienter l'attention générale vers le véritable motif de sa venue : la crise systémique de la planète. Portée par la stupeur générale face aux événements qui continuaient de se dérouler avec la précision d'une horloge suisse, sa parole ne rencontra plus la condescendance ou le scepticisme du procès. Ses écrits suivants, décortiquant les mécanismes de la dégradation environnementale et les points de bascule écologiques des décennies à venir, cessèrent d'être lus comme des essais théoriques. Ils devinrent une feuille de route urgente, analysée par les scientifiques, décortiquée par les gouvernements et adoptée par une jeunesse mondiale qui commençait à s'organiser pour forcer la transition avant qu'il ne soit trop tard.
*
L'histoire continua de dérouler son fil avec une exactitude terrifiante. En janvier 2001, la terre se déchira à Bhuj, faisant des dizaines de milliers de victimes. Puis, en mai 2003, ce fut au tour de la wilaya de Boumerdès d'être dévastée par un puissant séisme. À chaque fois, la précision temporelle et géographique des annonces faites par Marie s'avéra exacte. Mais c'est l'été 2003 qui acheva de briser les dernières résistances du doute. Une canicule sans précédent s'abattit sur l'Europe, transformant les métropoles en étuves suffocantes.
Cette fois, les populations et les autorités s'y étaient un tant soit peu préparées, les services de santé et les secours ayant été placés en alerte renforcée. Des milliers de vies purent être sauvées, mais le constat demeurait implacable : Marie ne prédisait pas l'avenir par divination, elle décrivait des événements déjà écrits dans l'histoire de la biosphère. Le scepticisme à son encontre s'effondra définitivement et l'évidence s'imposa à tous : le désastre environnemental qu'elle décrivait n'était pas une fiction, mais le futur qui attendait l'humanité.
À la fin de l'année 2003, l'onde de choc sociétale et politique atteignit son paroxysme. L'image de Marie s'était radicalement métamorphosée. L'exécutrice d'Horvan Kant s'était effacée dans l'inconscient collectif derrière la figure d'une prophétesse malgré elle, une martyre lucide sacrifiée pour avoir voulu avertir le monde. Des rassemblements massifs fleurirent devant les ambassades de France à travers le globe, tandis que des centaines de milliers de citoyens défilaient à Paris en réclamant sa libération.
Face à cette pression populaire inédite, à la réalité désormais incontestable du changement climatique et aux sollicitations pressantes de nombreuses chancelleries étrangères, le pouvoir politique français dut composer avec l'urgence. Le Président de la République, conscient que maintenir l'immortelle entre quatre murs relevait désormais de l'aveuglement d'État, prit une décision historique. Il lui accorda une grâce présidentielle partielle, commuant le solde de sa peine en une liberté conditionnelle sous surveillance. Ce cadre juridique aménagé s'accompagnait d'un statut inédit : Marie fut nommée conseillère spéciale auprès des cellules de crise et des comités intergouvernementaux nouvellement créés par les nations du monde entier. Sa présence au sein de ces instances n'était pas seulement symbolique ; elle venait y apporter la mémoire directe des points de bascule écologiques et guider les stratégies mondiales d'adaptation et de sobriété.
Ce jour-là, les lourdes portes métalliques de la maison d'arrêt coulissèrent dans un grincement sourd, libérant l'immortelle après trois années de réclusion. En franchissant le seuil, elle fut immédiatement accueillie par le crépitement frénétique des flashs et la présence d'une foule immense. Militants écologistes, citoyens venus exprimer leur soutien et journalistes tendaient leurs micros, créant un mur compact d'attente et de curiosité.
Mais alors que les premières questions fusaient déjà, elle resta muette. À l'instant même où elle avait posé le pied sur le parvis, cette vibration familière, électrique et chaleureuse, l'avait traversée tout entière. Darius était là. Elle ignora machinalement les questions impatientes, le regard balayant la foule avec une obstination fiévreuse. Au fond du parvis, légèrement en retrait du tumulte principal, elle finit par apercevoir sa silhouette. Il était entouré de quelques anonymes qui l'avaient reconnu et avec lesquels il échangeait avec sa bienveillance habituelle.
— Je suis à vous dans un instant..., murmura-t-elle à l'adresse des journalistes les plus proches, en même temps qu'elle fendait la foule.
Ressentant la vague d'intensité qui fondait sur lui, Darius tourna la tête, délaissant malgré lui la conversation en cours. Avant qu'il n'ait eu le temps de faire un pas vers elle, Marie fut sur lui. Elle attrapa son visage à deux mains, calant ses paumes contre ses joues, et le tira vers elle pour poser ses lèvres sur les siennes. Après trois ans à le voir à peine à travers la vitre d'un parloir, ce contact retrouvé avait une densité presque vertigineuse. C'était la toute première fois qu'ils s'affichaient ainsi. Autrefois, la vocation de Darius imposait l'ombre et le secret ; aujourd'hui, devant les caméras du monde entier, cette démonstration publique avait quelque chose de libérateur. Mais la faim de sa présence et l'absence accumulée balayaient toute retenue.
L'ancien prêtre marqua une fraction de seconde de surprise avant que ses bras ne viennent envelopper sa taille. Il répondit au baiser avec une tendresse profonde, appuyant son front contre le sien lorsque leurs lèvres se séparèrent enfin, fermant les yeux pour savourer le simple miracle de sa présence retrouvée à ses côtés.
— Tu m'as manqué, murmura-t-elle doucement, le souffle encore un peu court.
— Bonjour à toi aussi. Je vois que ton séjour en prison ne t'a pas enlevé ton sens de l'improvisation.
Elle lui esquissa un sourire complice, puis se retourna lentement face à la marée de caméras qui avait immortalisé la scène dans un silence suspendu. Elle prit une longue inspiration et fit un pas vers les micros tendus. Elle était prête, désormais, à répondre au monde.
*
Le petit appartement de Darius respirait le calme. L'odeur d'un thé aux épices infusait doucement dans la cuisine tandis que la lumière tamisée des lampes adoucissait les murs tapissés de livres. Après le tumulte des caméras et la ferveur de la foule à la sortie de prison, l'atmosphère feutrée de cette soirée de retrouvailles avait des airs de parenthèse enchantée. Marie avait posé son unique sac dans un angle du salon, un abri temporaire en attendant d'envisager, avec Darius, un endroit bien à eux. Assis autour de la table basse, Chiara et Soleman complétaient le cercle.
— Content de te revoir parmi nous, Marie, déclara ce dernier en levant doucement sa tasse. Même si, pour être tout à fait honnête, depuis que tu as débarqué à nouveau dans notre siècle, nous n'avons plus connu une seule minute de repos.
— Je confirme, ajouta Chiara avec un rire chaleureux. Le monde tournait presque trop lentement avant toi.
— Tu as fait bouger les lignes plus vite et plus fort que tout ce que nous aurions pu imaginer, reprit l'immortel d'un ton plus posé. Quand tu as décidé de rendre cette vidéo publique, je dois avouer que j'ai eu une frousse bleue. Je nous voyais déjà tous traqués comme des bêtes, enfermés dans des laboratoires ou traînés sur l'échafaud par une humanité en panique... Et pourtant... contre toute attente, tu as réussi à éveiller les consciences plutôt qu'à déclencher une chasse aux sorcières.
Marie laissa échapper un léger souffle, un sourire en coin dessinant ses lèvres. Elle croisa le regard de son ami.
— Tu sais, Soleman... Si les choses s'étaient mal passées à Telč, si j'avais été vaincue par Horvan Kant ce jour-là, je t'avais laissé des instructions très précises. C'était à toi qu'il revenait de diffuser la vidéo et d'orchestrer la Révélation à ma place.
L'immortel marqua une pause, la tasse à mi-chemin de ses lèvres. Il la reposa lentement sur la table, ajustant son buste avec un flegme imperturbable.
— Et qu'est-ce qui te fait croire une seule seconde que j'aurais exécuté tes instructions ?
— Notre amitié, tout simplement, répliqua-t-elle sans hésiter, l'œil pétillant.
— Tu me tiens en bien trop haute estime, répondit-il d'une voix pince-sans-rire. J'aurais très certainement jeté ton pli confidentiel dans la Seine pour aller boire un verre en paix.
— Ne fais pas le cynique, Soleman, intervint doucement Darius. Nous savons tous les deux que tu l'aurais fait.
— Peut-être, concéda ce dernier en jetant un regard en biais à Marie. Ou peut-être que je t'en aurais voulu pendant encore deux ou trois siècles. Tu m'as piégé et tu as balancé nos existences sur la scène internationale sans demander notre avis.
Un bref silence s'installa, débarrassé de toute amertume. Le ton de Soleman s'était adouci, empreint d'une sincérité grave.
— Je t'en ai voulu, Marie. Beaucoup, au début. Mais en voyant ce que tu as accompli depuis ce box des Assises, en voyant les consciences s'éveiller dehors... j'ai compris pourquoi tu l'avais fait. Il fallait ce coup de marteau pour briser le déni. Alors considérons que la dette est effacée.
— Merci, mon ami, murmura-t-elle, touchée par la pudeur de son pardon.
— Cela dit, reprit-il immédiatement en retrouvant son ton neutre et taquin, la prochaine fois que tu prévois de réécrire l'histoire, aie au moins la politesse de me prévenir la veille.
— Promis, répondit-elle en riant. Je te mettrai en copie du pli.
*
Au début de l'année 2004, c'est devant une Assemblée générale des Nations Unies au grand complet, à New York, que Marie prit la parole pour la première fois en qualité de conseillère spéciale. Face à elle siégeaient les chefs d'État, les premiers ministres et les représentants des plus grandes puissances de la planète.
Installée à la tribune centrale, fixant l'hémicycle, elle attendit quelques secondes que les derniers murmures s'éteignent avant de s'exprimer.
— Mesdames et Messieurs les dirigeants. Je ne viens pas devant vous pour négocier des virgules au bas d'un traité timoré, ni pour solliciter la charité des nations riches au profit des plus vulnérables. Je suis ici pour vous mettre face à la mécanique implacable de la réalité physique que vous vous obstinez à ignorer depuis des décennies.
Elle posa les mains de chaque côté du pupitre, marquant une première respiration solennelle.
— Regardez-vous. Observez la tragique comédie diplomatique que vous jouez devant vos peuples depuis que le mot climat est entré dans votre vocabulaire. Vous êtes enfermés dans le piège absurde de la réciprocité. Chaque nation attend que sa voisine fasse le premier pas. Vos diplomates calculent ce qu'ils risquent de perdre en termes de compétitivité, se drapant dans un pragmatisme de façade pour justifier l'inaction. Vous vous dites : pourquoi devrions-nous réduire nos émissions, brider nos industries ou repenser nos modes de vie si les empires d'à côté ne font pas de même ? Ce jeu cynique, cette attente mutuelle que vous qualifiez de prudence économique, n'est pas de la stratégie. C'est du suicide collectif en bande organisée. Il est temps d'inverser radicalement cette logique. Pourquoi continuez-vous à envisager la transition comme un sacrifice punitif qu'il faudrait retarder le plus longtemps possible, plutôt que comme la chance historique de bâtir le premier modèle de société soutenable et désirable ? La pression physique du climat ne négociera pas avec vos parlements. Le monde finira par devoir changer de toute façon, contraint par les incendies, les sécheresses et la montée des eaux. La question n'est donc pas de savoir si vous allez renoncer à vos habitudes, mais quand et dans quelles conditions. Les nations qui auront l'audace d'être pionnières aujourd'hui, dès cette décennie, ne s'appauvriront pas : elles construiront une avance stratégique, technologique et sociale considérable. Dans vingt ans, ceux qui auront attendu le dernier moment subiront la ruine et le chaos, tandis que les pionniers tiendront les clés du monde nouveau.
Marie marqua une pause. En face d'elle, pas un représentant ne bougeait. L'attention était totale.
— Pour y parvenir, vous devez détruire la boussole aveugle qui vous sert de guide. Vous avez érigé le produit intérieur brut, l'accumulation financière et la consommation frénétique de ressources en dogmes absolus. Vous mesurez la santé de vos pays à la vitesse avec laquelle vous transformez la nature en déchets. Cette dictature du profit à court terme est une folie biologique. Il est urgent d'abandonner cette métrique obsolète. La véritable réussite d'une nation ne se compte pas en milliards de dollars virtuels brassés sur des marchés financiers, mais dans la résilience de ses communautés, la santé de ses sols, la pureté de son eau et la souveraineté de sa sobriété choisie. C'est le bien-être partagé et la préservation de la biosphère qui doivent devenir vos seuls indicateurs de grandeur. Vous pensez peut-être que l'Histoire s'écrira selon vos termes, que les manuels scolaires retiendront vos taux de croissance et vos équilibres budgétaires. Laissez-moi vous détromper. Je viens de ce temps que vous êtes en train de façonner par votre inertie. Et je peux vous dire exactement comment mon époque jugeait les dirigeants des années 2000. On ne se souvenait pas de vous comme d'hommes d'État prudents ou de gestionnaires avisés. On se souvenait de vous comme des complices passifs, des saboteurs du vivant qui savaient tout, qui avaient toutes les alertes, toutes les cartes en main, et qui ont choisi de sacrifier l'habitabilité de la Terre sur l'autel de bénéfices éphémères et de réélections étriquées.
Elle balaya l'assemblée du regard, accrochant un à un les yeux des chefs d'État installés au premier rang.
— Quand vos enfants et vos petits-enfants liront les livres d'Histoire, quand ils souffriront dans les ruines d'un monde calciné que vous leur aurez légué, quel souvenir voulez-vous qu'ils gardent de vos noms ? Voulez-vous qu'on se souvienne de vous comme des lâches qui n'ont pas osé renoncer à un confort immédiat, ou comme de ceux qui, au bord de l'abîme, ont eu le courage de se dresser pour sauver le monde ? La décision vous appartient. Mais sachez que le temps des excuses est définitivement révolu.
Un murmure diffus parcourut l'hémicycle à la fin de cette charge morale. Marie laissa retomber la tension une seconde, le visage impassible, avant d'enchaîner d'une voix posée, rompant le silence pesant d'un ton résolument pragmatique.
— Si je suis devant vous aujourd'hui, ce n'est pas seulement pour dresser un acte d'accusation, mais parce que l'effondrement n'est pas une fatalité. C'est un retard de décision. Tout ce dont nous avons besoin pour bifurquer existe déjà. Je n'ai pas apporté de technologies magiques du XXIIe siècle dans mes bagages ; les solutions sont sous vos yeux, dans vos laboratoires et vos ministères. Il manque seulement la volonté politique de les déployer avant qu'il ne soit trop tard.
Elle ajusta ses feuilles sur le pupitre et balaya l'assemblée d'un regard souverain pour dérouler la feuille de route stratégique qu'elle avait conçue, insistant sur un principe fondamental : la transition ne pouvait reposer sur la seule culpabilisation individuelle ou les petits gestes citoyens. C'était aux États de reprendre le contrôle et de réorienter radicalement les structures industrielles, énergétiques et financières.
Pour y parvenir, Marie égréna les quatre piliers d'un pacte de transformation structurelle. Le premier levier exigeait l'arrêt immédiat des subventions publiques aux énergies fossiles et la sortie programmée du charbon, pour réorienter massivement les capitaux vers un mix électrique bas carbone alliant renouvelables, hydraulique et nucléaire, soutenu par une tarification carbone dissuasive aux frontières. Le second pilier s'attaquait au quotidien en brisant l'hégémonie du tout-automobile au profit du rail et du fret, tout en instaurant l'obligation de rénovation thermique pour l'ensemble du parc immobilier afin d'éradiquer le gaspillage. Elle enchaîna sur la protection impérative des sols et des puits de carbone, demandant un moratoire immédiat contre la déforestation tropicale, la pleine reconnaissance des droits des communautés autochtones et une refonte agricole ciblée sur la régénération des terres et la baisse du méthane. Enfin, elle appela à sceller ces engagements dans un pacte international contraignant : un traité mondial refondé sur des budgets carbone stricts et vérifiés, adossé à un fonds de solidarité massif abondé par les pays riches pour financer l'essor propre des nations émergentes.
Lorsqu'elle quitta la tribune, aucun applaudissement nourri ne vint rompre le silence de l'assemblée. L'ambiance n'était ni à la fête ni à la ferveur idéologique. Dans les rangs des délégations, l'inconfort était palpable. Pour la plupart de ces chefs d'État et de gouvernement, les mesures énoncées heurtaient de plein fouet les habitudes politiques, les impératifs électoraux et les intérêts économiques immédiats. Pourtant, le regard porté sur l'immortelle avait définitivement changé. La gravité de son avertissement sur leur postérité et la cohérence de ses propositions avaient fait mouche.
Les diplomates prenaient des notes à la hâte, les ministres échangeaient des regards denses. Les solutions proposées dérangeaient, effrayaient même par leur radicalité, mais personne dans la salle ne pouvait plus feindre de croire qu'il existait une alternative. Le germe était planté : l'idée d'un choix inévitable venait de s'imposer à la conscience des puissants.
*
Dans un petit bistro en retrait du boulevard Saint-Germain, le bruit des cuillères contre les tasses de porcelaine et la rumeur de la rue offraient un abri discret. Depuis sa libération, Marie enchaînait les rencontres informelles dans ce genre de lieux publics où la foule constante garantissait un anonymat paradoxal. C'était précisément la raison pour laquelle l'homme qui venait d'entrer avait accepté de la rejoindre.
Se fondant dans le décor avec une aisance remarquable, Methos traversa la salle d'un pas souple. Il avait troqué ses tenues habituelles pour un style plus urbain : un sweat à capuche sombre, un blouson de cuir usé et une casquette enfoncée sur le front. Il gardait les mains dans les poches et le regard aux aguets, balayant la pièce d'un reflexe séculaire avant de s'assoir en face de l'immortelle.
— Tu n'as pas choisi le coin le plus calme de Paris, murmura-t-il d'une voix neutre.
— C'est justement pour ça qu'on ne nous remarquera pas, répondit Marie avec un fin sourire. Merci d'être venu.
Methos enleva lentement sa casquette, révélant ses cheveux légèrement en désordre, et la posa sur la table.
— La dernière fois qu'on s'est parlés, tu venais de balancer nos têtes en pâture aux journaux télévisés du monde entier et tu t'apprêtais à pousser la porte d'un commissariat. Avoue que nos adieux manquaient un peu de sobriété.
— Je sais ce que tu as pensé de mon geste à l'époque, dit-elle posément. Tu trouvais ça fou, inconsidéré, suicidaire.
— Parce que ça l'était, répliqua-t-il d'un ton sec, bien qu'une pointe d'ironie désabusée en adoucisse l'amertume. Pendant cinq mille ans, ma seule règle de survie a été de rester invisible. En une soirée, tu as détruit ça. J'ai passé les six premiers mois à vérifier chaque ombre, à m'attendre à voir débarquer des commandos de l'armée ou des biologistes avec des seringues. Je t'en ai voulu, Marie. Énormément.
Il fit signe au serveur pour commander un café serré, puis reporta son attention sur elle, s'appuyant contre le dossier de sa chaise.
— Et puis le temps a passé, reprit-il en haussant légèrement les épaules. Le monde ne s'est pas effondré. On ne nous a pas enfermés dans des cages. Les gens sont trop occupés à paniquer pour leurs tempêtes et leurs canicules pour venir me traquer dans mon deux-pièces. On va dire que je relativise.
— Les choses auraient pu très mal tourner, je le sais, reconnut Marie sans chercher à se défausser. Mais la Révélation devait avoir lieu. Et si la transition s'est faite sans bain de sang, c'est aussi grâce à Darius. Il a porté la parole de la raison et il a calmé le jeu là où d'autres auraient dégainé leur acier.
— Darius est un saint, murmura Methos avec un demi-sourire narquois. Et comme tous les saints, il a un don agaçant pour réussir là où les hommes raisonnables prédisent la catastrophe. Mais ne compte pas sur moi pour te dire que tu avais raison. Je maintiens que tu as joué notre vie à la roulette russe.
Il marqua une pause, observant le va-et-vient des passants derrière la vitrine du café, avant de planter à nouveau ses yeux clairs dans les siens.
— Bref. Tu ne m'as pas fait venir ici pour qu'on échange des souvenirs de prison ou pour faire mon procès. On ne s'est pas vus depuis trois ans. Tu rencontres la moitié des décideurs de la planète depuis ta sortie, tu as l'oreille des ministres... Qu'est-ce que tu me veux, Marie ?
— J'ai besoin de toi. Et pas seulement de toi, mais de ce que tu représentes. Les cellules de crise qu'on met en place ne peuvent pas se contenter de rapports scientifiques ou de modèles informatiques sur le futur. Elles ont besoin de recul historique. Je veux te proposer d'intégrer les groupes de travail.
Methos la fixa un instant avant d'éclater d'un petit rire étouffé, teinté de sidération.
— Des groupes de travail ? répéta-t-il. Tu me demandes d'aller m'asseoir autour d'une table avec des haut-fonctionnaires, des ingénieurs et des scientifiques pour leur faire un exposé sur l'Égypte antique ?
— Exactement. Et pas seulement toi. C'est la démarche globale que je suis en train d'implanter. J'appelle tous ceux parmi nous qui choisissent la transparence à rejoindre ces cellules de crise. Pas pour gouverner, ni pour jouer les prophètes, mais pour agir comme des experts d'usage, des garants de la résilience.
Il secoua la tête, amusé et sceptique.
— Et quelle est la compétence d'un Immortel face à un modèle informatique de prévision climatique ?
— La mémoire du réel, Methos. Les scientifiques d'aujourd'hui modélisent le futur avec des équations, mais nous, nous avons vécu les réponses. Des civilisations entières ont prospérées pendant des millénaires sans brûler la moindre goutte de pétrole, en développant des trésors d'ingéniosité que la révolution industrielle a bêtement balayés. Nous avons besoin d'exhumer ces savoirs oubliés.
Elle se pencha un peu plus vers lui, énumérant ses arguments d'une voix passionnée.
— Pense à l'architecture bioclimatique, à l'orientation des cités antiques conçues pour capter la moindre brise. Pense aux systèmes de refroidissement passif : les tours à vent persanes, les bâdgir, la circulation d'eau souterraine des qanats, la maîtrise de l'inertie thermique des matériaux locaux qui permettaient de maintenir de la fraîcheur en plein désert sans le moindre watt d'électricité. Pense aux techniques d'irrigation et à la sobriété des cultures qui ont permis à des peuples de survivre à des sécheresses de plusieurs décennies. Nous sommes des archives vivantes. Ce que le monde cherche aujourd'hui dans la haute technologie, nous l'avons vu fonctionner sous nos yeux pendant des siècles.
Methos l'écouta en silence, son regard voilé d'une profonde réflexion. Mais rapidement, la prudence séculaire du plus ancien des Immortels reprit le dessus.
— C'est une très belle théorie, Marie. Vraiment. Mais la réponse est non. Un non ferme et définitif.
— Methos...
— Ne me « Methos » pas, la coupa-t-il d'un ton sec. Tu as cinq mille ans d'instinct de survie en face de toi. Tu me demandes d'exposer mon visage au grand jour dans des commissions officielles ? Tu penses vraiment qu'afficher ma tête sur tous les écrans est une bonne idée ? Ta tribune sur le Jeu était séduisante, et c'est très beau d'avoir essayé de démonter ce mythe. Mais la réalité est bien plus crue : beaucoup s'en fichent royalement. Il y aura toujours des fanatiques pour vouloir des têtes, et surtout, il y a des dizaines d'Immortels à travers le monde qui ont une vieille dent contre moi. Et Dieu sait à quel point la liste est longue. Si l'un d'eux aperçoit ma tête à la télévision, il viendra régler ses comptes, peu importe tes théories sur le Prix.
Marie ne cilla pas face à ce refus catégorique. Elle connaissait l'homme, sa nature profonde et ses peurs légitimes. Elle laissa s'installer un court silence, observant les gens qui passaient sur le trottoir.
— Tu es le seul à posséder la mémoire vivante de ces premières civilisations, Methos, reprit-elle d'une voix très douce. Tu as vu Sumer, tu as vu la vallée de l'Indus, tu as vu des mondes naître et s'éteindre. Je ne peux pas me passer de ce que tu sais. Et la planète non plus.
Le serveur arriva à cet instant, posant la tasse de café fumante sur le petit carré de papier avant de s'éloigner discrètement. Methos marqua une pause, observant la vapeur s'élever au-dessus de la porcelaine blanche, le regard fixe, avant de reprendre.
— Si je te donne ce que tu cherches..., murmura-t-il enfin, ce sera à mes conditions. Et mes conditions ne sont pas négociables.
— Je t'écoute.
— Un anonymat absolu, exigea-t-il en plantant son regard dans le sien. Je ne mettrai jamais les pieds dans tes réunions. Je ne signerai aucun rapport, je ne rencontrerai aucun expert, je n'apparaîtrai sur aucun organigramme. Tu seras mon seul canal.
— Comment veux-tu procéder ?
— Je te ferai passer des notes, des croquis, des principes d'ingénierie antique, des extraits de traités oubliés ou des plans de structures. Tu les traduiras, tu les adapteras, et tu les présenteras à tes commissions sous ton propre nom, ou comme des découvertes archéologiques de seconde main. Tu en feras ce que tu veux. Mais mon nom n'existera pas.
Un léger sourire éclaira le visage de Marie.
— Le marché me va, Methos. La sagesse de l'ombre te va très bien de toute façon.
— Ne te moque pas, grimaça-t-il en récupérant sa casquette sur la table. C'est le seul moyen pour moi de t'aider à sauver ton futur sans avoir à sacrifier ma peau au passage.
Il attrapa sa tasse et bu son café d'un trait. Puis il se leva d'un mouvement fluide, rabattant sa casquette sur ses yeux.
— Tu auras tes premiers documents avant la fin de la semaine. Maintenant, laisse-moi sortir le premier. Il ne faudrait pas qu'on nous photographie ensemble.
La réplique resta suspendue un instant dans l'air, portée par un ton si ambigu qu'il était impossible de trancher entre l'ironie mordante sur sa nouvelle notoriété et la paranoïa très réelle d'un homme qui tenait à sa vie. Marie le regarda s'éloigner d'un pas tranquille vers la sortie du café. Il repassa la porte, se fondit en une seconde parmi les piétons du boulevard Saint-Germain et disparut, emportant avec lui cinq mille ans de mémoire prêts à servir le monde de demain.
*
Au fil des mois, les rouages grippés de la diplomatie et de l'industrie finirent par céder sous le poids de la réalité. Lentement mais sûrement, une dynamique inédite s'installa à l'échelle globale : stimulés par la pression citoyenne et guidés par les feuilles de route de la cellule de crise, les gouvernements commencèrent à réorienter leurs investissements vers la transition structurelle. Dans cette mécanique nouvelle, la contribution des Immortels devenait une clef de voûte discrète mais essentielle. Dans l'ombre des commissions, fidèle à sa parole, Methos alimentait régulièrement Marie en principes d'ingénierie oubliés. C'est pourtant bien exceptionnellement qu'il consentit à enfreindre sa propre règle. Pour juger sur pièce de certaines innovations présentées et glisser directement son avis d'expert à Marie sur des projets technologiques d'avant-garde, il avait accepté de les accompagner en terrain public.
L'événement se tenait au CNIT de La Défense, à l'occasion d'un vaste salon international consacré aux technologies du futur et aux énergies de demain. Sous les immenses arches de béton et de verre, l'effervescence était à son comble. Des milliers de visiteurs, de chercheurs, d'industriels et de journalistes se croisaient au milieu des stands, créant un brouhaha continu et une marée humaine en perpétuel mouvement.
Marie y circulait dans son rôle officiel de conseillère spéciale, attentive aux prototypes exposés, nouant des contacts avec les pionniers de la transition et insufflant son impulsion politique aux industriels. À ses côtés, Darius l'accompagnait ouvertement. Sa présence, annoncée dans le programme officiel et relayée avec bienveillance par les médias, incarnait une figure de sérénité et de paix publique, un point d'ancrage moral au milieu de cette course en avant technologique.
Si Methos s'était résolu à se rendre sur place, c'était précisément parce que la nature même de ce rassemblement constituait sa meilleure protection. Dans un tel vacarme et face à un tel flot de personnes, la foule offrait une couverture idéale pour se fondre dans la masse. Dissimulé sous une casquette sombre enfoncée sur son front, vêtu d'une veste sobre et muni de lunettes de repos, il passait sans difficulté pour un simple assistant technique ou un visiteur anonyme glissé dans le sillage des deux immortels. Invisible aux yeux des caméras et parfaitement protégé par le mouvement incessant de l'exposition, il pouvait ainsi observer les travaux en cours de l'intérieur.
En marge des allées bruyantes du salon, là où le brouhaha du public s’atténuait pour laisser place au murmure étouffé d’un café en retrait, les trois immortels s’étaient installés autour d’une table ronde en formica. Le lieu se voulait discret, mais pour Methos, chaque centimètre carré de cet espace public semblait tapissé de pièges invisibles. Il bougonnait un peu par habitude, jouant les vieux râleurs pour la forme ; au fond, c'était lui qui avait pesé le pour et le contre avant d'accepter d'être là, estimant que l'anonymat de la foule offrait une couverture idéale. Mais le voir admettre qu'il avait eu raison de venir aurait relevé du miracle.
— C’est de la folie pure, grommela-t-il en faisant glisser sa tasse de café sur la soucoupe, le regard sombre et la mâchoire serrée. Je te l’avais dit, Marie. Me trimballer ici au milieu de dix mille délégués, c’est tendre le bâton pour se faire battre. Il suffit qu'un type un peu trop observateur croise mon chemin, et c'en est fini de mon anonymat.
— Arrête de paniquer, Methos, répliqua Marie avec un calme olympien. Personne ne te regarde. Tu ressembles à n’importe quel consultant stressé en mal de caféine.
— Laisse-le souffler, Marie. Il a ses habitudes de vieux loup de mer, le changement de siècle l'a rendu ombrageux, plaisanta doucement l'ancien prêtre.
Avant que Methos n'ait pu répliquer, une vibration les traversa simultanément. Darius fronça les sourcils, cherchant à identifier la source de cette onde sans pouvoir y mettre de visage. À côté de lui, Marie se figea instantanément, l'air s'assombrissant d'un coup. Mais ce fut Methos qui réagit le plus violemment. Sa tasse lui échappa presque des mains, le sang semblant se retirer de son visage sous la visière de sa casquette. Marie, retenant sa respiration, l'observa du coin de l'œil, parfaitement sur le qui-vive. Elle savait. Elle connaissait la partition tragique de ce passé que les siècles n’avaient pas réussi à effacer.
Une silhouette s'avança à travers les tables. Un homme grand, blond, aux traits sculptés d'une élégance intemporelle, vêtu d’un costume à la coupe irréprochable qui tranchait avec l'ambiance décontractée du salon. Flavius s’arrêta net à quelques pas d’eux, l'expression d'abord polie de celui qui cherchait quelqu'un se transformant en une stupeur absolue. Son regard venait de basculer sur Methos.
Darius, sentant l’électricité lourde saturer l'atmosphère, tourna la tête, perplexe, baladant son regard de l'inconnu à son compagnon figé. Mais aucune explication ne vint.
Le nouveau venu, reprenant contenance sous la force de l'habitude, avança de deux pas. Il cherchait visiblement à masquer son trouble, bien que ses yeux clairs fussent rivés sur Methos avec une intensité dévorante. S'il était venu jusqu'ici, c'était pourtant bel et bien pour trouver l'ancien prêtre, dont le visage et le rôle étaient désormais célèbres. Mais la présence imprévue du vieil immortel manquait de lui faire perdre le fil de sa démarche. Il tenta de retrouver un aplomb de façade, la voix malgré tout voilée par la tension :
— C'est vous que je cherchais... pardonnez-moi, lâcha-t-il à Darius, cherchant à légitimer sa venue par une excuse vague liée à la démarche de réconciliation et de quête de sens qui le tourmentait depuis si longtemps. Je ne m'attendais pas... à croiser autant de visages.
Il étouffa un soupir, incapable de détruire complètement le vernis de sa nervosité. Ignorant les regards des deux autres, il fit un pas de plus vers le vieil immortel, qui ne bougea pas d'un pouce. Il sortit une petite carte de la poche de sa veste. Sans insister, sachant qu'un mot de trop briserait le peu de fragile équilibre qui restait, il la posa délicatement sur le bord de la table, tout près de la main crispée de Methos.
— Je suis à l'hôtel, tout près d'ici, pour quelques jours. Si tu as un moment.
Puis, comprenant que la situation menaçait d'exploser, il jeta un regard à Darius.
— Viens, proposa doucement ce dernier en se levant, brisant la glace avec sa bienveillance coutumière, sentant qu'il fallait exfiltrer cette tension. Allons discuter dehors, un peu plus au calme. Tu m'expliqueras pourquoi tu es venu me trouver.
Flavius, reconnaissant d'une échappatoire qu'il n'espérait plus, jeta un dernier regard brûlant et indéchiffrable à Methos, avant de faire demi-tour. Darius l'accompagna, s'éloignant lentement vers les larges allées de verre du hall d'exposition, laissant Marie et Methos seuls dans le silence lourd de la confrontation.
Le vacarme ambiant du salon semblait glisser sur eux sans parvenir à entamer la densité de l'air. Methos ne bougeait pas, le regard désespérément rivé sur le point du sol où la silhouette de Flavius venait de disparaître. Marie ne précipita rien. Consciente du gouffre de souvenirs que cette apparition venait de rouvrir, elle observa le silence pendant de longues minutes, le laissant canaliser le tumulte de cette rencontre et retrouver, peu à peu, son étanchéité.
Lorsqu'il relâcha enfin la pression de ses poings, elle jeta un coup d'œil discret à la carte restée sur la table, avant de reporter son attention sur lui.
— Il n'a pas changé, murmura-t-elle d'une voix basse et posée. Toujours cette même présence écrasante... et cette façon très particulière qu'il a de scruter tout ce qui se trouve autour de toi pour deviner quelle place chacun occupe dans ta vie.
Methos marqua un temps d'arrêt. Sous l'ombre de sa casquette, son regard glissa vers elle. Il saisit immédiatement le sous-entendu. À la façon dont Flavius les avait détaillés tous les deux, installés côte à côte à cette table, le patricien n'avait pas manqué de s'interroger sur la nature exacte de leur proximité. Un demi-sourire étira le coin de ses lèvres, marquant le retour défensif de son ironie habituelle.
— Ne te fais pas d'illusions, Marie. Tu es beaucoup trop agitée pour être mon genre.
Elle laissa échapper un léger souffle amusé, retenant au dernier moment la répartie qui lui venait aux lèvres. Elle le fixa avec une nuance d'ironie et une tendresse retenue, observant le vieil immortel retrouver pied derrière ses sarcasmes. Curieux de ce silence complice qu'il ne s'expliquait pas tout à fait, Methos pencha la tête, le regard à nouveau acéré.
— Quoi ? Ne me dis pas qu'on s'est retrouvés dans le même lit dans ton fameux futur ?
Marie garda le sourire sans répondre, savourant sa perplexité, avant d'acquiescer d'un mouvement de tête à la fois discret et appuyé. Il la fixa un instant, stupéfait, avant de laisser échapper un petit rire incrédule :
— Toi... et moi ?!
Elle soutint son regard, l'œil toujours pétillant.
— Laisse-moi deviner..., enchaîna-t-il avec son mordant retrouvé, cherchant à désamorcer l'étrangeté de la révélation. Une erreur de parcours ? L'égarement d'un soir de tempête ?
— Disons plutôt l'égarement d'un peu plus d'un siècle.
Methos haussa un sourcil, faussement interloqué, puis jeta un coup d'œil distrait vers la direction qu'avait prise le prêtre.
— Et qu'en a pensé ton saint homme ? Il t'a donné l'absolution, ou il a fermé les yeux ?
La légèreté de l'échange s'évapora instantanément. Le visage de Marie se nuança d'une gravité soudaine, empreinte d'une nostalgie ancienne.
— Darius n'était plus là, répondit-elle d'une voix douce mais irrévocable.
Le sous-entendu tragique frappa Methos de plein fouet. L'espace d'un instant, le masque cynique s'effrita complètement, laissant entrevoir une pudeur désolée qu'il ne savait comment formuler. Il s'abstint de toute fausse condoléance, mais son regard se fit plus sombre.
— C'est pour ça que tu as fait tout ce voyage ? murmura-t-il, l'air soudain très sérieux. Pour réécrire la fin ?
Marie croisa ses mains sur la table, le fixant avec sincérité.
— C'est une histoire longue. Et je crois qu'il est grand temps que je te la raconte. Vraiment.
Elle jeta un coup d'œil à l'effervescence du hall d'exposition, puis revint à lui.
— Est-ce que tu as un peu de temps pour qu'on aille boire un verre ? Ailleurs qu'ici.
Methos observa la carte posée sur le plateau, puis rajusta la visière de sa casquette sur son front. Il attrapa le petit carton, le glissa au fond de sa poche sans un mot, et se leva de la banquette d'un mouvement fluide.
— J'ai tout mon temps, Marie. Allons-y.
*
Le jour déclinait sur la capitale quand les lumières feutrées du petit bar de quartier commencèrent à réchauffer les vitres mouillées par la brume du soir. Cela faisait des heures qu'ils étaient installés dans ce coin sombre, loin de la rumeur du monde. Devant eux, les verres s'étaient accumulés, témoins muets d'un récit fleuve que le vieil Immortel avait écouté dans un silence presque religieux, le menton appuyé sur la paume de sa main.
Marie venait d'achever la trajectoire de cette autre vie. Celle d'un futur révolu qu'elle avait balayé d'un trait en franchissant la frontière du temps. Sa voix, devenue plus basse, trahissait un poids qu'elle portait depuis le premier jour de son retour.
— Je t'ai laissé là-bas, murmura-t-elle, les yeux fixés sur son verre. Je savais ce que je faisais, et si c'était à refaire, je le referais sans hésiter une seule seconde. Parce qu'il fallait que je revienne... pour la planète, oui, mais surtout pour lui.
Elle marqua une pause, la gorge serrée par une émotion contenue. Pour la première fois depuis des années, la posture de l'immortelle inflexible s'effaçait totalement, laissant apparaître la femme vulnérable.
— Je ne regrette pas d'être ici. Je ne regretterai jamais d'avoir retrouvé Darius et de l'avoir sauvé de la mort qui l'attendait. Mais la culpabilité est là, Methos. Ce que j'ai fait subir à cet autre toi... à l'homme que j'ai connu, la manière dont je t'ai abandonné... c'est une dette que je ne pourrai jamais rembourser. Je ne peux pas lui demander pardon à lui. Alors, c'est à toi que je le dis. Je suis désolée.
Methos ne bougea pas immédiatement. Sous l'ombre portée de sa casquette, son regard d'une clarté limpide sondait les traits de la femme. Cet autre Methos, ce fantôme d'un avenir qui n'existerait jamais, il le devinait sans peine. Il connaissait ses failles, ses manies, sa capacité à s'attacher malgré lui à ceux qui osaient braver son cynisme. Il laissa échapper un soupir lent, un souffle d'air qui dissipa les dernières retenues. Lorsqu'il reprit la parole, le ton sarcastique et la fuyante légèreté avaient cédé la place à une gravité douce.
— Ne te tords pas les entrailles pour ça, Marie. Si cet autre moi ressemble un tant soit peu à celui que tu as en face de toi... il a compris. Il a râlé, évidemment. Il a dû jurer contre toi pendant des semaines, descendre quelques bouteilles de vin bon marché en maudissant les femmes du XXIe siècle... mais il a compris.
Un léger sourire désabusé, presque tendre, effleura ses lèvres.
— Il suffit de vous regarder tous les deux. Toi et Darius. C'est... effrayant d'évidence. La manière dont vous vous cherchez du regard, cette façon silencieuse que vous avez de vous protéger l'un l'autre, sans parler de la folie pure qu'il vous a fallu pour traverser le temps et affronter la terre entière pour sauver la peau de l'autre... Aucun homme doué d'un minimum de raison ne peut luter contre ça. Pas même moi.
Il pencha la tête, observant la lueur de soulagement qui commençait à poindre dans les yeux de Marie.
— Cet autre Methos savait pertinemment qu'il n'était qu'une étape, une parenthèse dans ton histoire. Et franchement... il y a même une pointe de jalousie là-dedans. En cinq mille ans d'existence, je n'ai jamais connu ça. Une telle absolue nécessité d'être ensemble. C'est une grâce que très peu de personnes, immortelles ou non, auront la chance de croiser dans toute une vie. Alors ne t'en veux pas d'avoir suivi ce chemin. Il l'aurait accepté. Je l'accepte pour lui.
Marie resta un instant immobile, bouleversée par la justesse et la générosité de ses mots. L'absolution ne venait pas du futur, mais elle venait de l'homme qui en détenait l'essence.
Alors que le moment de se quitter approchait et qu'ils se redressaient tous les deux, elle hésita un court instant, puis le fixa avec une infinie tendresse.
— Est-ce que... je peux te prendre dans mes bras ? demanda-t-elle doucement.
Methos esquissa une moue faussement réticente, haussant les épaules avec une grâce paresseuse.
— Si ça peut t'éviter de fondre en larmes au milieu du bar... je suppose que je peux faire ce sacrifice.
Marie s'approcha et l'enlaça. Ce geste scellait la fin d'un chapitre invisible pour le monde, une boucle temporelle qui se refermait enfin dans la chaleur d'une étreinte. Pour Methos, c'était le salut affectueux d'une amie hors du commun ; pour Marie, c'était le véritable adieu à ce compagnon de l'ombre qui l'avait guidée dans la solitude des XXIe et XXIIe siècle. Elle le serra un peu plus fort appuyant un instant son visage contre son épaule.
— Merci, Methos. Pour tout, murmura-t-elle.
— De rien, la voyageuse, répondit-il d'une voix adoucie, tapotant doucement son dos avant de s'écarter.
Lorsqu'elle se retourna pour franchir la porte du café, glissant dans la nuit parisienne, Methos resta debout près de la table. Il la regarda disparaître à travers la vitre, un sourire pensif accroché aux lèvres, savourant le silence qui réinvestissait les lieux. Il resta seul un moment, l'esprit dérivant entre les échos de ce futur avorté et la mémoire de son propre passé. D'un geste machinal, il enfonça ses mains dans les poches de son blouson pour y chercher un reste de monnaie. Ses doigts se fermèrent sur un morceau de papier rigide qu'il avait oublié.
Il le sortit lentement et fixa le petit rectangle de carton sous la lumière jaunâtre de la suspension. Le souvenir amer d'Alessandra, l'odeur du sang et de la jalousie, mais aussi la mémoire fiévreuse d'une passion que les siècles n'avaient jamais tout à fait éteinte... tout remonta à la surface dans un frisson muet.
Methos tourna et retourna la carte entre ses doigts. Son visage était redevenu un masque impénétrable. Il la fixa un instant, hésitant, le regard perdu dans le vide, avant de la glisser à nouveau dans sa poche.
*
Le soir même, la douce pénombre du début de soirée enveloppait le nouvel appartement. Il y avait encore quelques cartons non déballés alignés le long des murs du salon, témoignages silencieux de ce nouveau départ qu’ils venaient de choisir ensemble.
Marie poussa la porte d'entrée, déposa ses affaires dans l'entrée et se laissa guider par l'odeur réconfortante qui s'échappait de la cuisine. Darius était là, concentré à faire mijoter un plat dans une grande casserole. Sans faire de bruit, elle s'approcha, glissa ses bras autour de sa taille pour l'enlacer tendrement et posa son menton contre son épaule, déposant un baiser léger dans le creux de son cou.
— Ça sent bon…, murmura-t-elle en se blottissant contre lui.
Il esquissa un sourire chaleureux, posant un instant ses mains sur les siennes avant de reprendre son ustensile en bois.
— Ravi de voir que mon art culinaire trouve grâce à tes yeux.
— Comment s'est passée la suite de ta journée ? demanda-t-elle en relâchant légèrement son étreinte pour se caler à ses côtés.
— Intéressante, répondit-il d'un ton paisible, teinté d'une fine pointe d'humour. J'ai servi de confesseur laïque à un homme qui avait manifestement un long fardeau à déposer. La route sera longue pour lui, mais... je crois qu'il a sincèrement envie d'emprunter un autre chemin.
Il jeta un coup d'œil amusé vers la pendule, puis reporta son regard bienveillant sur elle.
— Et toi ? Tu rentres bien tard. Tout va bien ?
— J'étais avec Methos, répondit-elle simplement. J'avais moi aussi beaucoup de choses à lui dire.
Darius comprit sans qu'aucun autre mot ne soit nécessaire : elle lui avait tout raconté, fermant ainsi la dernière boucle de son passé. Il lui adressa un hochement de tête, scellant le sujet d'un sourire serein.
Quelques instants plus tard, le dîner servi, ils s'installèrent à table. La conversation s'écoula de manière fluide et légère, rythmée par les anecdotes de la journée et le bonheur simple de ce quotidien retrouvé.
Alors qu'elle s'apprêtait à reprendre la parole, Darius posa doucement sa fourchette. Il tendit les bras à travers la table et attrapa les mains de Marie dans les siennes. Surprise par ce geste soudain qui interrompait leur élan, elle se tut, piquée par une pointe de curiosité devant la gravité soudaine de son attitude.
— Marie...
Son regard, d'ordinaire si calme, brillait d'une intensité d'une sincérité absolue.
— Veux-tu m'épouser ?
L'immortelle resta complètement abasourdie. Le souffle coupé, la bouche entrouverte, elle le fixa comme si la voix qu'elle venait d'entendre appartenait à une illusion.
Darius observa sa sidération avec une malice paisible. Intérieurement, peu lui importait sa réponse ou la forme que prendrait l'avenir : la question était une évidence, posée avec la simplicité la plus naturelle du monde. Voyant qu'elle ne réagissait toujours pas, il pencha légèrement la tête, l'œil pétillant d'un léger amusement.
— Moi qui croyais que ma demande ferait un peu plus d'effet... J'aurais peut-être dû prévoir un genou à terre et un poème.
Marie cligna des yeux, comme pour sortir d'un rêve.
— Tu... tu viens vraiment de me demander de t'épouser ? répéta-t-elle d'une voix hésitante.
— Absolument, répliqua-t-il avec un sourire radieux. Après avoir vécu plus de cinq siècles dans le secret et ce que certains appelleraient le péché, je me disais qu'il était peut-être temps d'officialiser la chose devant les hommes.
Un rire profondément ému mûrit dans la gorge de Marie. Elle secoua la tête, les yeux soudain humides d'un bonheur étourdissant.
— Évidemment que j'ai envie de t'épouser, Darius... Bien sûr que oui ! C'est juste que... je ne m'y attendais tellement pas. Après toutes ces années à nous cacher... je n'avais même jamais osé l'envisager.
Elle serra ses mains en retour, esquissant une petite moue taquine.
— En revanche, soyons bien d'accord... pas à l'église.
Darius laissa échapper un rire franc qui résonna dans tout l'appartement.
— Marché conclu. Pas d'église.
Ce soir-là, alors qu'elle était allongée contre lui, la tête posée sur son torse, Marie écoutait le battement régulier et rassurant de son cœur. La fenêtre laissait filtrer une douce clarté nocturne sur les cartons encore fermés au pied du lit.
Elle savait que la tâche à accomplir pour le monde restait immense, que les crises environnementales exigeraient encore des efforts colossaux et que le chemin serait semé d'obstacles. Mais pour la première fois depuis qu'elle avait franchi l'abîme du temps, le poids de la solitude s'était totalement évanoui.
Enroulée dans la chaleur des bras de l'homme qu'elle aimait, enveloppée par la certitude d'être enfin à sa place, elle ferma les yeux, l'esprit totalement apaisé, et se laissa glisser dans un sommeil paisible.