Watashi o Oboeteite

Chapitre 1 : Hoshi o Yumemiru Shōjo

Par Lessael

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Chapitre 1 - Hoshi o Yumemiru Shōjo

(La fille qui rêvait des étoiles)




Le train revenait hanter mes nuits.

Je pressentais sa présence avant même qu'il ne surgisse de l'ombre. Dans cet entre-deux cotonneux entre le rêve et l'éveil, la conscience me revenait doucement, mais mon corps restait pétrifié. Autour de moi, le monde s'était effacé, balayant sol, plafond et horizon. Flottant dans le vide, j'étais entouré d'une infinité d'étoiles si proches et brillantes qu'il m'aurait suffi de tendre la main pour en saisir une.

Je ne le faisais jamais. Je savais ce qui allait arriver.

Alors j'attendais. Une seconde. Deux.

Puis je l'entendis. Très loin. Un grondement sourd. Régulier. Métallique.

Je tournai la tête. Une lumière apparut au milieu des étoiles. Elle grandit. Encore. Encore.

Et le train surgit.

Imposante, façonnée dans un métal sombre et poli, la silhouette rappelait les locomotives d'autrefois tout en filant à travers l'espace. Le bolide traversait le vide comme guidé par des rails spectraux reliant les galaxies. De ses fenêtres s'échappait une clarté dorée et chaleureuse, des alvéoles de lumière jetées en travers de l'immensité noire et glacée.

Je n'avais pourtant jamais vu un train de ma vie, Vespera en était totalement dépourvue. Et pourtant, à chacune de ses apparitions, une certitude inexplicable et tenace me serrait la poitrine.

Je le connaissais. Pas comme on connaît quelque chose aperçu dans un livre ou sur un écran. Je connaissais ce train. Je connaissais le bruit de ses roues, la lueur dorée de ses fenêtres...

Une silhouette apparut derrière l'une d'elles.

Mon cœur s'arrêta. Cela n'arrivait jamais. D'habitude, les vitres ne reflétaient que le vide. Cette fois, quelqu'un se tenait là. Une forme humanoïde floue, immobile.

Je voulus m'approcher. Mon corps refusa de bouger.

« Attends. »

Ma voix se perdit dans le vide insondable. Le train continuait sa course.

« Attends ! »

Je courus. Ou j'essayai. Il n'y avait aucun sol sous mes pieds et pourtant je m'élançais, les bras tendus vers cette lumière qui s'éloignait. La silhouette derrière la fenêtre bougea. Elle se tourna vers moi. Je distinguai une main, longue et fine, qui vint se poser à plat contre la vitre.

Quelque chose se serra douloureusement dans ma poitrine. Je connaissais ce geste.

Le train disparut. Les étoiles s'éteignirent. Et une voix synthétique murmura mon nom.

« Selyne. »

J'ouvris les yeux.

Je fixai mon plafond. Une longue fissure le traversait juste au-dessus de mon lit. Elle commençait près du vieux conduit d'aération rouillé, d'où s'échappait un sifflement pneumatique constant, descendait en diagonale sur une trentaine de centimètres puis se divisait en trois branches. Je le savais parce que je l'avais observée tous les matins pendant les quatre dernières années.

Une des branches avait grandi. Formidable. À ce rythme, mon plafond allait me tuer avant que je trouve le courage de quitter cette planète.

Je passai une main sur mon visage. Mon cœur battait encore trop vite.

« Selyne. »

Je sursautai et tournai la tête vers la table de nuit en polymère écaillé. Mon communicateur vibrait lourdement en affichant des lettres rouges clignotantes :

« SELYNE. SI TU N'ES PAS DEBOUT DANS TROIS MINUTES, TU ES VIRÉE. »

Je regardai l'heure et me redressai si brutalement que ma couverture chuta sur le sol.

« Merde. »

Le rêve s'évapora. Je bondis hors du lit. Ma chambre n'était pas assez grande pour rendre ce genre de manœuvre difficile : trois pas séparaient mon matelas de la cabine de douche, et deux autres permettaient d'atteindre le coin kitchenette. Si j'étendais les bras au milieu de la pièce, je touchais presque les deux murs opposés, tapissés d'un synthétique grisâtre qui pelait aux angles.

J'avais connu des placards plus grands, mais le loyer était bas. Enfin, bas selon les standards d'un marchand marchandant l'air qu'on respire.

J'enfilai un pantalon noir usé aux genoux, passai un haut sombre par-dessus ma tête et tentai de discipliner mes cheveux. J'abandonnai après six secondes. Longs, descendant presque jusqu'à mes cuisses, mes cheveux arboraient une teinte violet sombre et possédaient manifestement leurs propres opinions concernant la gravité.

Mon reflet m'observa depuis le miroir piqué par l'humidité. Dix-sept ans. Teint pâle, traits fins, des yeux sombrement cernés mais vifs, encore gonflés de sommeil. Mes cheveux me faisaient ressembler à quelqu'un ayant survécu à un choc électrique.

« Magnifique, » marmonnai-je.

Mon reflet ne sembla pas convaincu.

Je récupérai mes bottes au cuir râpé. Le communicateur vibra de nouveau :

« DEUX MINUTES. »

« J'arrive ! » criai-je vers le boîtier.

J'attrapai ma veste renforcée aux coudes, puis m'arrêtai.

La valise était là, posée à côté de la porte. Noire. Rectangulaire. Vieille. Ses angles métalliques dorés étaient rayés par le temps, son cuir sombre portait plusieurs griffures profondes et sa poignée avait connu des jours meilleurs. Elle n'avait absolument rien d'exceptionnel à première vue, mais elle dégageait une présence étrange, presque trop lourde pour un simple bagage.

Je posai les doigts sur sa poignée. Toujours vérifier. Toujours. Je ne savais pas ce que je cherchais : juste m'assurer qu'elle était bien là.

« Ne bouge pas, » lui dis-je à voix haute.

Je me figeai, réalisant ce que je venais de faire.

« Je parle vraiment à une valise... »

Elle eut la décence de ne pas répondre.

Je quittai l'appartement et plongeai dans l'atmosphère saturée de Vespera.

La planète n'avait rien d'un paradis. Les brochures vantaient bien un carrefour commercial aux portes des étoiles ou une métropole cosmopolite vibrant jour et nuit. Ce qu'elles omettaient soigneusement de préciser, c'était l'étouffant fumet permanent qui y régnait : un mélange tenace d'huile de moteur surchauffée, d'ozone et de friture épicée.

Un plafond de plomb, lourd et métallique, remplaçait le ciel. Régulièrement, les balafres blanches des vaisseaux cargos en transit venaient le cisailler. Tout autour du spatioport central, les immeubles s'entassaient en une jungle d'acier et de béton sous pression. Passerelles suspendues, ascenseurs grinçants et enseignes au néon s'y entremêlaient en un labyrinthe étouffant, recrachant des flashs bleus, roses et orangés qui assassinaient la nuit.

Partout, le bruit était assourdissant : les marchands horticoles et d'armement qui criaient, le ronronnement grave des propulseurs, le cliquetis des droïdes de livraison qui bousculaient les passants.

Je descendis quatre étages en courant. L'ascenseur était encore en panne, la fameuse interruption temporaire qui duraient depuis onze jours.

Arrivée dans la rue, il me restait sept minutes pour effectuer un trajet qui en demandait douze. Je me faufilai dans la foule cosmopolite, esquivant un extraterrestre à quatre bras et un marchand au milieu des étals.

« Selyne ! » me héla un vieil homme au visage tanné, installé derrière un comptoir de pièces mécaniques.

« Bonjour, monsieur Jaro ! » lançai-je sans ralentir.

« Tu me dois douze crédits pour le convertisseur ! »

Je baissai immédiatement la main.

« Au revoir, monsieur Jaro ! »

Je glissai sous une arche métallique et débouchai sur la grande passerelle du quartier Est. Une ombre colossale balaya le sol. Je levai les yeux : un transport civil venait de décoller dans un vrombissement à décorner un vaisseau de ligne. Il monta, plus haut, plus haut, devenant un point sombre avant d'être englouti par les nuages.

Une contraction familière me serra la poitrine. L'envie. Pas de posséder le vaisseau, mais d'être à bord. N'importe où. Une lune minière, une station perdue, un rocher stérile. Du moment que ce n'était plus Vespera.

Mon communicateur vibra. Merde. Je me remis à courir.

Je poussai la porte coulissante du magasin dans un tintement métallique.

« En retard, » posai-je les mains sur le comptoir en attrapant mon souffle. « Techniquement... »

« N'essaie même pas. »

Orven me fixait depuis l'autre côté. C'était un homme massif, la cinquantaine trapue, chauve comme un œuf, portant une barbe dense semée de fils gris. Il avait ce talent unique pour vous faire sentir coupable d'exister d'un simple mouvement de sourcil.

Il leva un sourcil.

« Quatre minutes, » dit-il d'une voix grave de grand fumeur.

« Trois minutes et quarante-deux secondes. »

Le deuxième sourcil rejoignit le premier.

« Je voulais dire quatre minutes, » répéta-t-il.

« Bonne réponse. »

Il me lança un tablier d'atelier taché d'huile. Je l'attrapai au vol.

« Un jour, tu vas réellement me virer ? »

« J'y pense tous les matins. »

« Et pourtant, me voilà. »

« Malheureusement. »

Je passai derrière le comptoir. La boutique d'Orven était un bazar ordonné où s'entassaient du matériel de survie pour voyageurs, des batteries haute capacité, des cartouches de rations synthétiques, des filtres atmosphériques et des cartes stellaires holographiques. Sous le comptoir se trouvaient également quelques armes légères qu'Orven prétendait ne pas posséder.

J'y travaillais depuis quatre ans. D'abord pour nettoyer, puis à la caisse, et enfin aux réparations légères, une compétence apparue chez moi sans que je sache vraiment d'où elle venait.

« Cargo d'Arcturus à onze heures, » annonça-t-il en tapotant sur son terminal rustique.

« Les filtres sont arrivés ? »

« Oui. Les batteries ont du retard. Encore. »

Je soupirai et attrapai une caisse. Orven posa ses yeux sombres et observateurs sur moi.

« Mauvaise nuit ? »

Ma main s'immobilisa.

« Tu as cette tête, » enchaîna-t-il.

« J'ai toujours cette tête. »

« Pire que d'habitude. »

Je jetai un coup d'œil aux modules filtrants.

« J'ai rêvé du train. »

Un court silence s'installa dans la boutique. Orven continua de taper sur son écran tactile, mais son rythme avait ralenti.

« Encore ? »

« Le même. »

« Toujours aucune idée de ce que ça veut dire ? »

« Que mon subconscient réclame des transports ferroviaires, » dis-je en essayant de sourire.

Orven grogna. Il connaissait mes histoires de rêves, au moins dans les grandes lignes. Au bout de quatre ans à travailler côte à côte dans dix mètres carrés, les secrets s'héritent.

« Tu devrais partir, » dit-il soudain, sans élever la voix.

Je m'arrêtai net.

« Pardon ? »

« Tu m'as entendu. Range les filtres. »

« Mais... »

Il me lança un chiffon usagé que j'évitai de justesse.

« Violence sur mineure ! » dis-je.

« Tu as dix-sept ans, pas sept. »

« La loi ne fait pas de différence ! »

« La loi n'a jamais eu à supporter tes retards. »

Je ramassai le chiffon, mais son ton sérieux ne m'avait pas échappé.

« Tu le pensais vraiment ? » demandai-je doucement.

Orven soupira et éteignit son terminal. Il s'appuya contre le comptoir, le visage marqué par la fatigue et les années passées sous les lumières artificielles de cette planète.

« Combien tu as ? »

« Deux mille huit cent quarante-sept crédits, » répondis-je sans hésiter.

Dans ma chambre, dissimulée sous une latte du plancher, se trouvait une boîte en métal contenant cette somme. Quatre ans de privations, d'heures sup' et de repas sautés. Chaque crédit représentait un pas vers mon billet de sortie.

« Tu approches du but, » déclara Orven. « Et ensuite ? Tu vas où ? »

Je regardai à travers la vitrine sale. Dehors, un autre navire s'arrachait à l'attraction de Vespera.

« Je ne sais pas. »

« Ça te fait peur ? »

« Non, » mentis-je.

« Menteuse. »

À midi, je mangeai mes nouilles quotidiennes sur le toit de la boutique, assise contre une tour de ventilation qui rejetait de l'air chaud. C'était mon rituel. Je sortis mon communicateur et fis défiler la carte galactique. Les noms des systèmes défilèrent sous mes doigts : Jarilo-VI, Le Xianzhou Luofu, Penacony...

Puis mon doigt s'arrêta.

Station spatiale Herta.

Une impulsion bizarre traversa mon esprit. Un frisson familier. La station appartenait à une célèbre érudite de la Société des Génies. C'était un complexe colossal d'échanges et de recherches scientifiques, connu dans toute la galaxie. Je fis glisser la fiche. L'image holographique d'une immense structure en forme d'anneau flottant dans le vide apparut.

Quelque chose au fond de moi sembla s'aligner.

Là.

Je vérifiai le prix du trajet de navette vers ce secteur : deux mille six cent quatre-vingt-dix crédits. Si j'achetais ce billet, il ne me resterait presque rien. C'était une folie. Une décision irrationnelle.

Pourtant, le nom ne me quitta plus de la journée. Herta. Herta.

Le soir venu, la ville s'était drapée dans son obscurité artificielle. Je remontai les quatre étages, évitant l'ascenseur toujours mort, et rentrai chez moi.

La valise m'attendait près de la porte, fidèle au poste.

Je retirai mes bottes, posai ma veste et m'accroupis devant elle. Je n'avais aucun souvenir de la manière dont je l'avais obtenue. Mes parents ? Peut-être. Mais mes souvenirs d'enfance étaient un flou artistique. Tout ce que je savais, c'est que la seule fois où j'avais tenté de m'en débarrasser, à douze ans, une crise de panique incontrôlable m'avait terrassée devant le conteneur à déchets. Mon corps avait refusé de lâcher la poignée.

Je fis jouer les fermoirs métalliques. Clic. Clic.

J'ouvris le couvercle. Comme toujours, l'intérieur était vide, tapissé d'un tissu noir impeccablement tendu, sans la moindre poche. Un vide absolu.

Je la refermai, glissai sous le lit pour vérifier ma boîte de crédits, puis m'allongeai sur mon matelas. En observant la fissure de mon plafond, la décision prit forme d'elle-même. Bientôt. Je quitterais ce taudis.

Cette nuit-là, le rêve fut différent.

Pas de train au départ, mais une cité spectaculaire. Je me tenais au sommet d'une tour en pierre blanche et en verre. Sous mes pieds s'étendaient des structures translucides, des passerelles flottantes et des jardins suspendus éclairés par une douce lumière dorée. Au-dessus, le ciel était pur, dénué de la crasse de Vespera, révélant un océan d'étoiles scintillantes.

J'étais enfant. Quelqu'un tenait ma main, une présence réconfortante dont je ne voyais pas le visage.

« Regarde, » murmura une voix douce. « Là-bas. »

Un point lumineux traversa la voûte céleste. Le train.

Puis, sans préavis, le monde commença à s'effriter. Les tours blanches s'évanouirent en poussière d'argent. Les jardins s'éteignirent. La main qui serrait la mienne glissa et me terrifia par son absence. Je tendis les bras vers le vide, muette de terreur, tandis que le train poursuivait sa route parmi les étoiles mourantes.

« Selyne ! »

L'obscurité de la chambre m'accueillit à mon réveil soudain. Alors que mon souffle peinait à retrouver son rythme, une unique larme glacée glissa sur ma joue. Je l'effaçai d'une main encore fébrile, murmurant dans le vide que ce n'était rien de plus qu'un cauchemar.

Je me tournai vers la porte pour me rassurer. La valise était là, silhouette sombre dans la pénombre.

Soudain, un son sec brisa le silence de la pièce.

Clic.

Je me figeai, le cœur battant à tout rompre. Je retins ma respiration.

Lentement, je me glissai hors du lit et m'approchai à pas feutrés. Sous la faible lueur des néons de la rue traversant les stores, je vis que l'un des deux fermoirs métalliques de la valise venait de s'ouvrir tout seul.

Je m'accroupis, les mains tremblantes. J'hésitai une seconde avant d'actionner le second fermoir et de relever le couvercle.

La valise était vide. Évidemment.

Je laissai échapper un rire nerveux et étouffé.

« Très drôle. »

Je refermai le battant fermement. Clic. Clic. Cette fois, je m'assurai que le mécanisme était verrouillé avant de me recoucher.

Je mis de longues heures à me rendormir, ignorant encore que très loin de là, à travers les gouffres de l'espace, un train traçait déjà sa route vers ma planète. Et que le jour où ses portes s'ouvriraient devant moi, je ne verrais pas un moyen de me sauver... mais la promesse d'un retour chez moi.





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