(Dix-sept années)
Le problème avec les décisions prises à deux heures du matin, c'était qu'elles avaient tendance à devenir beaucoup moins séduisantes une fois le soleil levé.
La veille, allongée dans mon lit après avoir rêvé d'une ville impossible et découvert l'un des fermoirs de ma valise ouvert tout seul, j'avais pris une décision. J'allais partir. Pas bientôt. Pas un jour. J'allais réellement quitter Vespera.
J'avais passé quatre ans à économiser pour ça. Quatre ans à regarder les vaisseaux décoller depuis le toit du magasin d'Orven en me promettant que le prochain serait peut-être le mien. Et pourtant, chaque fois que j'approchais de la somme nécessaire, je trouvais une nouvelle raison d'attendre. Il me fallait davantage d'argent. Je devais terminer le mois. Les billets étaient trop chers. La période n'était pas idéale. Orven aurait besoin de moi pendant la prochaine livraison... Toutes d'excellentes raisons. Toutes parfaitement raisonnables. Toutes complètement lâches.
Alors, cette nuit-là, j'avais décidé que ça suffisait. Station spatiale Herta. Ce serait ma destination. Il ne restait plus qu'à acheter le billet. Simple. Enfin… ça aurait dû l'être.
« Votre autorisation de voyage est expirée. »
Je clignai des yeux.
La femme derrière le vitrage de sécurité renforcé me fixait à travers le carreau rayé. C'était une bureaucrate au teint cireux, vêtue d'un uniforme gris aux épaulettes raides. Ses yeux sombres, noyés derrière d'opaques lunettes d'agrandissement, reflétaient la lueur blafarde du moniteur avec l'enthousiasme d'une personne qui avait déjà expliqué la même chose quatre-vingt-douze fois depuis le début de sa journée.
Je regardai l'écran translucide installé entre nous, puis ses lèvres tirées en une ligne amère, puis l'écran.
« Mon quoi ? »
« Autorisation de voyage interplanétaire pour mineur, » dit-elle en faisant claquer ses ongles synthétiques contre la vitre.
« J'en ai une ? »
Elle leva un regard las vers moi.
« Plus maintenant. »
« Donc j'en avais une. »
« Oui. »
« C'est rassurant. »
Elle ne sourit pas. Je commençais à soupçonner que l'administration centrale de Vespera sélectionnait ses employés en fonction de leur résistance naturelle à l'humour.
Je me calai contre le comptoir en alliage bas de gamme. Autour de moi, le centre administratif du secteur Est crevait sous une chaleur poisseuse, saturé par les effluves d'un millier de corps et la chaleur des néons. Dans cette immense cathédrale de béton brut et de verre fumé, le brouhaha de la foule était assourdissant. Voyageurs, marchands ambulants et familles en exil piétinaient devant une infinité de guichets. Plus haut, des holographes grésillants égrenaient des numéros à un rythme si désespérément lent qu'il en devenait une provocation.
J'attendais depuis une heure et vingt-trois minutes. Je n'avais rien eu d'autre à faire que compter.
« Je dois faire quoi ? » demandai-je en ravalant mon exaspération.
« La renouveler. »
« Excellent. »
« Guichet quarante-sept. »
Je levai les yeux vers la plaque métallique écaillée juste au-dessus de sa tête. 47.
« C'est vous. »
« Oui. »
Un silence pesant s'installa, troublé par le cliquetis d'un automate de nettoyage qui tamponnait le sol deux mètres plus loin.
« Donc… »
Elle tendit une main sèche, aux doigts démunis de bagues.
« Pièce d'identité. »
Je lui donnai ma carte d'accréditation en plastique renforcé.
« Justificatif de résidence. »
Je fis glisser le carré de donnée d'accès à mon logement.
« Autorisation parentale. »
Je restai immobile. Elle releva enfin le nez de ses terminaux.
« Vous êtes mineure. »
« J'ai dix-sept ans. »
« C'est généralement ce que signifie mineure d'après le Code de la Flotte. »
« Dans cinq mois, je ne le serai plus. »
« Revenez dans cinq mois. »
Je la regardai. Elle me regarda. Cette femme était le dernier rempart entre moi et les étoiles, et elle le savait parfaitement.
« Mes parents sont morts, » dis-je d'une voix neutre.
Les mots sortirent sans difficulté. Ils sortaient toujours sans difficulté. Je n'avais jamais connu mes parents suffisamment longtemps pour que leur absence ressemble à une blessure ouverte. C'était simplement un fait. Comme avoir les cheveux violets, détester les navets, ou posséder une valise qui décidait de s'ouvrir toute seule pendant la nuit.
La femme changea légèrement d'expression. Son visage sévère s'adoucit d'une imperceptible grimace. La compassion administrative. Je détestais cette expression.
« Je suis désolée. »
« Ce n'est rien. »
« Vous avez un tuteur légal ? »
« Plus depuis mes seize ans. »
Elle consulta mon dossier numérique, ses doigts fins volants sur l'interface tactile.
« Émancipation partielle accordée par le tribunal du secteur… »
« Oui. »
« Travail déclaré chez un tiers… »
« Oui. »
« Résidence indépendante… »
« Depuis quatre ans. »
Elle fronça les sourcils, marquant un pli profond entre ses deux yeux.
« Depuis vos treize ans ? »
« Longue histoire. »
Ce n'était pas une longue histoire. Je préférais simplement que les gens le pensent.
« Dans ce cas, » reprit-elle en ajustant ses lunettes, « votre statut vous permet de voyager sans autorisation parentale à condition que votre dossier civil soit complet. »
« Parfait. »
« Il ne l'est pas. »
Évidemment. Je laissai tomber mon front contre la vitre glacée. Très doucement.
« Qu'est-ce qui manque ? »
« La confirmation d'accréditation du lieu de naissance. »
Je relevai la tête.
« Il est inscrit sur ma carte d'identité. »
« Je sais. »
« Donc il ne manque pas. »
« Il doit être vérifié sur le registre matriciel central. »
« Pourquoi ? »
« Procédure de renouvellement de catégorie B. »
Je pris une profonde inspiration, serrant les poings au fond de mes poches.
« D'accord. »
Elle tapa une commande. Une petite fenêtre holographique bleue s'afficha sur l'écran partagé entre nous.
« LIEU DE NAISSANCE : CENTRE MÉDICAL D'ELYS - VESPERA »
Je connaissais ce nom. Évidemment que je le connaissais. Il figurait sur mon acte d'émancipation, sur ma carte de travail, sur mes bulletins de santé.
« Voilà, » dis-je.
La femme entra le nom dans une seconde base de données administrative.
Je regardai vaguement autour de moi pour tuer le temps. À côté, une petite fille pleurait à chaudes larmes parce que son père refusait de lui acheter un bonbon chimique au distributeur automatique. Plus loin, un alien bipède à la peau écailleuse dormait à poings fermés sur trois sièges en plastique. Une matinée parfaitement ordinaire sur Vespera.
« Étrange, » murmura la guichetière.
Je me tournai de nouveau vers elle.
« Quoi ? »
Elle retapa la séquence de recherche. Une fois. Deux fois.
« Vous avez dit que le Centre médical d'Elys était situé où ? »
Je fronçai les sourcils, interloquée.
« Je n'ai rien dit. C'est écrit dessus. »
« Sur quelle planète ? »
« Vespera. »
« Quelle ville ? »
La réponse aurait dû être immédiate. Un réflexe. Une évidence. Elle ne le fut pas.
J'ouvris la bouche. Aucun son ne sortit. Mon esprit balaya les cartes de la planète, les réseaux urbains, les noms de secteurs que je répétais depuis des années.
Rien.
La femme attendait, le menton levé, une lueur de doute dans le regard.
« Ici, » dis-je finalement.
« Ici où ? Vespera compte sept mégapoles et plus de quarante districts autonomes. »
« Je le sais. »
« Alors dans quelle ville ? »
Je fixai les lettres lumineuses sur l'écran. Centre médical d'Elys. J'avais vu ces mots des centaines de fois. Je savais que j'étais née là-bas. Mais… où était Elys ?
« La capitale, » tentai-je.
« Vespera n'a pas de capitale administrative. Ce sont des comptoirs indépendants. »
« Je... oui. Je sais. »
Pourquoi avais-je dit ça ?
« Peut-être dans le district Nord ? » suggérai-je.
Elle entra une recherche par secteur. L'icône de chargement tourna dans le vide. Aucun résultat.
« Sud ? »
Aucun résultat.
« Vous êtes sûre du nom de l'établissement ? »
« Oui, » dis-je aussitôt.
Cette fois, ma réponse fut trop immédiate. Presque défensive. Centre médical d'Elys. C'était mon lieu de naissance. C'était ce qui était écrit sur ma vie.
« Ça a peut-être fermé, » avancai-je.
« C'est possible. »
Elle bascula son interface vers les archives historiques de la planète.
« Quelle année ? »
« Il y a dix-sept ans. »
Elle sélectionna la décennie correspondante et lança l'indexation. Je regardai la petite flèche tourner. Puis l'écran clignota en rouge.
« AUCUN RÉSULTAT CORRESPONDANT »
Un froid soudain descendit dans mon estomac. Rien de dramatique. Juste une petite contraction désagréable, comme si la température de la pièce venait de chuter de dix degrés.
« Essayez vingt ans, » dis-je.
Elle me jeta un coup d'œil par-dessus ses verres.
« Vous avez dix-sept ans. »
« Je sais. Peut-être que l'établissement a changé de nom ou a été détruit juste après ma naissance. »
Elle sélectionna la plage des vingt dernières années. Rien.
« Cinquante ans. »
« Mademoiselle… »
« S'il vous plaît. »
Elle hésita, soupira ostensiblement, puis lança la recherche élargie.
« AUCUN RÉSULTAT CORRESPONDANT »
Je fixai les lettres rouges. La sensation glacée dans mon ventre prit de l'ampleur.
« C'est probablement une erreur de transcription lors de votre enregistrement civil, » dit la femme en appuyant sur la touche d'effacement.
« Une erreur sur tous mes documents officiels ? »
« Les bases de données communiquent entre elles. Une information erronée saisie une fois est dupliquée automatiquement sur chaque nouveau papier. »
« D'où venait l'information originale, alors ? »
Elle consulta la ligne racine de mon profil. Son expression stoïque s'altéra imperceptiblement. Ses sourcils se rejoignirent.
« Quoi ? » dis-je immédiatement.
« Rien. »
« Vous venez de faire une drôle de tête. »
« Je n'ai pas fait une drôle de tête. »
« Si. Qu'est-ce que vous voyez ? »
Elle soupira de nouveau, lasse.
« Le document source n'a jamais été numérisé. »
« D'accord. Et ? »
« Il devrait l'être. »
Je me redressai, les épaules tendues.
« Pourquoi ? »
« Parce que vous êtes née il y a dix-sept ans, pas il y a un siècle. La numérisation systématique des registres civils sur Vespera remonte à plus de quarante ans. »
Elle fit défiler une série de codes d'accès administratifs.
« Votre dossier numérique matriciel n'a été ouvert qu'à vos huit ans. »
Un bourdonnement léger commença à résonner dans mes oreilles.
« Non. »
« Pardon ? »
« J'ai été scolarisée avant. J'avais des papiers. »
« Je ne dis pas le contraire, mademoiselle. Mais ici, la première trace active de votre existence administrative remonte à neuf ans en arrière. »
« Sur quel réseau était le dossier d'avant ? »
« Je ne sais pas. Il n'y a pas d'historique de transfert. »
Je fixai l'écran. Huit ans. Pourquoi huit ans ?
Je cherchai frénétiquement dans mes souvenirs. À huit ans, j'étais… Une image traversa mon esprit. Une pièce étroite. Une table en bois rayé. Un gâteau basique garni d'une crème synthétique rose. Des bougies. Huit. J'avais un pull en laine grise trop grand dont les manches me couvraient les mains. Quelqu'un riait derrière moi.
Je me souvenais de cet anniversaire. Bien sûr que je m'en souvenais.
« Je peux voir mon dossier complet ? »
« Seules les données publiques sont affichables. »
« Montrez-moi ce que vous avez. »
La guichetière hésita, puis tourna légèrement l'écran vers moi.
« PRÉNOM : SELYNE NOM DE FAMILLE : INCONNU / NON RENSEIGNÉ ÂGE : 17 ANS DATE DE NAISSANCE VALIDÉE : 07/11 LIEU DE NAISSANCE : CENTRE MÉDICAL D'ELYS - VESPERA [STATUT : NON LOCALISÉ] RESPONSABLES LÉGAUX : DÉCÉDÉS PREMIER ENREGISTREMENT SYSTÈME : 8 ANS (SECTEUR OUEST - VESPERA) »
Mes yeux restèrent bloqués sur la dernière ligne.
« C'est quoi, ça ? »
« Votre première inscription légale dans la base de données de cette planète. »
« Mais... je suis née ici. »
« D'après la ligne du lieu de naissance, oui. Mais selon le registre des présences, vous n'existiez pas dans le système avant vos huit ans. »
« J'étais peut-être ailleurs ? »
Elle fit défiler la sous-section.
« Aucune trace de visa d'entrée, aucun enregistrement d'arrivée par navette, aucun dossier médical d'immigration. Rien. »
Je reculai d'un pas, m'éloignant du comptoir. Le bruit ambiant du centre administratif, les voix qui se croisaient, les annonces des haut-parleurs, le cliquetis des machines, sembla soudain s'assourdir.
« Mademoiselle ? »
Derrière son guichet, la femme me jaugea d'un air dubitatif, une moue inquiète dessinée sur le visage.
« Ça va ? »
« Oui. »
Réponse automatique.
Sept ans. Je cherchai dans ma tête. Une chambre. Des rideaux bleus. Je jouais par terre. Avec quoi ? Un petit vaisseau en plastique ? Une pierre brillante ? Je ne savais plus.
Six ans. Une femme me coiffait devant une glace piquée. Ma mère ? Elle avait des cheveux foncés... ou peut-être clairs. Je ne voyais pas son visage.
Cinq ans. De la pluie contre une vitre.
Quatre ans. Rien.
« C'est normal, » me dis-je. « Personne ne se rappelle précisément de ses quatre ans. C'est le cerveau humain. C'est normal. »
« Pour votre autorisation, » reprit la guichetière en reprenant son ton professionnel, « je peux ouvrir une demande de vérification exceptionnelle auprès du registre d'État civil. Ça prendra quelques jours. »
Quelques jours. La Station spatiale Herta. Mon billet. Mon départ. Tout semblait subitement irréel, comme si je venais de poser le pied sur du sol mouvant.
« Faites-le, » dis-je.
Elle entra la demande.
« Vous recevrez une notification sur votre communicateur. »
« D'accord. »
Elle me tendit ma carte d'identité. Mes doigts la frôlèrent avant de la récupérer.
« Et… » dis-je en m'arrêtant.
« Oui ? »
« Le Centre médical d'Elys... vous êtes vraiment sûre qu'il n'existe pas ? »
« Je suis certaine qu'il n'apparaît dans aucune archive répertoriée depuis la fondation de Vespera. »
Ce n'était pas tout à fait la même chose. Je m'accrochai à cette nuance.
« Merci. »
« Tu as une tête bizarre. »
Je posai la lourde caisse de filtres à air sur le comptoir en bois brut.
Orven attrapa la caisse à bout de bras sans même broncher. Il portait sa combinaison de travail habituelle, tachetée de graisse, les manches roulées sur ses avant-bras massifs et velus. Ses yeux sombres m'analysèrent un instant.
« Plus bizarre que d'habitude, » précisa-t-il d'une voix rauque.
« Merci. »
« De rien. »
Je me détournai pour aller chercher la caisse suivante dans la réserve assombrie. J'avais passé tout le trajet depuis le centre administratif à me répéter la même chose : Une erreur administrative. Voilà tout. Les serveurs de Vespera sont vieux, mal entretenus, gérés par des incapables. Des dossiers s'effacent. C'est banal.
J'avais presque réussi à y croire.
« Alors ? » lança la voix lourde d'Orven depuis la boutique.
Je m'immobilisai au milieu des étagères chargées de pièces détachées.
« Alors quoi ? »
« Ton billet. Tu l'as pris ? »
« Pas encore. »
« Pourquoi ? »
« Un problème de papiers. »
« Quel genre ? »
Je saisis une caisse de connecteurs en cuivre.
« Apparemment, l'endroit où je suis née n'existe pas sur les registres. »
Derrière la cloison, le bruit des caisses qu'Orven déplaçait s'arrêta.
Ce fut extrêmement court. Une seconde. Moins, peut-être. Mais le silence dans la boutique devint soudain pesant.
Je sortis de la réserve et posai la caisse sur le comptoir. Je le fixai.
« Quoi ? »
« Rien, » répondit-il trop vite en saisissant un chiffon pour essuyer une pièce.
« Tu viens de faire exactement la même tête que la femme de l'administration. »
« Je plains cette pauvre femme. »
« Orven... tu connais le Centre médical d'Elys ? »
Il continua de frotter le métal avec une ardeur inutile.
« Non. »
Il avait mis une demi-seconde de trop à répondre. Mon estomac se contracta de nouveau.
« Tu mens. »
« Je ne connais aucun Centre médical d'Elys. »
« Mais tu connais ce nom. »
« Tu viens de le prononcer il y a cinq secondes, Selyne. »
« Tu le connaissais avant. »
Il posa violemment le chiffon sur le comptoir.
« Selyne. »
« Tu me connais depuis que j'ai treize ans, » continuai-je, le cœur battant à la chamade. « Quand je suis arrivée ici, au magasin... qui m'a amenée ? »
« Tu es venue toute seule. Tu cherchais du travail. Tu étais trempée, obstinée, et tu refusais de quitter le pas de ma porte tant que je ne t'avais pas donné une clé à molette. »
« Et d'où je venais ? »
« Tu vivais dans le secteur Sud avec tes tuteurs. Ils étaient morts. Tu avais besoin de crédits. C'est tout ce que j'avais besoin de savoir. »
« Et avant ? Avant mes treize ans ? »
Orven planta son regard dans le mien. Il y avait dans ses yeux une fatigue immense, mais aussi une pointe d'inquiétude que je n'y avais jamais vue.
« Pourquoi tu fouilles tout ça tout d'un coup ? »
« Parce qu'il n'y a rien ! » dis-je, la voix montant légèrement d'un octave. « Rien dans les archives avant mes huit ans ! Mon lieu de naissance est un fantôme. Mon dossier commence de nulle part quand j'ai huit ans. Et je me rends compte que je suis incapable de me rappeler où j'habitais exactement à cette époque ! »
« Laisse tomber, Selyne. »
Je restai sidérée.
« Pardon ? »
« Ton autorisation sera débloquée dans deux jours. Tu prendras ton billet. Tu iras sur ta station spatiale et tu feras ce que tu as envie de faire. »
« Tu es en train de me dire d'ignorer le fait qu'il manque huit ans de ma vie dans les dossiers ? »
« Elles ne manquent pas à ta vie, » dit-il d'un ton plus doux, presque lourd de sous-entendus.
La phrase me frappa de plein fouet.
« C'est-à-dire ? »
« Tu es là. Tu es vivante. Tu as des souvenirs. Alors fiche la paix au passé. »
« Ce ne sont pas des réponses, Orven ! »
« C'est tout ce que j'ai à te donner ! » coupa-t-il fermement.
Il attrapa la caisse de connecteurs et se tourna vers les étagères du fond. Je m'avançai et posai ma main sur le bord du carton pour l'empêcher de le ranger.
« Tu sais quelque chose, » chuchotai-je.
Il ne se retourna pas immédiatement. Quand il le fit, ses traits paraissaient plus vieux, plus creusés sous la lumière crue des néons du magasin.
« Rentre chez toi, Selyne. »
« Mon service finit dans deux heures. »
« Je m'en fous. Rentre. Tu ne seras bonne à rien aujourd'hui. »
Je le regardai longuement. Il tenait le carton, le visage fermé. Je retirai lentement mon tablier et le posai sur le comptoir.
Arrivée sur le seuil de la porte coulissante, je me retournai une dernière fois.
« Orven ? »
Il ne leva pas les yeux de ses registres.
« Est-ce que tu as connu mes parents ? »
Ses mains, qui tenaient un stylet optique, s'immobilisèrent un quart de seconde.
« Non, » dit-il.
Je franchis la porte sans savoir s'il venait de me dire la vérité.
Je ne rentrai pas chez moi. Je marchai.
Pendant des heures, je sillonnai les artères de Vespera, noyée dans le flux ininterrompu de la foule. Les enseignes lumineuses projetaient leurs reflets violets et jaunes sur le sol mouillé par la condensation des climatiseurs industriels. Les vendeurs de rue criaient, les véhicules à sustentation frôlaient les balustrades dans un sifflement aigu, les cargos continuaient de déchirer le ciel gris.
Tout était identique à ce que j'avais toujours connu.
« J'ai vécu ici toute ma vie, » me répétais-je comme un mantra. « Toute ma vie. »
Je m'arrêtai sur une petite place encastrée entre deux tours d'habitation monumentales. Au centre, une fontaine holographique un peu usée projetait l'image de poissons spectraux qui nageaient dans l'air. Des enfants couraient à travers les projections en riant.
Je les observai.
« Où est-ce que je jouais quand j'avais leur âge ? »
La réponse vint immédiatement :
« Au parc. Quel parc ? Celui près de la maison. Où était cette maison ? Une maison avec des murs gris. Une fenêtre. »
Je fermai les yeux, appuyée contre le froid du poteau métallique. Je cherchais un visage. Celui de ma mère. Je me souvenais bien de la douceur d'une main glissant dans mes cheveux, d'une voix qui fredonnait une mélodie oubliée. Pourtant, impossible d'y associer un nom, la couleur de ses yeux ou la moindre phrase. Tout s'effaçait derrière un immense voile blanc.
Mon cœur se mit à cogner contre mes côtes. Une vague de panique, sourde et rampante, m'assaillit. Faisant volte-face, je courus à en perdre haleine jusqu'à mon immeuble. Je gravis les quatre étages quatre à quatre, engourdie par l'urgence, avant de déverrouiller ma porte et de la verrouiller en trombe derrière moi. Dans la pénombre du studio, la valise noire m'attendait près de l'entrée, stoïque, immobile, fidèle au poste.
Je me laissai glisser le long du vantail de la porte jusqu'au sol. Je sortis mon communicateur, ouvris l'application de notes et créai un nouveau fichier.
MES SOUVENIRS
17 ans : Aujourd'hui. Le magasin, la guichetière, Orven.
16 ans : L'appartement. Les petites réparations. Les clients du magasin.
15 ans : La grande panne de secteur. La fête de la moisson d'Arcturus.
14 ans : La première fois que j'ai économisé mille crédits.
13 ans : Mon arrivée chez Orven. La pluie. Le tablier trop grand.
Mes doigts volaient sur l'écran holographique. Tout cela était clair, précis, vivant. Puis j'attaquai les années précédentes.
12 ans : La valise. Le centre de recyclage. La panique à l'idée de la jeter.
11 ans : L'école du secteur Ouest. La pièce exigüe.
10 ans : La fenêtre.
9 ans : L'anniversaire. Le gâteau rose.
8 ans : La première inscription sur les registres.
Mes doigts s'arrêtèrent. Je tapai :
7 ans : ...
6 ans : ...
5 ans : ...
J'attendis. Je fermai les yeux et poussai ma mémoire dans ses retranchements. Je cherchai le nom de mon école primaire. Le nom d'un voisin. La couleur de la porte d'entrée de ma maison d'enfance.
Rien.
Rien qu’une intuition vague, l’intime conviction d’avoir eu une enfance, sans l'ombre d’un souvenir pour la nourrir. C’était comme tenter de se remémorer un roman dont on n’aurait parcouru que le résumé.
Mes mains commencèrent à trembler.
Je posai le communicateur sur le sol et me tournai vers la valise.
Une impulsion irrationnelle me poussa vers elle. Je m'accroupis et fis jouer les fermoirs d'acier. Clic. Clic.
Le couvercle s'ouvrit. À l'intérieur, la doublure en tissu noir synthétique était tendue, lisse, vide.
Je passai mes doigts sur la matière, fouillant instinctivement les coins comme si quelque chose allait apparaître. Mes ongles accrochèrent soudain une petite bosse dans l'angle inférieur droit.
Je me figeai.
Je me penchai davantage. Il y avait une minuscule fente le long de la couture interne, un espace si étroit qu'il était indécelable à moins de plaquer son doigt dessus.
En utilisant le bout de mon ongle, je tirai doucement sur ce qui dépassait.
Un petit morceau de papier jauni, plié en quatre, glissa hors de la doublure.
Le souffle coupé, je me redressai. Je n'avais jamais vu ce papier. Je fouillais cette valise depuis des années.
Mes doigts tremblants déplièrent le premier rabat, puis le second.
Une écriture manuscrite, fine et élégante, encrée à la main, apparut sur le papier poreux.
Pour Selyne.
Mon cœur rata un battement.
Je dépliai la dernière section. Une seule ligne y était inscrite :
Quand tu seras assez grande, regarde les étoiles.
Aucune signature. Aucune date.
Je fixai ces mots. Une sensation de brûlure familière traversa mon esprit. Cette écriture... mon cerveau la reconnaissait, même si ma mémoire refusait de lui associer un nom.
Je fermai les yeux en serrant le papier contre moi.
Une migraine d'une violence inouïe me foudroya les tempes. Derrière mes paupières closes, l'obscurité explosa en un flash aveuglant : adieu la chambre, adieu Vespera. À la place s’ouvrait un abîme infini, baigné par la clarté glaciale de millions d'étoiles lointaines. Puis, au milieu de cet éther, s'éleva une voix de femme, lointaine, déformée par un écho étouffé :
« Ne la laisse pas oublier... »
« Ah ! »
Je lâchai le papier et plaquai mes deux mains contre mon visage, le souffle court, des gouttes de sueur perlant sur mon front.
La douleur s'évanouit aussi vite qu'elle était venue, me laissant haletante sur le sol de mon studio.
Le silence de la pièce me retomba dessus. Le papier gisant sur le linoléum usé semblait presque narguer ma raison.
Lentement, je ramassai le mot, le repliai avec une précaution infinie et le glissai au fond de ma poche.
Je repris mon communicateur. Sur l'écran, le fichier MES SOUVENIRS clignotait encore.
Je supprimai le titre. À la place, mes doigts tapèrent lentement :
CE QUE JE SAIS
Je descendis en bas de la page et ajoutai trois questions sous les années manquantes :
Où ? Qui ? Pourquoi je ne me souviens de rien ?
Dehors, le grondement sourd d'un cargo lourd fit à nouveau trembler la vitre. Je me levai pour m'en approcher. Entre les deux blocs de béton qui bouchaient l'horizon, le ciel entamait sa lente mue vers la nuit.
Pour la toute première fois, je ne cherchai plus dans le vol des vaisseaux une promesse d'évasion vers d'autres mondes.
Je regardai la valise. Puis la ligne d'horizon.
Et je me demandai enfin d'où je venais vraiment.