Le Livre des Ombres

Chapitre 12 : Naissances

Catégorie: T

Dernière mise à jour 08/11/2016 06:48

Séquence 11 : Naissances

 

« Il n'y a aucun remède contre la vie et la mort, sinon profiter de la période qui les sépare. »
- George Santayana

Vacuité, vide. C'est de là que tout provenait, et là que toute chose finissait par revenir, une fois sa période d'existence temporelle arrivée à expiration. Cela était-il vraiment ainsi ? Pourquoi pas ? Selon les théories scientifiques vulgarisées, l'Univers était, avant le commencement, bien plus vide qu'aujourd'hui. Avant le supposé "Big Bang" initiateur de toutes choses, en place et lieu d'un quelconque Créateur.
Et toujours, c'est le vide qui l'emporte. Le vide entre les galaxies, les constellations, les systèmes, les planètes, les satellites, les étoiles. Le vide entre les particules, le vide entre les deux oreilles de certaines personnes. La matière semblait presque faire office d'intruse dans tout ce vide stellaire. Et du vide entre les particules provient une grande force...
"Il" se sentait vaguement supérieur à tout cela. Il venait du vide, pour sûr, et ce vide avait engendré au bout d'un moment un plein- lui-même. Ce n'était pas tellement original, vous pouvez voir dans certaines mythologies hindoues la légende du vide primordial, qui, devant sincèrement s'ennuyer, choisit au bout d'un moment de créer son contraire- le plein. Quelque chose de plus que la simple matière, oui bien plus. Quelque chose qui se situait confusément entre l'énergie primitive du vide, et la grossièreté physique de la matière.
Le vide s'était rempli très lentement au cours des millénaires. Il n'avait pas eu de sensation d'une telle durée, il ne s'était éveillé à la conscience que depuis peu. Le reste de son existence n'avait été qu'un cocon nébuleux- aucune préoccupation. Jusqu'à maintenant. Les gouttes avaient été de plus en plus nombreuses à remplir l'océan, graduellement, et atteignaient récemment des crues insensées.
Et puis, il y a encore moins de temps- mais qu'était le temps pour une entité comme lui ? La cataracte finale s'était abattue dans un grand rugissement. Un torrent tel qu'aucun ne s'était jamais déversé en son sein auparavant, et tel qu'il n'en verrait plus jamais. Comme un réservoir attendant d'être rempli, désormais, il ne resterait plus passivement à attendre qu'une autre goutte vienne faire déborder les réserves si précieusement emmagasinées.
En son esprit résonnait 'il', à dire vrai, peut-être était-il femelle. Ou plus certainement, aucun des deux. Il ne connaissait aucun langage susceptible de luis poser un tel problème, et pourtant quelque chose lui avait insufflé ce doute sur son identité. Par le principe de la domination masculine, il serait un il jusqu'à preuve du contraire.
Oui, qui était-il ? Il n'en savait fichtre rien. Devenir conscient était épuisant. Naguère, il n'avait jamais à se soucier de rien d'autre que d'attendre les prochaines gouttes, plus ou moins nombreuses, dans un plaisir béat, primitif. Un plaisir quasi animal. Maintenant, il pouvait penser, réfléchir. Cela voulait donc dire qu'il devait avoir une existence propre, plus élevée qu'un simple océan se remplissant au fil des ères. Il pensait, donc il était ? Aphorisme à vérifier. Car pourtant, il n'avait pas de corps. Il devait bien en avoir un pour recueillir toutes les gouttes, où se cachait-il ?
Ce qu'il percevait était au-delà des normes humaines, même si ces perceptions rencontraient encore beaucoup de vide.
Pendant un temps qui ne pouvait être quantifié, il s'interrogea longuement sur ce qu'impliquait cette idée d'être quelque chose d'autonome. De vivant ? Oui, peut-être. Les concepts flottaient dans sa tête en petites bulles irisées, sans qu'il connaisse leur provenance. Il était possible qu'autrefois il avait acquis ces savoirs, et qu'ils avaient été enfermés en son sein des millénaires durant. Sûrement pour être utilisés à bon escient à ce moment précis.
Un événement s'était produit. Oui, oui. Une fracture. Un déchirement. Une rupture brutale de l'ordre des choses, dont il ignorait la source.
Cette ignorance dans presque tous les domaines ne laissait pas de lui procurer un sentiment- c'était un sentiment, oui ? Un sentiment de tristesse. Il voulait savoir. Il voulait, connaître, apprendre. Assurément on n'allait pas le laisser ainsi, envahi de questions sans réponses, dans un oubli froid et distant. Il n'avait pas engrangé toutes ces gouttes pour rien.
Il se surprit à se croire assez intelligent malgré ses carences d'informations. Il maîtrisait le flux de ses pensées, un outil tout nouveau, merveilleux, qu'il utilisait avec ravissement.
Il était quelque chose. Mais une nouvelle fois l'absence de corps pour le prouver le frustra, parce que la simple pensée ne l'exonérait pas de la peur de n'être peut-être que le rêve fugace de quelque autre entité. Alors, il désira très fort avoir un corps, comme un enfant peut en bas âge peut désirer ardemment la réalisation d'un fantasme tel que le père, rival dans l'obtention de l'amour de la mère.
Et l'instant d'après, il se matérialisa. Pour un œil de mortel, ce n'était un corps que de façon très lointaine : des lignes délimitant une masse éthérée. De simples contours dessinant une enveloppe rudimentaire, sans visage, sans identité.
Il se trouva plus content de cette situation, et puisqu'il pouvait voir son corps, c'est qu'il avait quelque mécanisme permettant une reconnaissance optique. Il pouvait donc voir le reste.
Il orienta ce qui devait être sa tête de part et d'autre. Il fut déçu. Il n'y avait strictement rien ici, pas même la noirceur coutumière au vide. Où était donc le creux où il avait été assoupi des dizaines de siècles, aspirant chaque nouvelle goutte onctueuse, l'accueillant comme nouvelle partie intégrante d'un être sans Moi ?
Il avait un Moi, désormais. Puisqu'il n'y avait rien d'autre à part lui dans les environs, il décida qu'il devrait chercher la réponse en lui-même. Il ferma les 'yeux', et se concentra. Sa vision intérieure explorait chacune des fibres de son être, à la recherche de quelque secret celé en ses composantes. Il vit beaucoup de bleu, de brumes fantasques, de formes aux reflets kaléidoscopiques. Il ne pouvait rien toucher, et ce qu'il voyait ne l'avançait à rien. N'était-il qu'un artifice de couleurs enrobant du vide en batterie ?
Pourtant non, il devait bien avoir quelque consistance, les gouttes qu'il avait absorbées par milliards l'avaient formé. Il était un agrégat de ces choses qu'il ne pouvait définir. Rapidement, il abandonna cette piste, et choisit de ne pas rester ici, puisqu'il était seul et qu'il ne s'y passait rien. Et il ne pouvait pas être la seule chose existant au monde, car les gouttes venaient bien de quelque part. Alors il imprima à son corps d'éther l'impulsion d'aller en avant.
Une proto-jambe s'élança dans l'absence de matière d'un pas ferme et décidé. Petit à petit, il apprit la marche.
Et la marche l'ennuya tant profondément que rapidement. Cela était fatiguant et ne servait à rien, il avait l'impression de perdre des gouttes à chaque pas fait dans l'absence de direction, ce qui était tout à fait intolérable. Il n'était plus qu'un bête rassemblement de toutes ces gouttes, il était lui.
Il s'arrêta lourdement, et explora les possibilités qui s'offraient à lui. S'il continuait ainsi, elles étaient nulles et non avenues. Mais n'avait-il pas du pouvoir ? De sa seule nouvelle volonté, il avait créé son corps. Bon, certes, il était assez rudimentaire. Aussi, avait-il idée de ce que devait précisément être un corps ? Cela n'apparaissait pas dans l'aire de son esprit, contrairement à quelques concepts élémentaires qui s'imposaient à lui.
Il ne perdait rien à essayer. Il réunit sa volonté, et désira fortement pouvoir explorer dans sa totalité ce territoire, en se mouvant de par sa seule pensée. L'effort s'avéra vain. Il n'avait aucun signe qu'il se déplaçait effectivement, car partout, ce n'était que vide dénué de couleur. Il non-tapa du pied sur le sol qui n'existait pas. Il devait bien flotter dans quelque chose. Ceci n'était pas le Néant originel.
Il rumina son échec quelques temps. Puis, la solution lui vint à l'esprit très facilement. Pourquoi ne pas encore pousser plus loin le concept de sa puissance ? Il focalisa ses aspirations sur un lieu, n'importe lequel. Non, pas n'importe lequel. Un lieu qui serait fait pour lui. Un lieu dans lequel il pourrait apprendre ce qui, ou qui il était. Il avait soif de connaissances.
Il fit cela, et le décor de néant s'estompa, sans la moindre sensation de mouvement. Il avait réussit ! Son exultation ne cédait en rien à la curiosité qui envahissait chaque goutte de son être. Il regardait tout avec avidité comme s'il se régalait d'un festin fabuleux. Il se délectait de chaque image : les colonnes majestueuses, les tentures soyeuses, les statues augustes. Chaque élément de ce nouvel environnement, aussi insignifiant fut-il, était digne du lus grand intérêt à ses yeux. Il appréhenda pleinement le concept de matière, de couleur, de lumière. Il développa ses cinq sens et s'émerveilla de tous ce qu'ils pouvaient lui apporter. Ainsi, c'était ça, être vivant ? Comment avait-il pu ignorer toutes ces choses aussi longtemps !
Il avait beaucoup de retard. Lorsqu'il eut complètement maîtrisé cette pièce qui figurait son nouveau monde, il mit à l'épreuve son pouvoir de façon plus drastique. Il souhaita acquérir toutes les connaissances qui pouvaient exister, et cela ne fonctionna pas. Il désira connaître ce qu'il était et quel était son rôle, ou mission, et il ne reçut rien d'autre qu'un silence glacé. Cela ne lui plaisait en aucune manière, et il s'acharna sur cette dernière demande. Finalement, un déclic se produisit. Un son nouveau émergea de nulle part, prêt de ce qui devait être sa tête. L'audition était le sens qui lui restait le plus mystérieux. Il goûtait les formes, les couleurs et les espaces de ses yeux. Il appréciait le contact de la pierre froide, du métal sirupeux contre ses appendices. Il apprenait à différencier les matières les unes des autres au toucher. Il avait avalé quelques flammes tremblotantes qui se trémoussaient dans des coupoles d'or, et avait trouvé cela épicé et vigorant (néologisme). L'or avait une saveur parfumée et douce, il découvrit qu'il pouvait ingérer n'importe quoi sans que cela cause le moindre dommage à sa structure corporelle. Et il avait mis au jour par induction l'odorat. Mais le son, le son...
Il ne savait pas trop. Il n'en émettait pas en se déplaçant, ni en saisissant des choses. Penser était inaudible, et il ne se connaissait pas encore la faculté de parler. Il n'avait pas essayé d'associer deux objets différents pour voir s'ils produisaient du son. Il se concentra donc sur celui qui bourdonnait près de lui. S'il y avait quelque chose à y comprendre, il n'y comprenait absolument rien. C'était doux et appliqué... Gentil ?
Cela l'intriguait. Il usa une nouvelle fois de sa volonté différentielle pour comprendre ce son, s'il avait une signification particulière. Et il en avait une. Il se décomposa vivement en ondes psychiques qui furent retranscrites en schèmes de pensées accessibles à sa compréhension. Du moins superficiellement. Voilà ce qu'il "entendait" :
"... faites que le grand monsieur Ash puisse continuer à rendre les gens heureux, à la gentille Pauline qui l'accompagne aussi, et que le Colonel sois plus jamais méchant avec nous. Faites qu'il n'y ait plus de morts et que tout le monde puisse être content. Faites que le monde devienne meilleur et sans les méchants morts qui mangent les vivants. S'il vous plaît, Très-Haut, veillez sur l'âme de Fanny Delarue, et sur nous nous. Amen."

Les ondes sonores stoppèrent, et il resta pesamment perplexe. De nouvelles questions se bousculaient en lui. Qui étaient Ash, Pauline, Colonel ? Gentille voulait dire que l'on n'était pas méchant, ou l'inverse ? Qu'était-ce donc que la mort ? Il resta sans réponse. Néanmoins, la dernière partie de ce message le toucha profondément. Il avait demandé à ce qu'on lui révèle son identité, et voilà de quoi il en retournait. Il ne pouvait être ni Ash, ni Pauline, ni Colonel. Pas plus que Fanny Delarue. Il ne pouvait discriminer la source de cette certitude, cependant, à quelque indice il devina que ce n'était pas lui.
Il devait donc être le Très-Haut. Il n'était pas sûr de ce que cela voulait dire, mais cela lui apportait un contentement certain. Il était quelqu'un, oui, voilà la réponse qu'on lui faisait parvenir. Et il avait une identité. Le Très-Haut. Et on faisait appel à lui, apparemment. On lui demandait quelque chose. Plusieurs choses. Il ne savait pas quoi faire pour les premières, les concepts lui étaient trop étrangers et il ne voulait pas perdre son fabuleux pouvoir à vouloir tout avoir tout de suite sur un plateau d'argent.
Par contre, la dernière chose : âme, déclenchait une vibration dans chacune de ses gouttes. Il y avait là quelque chose dont il devrait détenir la vérité intime, quelque chose qui le concernait au plus haut point. Pourquoi, comment ? Mystère. Il sentait qu'il pouvait faire quelque chose pour cette demande. Devait-il le faire ? Était-ce là son devoir ?
'Devoir'. Nouveau concept. Il se fit sentir qu'il devait avoir de l'intelligence en stock, et prit le temps de la réflexion.
Il s'arrêta finalement pour une réponse favorable, pour que toute chose reçue il fallait donner une autre chose en retour. Il nomma cela principe, et le fit sien à défaut de mieux.
Et alors il darda les tentacules de sa volonté sur l'âme de Fanny Delarue, qu'elle puisse connaître cette 'paix' que le bruit voulait qu'elle possède. Il n'avait pas de moyen de savoir si cela fonctionnait ou non. Peu importait, en vérité, il se sentait mieux ainsi. Il se sentait... Content ? Oui, cela devait être quelque chose dans ce goût-là. Il apprenait rapidement, et cela aussi lui procurait l'état 'content'.
Mais il n'y avait plus grand-chose à apprendre dans cette pièce seule. Il pourrait encore faire plusieurs expérimentations, d'accord. Il voulait quelque chose de plus, quand bien même cet endroit devait être celui qui lui convenait. Comment savoir si cela était bien le cas ? Est-ce que la puissance qui l'avait emmenée jusqu'ici était différente de lui et dotée d'une érudition supérieure, ou bien n'était-elle qu'une partie de lui-même, sans possibilité de transvaser directement ses informations ?
Il trépigna sur place. Tout cela était bel et bon, il était content. Ce n'était pas suffisant. Maintenant qu'il avait un nom, il voulait entrer en relation avec d'autres entités. Il ne pouvait être la seule existante, puisque le bruit qu'il avait entendu devait bien provenir d'une autre entité, quelque part. Il avait besoin de quelqu'un avec qui partager ses découvertes, et quelqu'un qui pourrait répondre aux nombreuses questions qui continuaient de se presser en sarabandes dans l'antichambre de son esprit. Il voulut tout d'abord rencontrer un égal qui le comprendrait, en exprima le souhait, et il le pensa fort. Il n'avait pas encore l'usage de la parole, de produire du bruit, il espérait en acquérir la potentialité. Chacune des gouttes qui le composaient frémissait d'excitation, et elles palpitèrent fortement lorsqu'un portail sphérique s'ouvrit en plein milieu de la pièce, devant lui. Ses contours étaient d'ombres violettes mouvantes, et son intérieur révélait...
... Une chose. Noire. Bien que loin d'ici, elle transmit son aura de puissance, une puissance froide, ténébreuse, qui le fit reculer. Il expérimenta une nouvelle émotion : la crainte. Et cela n'avait rien d’agréable.
La forme noire cloisonnée dans le portail éthéré, indicible, prit la parole. Sa voix, soyeuse et coulante, s'insinuait dans la moindre de ses gouttes, pour l'attirer dans ses rets verbaux.
" Qui m'appelle ? Ne soyez pas timide. Rares sont les êtres avec le courage et la puissance pour pouvoir communiquer avec moi."
Il n'en doutait pas. Cela devait-il signifier qu'il était puissant ? Il se flattait d'une telle idée. Il ne réussit pas à produire le moindre son, ce qui n'empêcha pas l'être derrière le portail de saisir fort bien le fil de ses pensées.
" Qui je suis ? Je suis l'être le plus puissant du Multivers. Devant moi, même les dieux s'inclinent. Il y autant de différence entre un humain et un virus qu'entre moi et un arpenteur des Plans. Je suis le Père des Machines, le tout-puissant Yaugzébul. Et toi... Qui es-tu ?"
Il formula du mieux qu'il put une réponse psychique la plus précise possible. L'entité obscure s'agita mollement dans son encadrement.
" Tu sembles peu instruit pour un être censé avoir du pouvoir. Tu as besoin de conseils, d'un guide... Je le sais, je le sens. Tout comme je sens la nature de chacune des choses qui te composent. Tout comme je sens le vide qui est en toi. Tu es de prime jeunesse, et tu as besoin d'expérience. Ce serait dommage de gâcher un tel potentiel. Peu importe la raison de notre rencontre, laisse-moi apaiser tes peurs, tes doutes, et t'emplir de mes connaissances. Tu ne peux rêver meilleur maître que moi. Avec moi, tu arriveras bientôt au pinacle de ta puissance, tu auras toute la connaissance que tu pourras contenir. Je ne réclame qu'une petite chose en échange de mon aide inestimable..."
Le Très-Haut, ou ainsi devait-il être, produisit une question muette, et quelque peu suspicieuse. Il n'avait encore aucun vécu propre des choses de l'existence, ce qui ne l'empêchait pas d'éprouver un nouveau concept : la méfiance. Et aussi la peur. Si celui-là était vraiment le plus puissant de tous, du 'Multivers', il y avait fort à craindre à conclure une alliance avec lui.
" Réellement, ce n'est qu'une peccadille, dont tu devras convenir aisément. Ne perdons pas de temps en mondanités, nous nous connaîtrons mieux au cours de ta formation. Je ne te demande qu'un service modique, et, qui plus est, est totalement en ta faveur. Vois-tu, même si je suis immensément puissant, je peux être blessé- mais pas tué, note-le bien. Yaugzébul est immortel, ne l'oublie jamais.
Lors d'une bataille qui devait m'assurer la victoire sur un monde m'ayant causé mille tourments alors que je n'étais pas encore la plus forte des entités possibles, on m'a administré le contenu de toute une lune en mana blanc, la force qui m'est opposée. Une telle quantité m'a cruellement meurtri, et j'ai du faire retraite sur Phyrexia.
Or, je suis prisonnier du Plan de Phyrexia, désormais. C'est une planète artificielle, créée il y a plus de quatre millénaires par un arpenteur des Plans. Elle est autonome et ne nécessite pas de soleil. Mais comme elle n'est pas naturelle, la planète a une durée de vie limitée. Cette durée arrivera bientôt à échéance, et je désespérais de pouvoir ouvrir à nouveau un passage sur un autre Plan, pour accueillir mes fils et mes serviteurs. De plus-"
Le Très-Haut le coupa avec un léger manque de tact, désirant une précision sur cette histoire de mana blanc, et pourquoi il avait mérité un tel traitement. La voix de Yaugzébul qui enveloppait toute choses à portée de ses ondes sonores et éthérées gronda, faisant reculer le questionneur malheureux.
" Ne m'interromps pas ! Surtout pas pour des détails insignifiants. Que t'importe ces histoires tant que je n'ai pas décidé de te les conter ? Veux-tu, oui ou non, profiter de ma sagesse et de ma force ? Il te faut faire juste ceci : me permettre le passage vers ton propre monde, afin que mon peuple puisse y vivre en harmonie. Tu verras, c'est une race très noble, qui exalte la puissance. C'est bien la moindre des choses si tu veux devenir mon disciple, que de permettre à ton maître d'avoir une vie décente par rapport à sa puissance fabuleuse. Que dis-tu encore ? J'émets des ondes négatives ? Oserais-tu douter de moi ? "
L'autre joua la carte de la franchise. Yaugzébul siffla de colère, et même à une distance qui ne pouvait être mesurée par des biais matériels, la salle trembla sous l'effet de son courroux.
" Insolent ! Tu ne ressens pas à qui tu t'adresses. Ouvre-moi un passage maintenant, et tu seras pardonné. Ne tarde pas, je ne te donnerai pas de seconde chance. C’est une occasion unique qui ne se reproduira jamais."
Le Très-Haut, expérimentant en série de nouveaux concepts, fut pris de panique. Il lui apparut évident que son dernier désir n'était pas le moins du monde exaucé et qu'il devrait encore y réfléchir à deux fois. Il percevait confusément que Yaugzébul ne désirait qu'une chose, c'était pouvoir se tirer d'affaire et s'installer ici. S'il le laissait faire, rien de bon n'arrivait. Alors que le dieu obscur palpitait de plus belle d'impatience, il concentra sa volonté pour refermer le portail.
Le dieu sans pitié de Phyrexia, autrefois humain de l'empire Thran, poussa des exclamations de dépit outragé mêlées d'une fureur incomparable.
" Non ! Ne fait pas ça ! Laisse-moi t'expliquer plus avant, avant que tu ne commette l'irréparable. Tu ignores tout de mon histoire et tu te laisses impressionner par mon aura de grandeur, et corrompre par une fausse opinion conçue à brûle-pourpoint sur les apparences. Tu ne peux PAS rejeter mon offre ! Je suis Yaugzébul, l'omnipotent ! J'ai dévasté plus de mondes que tu ne pourrais en concevoir, j'ai dirigé des armées assez grandes pour prendre d'assaut plusieurs Plans, j'ai plus de serviteurs que jamais tu ne pourrais en rêver. Tout ce qu'il me manque, c'est un monde stable sur lequel rétablir mes forces endommagées. Laisse-moi venir à toi, et ensemble, nous..."
Le Très-Haut, qui comprenait vite, hocha sa "tête", d'un mouvement proche du sarcasme gestuel. Il émit ensuite une réponse, selon quoi, s'il était vraiment omnipotent, aussi loin qu'il comprenait ce concept, il n'avait pas besoin de son aide pour trouver un nouveau monde afin de réaliser ses dessins.
Yaugzébul alternait entre l'ire froide et les supplications déchirantes, sans réussir à faire vaciller sa résolution. Bientôt le portail ne fut plus qu'une mince fenêtre dans l'air, encadrant l'œil désespéré de Yaugzébul. Il lui fit ce qui pouvait ressembler à un bras d'honneur, et l'appendice oculaire se contracta en une dernière expression de fureur impuissante. La fenêtre s'évanouit avec un bruit de bouchon de champagne qui saute, et il se sentit soulagé, autant qu'éprouvé. Il prit le temps du repos, épouvanté à l'idée de revivre une chose pareille.
Puis il renouvela la tentative, en formulant son désir de manière bien plus stricte et prudente. Il ne cherchait plus un égal, juste quelqu'un à qui parler, un compagnon possible. De préférence, avec lui en position avantageuse.
Il focalisa son attention sur cette requête, et réouvrit ce qui lui servait à percevoir visuellement le monde qui l'entourait. Pas de portail, pas de bruit venant de quelque endroit. Personne non plus près de lui. Il fouilla avec impatience la pièce tranquille, et finit par s'apercevoir que sur l'autel de pierre ancienne qui en occupait le centre, un grand livre était posé.
Au début, il ne savait pas que c'était un livre. Il toucha avec un pseudopode, et reçut l'explication sur le concept de "livre". Une nouvelle facétie en puissance de son pouvoir ? Il voulait quelque chose de vivant comme compagnon... Pas un livre, qui d'ailleurs, tenait plus dru grimoire antique. Il le prit néanmoins délicatement entre ses mains, mains qu'il forgea par la pensée pour plus de commodité. Son système psychique lui fournit le titre de l'ouvrage :

" Le Livre des Ombres."


Il ne savait pas trop quoi en penser, si c'était un bon titre, ou pas. Ni ce que cela pouvait signifier. Ne voyant rien de mieux à faire, il l'ouvrit et lut l'histoire qui y était racontée. La lecture était encore un art difficile, opaque, pour lui, et il lui fallut des douzaines d’heures pour décrypter les quelques dizaines de page, butant souvent sur un concept nouveau. Il en retira beaucoup de connaissances nouvelles, et il pensait tenir celui qui allait lui servir de compagnon, celui qui avait une âme spéciale, d'une couleur différente des autres.
Hautement content d'avoir accompli tout ceci, il referma le Livre. Il aurait besoin de l'amener dans le monde mortel, sûrement. Pour l'heure, il se retira sur lui-même, voulant récupérer de toutes les gesticulations psychiques qu'il avait entreprises. C'était proprement éreintant de bouger et faire autant après des millénaires de sommeil bienheureux. Mais il s'y ferait. Plus il apprenait, plus il avait envie d'apprendre et de partir sur la piste de nouvelles possibilités passionnantes. Il ne savait pas encore totalement ce qu'il était, il avait la certitude de ne plus longtemps rester dans l'ombre de l'ignorance.
Juste avant qu'il ne s'immobilise, il crut entendre un son- non, une voix, s'immiscer dans son esprit. C'était... Oui. La voix d'un vieil ami. Le concept plongeait dans l'absurde, pourtant, c'est ainsi que cela paraissait. Il maintint sa conscience encore si neuve sous tension le temps d'écouter ce qu'avait à dire cette voix, et retint son conseil dans un coin de son être.
Oui, cela pourrait être quelque chose d'amusant à faire.

Loin d'ici...

Fanny Delarue dépassa les ténèbres avec aisance. Elle n'y était pas restée aussi longtemps que Josh Wilroe. Parce qu'elle avait eu droit à une sépulture aussi digne qu'on pouvait l'espérer dans une telle situation que celle de Camp Darwin ? Peut-être. Allez donc savoir, est-ce que je vous en pose des questions, moi ?
Elle arriva dans les Lymbes, qui, cette fois, donnaient un rendu nettement plus achevé. Il n'y avait plus de vides incongrus, d'ouvriers à travailler partout. Elles ressemblaient plus que jamais à une version originale de l'Erèbe des Grecs. Elle foula de ses pieds sans pesanteur le sol de pierre gris-bleu, et arriva bientôt à un carrefour, qui était l'exact réplique du croisement lunaire des Lymbes d'origine. Elle y trouva un grand poteau indicateur coiffé d'un crâne d'obsidienne souriant. On pouvait y lire les destinations suivantes :

Sud : zone de néant primordial (danger)
Ouest : zone en construction (accès réservé aux seules personnes autorisées)
Est : aire de transit des âmes
Nord : complexe administratif (gestion du flux métempsychotique)

Haut : accès au monde des mortels (autorisé uniquement par le Régisseur)

Bas : réserves

Fanny stoppa, déconcertée, et formula des pensées assez similaires à ce qu'avaient été celles de Josh Wilroe lors de son bref passage ici. Peut-être encore plus perplexes. Présenté d'une telle manière, l'au-delà avait trop de ressemblances avec le monde des vivants. Dans le même temps, elle n'avait nulle part ailleurs où aller. Il était absolument hors de question de retourner dans les ténèbres pour s'y calfeutrer peureusement. Elle ne donnait pas de sens à 'flux métempsychotique', mais décida avec raison que c'était très certainement là-bas qu'on pourrait la prendre en charge. Elle n'éprouvait pas plus de frustration que cela, elle n'avait jamais été très dévote durant sa vie, et n'avait pas eu le temps d'adresser la moindre prière lorsque son assassin s'en était pris à elle. Elle ne concevait pas comme un blasphème le fait de croire que ce n'était pas d'être allé à la messe tous les dimanches avant la catastrophe et d'aider les vieilles à traverser qui allait vous sauver d'un meurtre sauvage. Elle en était la preuve viv... Morte.
Avant qu'elle ne puisse concrétiser sa décision, une voix légèrement râpeuse s'éleva au-dessus d'elle.
" Tiens, un client ! Une cliente, même, bien que ça ne fasse pas grande différence ici-bas. Égalité des sexes, ma bonne demoiselle ! Dommage qu'il faille attendre d'être morte pour en profiter, hé ? Vous m'avez l'air perdue. Le Régisseur m'a prévenu que les âmes ici se sentiraient dépaysées par de telles Lymbes."
Fanny regarda de droite et de gauche, avant que l'origine de la voix n'attire son attention sur elle. Le crâne venait de s'illuminer de lueurs rouges dans les orbites, pas franchement dépourvues d'amitié, et ses mâchoires bougeaient comme si elles étaient faites de chair et pas de pierre. Fanny s'accorda le temps de la surprise, puis répondit à quelque chose qui n'était pas censé pouvoir parler. Elle lui confia les mêmes impressions que Josh Wilroe, et le crâne oscilla un tantinet en signe de compréhension.
" C'est bien naturel. Je ne peux pas vous dire ce qu'était votre au-delà avant, dorénavant, il sera ainsi : les Lymbes. Ce n'est pas la pire des choses, vous pouvez m'en croire. Il vaut bien mieux avoir un centre de traitement des flux métempsychotiques, plutôt que de rester à se geler les fibrilles spirituelles dans le néant glacé. Je m'étais pourtant endormi tellement il n'y avait personne, juste un homme passé avant que l'on ne m'installât ici. Je dois juger d'après ce qui reste de votre bas-ventre que vous n'avez pas eu une mort douce dans votre lit, avec votre famille vous tenant la main avec de petits gestes réconfortants, la larme à l'œil, ceux qui peinent vraiment, ceux qui se réjouissent de votre mort, le notaire qui va toucher ses honoraires, le prêtre qui vous fait la dernière onction, les vieux qui se lamentent sur ce que ça va coûter en fleurs et enterrement... Un tableau si charmant.
- Je ne crois pas que personne puisse espérer ça maintenant, fit-elle sèchement remarquer, ne se laissant plus impressionner par un crâne parleur. Je n'ai même pas vu mon assassin.
- Et quand bien même cela aurait été le cas ? minauda le crâne en roulant des orbites.
- J'aurai trouvé un moyen pour revenir là-bas, et le hanter jusqu'à dénicher une occasion de lui faire payer ce qu'il m'a obligé à endurer avant de m'achever !
- Ho ho ho ! Voyez-vous ça. Désolé, je ne dois pas me moquer des clients, après tout, je ne suis qu'un vacataire chargé de guider ceux qui se perdent ici... Cependant, ne vous bercez pas d'illusions. Vous n'auriez pas pu le faire. Votre monde n'accepte pas les fantômes comme une réalité, vous n'aviez pas réellement la conviction, avant de mourir, que vous pourriez en devenir un. Beaucoup de choses se passent sans que l'on ait besoin de croire en elles- les impôts, la lance qui vous transperce le dos, la trahison du neveu pour l'héritage, etc, etc. D'autres nécessitent une croyance, c'est le cas pour les spectres. Mais je crois, oui, qu'il serait possible de faire de vous un fantôme.
- Comment ? demanda-t-elle, intéressée de pouvoir éventuellement mettre la main ectoplasmique sur son tueur.
- Ah, je vois vos yeux qui pétillent d'envie ! Les humains sont si candides. Tendez-leur une perche, et ils galoperont pour aller la prendre, même si elle est huilée et conduit dans un fossé rempli de serpents. Peu importe. Je ne puis rien faire pour vous, je ne suis qu'un esprit mineur en phase d'apprentissage. Demandez au Régisseur. C'est quelqu'un de très inflexible sur les lois, mais que Dma'llum m'emporte si j'en connais le millième, du droit des morts.
Il trouvera bien quelque partie de son code qui lui permette d'accéder à votre requête. Un conseil : forcez son respect, trouvez un moyen de l'amuser. Il s'ennuie si souvent qu'il sautera sur l'occasion.
- Et où se trouve ce Régisseur ?
- Continuez au nord, dans ce qu'il appelle pompeusement le complexe administratif. Il n'a pas son pareil pour dénaturer au profit des rigueurs juridiques les institutions post mortem, je dois le dire. C'est un grand bâtiment assez laid, vous ne pourrez pas le manquer. N'oubliez pas de frapper, il ne doit pas s'attendre à de la visite, alors que nous devrions avoir en traitement une pléthore d'âmes...
- Qui me dit que tout ceci n'est pas un piège ? "
Le crâne ricana ouvertement.
" Mademoiselle, allons ! Pas d'enfantillages. Que croyez-vous, que je suis un démon qui vous conduit à votre perte en vous trompant ? Je ne suis ici que depuis très récemment, mais laissez-moi vous dire que cela m'étonnerait vivement qu'il puisse y avoir eut un quelconque Enfer, ni même un Paradis. Simplicités aberrantes et pourtant si communes que de croire à ces deux seuls possibilités, blanc ou noir ! Peut-être même qu'il n'y avait rien ici avant, ou que vous y trouviez seulement ce que vous y ameniez. Nekroïous n'a pas l'aspect d'un joyeux drille, mais un avatar de la mort doit assurer un certain standing, vous comprenez. Il n'est ni bon, ni mauvais. Saisissez donc votre chance tant que vous êtes la seule âme en ces lieux. Il se montrera beaucoup moins accommodant quand il lui faudra se dupliquer et user de diachronie pour gérer tous les flux d'âmes qui devraient venir bientôt.
- Vous êtes vraiment un drôle de personnage. Tout cela est si bizarre !
- Questions de point de vue. Moi, je trouve bizarre que vous ne puissiez admettre la réalité des choses. Bha, les humains préféreront toujours croire en la vérité qu'ils préfèrent, je suppose, même si elle n'est qu'un bout de voile maigrelet tendu sur une réalité affreuse. Estimez-vous heureuse d'être ici, s'il y a un Enfer, il est bien sur votre Terre ! "

Fanny prit congé du crâne, pendant que celui-ci riait comme à une bonne blague de sa dernière phrase. Elle brûlait de haine pour celui qui l'avait tué, et rien d'autre. Elle n'avait pas peur, rien ne pourrait être aussi terrifiant que ce qu'elle venait de quitter. Autant se faire une raison et accepter les faits nouveaux, et considérer cette possibilité de vengeance. De l'oraison funèbre de Ash Twilight, elle n'avait rien entendue. Elle ignorait même qu'elle disposait d'une sépulture décente. Son âme avait été directement catapultée dans les froideurs de la zone bordant les Lymbes.
Le bâtiment, une sorte de manoir, était assez comme l'avait dit le crâne- pas très beau, plutôt macabre. Le noir en était la couleur principale, sous de multiples déclinaisons qu'elle n'aurait pas pu différencier avec ses yeux humains. Ce n'était définitivement pas ce qu'elle aurait pu prévoir comme lieu d'après-vie. Le crâne n'avait rien précisé sur un jugement de son âme ou pas, s'il y en avait un, elle comptait bien s'y appuyer pour demander compensation. On devait bien obtenir un bonus pour être morte en martyr, ou quelque chose comme ça.
Elle s'approcha du "complexe administratif ", strié de structures baroques et défiant les lois de la physique, s'arrêtant devant la grande double-porte massive. Elle avait été conçue pour intimider les arrivants, et cela fonctionnait bien. Par quelque sorcellerie, elle était plus grande une fois arrivée en face d'elle que vue de loin. Elle était totalement lisse, noire bien sûr, sauf deux heurtoirs, l'un d'or, l'autre d'argent, bien petits en comparaison des battants. Alors qu'elle allait se saisir de l'anneau du heurtoir d'or comme le crâne le lui avait prescrit, la bouche de l'ornement en forme de lion se contracta, faisant tressauter l'anneau.
L'autre heurtoir, en forme de... Quelque chose qu'il valait mieux ne pas tenter de décrire, commença à s'agiter aussi. Elle ne resta perplexe que brièvement, et retira les anneaux des deux ornements. Ils émirent en concert une exclamation de soulagement, et fixèrent leurs yeux reconnaissants sur elle.
" Grand merci à vous, damoiselle ! lança le heurtoir d'or. Les gens pensent qu'il est de la plus parfaite commodité que de nous garnir de ces anneaux pour frapper à la porte, mais je peux vous le dire, vous me passerez l'expression, c'est une véritable plaie. Tenez un peu, s'ils avaient des anneaux insérés dans leur bouche, ils auraient l'air fins, tiens !
- Que vas-tu embêter cette damoiselle avec tes aigreurs ? Contente-toi donc de la remercier avec effusion modérée.
- Vous êtes comme le crâne du poteau ? tenta courageusement Fanny.
- Quoi ça ? s'interrogea le heurtoir d'argent en fronçant un sourcil poilu. Ne nous comparez pas avec cet esprit de seconde zone. N'allez pas croire que nous avons vécu toute notre existence sous cette misérable forme que vos yeux morts peuvent contempler maintenant, car en vérité...
- Myraïgt, tu me fais la morale, et voilà que c'est toi qui te mets à te plaindre outrancièrement. Tu devrais être replet de honte.
- Je ne fais qu'expliciter les choses, alors que tu versais clairement dans le pathos, mon cher compagnon d'infortune. La honte devrait plutôt envahir tes nodules rouillés.
- Restons-là, il n'importe que la vérité. Nous étions des êtres mortels auparavant, et après tout un tas de concours de circonstance malheureux auxquels on peut ajouter sans rougir des erreurs préjudiciables, de mauvaises suppositions et un parti pris éhonté, nous avons été condamnés à servir de heurtoirs. Une bien triste affaire.
- Et en plus, nous ne restons jamais bien longtemps en place, grogna Myrleft. Même sous cette nouvelle fonction, il faut toujours que l'on ait à se plaindre de nos services.
- Et quels sont-ils?
- J'aimerai à dire que nous sommes chargés de diverses tâches importantes, mais ce serait fausser la réalité d'une manière qui n'est pas seyante. Le Régisseur a cru de bon goût de nous trouver un nouvel emploi en nous apposant ici, afin de redorer la porte de notre présence admirable, et accessoirement, de vérifier quelques menues choses pour lui.
- Nous sommes aussi chargés de veiller à ce que ce ne soit pas n'importe qui entre en sa demeure souterraine, se hâta de préciser l'autre.
- Je croyais que toutes les âmes, quelles qu'elles soient, devaient passer par ici ? dit Fanny, troublée.
- Celui qui vous a conté cette histoire est sans aucun doute un mécréant, un vil trompeur, assura fermement Myraïgt avec morgue. Vous devez savoir que le maître Nekroïous aura beaucoup à faire une fois que le flot des âmes atteindra son flux de croisière, et bien qu'il soit très attaché à sa fonction, on peut concevoir qu'il commence à avoir quelque lassitude à traiter le cas de la millionième âme de la journée. J'ai cru comprendre qu'il n'y aurait plus d'arrivages aussi forts sur votre planète, mais où sont passées les autres âmes après le désastre ? Je vous le demande.
- L'on ferait mieux de ne pas se préoccuper de ce genre de questions, rectifia Myrleft. Nous frisons le statut de goujat, nous avons décliné nos identités sans demander la vôtre.
- Je suis... J'étais Fanny Delarue, corrigea-t-elle, pensant que l'on ne pouvait plus vraiment prétendre à être totalement la même personne en n'ayant plus la moindre once de corps physique.
- Enchantés, clamèrent-ils ensemble.
- Reprenons, dit Myrleft. Nekroïous, entité intègre s'il en est, a besoin comme tout un chacun de repos et de divertissement. Il nous a donc assigné de prendre en charge pour partie les âmes arrivant jusqu'ici, et ne les laisser passer que sur certains critères. Pouvez-vous nous narrer les circonstances de votre mort, mademoiselle Delarue ? "

Elle s'exécuta de moyenne grâce, Myrleft et Myraïgt hochant la tête autant que faire se pouvait aux moments opportuns.
" Nous voyons bien que l'affaire est grave, décréta Myraïgt. Je ne puis que m'incliner devant la tragédie de votre récit. N'allez pas vous mettre en tête que maître Nekroïous soit si sensible à ce genre de choses ! Quelles que soient les circonstances de la mort, cela ne fait toujours qu'un client en plus pour lui.
- De plus, sans vouloir me montrer irrespectueux, en prenant compte de la très faible offre d'âmes en ce moment, le Régisseur s'est adonné à quelques activités triviales, qu'il alterne avec humeur avec des travaux juridiques fort sérieux. L'un dans l'autre, il ne faut dont point le déranger sans sérieux motifs. Il serait criminel que nous vous laissions passer en l'état, ce serait vous livrer sans protection à la gueule fantasque du hasard, et nous ne voudrions point être les responsables du malheur d'une gente âme qui a déjà assez souffert comme cela.
- Cette galanterie est bien bonne, nota Fanny avec une pincée de raillerie, mais que suis-je censée faire, alors ? Je n'ai pas le temps de croupir aussi, tout ce qui reste de moi réclame de rendre la monnaie de sa pièce à celui qui m'as mise dans cet état."
Myrleft cligna des yeux, compatissant.
" Il n'est que trop naturel que d'avoir un tel désir. Ah, si seulement nous pouvions être absous de cette malédiction, moi aussi, j'irai réclamer vengeance contre nos anciens tortionnaires !
- Tu ne ferai pas trois pas avant de retrouver en plus piteux état qu'un tas de viande hachée hémophile, mon pauvre vieux, je le crains bien. Si je n'étais pas là pour te surveiller, notre brillant duo n'aurait pas duré longtemps !
- Garde donc tes moqueries dans ta gorge argentée, vieux métalleux, grogna Myraïgt en tentant de le foudroyer du regard. Il aurait certainement duré plus longtemps si tu n'avais pas commis des impairs d'une étourderie proprement sidérale. De nous deux tu es le moins blanc dans cette sordide affaire, et tu as fais rejeter sur moi nombre de méfaits qui auraient du être portés à ton actif.
- Elle est bien bonne celle- là ! fit Myrleft en accentuant une mine outragée. Déjà je dois supporter ta compagnie en tout temps, et maintenant tu me fais porter le chapeau ! La belle chose que voilà !
- Messieurs... tenta Fanny, pas sûre qu'il méritait ce qualificatif.
- Et tu vois, tu déranges cette brave damoiselle avec tes récriminations hypocrites. Ferme donc ton clapet rouillé et laisse-moi gérer l'affaire, avant que nous ne donnions si mauvaise impression qu'elle aille ensuite se plaindre de nous auprès de Nekroïous. Mademoiselle Delarue, excusez-le, l'âge commence à porter sur son esprit. J'allais vous dire qu'il ne faut point vous résigner à demeurer ici, car il y a une solution fort simple à votre problème.
- Et quelle est-elle ? demanda comme l'on s'y attendait Fanny, souriant à demi de la figure de Myraïgt qui se figeait en un silence renfrogné tout en contemplant la scène l'air mauvais.
- D'ordinaire, en de telles circonstances, le maître des lieux vous rejetterai froidement. Laissez-vous faire appel à nos services, et il en sera tout autrement. Nous ne pouvons, comme vous vous en rendez compte aisément, allez directement recommander votre cas auprès de lui, aussi devrons nous produire un document écrit frappé de nos sceaux conjoints, qui attestera de la validité de votre passage. Ce document aura valeur de sauf-conduit et vous permettra de vous présenter à lui en toute quiétude. Son respect du Code est proverbial."

Fanny fit la moue. Tout cela devenait de plus en plus excentrique. Elle ne faisait pas particulièrement confiance à ce Myrleft, maudit pour une raison obscure, qui arborait en filigrane une expression chafouine. De plus, elle doutait de cette histoire de document juridique post-mortem.
" Si vous me garantissez que c'est le seul moyen pour moi d'avoir une chance de m'occuper de mon assassin qui ne perd rien pour me rejoindre ici, pourquoi pas.
- Je suis bien désolé de vous dire qu'il n'y a pas d'autre moyen viable en l'espèce. Je vois que vous vous posez la question de l'origine du document, étant donné que nous n'avons que des moyens physiques très limités. Myraïgt, au lieu de bouder de façon infantile, aurais-tu l'extrême obligeance de produire le document désiré ?
- Je n'approuve en rien tes paroles, mais je ne laisserai certes pas une pauvre âme en peine être privée de ce qui doit lui échoir de droit. Laissez-moi me concentrer..."
Le heurtoir en forme de lion d'or ferma les yeux, marmonna inaudiblement, puis une feuille de papier apparut entre les mains de Fanny, aussi dépourvue de substance qu'elle-même. Elle était accompagnée de ce qui semblait bien être une fort belle plume spectrale. L'infortunée victime regarda la "feuille de papier", et ne comprit rien aux caractères qui y étaient inscrits. Elle fit part de son incompréhension aux gardiens supposés de la porte.
" Oui, le sauf-conduit est rédigé par défaut dans la langue qui est celle du monde d'origine de Nekroïous. Nous ne pouvons malheureusement rien y changer, sinon il perdrait sa valeur juridique, et le Régisseur est très à cheval sur ce genre de détails, il ne laisserait pas passer une telle irrégularité. Toutefois, vous n'avez aucune peur à avoir, tout est en règle pour votre passage. Vous n'avez qu'à apposer votre signature au bas de la page, et l'affaire sera terminée, nous vous laisserons entrer. "
Fanny, qui n'avait jamais signé de contrat sans avoir bien regardé partout pour dénicher la moindre clause pouvant la léser, ne s'en laissa pas conter aussi facilement, et adopta la voix la plus affable possible.
" Pourriez-vous, sans vouloir offenser la confiance que je vous dois (ou pas), me faire la traduction de ce précieux sauf-conduit ? J'aime savoir ce que je signe.
- C'est tout à votre honneur ! s'empressa de dire Myrleft. Je ne puis que vous assurer de notre expérience et savoir-faire en la matière, tout est en ordre.
- Vous en faire la traduction ne servirait qu'à vous ennuyer avec du jargon juridique, élucubrations d'homme de lois qui se complaisent à utiliser un langage majoritairement hermétique à ceux qui ne sont pas des praticiens du droit. C'est un passage obligé. Il serait aussi bien vilain de notre part de vous retenir encore plus longtemps, alors qu'à chaque seconde qui passe votre assassin continue à vivre sans être inquiété à la surface.
- C'est une attention très touchante de votre part, cependant, je ne peux pas en démordre. Le monde des vivants, est rempli de personnes qui aiment gruger leur prochain, je ne vois pas pourquoi il en serait autrement dans la mort. Non, non ! Je ne vous traite pas de coquins ou de malfaiteurs, c'est juste que j'ai quelque doute avec votre histoire de malédiction. Il ne vous coûtera rien de me dire précisément ce qui est écrit ici, n'est-ce pas ? Je vous promet que cela ne me fait pas perdre de temps, et je rétracterait mes doutes aussitôt que je serai convaincue de la justesse de la page."
Les deux heurtoirs se coulèrent un bref regard de biais teinté de résignation.
" Ne serait-ce que pour garder notre honneur sauf et que nous ne gardiez pas de nous une idée fausse, nous allons nous exécuter. Myrleft, toi qui a requis mes services tout à l'heure, je te laisse la grâce d'accéder à la demande de mademoiselle Delarue. Promettez-nous seulement par la suite d'y apposer votre signature."
Fanny hocha la tête sans se compromettre, et Myrleft rengorgea quelques imprécations qui n'auraient pas été du goût des ancêtres de Myraïgt. Puis, il débita un corpus de clauses qui paraissaient en tout point conformes à l'idée qu'elle se faisait d'un sauf-conduit juridique, agrémenté de tournures pompeuses et de rodomontades pour mieux noyer le poisson. Une fois la lecture terminée, Myraïgt la pressa d'être fidèle à sa promesse.
Elle fit un geste nonchalant.
" Je crois bien que c'est authentique, maintenant, déclara-t-elle, provoquant ainsi le soulagement muet des deux ornements de porte. Je dois encore faire une réserve. Non pas encore pour vous mettre en doute, quand il s'agit de contrat, j'aime que ce soit clair, net et précis. Peut-être avez-vous eu quelques approximations dans votre traduction, et je n'aimerai pas, autant pour vous que pour moi, en être la victime. Les détails peuvent jouer tellement de tours ! Je vais donc prendre le temps de revenir au carrefour pour que le crâne qui s'y trouve me donne sa propre traduction du document.
- Comment ! s'indigna ouvertement Myraïgt. Myrleft vous a donné une version du texte en votre langue d'une manière tout à fait précise et exacte, je suis là pour en témoigner. N'allez pas vous égarer avec ce misérable esprit de petite vertu, vous ne feriez que retarder inutilement votre entrevue avec Nekroïous.
- Seulement par curiosité linguistique et intellectuelle, je vais quand même le voir. Je vous remercie pour vos gentils conseils, je vais faire à ma manière. Cela ne peut pas vous poser le moindre problème, n'est-ce pas ?
- A votre charge, je dois dire que vous nous blesseriez profondément dans notre orgueil, lança Myrleft. Notre probité n'est plus à mettre en cause, et-
- Je n'ai personne pour me prouver que vous êtes tout à fait probes, remarqua gaiment Fanny. Je trouve votre insistance plutôt curieuse, vous êtes bien là pour rendre service aux âmes, oui ? Vous n'oseriez pas abuser de la crédulité d'une pauvre jeune femme morte, ou de votre position en général. Même si je ne sais pas comment vous pourriez abuser de moi en mon état... Je crois que Nekroïous, s'il est aussi strict, n'aimerait pas apprendre que vous badinez avec le règlement."

Cette dernière remarque jeta un froid glacial sur les gardiens du complexe administratif, qui tombèrent dans un morne silence. Confortée dans sa supposition, Fanny fit mine de s'en aller conférer avec le crâne.
" Attendez ! glapirent-ils, le dépit dans l'âme.
- Je viens de me rappeler que maître Nekroïous est en pleine période de désœuvrement. Il sera certainement ravi de votre simple compagnie sans qu'il soit besoin de s'emmêler dans les documents juridiques. Oh, oui, il disait même désirer quelqu'un avec qui causer. Cela ne me revient que maintenant.
- Que tu es étourdi ! le gronda Myraïgt avec trop de fausseté dans la voix pour être honnête. Tu sais bien que je ne retiens pas ce genre de choses, tu aurais du vérifier ce que tu disais avant de porter préjudice à cette cliente. Tu as failli l’embarquer dans une histoire qui se révèle tout à fait inutile. Mademoiselle, veuillez lui pardonner. Posez là ce document que nous le détruisions puisqu'il est inutile, et ne vous privez pas d'entrer.
- Merci pour votre bienveillante coopération ! " dit-elle en effectuant une pirouette.
Sans mot dire, ils commandèrent à la porte de s'ouvrir, et Fanny entra, satisfaite.
La grande double porte sinistre se referma sans un son sur leur échec cuisant.
" Nous venons là de laisser passer une belle occasion, commenta sombrement Myrleft. Je me demande, si c'est possible, si nous n'avons pas encore échoué dans un endroit pire que les précédents. Au moins, avant, nous avions des êtres vivants à qui parler...
- Tu préférais le Manoir Errant, peut-être ? Puis la Tour Interdite et le Palais des Ossements ? Nous avons bien failli y être délivrés, pour mieux nous retrouver piégé sur le pire des Plans qui soit. Je préfère de loin ces Lymbes à Nekromundi. Et n'oublie pas le Temple de l'Ordre du Soleil Noir. J'ai bien cru que Cortez allait nous fracasser lorsqu'il apprit que nous n'avions rien fait pour prévenir Lyly.
- Tu dois avoir raison, soupira l'autre. Nekroïous n'est pas si mauvais maître. Rien que de repenser à ce que nous faisait Miranda, l'ange déchue du Palais du Crépuscule, j'en ai des frissons dans mes nodules de métal. Elle avait l'art avec Noïs de pousser la torture jusqu'aux objets au comble du raffinement.
- Ne parle pas de choses si déplaisantes après un tel bananage. Continue à pérorer sur notre défaite, je préfère me rendormir pour oublier tout ça. "
Myrleft écouta son compagnon ronfler doucement, et regarda en pinçant ses lèvres baroques la feuille ectoplasmique. Puis, par la pensée, il commanda son anéantissement pour ne laisser aucune preuve, avant de lui aussi sombrer dans un sommeil de fuyard. Avant que le processus ne fut achevé, on pouvait y lire le court texte suivant :

Contrat Synallagmatique Universel
Agréé par la Commission Juridique Interplanaire
Valide post-mortem

Ce document est un écrit légal ayant valeur de loi entre les parties le contractant, selon le décret d'application 469-B. Une fois le document délivré vierge par un légimage selon la procédure décrite dans le Code Juridique des Contrats Magiques, il est suffisant pour attester de la valeur juridique qui sera conférée aux clauses du contrat rédigées par une ou toutes les parties liées par le présent contrat, et ne peut être contesté devant un tribunal sur la base de sa nature. Il constitue une preuve complète et irréfragable en cas de litige. Les conditions de rupture du contrat, sont, en plus de celles éventuellement rédigées par les parties contractantes, ou à la place de celles-ci le cas échéant :
- la mort ou la passation aux Lymbes d'une des parties;
- la destruction dudit contrat, par un procédé légal ou illégal;
- la défaillance d'une partie à répondre de ses obligations souscrites par le présent contrat;
- le jugement rendu par un tribunal compétent et constatant un vice inhérent au contrat;
- l'oblitération de la Commission Juridique Interplanaire.

Conformément à toute la réglementation en vigueur concernant les contrats de nature magique, les parties contractantes, sont, en plus des obligations juridiques, morales et pécuniaires, liées par les termes du présent contrat par des liens mantiques dont le maintien est assuré par la CJI. Toute rupture abusive du contrat, ou défaillance à en honorer les clauses provoquera une sanction dont la nature et la gravité, pour ce type de contrats, sera décidée par le légimage le moins occupé du moment, attaché à la CJI ou à une institution affiliée.
Ci-dessous est la partie du contrat à remplir par les contractants.

Clause Première
. La partie initiatrice du contrat est constituée des deux êtres autrefois humains, qui seront dénommés par la suite sous les noms de "Myraïgt" et "Myrleft". Aucune demande ne pourra être faite pour obtenir d'autres informations concernant leur identité.
Clause Seconde. L'autre partie contractante doit être une âme en attente d'effectuer sa passation, et dont la mort a été validée par les autorités compétentes.
Clause Troisième. L'autre partie contractante s'engage par le présent contrat à abandonner tous les droits attachés au statut d'âme et garantis pars le Droit des Morts, et s'engage à ne faire aucune réclamation au Régisseur Nekroïous, ni déposer une quelconque plainte pour ce qui est des conséquences de la clause suivante.
Clause Quatrième. L'autre partie contractante s'engage à échanger sa condition actuelle avec celle d'une des deux entités physiques de la partie initiatrice du contrat. Parmi celles-ci, celle qui sera choisie pour échanger les conditions le sera selon un principe de hasard ne pouvant souffrir aucune contestation de partialité ou de tricherie.
Clause Cinquième. Par cet échange de conditions, la personne choisie de la partie initiatrice est libérée en totalité et sans exception de la malédiction qui lui a été attribuée, suite à la décision de justice classifiée 78593- JKH. Toutes les contraintes de ladite malédiction, sans exception aucune, sont transférées sur l'âme contractante, qui prendra en retour possession du corps physique de l'entité choisie parmi la partie initiatrice.
Clause Sixième. S'il y avait quelque condition secrète imposée par la décision de justice citée auparavant en cas de libération anticipée de la malédiction, elle est nulle et non avenue, ne pourra pas s'appliquer, et si elle s'applique quand bien même, la partie devenue âme pourra déposer plainte devant la CJI.
Clause Septième. L'entité choisie, devenue âme, retrouvera la totalité de ses pouvoirs subtilisés par la malédiction, et sera libre de ses faits et gestes.


S'ensuivait des clauses à la pelle, dont la présentation au Laiktheur serait fastidieuse et ne saurait éveiller son intérêt.
A l'intérieur du manoir baroque, le hall d'entrée était manifestement aussi bien rangé qu'une salle des fêtes après le passage de quelques douzaines d'invités à l'état d'ébriété avancé, et avant le passage des nettoyeurs. Un lustre fait d'os et garni de bougies noires pendait maladroitement depuis un plafond sombre, émettant une lumière violacée sur l'ensemble de la pièce, encombrée de meubles en attente d'être montés. Quelques étagères vides à l'exception de plusieurs carnets noirs se tenaient contre les murs. Fanny s'avança sur les dalles de marbre noir veiné d'argent et de platine pour mieux distinguer la silhouette de Nekroïous, qui, chose fort peu attendue de la part d'un Régisseur des Lymbes, avait tout l'air de danser un twist effréné avec un squelette habillé de vêtements féminins. Une sorte de poste radio en fonte, avec de gros boutons en forme de têtes de mort, émettait un vieux tube approprié des années vingt.
Au moins les deux heurtoirs n'avaient pas menti sur un point : le maître des lieux était plutôt désœuvré et pas tellement à son affaire. Elle acceptait maintenant ce genre de choses, cette sorte d'au-delà en valait bien un autre, à tout prendre. Et bien mieux que le "repos éternel" promis par les chrétiens, sauf que de se reposer pour le reste de l'éternité devait être particulièrement ennuyant. Et avant qu'elle ne soit réduite plus qu'à une ombre d'elle-même, Fanny Delarue avait été une femme active et entreprenante.
Elle marqua tout de même un temps d'arrêt devant ce ballet macabre, mais décalé et poétique en même temps. Dans la voix de Myrleft, le respect dû à Nekroïous était évident ; il n'aurait jamais cherché à le contrarier. C'est sur cela qu'elle avait joué pour désamorcer leur petite combine, bien qu'elle en ignorât la nature. Elle ne tenait pas à encourir la colère de cet être masqué, dont le masque, d'ailleurs, passait par toutes les expressions de la joie et du ravissement, chose normalement impossible pour un ornement de métal.
Elle s'assit, si cela pouvait avoir une importance, sur un fauteuil distingué qui traînait dans le coin et qui ne la laissait pas passer à travers, chose fort agréable. Au bout de quelques minutes, les danseurs s'arrêtèrent, et un diablotin sortit du poste radio improbable pour l'éteindre. Squelette et avatar échangèrent quelques paroles dans une langue inconnue et aux intonations variées, puis le premier (la première ?) prit congé avec une révérence délicieuse, sans émettre le moindre craquement d'os, et s'éclipsa.
Avant qu'elle ne se lève pour aller palabrer avec le Régisseur délivré de sa/son partenaire, l'intéressé était déjà à côté d'elle, alors qu'elle aurait juré qu'il se tenait à plusieurs bons mètres la seconde précédente.
" Je vous remercie pour votre extrême courtoisie, la dit-t-il (bien que sa voix ne laissait entendre aucune note chaleureuse). Si vous saviez tous les rustres que je dois normalement recevoir à longueur de journée ! C'en est assommant parfois. Vous aurez compris que je ne pouvais interrompre ma danse aussi cavalièrement. Au cas vous vous le demanderiez, il s'agit bien d'une femme, même si je dois dire qu'en un lieu comme les Lymbes elle se retrouve forcée de dévoiler sa véritable apparence, qui refroidirait pour sûr ses nombreux amants du monde des vivants. Mais à part ce penchant charnel exagéré, lorsqu'il ne peut pas se réaliser, Lady Fallyr est une dame exquise. Voilà bien longtemps que je n'avais eu le plaisir de danser avec quelqu'un. Ne seriez-vous pas Fanny Delarue ?
- Oui, répondit-elle simplement, ne s'étonnant plus d'une telle chose.
- C'est bien ce que je pensais. Une vilaine blessure ! Je dois dire que j'avais surveillé votre cas. Voyez-vous..."
D'un claquement de doigt autoritaire, il fit sortir son cahier des morts de son rayon et lui en expliqua le mécanisme, qui, fidèle Laiktheur que vous êtes, n'aura pas disparu de votre mémoire.
" Je ne puis toutefois pas vous permettre de le consulter.
- Je n'ai pas de curiosité morbide à ce point, répliqua-t-elle. Je suis morte. Le reste des possibilités de trépas de ma vie m'intéressent peu, pas du tout même. Je ne veux me venger que d'une seule, et c'est pour cette mort effective.
- Je ne puis pas vous en dire plus sans compromettre le secret de la passation, veuillez m'en excuser.
- Le crâne du carrefour m'avait laissé entendre que vous seriez ouvert à une suggestion de ma part, pour peu qu'elle éveille votre intérêt, glissa-t-elle avec un demi-sourire.
- La franchise ! s'exclama-t-il. Une vertu à double tranchant. Heureusement, je ne me laisse pas arrêter par de tels jugements de valeur. C'est bien vrai, je ne dirai pas non à un peu de distraction. Si vous saviez l'ennui que je peux avoir sur le Monde Scindé... N'allons pas vous embêter avec ces détails. Je jouis autrement d'une position très enviable, et la législation de mon district d'attachement ne s'applique pas entièrement. Voudriez-vous donc me demander une faveur ? Je le connais déjà, dans ce cas.
- Pouvez-vous la remplir, alors ? demanda-t-elle, le cœur désincarné bondissant à l'idée de voir son assassin clapotant des heures durant dans une mare de son propre sang.
- Concernant ce genre de situation, j'avais déjà rédig- hmr, utilisé une partie du Code idoine. Cela concernait une toute autre affaire, que je vous conterai bien si je ne sentais votre impatience. Sachez juste qu'il faut normalement sept personnes pour déposer ce genre de réclamation. En considérant les circonstances exceptionnelles qui prennent place de fait, je suis prêt à vous accorder cette faveur. N'allez surtout pas en souffler mot, d'accord ? Et il faut également une contrepartie. "
Fanny haussa les épaules d'impuissance.
" Que pourrais-je bien faire pour vous rendre service dans mon état ? A ce que je sache, les âmes désincarnées ne peuvent rien faire d'autre que flotter dans les airs, parler et passer à travers presque tout ce qui est solide.
- C'est assez vrai, en partie. Les choses changeraient si votre statut passait à celui de fantôme, mais ne rêvez pas de fantômes allant tuer leur assassin. Je ne puis aller jusque-là. Ne vous inquiétez pas, j'userai d'un autre moyen. Vous avez compris pour les cahiers ? Ce que je ne vous ai pas dit, c'est que j'ai la capacité unique de pouvoir écrire dedans, sur décision de justice, ou pour corriger certaines erreurs qui peuvent parfois s'y glisser. Je peux donc abréger la vie de votre assassin de la manière qui vous séduira le plus, attention ! En aucun cas je ne vous divulguerai son identité. Vous devez me faire confiance sur ce point.
- Je vous fais plus confiance que les deux caricatures d'humains que vous avez choisis pour mettre sur votre porte. Montrez-moi seulement comment vous allez faire, et dites-moi ce que vous voulez de moi, et s'il faut en passer par un contrat.
- Pas de contrat, pas de contrat ! gloussa Nekroïous. Nous nous contenterons d'un simple accord oral. Mais je suis lié par le Code, vous n'avez pas d'inquiétudes à concevoir. Il n'interdit toutefois aucune petite manipulation de ce genre, tant que la trame de la réalité n'en est pas bouleversée de manière conséquente. Et je peux dire que ce ne sera pas le cas. Procédons donc."
Il claqua une nouvelle fois des doigts, et un autre cahier remplaça l'ancien, cahier dont il lui cacha la couverture. Il l'ouvrit à une date proche, et fourbit son élégant stylo d'os ouvragé. Il effaça avec le côté non-mine le paragraphe de cette date, et la pria de lui dire son souhait. Fanny jubilait. Elle n'avait pas de pulsion sadique particulièrement, elle n'en pensa pas moins que si un humain possédait le pouvoir de décider de la vie ou de la mort de n'importe quelle personne en écrivant sur un cahier, cela créerait une situation qui changerait la face du monde. Elle ne pourrait faire que pour une seule personne. Elle ne souhaitait pas mieux.
Sous sa dictée, Nekroïous écrivit ceci :

Après avoir passé des heures à souffrir de divers maux lancinants dans toutes les parties possibles de son organisme, et particulièrement là où ça fait le plus mal, plongé dans la plus absolue solitude et trop terrassé par la douleur pour s'en ouvrir à qui que ce soit, il sera rongé par le remord. Après la peine physique, il connaîtra celle mentale et se verra hanté par des visions d'horreur. Une fois sa résistance mentale sur le point de craquer, il sortira de là où il se sera caché, puis se rendra dans n'importe quel lieu où il y aura le plus de monde rassemblé à ce moment, et fera éclater la vérité de sa propre bouche. Il ne finira pas sur l'échafaud, et après avoir crié encore et encore sa culpabilité, il mourra devant les yeux de tous, dans des convulsions horribles, en suppliant à grands cris d'être pardonné et en ayant la conviction qu'il ne le sera jamais. Sa mort sera abominable et spectaculaire, et servira d'exemple pour tout le monde.

" Hé bien ! s'exclama Nekroïous avec une de ses pointes d'émotion dont il n'était pas tellement coutumier. On peut dire que vous n'y allez pas avec le dos de la cuillère lorsque l'on vous fait une crasse.
- M'assassiner est loin d'être une simple crasse, si vous voulez mon avis, répartit-elle assez froidement.
- Selon votre point de vue, c'est tout à fait compréhensible, fit-il sans s'émouvoir davantage. Du mien, la mort, quelle qu'elle soit, est un événement très commun, et sans conséquence dramatique particulière. On s’en remet très bien.
- Ne sommes nous que des moutons qui allons à l'abattoir de mille façons pour vous ?
- Oh, non point. Les humains sont une source de fascination perpétuelle pour moi- jusqu'à un certain point. Je ne triche pas avec la réalité aussi souvent que cela, voyez-vous. Ici, je suis, dirons-nous, en vacances autorisées. Personne n'est là pour me surveiller particulièrement. Je me complais dans le rôle d'auxiliaire de la justice des morts, mais comme l'a dit l'un de vos philosophes, on aime mieux donner des ordres qu'en recevoir, bien que je n'en donne pas au sens strict du terme.
- Vous êtes bien étrange. J'ai toujours du mal à m'imaginer le monde d'où vous prétendez venir.
- Soyez juste sûre que tout ceci est du plus réel. Ou, du moins, une version de la réalité. Maintenant, pourrions-nous discuter du service que vous devez me rendre en échange de ma participation à votre vengeance ? Vous pourrez y assister en direct.
- Une fois que je l'aurai fait et qu'il sera bien mort, je ferai ce que vous voudrez."
Les yeux vides du masque du Régisseur s'illuminèrent brièvement d'une lueur rouge.
" Allons, mademoiselle. Nous sommes entre gens civilisés, cela ne fonctionne pas ainsi. Ma parole n'est pas à mettre en doute, et j'ai déjà donné ma part de notre accord. De toute manière, je crois que ce sera plus un service pour vous qu'une corvée.
- Oh ? fit-elle, intéressée.
- Oui. Vous avez quelques... Qualités, qui pourraient être divertissantes, si bien utilisées.
- Expliquez-vous. Je n'aime pas tourner autour du pot.
- En voilà une autre ! Je vois du respect dans votre attitude, mais pas plus que ce qu'il faut. C'est parfait. De plus, je ne saurai expliquer pourquoi, je ressens l'envie de vous accorder cette chance."
Les lèvres du masque de métal s'étirèrent en un sourire malicieux.
" Mademoiselle Delarue- me permettez vous de vous appeler Fanny ?
- Si cela peut vous plaire...
- Bien. Je ne m'autoriserai pas une telle marque de familiarité si je ne voyais pas là la possibilité d'une fructueuse collaboration. Vous savez qu'ils se passent de bien drôles de choses à la surface... Je me propose d'en élargir le répertoire. Fanny, avez-vous déjà entendu parler des Banshee ? "
La jeune trépassée fit signe que non, et se montra ravit de la description qu'en fit Nekroïous. Elle n'irait pas effectuer sa passation avant longtemps...
Oh, non.
Désormais, elle avait plein de choses à faire pour sa nouvelle 'naissance'.
Plein, plein de choses très amusantes.


Dans le monde des vivants, quelqu'un d'autre s'éveillait. Il n'était ni un mort en sursis, ni une entité anormale prenant conscience d'elle-même. Il avait l'impression d'avoir dormi un bon millier d'années, au soir d'une journée particulièrement besogneuse, et d'une nuit de tous les diables. Sa tête lui semblait être un seau- sans l'anse. Il se releva péniblement, car il était affalé sur quelque chose depuis un temps indéterminé. Tout paraissait étrange autour de lui. La matière elle-même lui faisait l'effet de lui être totalement étrangère.
Allons, il devait bien y avoir une raison pour sa présence ici... Sa présence ? La présence de qui ?
Oui, de lui. Sauf que cela ne répondait en rien à la question, car il ne savait pas qui il était. Amnésie totale. Des mouvement mécaniques le firent sortirent du petit bâtiment où il était resté. Il grogna. Un soleil encore chaud vint étendre ses rayons lointains sur sa peau, mais pas directement. Il en découvrit la raison : il portait des vêtements. Ils ne devaient pas avoir connu un bon lavage depuis un moment, sans émettre d'odeur trop forte pour autant.
Odeur ? Il renifla alentour. Il y en avait beaucoup dans le coin. Des fragrances végétales étaient les plus lointaines. Elles ne l'intéressaient d'aucune façon. Le bois chauffé par le soleil, la pierre sèche, la mort...
Il connaissait bien cette odeur, sans savoir pourquoi, évidemment. Elle lui plaisait, ne lui était pas étrangère, l'habillait parfaitement. Puis il sentit l'odeur des hommes et des femmes. La première lui inspirait de l'amusement, l'occasion de s'amuser, la seconde réveillait en lui une avidité depuis longtemps endormie.
Et enfin, ce fut l'eau qui chatouilla ses narines. On dit qu'elle est inodore, mais c'est faux. Il n'aimait pas trop l'eau. Il ressentit le besoin de s'en approcher le plus possible, de cet écoulement de liquide paresseux et horripilant, qui était en-dehors du contexte. Il marcha d'un pas mécanique en direction de l'onde, avisant au passage les drôles de formes miteuses qui siégeaient sur le sol sec. Elles étaient toutes dans un état qui lui faisait désirer des démolir de ses poings nus, pour les réduire à un état qui serait mieux seyant à leur allure décrépite.

Marcher n'était pas difficile, ni fatiguant. Il suffisait de mettre un pied devant l'autre, en rythme, puis cela devenait automatique. Pourtant, cet acte lui avait été étranger de prime abord.
Il s'approcha de la berge détrempée. Il y avait de la végétation par là, et il fronça le nez. Cela ne lui était plus indifférent. Elle était toute verte, cette végétation, et oui, il en acquit la certitude, c'était la couleur de la vie. Et il n'aimait pas cette couleur. Mais laquelle était sa préférée ? Il ne savait plus.
Il se pencha au-dessus du ruisseau, et faillit crier d'horreur. Quel était ce visage infâme ? Il ferma les yeux, se griffa légèrement le front, et regarda le reflet mouvant de nouveau. Il soupira de soulagement. L'image qui lui était renvoyée lui semblait bien plus amicale maintenant. Il reconnaissait volontiers les cheveux noirs comme la nuit, le nez impérial, les lèvres sensuelles, et la peau métisse. Et, les yeux ! Oui, d'un rouge feu, d'un rouge de braise. Là était sa couleur favorite, celle qui lui permettait de voir le monde. Alors qu'il s'esbaudissait de contentement, la figure dans l'eau se mit à remuer les lèvres sans que les siennes ne bougeassent. Ce qui n'était pas normal, il en avait la conviction. Il fronça les yeux, expression que ne rendit pas la figure dans l'eau. Il crissa des dents et la fit disparaître momentanément d'une grande claque dans le ruisseau. L'image se brouilla, et il s'en détourna prestement.
On aurait dit que le visage voulait lui transmettre un message, ce qui était idiot. Il avait perdu la mémoire, mais n'était pas fou.
Maintenant, il devait faire attention. Il avait un corps puissant, qui pouvait facilement effrayer les autres avec ses traits atypiques. Il devait découvrir où il était sans attirer les soupçons. Il s'exerça à se mouvoir discrètement, à jouer sur les ombres. Il aimait se trouver dans ces dernières, mais sa taille était difficile à dissimuler convenablement. Il s'entraîna sur plusieurs blocs. Heureusement, il n'y avait pas l'air d'avoir beaucoup de monde dehors. Le soleil devait les inciter à paresser chez eux, même dans ces pauvres bicoques.
Il devait aussi découvrir qui il était. Chez les amnésiques, c'est une obsession récurrente, mais assez compréhensible dans le fond. Sauf qu'il ne voyait aucune possibilité de le faire ici. Il ne se sentait pas pas à sa place dans ce lieu, quel qu'il fut. Il lui manquait quelque chose. Et pourtant ! Il avait déjà fait ça, auparavant -ça quoi ? Juste ça. Mais il y avait eu un pépin en cours de route, et il allait devoir réparer les dégâts avec l'absence de ses pleins moyens.
Il explora, en veillant toujours à ne pas se faire repérer, les environs. Cela lui prit trois bonnes heures, pendant lesquelles le soleil descendit de quelques crans dans le ciel. Cela lui plaisait, que le soleil commence à tirer sa révérence- lui aussi était porteur de vie, et produisait de la lumière. La lumière n'était pas son domaine.
Il s'aperçut finalement que tout l'endroit était circonscrit par une grande muraille, sur laquelle on avait aménagé une structure pour marcher. Pourquoi une si grande structure défensive ?
C'était horripilant. Il avait la réponse, la quelque part. Il n'en avait pas le moindre doute. Seulement, il ne pouvait pas y accéder- c'était comme taper avec un caillou sur une forteresse d'acier pour lui faire cracher ce qu'elle avait dans le ventre. Il déploya tous ses efforts pour briser cette barrière, en vain.
Il en retira la conclusion qu'il devait y avoir un grand danger dehors, et qu'il ne pourrait pas l'affronter en l'état. C'est à cela qu'il avait pensé en croquant un des fruits maigrelets qui pendaient des arbres d'un petit verger. Il n'aimait pas la vie, mais il devait s'en nourrir. Son estomac le lui avait bien fait sentir.
Là, il était devant un bâtiment en meilleur état que les autres. Il en inféra qu'il devait être important... Et s'il était important, il pourrait sûrement en tirer avantage. Après s'être assuré qu'il n'y avait personne pour le voir, il pénétra à l'intérieur, qui était encombré de divers matériels dont il ignorait la fonction.
Sur le côté, un lit rudimentaire avait été installé, il était constellé de tâches de diverses couleurs qu'un lavage normal à l'eau n'avait pas pu effacer. Toujours plus confortable que sur ce quoi il avait du rester allongé trop longtemps. Un scintillement roux attira son attention.
C'était celui d'une chevelure restée belle, et le reste de la personne à laquelle elle appartenait était tout aussi avenant. Il se pourlécha.
Une femme. Il savait s'y prendre avec elles, la certitude remontait à la surface de sa conscience. Pour la simple et bonne raison que les femmes étaient des êtres merveilleux dont il ne se lassait jamais. Il n'en avait pas connu depuis trop longtemps. Ce n'est pas comme ça qu'il irait soigner son amnésie, mais cela n'avait pas d'importance. La jeune femme rousse venait de le remarquer, et après un temps de surprise, se leva en lui adressant un sourire ravissant qui lui plut énormément. N'était-elle pas un peu trop empressée juste à cause de son seul charme naturel ?
Elle parla. Il ne comprenait pas les mots. Il avait oublié également comment on parlait. Une voix bourdonna au creux de son esprit, et lui insuffla des paroles dont il ne comprenait pas la signification dans ses cordes vocales. A tout hasard, il les libéra sans les altérer, et la femme parut satisfait. Il continua sur sa lancée, en débitant des mots qui n'étaient que des sons abstraits, qu'il s'efforçait de diriger dans le sens de ses propres pensées. Certainement la tentative de communication de plus bizarres qui puissent être.
La rousse rougit légèrement, ce qui ne faisait que la rendre plus séduisante.
Il s'approcha en conquérant et lui lécha rapidement la joue, ce qui la fit glousser d'amusement.
Lorsqu'elle rouvrit les yeux et vit la lueur qui dansait dans celles de son vis-à-vis, elle comprit tout de suite qu'il y avait quelque chose qui clochait.
Trop tard…


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