Les crocs et la conscience
Chapitre 1 : Les crocs et la conscience
3699 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 11/01/2026 09:22
Cette fanfiction contribue au Défi du Forum de Fanfictions.fr "CITATION A COMPARAITRE (juil-août 2016)" en Seconde Chance avec la thématique : « Qu’est-ce qui est le mieux ? Être né bon, ou dépasser votre nature malfaisante au prix d’immenses efforts ? » Paarthurnax. Difficulté supplémentaire : insérer une allitération.
Le vent soufflait autour des tours de l’hôtel comme un chœur inquiet, tournoyant dans les créneaux, s’infiltrant dans les fissures de la pierre ancienne. Il faisait frissonner les drapeaux noirs brodés d’écarlate, glisser des nuages effilochés devant la lune laiteuse, et gémir les gargouilles fatiguées, figées dans leurs grimaces depuis des siècles. Chaque bourrasque portait une plainte, un souffle, un souvenir, comme si l’air lui-même connaissait les histoires qui s’accrochent aux murs. Sur le grand balcon, Dracula se tenait immobile. Sa silhouette, haute et stricte, découpait le ciel nocturne avec une précision presque irréelle. Sa cape battait doucement derrière lui, non pas comme un symbole de pouvoir, mais comme une aile lourde, usée par les années. Le froid ne l’atteignait pas. Pourtant, quelque chose frissonnait en lui, un tremblement secret que ni les tempêtes ni les chasses d’autrefois n’avaient jamais su provoquer. Depuis des siècles, ce même vent lui murmurait les mêmes mots . Peur, sang, domination. Et depuis des siècles, il les avait écoutés. Il les avait crus. Il les avait même servis, parfois, comme on sert une cause qui vous dépasse. Il y avait eu un temps où être un monstre était simple. Brutalement simple. On mordait, on régnait, on survivait. Le monde des humains était une proie, et aussi un tribunal, un territoire hostile qu’il fallait dominer avant d’être détruit. Ils avaient leurs torches, leurs prières, leurs pieux. Lui avait appris à répondre par la terreur, à devenir la figure qui fait reculer la foule avant même qu’elle n’ose s’approcher. Alors il avait bâti son hôtel. Une forteresse contre la honte, contre la vulnérabilité, contre la possibilité même d’être blessé par autre chose qu’un pieu. Il l’avait construit immense, labyrinthique, beau et sombre, rempli de couloirs où la lumière s’égare, de portes trop grandes, d’escaliers qui grincent comme des avertissements. Derrière ces murs, les monstres pouvaient être eux-mêmes, ou, du moins, ce qu’ils croyaient être. Mais Mavis avait changé les règles.
La grande salle était encore éclairée, à cette heure où l’hôtel devrait pourtant dormir. Quelques chandeliers brûlaient, leur flamme hésitante reflétée mille fois dans les vitraux. Un tapis rouge courait au milieu, comme une langue de velours offerte au vide. Mavis apparut au bas de l’escalier, un plaid sur les épaules, ses cheveux noirs relevés en chignon lâche. Elle avançait sans bruit, avec cette douceur qui appartenait à l’enfance mais qui, chez elle, ne ressemblait pas à une faiblesse. Elle était devenue une adulte, oui… mais Dracula la voyait parfois comme au premier jour. Minuscule, fragile, et pourtant déjà capable de fissurer son monde.
« Papa ? » appela-t-elle, simplement.
Dracula ne répondit pas tout de suite. Il descendit du balcon, ses pas feutrés glissant sur la pierre, comme si l’hôtel lui-même reconnaissait le poids de ses pensées et refusait de les faire résonner.
« Tu ne dors pas », dit-elle.
« Je n’ai pas sommeil », répondit-il.
Mavis le regarda. Dans ses yeux, il n’y avait pas la peur. Il n’y avait pas l’ombre d’un recul. Il n’y avait que cette transparence désarmante, comme si elle refusait d’imaginer qu’il puisse être autre chose qu’un père, même quand le monde entier insistait sur le contraire. Elle s’approcha et tendit un objet. Un vieux livre relié, ou plutôt… un carnet, avec des pages cornées et des annotations sur les marges. Dracula fronça les sourcils, méfiant.
« C’est… quoi ? »
« Un truc humain. Enfin… un truc d’histoire. Ou de philosophie. Je sais pas trop. Johnny l’a trouvé dans ses affaires. Il disait que ça l’a aidé quand il se sentait… coincé. »
Le mot « coincé » eut un effet étrange sur Dracula. Il le trouva presque insultant, tant il était faible pour désigner ce qu’il ressentait. Et pourtant… quelque part, oui : il était coincé. Coincé entre l’image du vampire et l’idée d’un père. Coincé entre le passé et l’avenir. Coincé entre les monstres qu’il protégeait et l’humanité qu’il ne comprenait pas. Il prit le carnet du bout des doigts, comme s’il pouvait mordre.
« Lis », insista Mavis, en pointant une page.
Dracula fixa les lignes. Les mots, d’abord étrangers, se mirent à s’ordonner dans son esprit. Et il tomba sur la phrase.
Qu’est-ce qui est le mieux ? Être né bon, ou dépasser votre nature malfaisante au prix d’immenses efforts ?
Il sentit quelque chose se crisper dans sa poitrine, une sensation absurde pour un être qui n’avait plus de cœur au sens humain. Mais il avait quelque chose à la place. Une mémoire, une volonté, une douleur, et ce poids immense qu’on porte quand on commence à douter de soi. Mavis guettait son visage.
« Ça te parle ? » demanda-t-elle, d’une voix plus petite.
Dracula referma le carnet. Trop vite. Comme si la phrase pouvait lui brûler les doigts.
« Les humains ont toujours eu des idées étranges », lâcha-t-il.
Mavis croisa les bras, un sourcil levé.
« Et toi, tu n’en as pas ? »
Il voulut répliquer. Une phrase sèche, un ordre, une leçon. Mais quelque chose le retint. Un filet invisible, tissé par des années de rires de sa fille, par des moments où elle l’avait pris de court, par tout ce qu’il avait dû apprendre malgré lui. Dracula se détourna.
« Je… ne sais pas », admit-il, si bas que même l’hôtel aurait pu faire semblant de ne pas l’entendre.
Mavis posa une main sur son bras. Contact léger. Mais Dracula sentit tout. La confiance, l’attente, l’amour.
« Moi je pense… que tu essayes déjà », dit-elle.
Le lendemain, l’hôtel se réveilla comme une fête qui refuse de s’arrêter. Les couloirs se remplirent de pas, de rires, de cris familiers. Frankenstein traînait sa carcasse en marmonnant qu’il avait encore perdu un bras « quelque part près du buffet ». Wayne le loup-garou courait après une ribambelle de petits louveteaux en suppliant qu’on lui accorde « juste deux minutes de calme ». Griffin l’homme invisible riait tout seul, ou peut-être riait-il des autres, c’était difficile à dire. Et Dracula, au milieu, jouait son rôle. Le maître impeccable, le seigneur de la nuit devenu directeur d’hôtel. Il saluait, il ordonnait, il contrôlait. Mais derrière chaque geste, il sentait la phrase de la veille, plantée comme un clou dans son esprit. Être né bon… ou dépasser sa nature. Cette idée l’irritait, parce qu’elle sous-entendait que sa nature était mauvaise. Et… il l’avait longtemps pensée ainsi sans la remettre en question. La monstruosité était une identité, une armure. Mais soudain, l’armure pesait. Dans l’après-midi, Johnny débarqua dans le hall avec une énergie solaire, un sourire large, une démarche trop bruyante. Il salua tout le monde à la fois, renversa presque un vase ancien (Dracula le rattrapa d’un geste sec), et se tourna vers lui avec une sincérité désarmante.
« Hey Drac ! Euh… beau-papa ! Enfin, je sais jamais lequel est le moins dangereux à dire, tu vois ? »
Dracula plissa les yeux.
« Les deux sont dangereux », répondit-il.
Johnny rit, sans se démonter.
« J’me disais… Mavis m’a dit que t’avais lu un truc dans mon carnet. C’est cool. Genre, vraiment cool. Parce que… ça veut dire que t’es pas fermé. »
Le mot « fermé » piqua Dracula comme une insulte.
« Je ne suis pas fermé », gronda-t-il.
Johnny leva les mains.
« OK, OK. Je veux pas déclencher une tempête de chauves-souris dans le hall. Je dis juste… quand t’as grandi en humain, t’apprends que t’es pas obligé d’être ce qu’on attend de toi. Tu peux changer. Ça fait peur. Mais… c’est possible. »
Dracula le fixa. Johnny n’était pas un héros, ni un savant, ni un philosophe. Il était maladroit, bruyant, terriblement humain. Mais il était aussi… obstiné. Il avait traversé des peurs que Dracula ne comprenait pas. Il avait aimé Mavis sans exiger qu’elle devienne autre chose. Et il avait fait rire l’hôtel, ce qui, d’une certaine manière, était déjà une forme de magie.
« Les humains changent parce qu’ils meurent », dit Dracula, froidement. « Ils n’ont pas le choix. »
Johnny haussa les épaules.
« Toi tu changes parce que tu choisis. C’est encore plus balèze, non ? »
Dracula resta figé. Le mot « balèze » n’avait aucune noblesse. Et pourtant il frappa juste.
La vraie épreuve arriva le soir même, sans prévenir. Un grondement monta au loin, comme une rumeur de guerre. Au début, l’hôtel crut à un orage. Mais l’odeur arriva avant la pluie. Fumée, sueur humaine, métal chaud. Les gargouilles frémirent, les vitraux vibrèrent légèrement. Dracula se figea, instinctivement. Son corps tout entier reconnaissait ce parfum. La peur des foules, l’excitation mauvaise, la chasse. Un employé, une chauve-souris paniquée, surgit en volant dans le hall.
« Maître ! Des humains ! Ils sont en bas de la montagne ! Ils ont des… des lampes ! Et des fourches ! Et… quelqu’un a dit “vampire” ! »
Le mot claqua comme un coup de fouet. Wayne s’arrêta de courir. Frankenstein lâcha son bras (qui tomba par terre). Même Griffin se tut un instant, ce qui était presque surnaturel. Mavis descendit les marches du grand escalier d’un pas rapide.
« Papa, qu’est-ce qui se passe ? »
Dracula sentit l’ancien réflexe bondir en lui. Fermer les portes, lever les ponts, cacher, mentir, menacer. Redevenir le seigneur de l’ombre, celui qu’on craint, celui qui gagne parce que l’autre tremble. Mais il vit Mavis. Il vit Johnny derrière elle, plus pâle qu’à l’habitude, mais droit. Il vit les enfants loups qui se serraient contre Wayne. Il vit les monstres qui, malgré leurs blagues, attendaient de lui une réponse. Il pensa à la phrase de la veille et, plus fort encore, à ce que Mavis avait dit. Tu essayes déjà. Alors il inspira. Il ne respirait pas pour vivre. Il respirait pour choisir.
« Personne ne panique », ordonna-t-il, d’une voix ferme. « Personne ne sort. Et personne… ne les attaque. »
Un silence stupéfait tomba. Frankenstein cligna des yeux.
« Pardon ? »
Dracula tourna vers lui un regard tranchant.
« J’ai dit : personne ne les attaque. »
Wayne avala sa salive.
« Mais… Drac, ils vont nous tuer ! »
Dracula sentit la colère gronder. Pas contre Wayne, contre l’idée même. L’idée qu’il n’existait qu’une seule issue : la violence. Il se redressa. Et, d’une voix plus basse, il prononça comme une promesse : « Je n’ai pas choisi ce que j’étais… mais chaque nuit, je choisis ce que je refuse de devenir. »
Mavis le regarda, les yeux brillants. Johnny murmura, presque admiratif :
« Wow. Ça, c’est… c’est du niveau citation de film. »
Dracula lui lança un regard assassin. Johnny se tut immédiatement. Ils montèrent jusqu’aux grandes portes. L’hôtel tremblait légèrement, comme s’il retenait son souffle. À travers les vitraux, on voyait les points de lumière se rapprocher. Lampes, torches, faisceaux maladroits qui griffaient la nuit. Des voix montaient, indistinctes. Des jurons, des cris, des ordres. Dracula posa la main sur la poignée. Il la sentit froide, familière, rassurante. Cette porte, il l’avait fermée mille fois. Il avait toujours cru que la fermeture était une preuve d’amour. Protéger les siens en isolant le monde. Mais protéger pouvait aussi vouloir dire… affronter. Il se retourna vers les monstres rassemblés derrière lui, vers les yeux inquiets, les mâchoires crispées, les mains qui tremblaient. Il vit la peur, et il la comprit. Elle était ancienne, héritée. Elle n’était pas honteuse.
« Je vais sortir seul », annonça-t-il.
Mavis fit un pas en avant.
« Non. Je viens. »
« Mavis... »
« Papa », coupa-t-elle doucement, et il y avait dans sa voix quelque chose qui ressemblait à une adulte qui parle à un roi. « Si c’est une histoire de changement… alors tu ne peux pas le faire en me tenant à distance. Tu dois le faire avec moi. Avec nous. »
Dracula voulut protester. Mais il comprit. Elle avait raison. Les efforts immenses, ça ne se fait pas en secret. Ça se prouve. Ça se vit. Ça se risque. Johnny se racla la gorge.
« Euh… moi aussi je viens. Parce que… bah… je suis humain, et j’ai déjà fait la moitié du travail : être flippant sans faire exprès. »
Personne ne rit. Mais l’idée, bizarrement, allégea l’air. Dracula hocha la tête.
« Très bien. »
Et, dans un souffle, il laissa tomber une phrase, comme un mantra pour tenir debout :
« Braver la bête, bâillonner la brutalité, bâtir le bien dans le brouillard. »
La nuit dehors avait une odeur de terre humide et de fumée. Les arbres noirs se balançaient, silhouettes menaçantes, comme des spectateurs silencieux. La foule humaine s’arrêtait au pied de l’escalier de pierre menant aux portes, hésitante, agitée, excitée par sa propre peur. Ils étaient une trentaine. Des villageois, des curieux, des gens qui s’étaient raconté des histoires trop longtemps. Certains tenaient des fourches, d’autres des bâtons, d’autres des lampes. Un homme au centre semblait guider le groupe, un vieux chasseur au visage durci. Quand Dracula apparut, le silence se brisa en sursauts.
« C’est lui ! » cria quelqu’un.
Une lampe trembla. Une torche vacilla. Dracula sentit l’ancienne puissance s’éveiller en lui, ce plaisir sombre de voir la peur se répandre. Il sentit la tentation de sourire, d’exposer ses crocs, de jouer au monstre pour que tout s’arrête. Mais il ne le fit pas. Il resta droit. Calme. Ses mains ouvertes, paumes visibles. Un geste humain. Un geste presque humiliant, tant il allait contre son instinct. Mavis s’avança à sa droite. Johnny à sa gauche. Le chasseur fronça les sourcils en voyant la jeune vampire et l’humain.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Johnny leva une main.
« Salut ! Alors… pas de panique, OK ? On est… euh… en mode discussion. »
Des rires nerveux éclatèrent, mais s’éteignirent vite. Dracula parla, sa voix portant dans l’air comme une cloche sombre.
« Vous êtes sur ma montagne. Devant mon hôtel. Et vous êtes armés. »
Le chasseur serra sa fourche.
« On sait ce que tu es. »
Dracula inclina la tête, lentement.
« Oui. »
Le simple aveu déstabilisa la foule plus qu’une menace. On entendit des respirations saccadées, des pas qui reculent d’un demi-centimètre.
« Alors ? » cracha l’homme. « Tu vas nous ensorceler ? Nous tuer ? »
Dracula sentit la colère monter, pas la colère de l’attaque, la colère de l’injustice. Être réduit à ce qu’on craint. Être condamné sans procès. Il pouvait répondre par la peur. Il le savait. Il suffisait d’un geste, d’un regard, d’un nuage de chauves-souris, d’une illusion. Le vieux Dracula savait faire. Mais le nouveau… devait apprendre à ne pas se servir de ses dons comme d’une arme.
« Je pourrais », dit-il simplement.
La foule eut un mouvement de panique. Dracula leva la main.
« Mais je ne le ferai pas. »
Mavis prit la parole, plus douce, plus claire.
« On n’est pas vos ennemis. On veut juste… exister. Comme vous. »
Le chasseur ricana.
« Exister ? Vous buvez du sang. Vous vous cachez. »
Dracula serra les dents. Puis, au lieu de nier, il choisit une vérité plus difficile.
« J’ai bu du sang », admit-il.
Un murmure horrifié monta. Johnny fit un pas rapide.
« Attendez, attendez ! Il parle du passé ! Maintenant il boit… euh… des trucs. Des poches. Enfin, des trucs propres. C’est… c’est un vampire moderne, quoi ! »
Dracula lui lança un regard meurtrier. Johnny sourit, crispé.
« Pardon. Je veux dire… il fait des efforts. »
Le chasseur observa Dracula, comme s’il cherchait le piège.
« Pourquoi tu dirais ça ? »
Dracula sentit la phrase de la veille résonner dans son crâne, comme un écho étranger qui pourtant lui appartenait désormais. Être né bon… ou dépasser sa nature. Il inspira, encore ce geste inutile et essentiel, puis déclara, d’une voix plus grave :
« Parce que si je mens, je redeviens ce que vous redoutez. Et si je dis la vérité… je peux peut-être devenir autre chose. »
Un silence lourd tomba. Il n’y avait plus que le vent, et le crépitement des torches. Le chasseur hésita. Son regard glissa vers Mavis, vers Johnny, vers Dracula.
« Et qu’est-ce que tu veux ? »
Dracula répondit sans détour.
« Je veux que vous partiez. Sans violence. Et je veux que vous sachiez… que je ne vous poursuivrai pas. »
Le chasseur plissa les yeux.
« Et si on refuse ? »
Dracula sentit l’instinct rugir. Il eut une vision brève. Les crocs, la peur, la domination, la foule dispersée en cris. Il pouvait gagner. Facilement. Mais il pensa à Mavis. À l’hôtel. Aux monstres derrière la porte. À ce combat invisible qui venait de commencer. Alors, il prononça doucement, comme un engagement :
« Alors je résisterai. Pas à vous. À moi. »
Et, dans cette phrase, il y avait quelque chose qui fit reculer la violence. Quelque chose d’inattendu. La dignité.
La foule ne partit pas immédiatement. Rien n’est immédiat quand il s’agit de peur. Les humains restèrent quelques minutes, comme s’ils attendaient une trahison, un rugissement, une attaque. Puis, l’un d’eux, une femme qui tenait une lampe, souffla :
« Il… il n’a pas bougé. »
Un autre ajouta, plus bas :
« Il a parlé… comme un homme. »
Le chasseur serra sa fourche, puis la baissa lentement.
« On s’en va », grogna-t-il, sans jamais quitter Dracula des yeux. « Mais on reviendra si… si on apprend que tu mens. »
Dracula hocha la tête.
« Vous aurez raison de revenir », dit-il. « Parce que cela voudra dire que j’ai échoué. »
La phrase sembla les frapper plus que tout. Et, un à un, ils reculèrent, puis tournèrent les talons, leurs lumières s’éloignant dans la nuit comme des lucioles lourdes. Quand la dernière torche disparut, Dracula resta immobile encore un instant. Il sentit une tension quitter l’air. Son corps, pourtant mort, eut l’impression d’avoir couru pendant des heures. Mavis posa sa main sur son bras.
« Tu l’as fait », murmura-t-elle.
Dracula ferma les yeux.
« Non », corrigea-t-il. « Je l’ai commencé. »
Johnny souffla, impressionné.
« Mec… c’était… intense. J’ai cru que t’allais sortir un “je suis la nuit” et tout. Mais non. T’as fait le truc le plus dur. »
Dracula tourna légèrement la tête.
« Quoi ? »
Johnny haussa les épaules.
« T’as choisi de pas être le monstre qu’ils voulaient. »
Mavis sourit, et dans ce sourire, Dracula vit tout ce qu’il avait failli perdre en s’enfermant dans ses certitudes. Il regarda la nuit, puis l’hôtel derrière lui, puis les deux êtres à ses côtés. Et, sans éclat, il prononça sa propre vérité, celle qu’il garderait désormais comme une devise :
« Je n’ai pas choisi ce que j’étais… mais chaque nuit, je choisis ce que je refuse de devenir. »
Ils rentrèrent. Les portes se refermèrent avec douceur, non comme une barrière, mais comme la fin d’un chapitre. Dans le hall, les monstres attendaient, figés dans une inquiétude qu’ils n’osaient pas montrer trop fort. Quand ils virent Dracula revenir sans une goutte de sang, sans une menace, sans un triomphe cruel… un murmure parcourut le groupe. Wayne s’approcha, les yeux grands.
« Alors ? »
Dracula observa leurs visages. Il y eut un temps où il aurait voulu être applaudi, craint, admiré. Aujourd’hui, il ne voulait qu’une chose. Qu’ils comprennent.
« Ils sont partis », dit-il. « Et personne n’a été blessé. »
Un silence. Puis Frankenstein lâcha, un peu stupéfait :
« C’est… c’est nouveau, ça. »
Griffin ricana, on ne vit pas son rire, mais on l’entendit.
« Drac a parlé aux humains. Sans les hypnotiser. Sans les transformer en grenouilles. Je savais pas qu’il y avait cette option ! »
Dracula soupira. Un soupir très long. Mavis s’avança, se plaça devant tout le monde, et déclara d’une voix claire :
« Mon père a fait un choix. Et si lui peut le faire… alors nous aussi. »
Il y eut des regards échangés. Des hochements de tête. Des peurs qui ne disparaissaient pas, mais qui trouvaient une place moins dominante. Dracula sentit une fatigue étrange, profonde, presque douce. Ce soir-là, il monta à nouveau sur son balcon. Le vent soufflait toujours, mais ses mots n’avaient plus exactement le même goût. Peur, sang, domination… oui, ils existaient encore. Mais un autre mot s’était glissé entre eux, comme une note nouvelle dans une vieille mélodie. Choix. Et Dracula, pour la première fois depuis des siècles, ne se sentit pas moins vampire. Il se sentit simplement… plus libre.