La nuit était déjà tombée lorsque Onigumo atteignit le petit village.
Quelques maisons de bois bordaient un carrefour de terre battue. Une lanterne de papier suspendue à l'enseigne d'une petite auberge oscillait dans le vent, jetant une lueur jaune sur la rue presque vide.
Ses hommes étaient restés loin derrière lui.
Il les avait laissés garder la route marchande pendant qu'il avançait seul.
La région bruissait de rumeurs sur la Perle de Shikon, et il préférait vérifier lui-même ce que valaient ces murmures.
Il poussa la porte.
L'intérieur sentait la fumée et le bois ancien. Un seuil de terre battue ouvrait sur une pièce couverte de tatamis usés. Au fond, plusieurs cloisons de papier séparaient de petites chambres.
Le propriétaire leva les yeux.
Son regard glissa vers le sabre d'Onigumo.
- Une chambre est libre au fond.
Il fit coulisser une cloison et s'effaça pour le laisser passer.
La pièce était étroite.
Une natte.
Une petite table basse.
Une lampe à huile.
Rien de plus.
Onigumo posa son sabre contre le mur et s'assit.
Le bandage noué autour de son avant-bras avait déjà rougi par endroits. Il ne le regarda pas.
Sa main effleura distraitement la dague passée à sa ceinture.
Le silence lui convenait.
Sans ses hommes. Sans leurs questions.
La flamme de la lampe vacilla doucement.
Puis quelque chose changea.
Pas un bruit.
Plutôt une sensation.
Comme si l'air lui-même s'était tendu.
Une yōkai.
Une voix étouffée traversa la cloison.
- Excusez-moi, mais... il y a une femme qui dit vouloir vous voir.
Onigumo releva les yeux.
- Une femme ?
- Elle dit vous connaître.
La cloison coulissa avant même qu'il ne réponde.
Une silhouette apparut, celle de Mayoiga.
Le vieil homme se crispa.
- Hé, attendez, vous ne pouvez pas...
- Laisse-la entrer, dit simplement Onigumo.
Le propriétaire hésita, jeta un regard à la silhouette immobile dans l’embrasure, puis s'éclipsa. La cloison se referma derrière lui.
Le silence revint.
Onigumo ne bougea pas tout de suite.
Ses yeux restèrent posés sur Mayoiga, comme s’il cherchait à confirmer quelque chose qu’il avait déjà perçu dehors, dans l’ombre, avant même de lui avoir parlé.
- Tu me suis.
Un léger sourire étira ses lèvres.
- Une yōkai qui s’intéresse à moi… Je devrais me sentir flatté.
Mayoiga ne répondit pas immédiatement. Elle n’avait ni la gêne d’une invitée ni l’arrogance d’une intruse ; seulement cette assurance singulière de ceux qui entrent quelque part comme s’ils avaient déjà décidé d’y être à leur place.
- Tu es différent des autres hommes de ta troupe.
Il ne se leva pas. Ses doigts reposaient toujours sur sa dague.
- Différent…
Il le répéta simplement, comme pour en éprouver le poids.
Il la regarda un instant de plus, sans rien ajouter. Puis demanda :
- Qu’est-ce que tu vois en moi, exactement ?
Mayoiga ne détourna pas les yeux.
- Tu ne te contentes pas de ce que tu es.
Le silence changea légèrement. Onigumo ne souriait plus tout à fait.
- …Oui.
Il resta immobile un instant, plus attentif.
Mayoiga reprit, d’une voix calme :
- Les autres prennent ce qu’ils trouvent et s’en satisfont. Toi, non.
- Tu parles comme si tu me connaissais.
- Je n’ai pas besoin de te connaître depuis longtemps.
Elle marqua une pause.
- Je t’ai regardé avec tes hommes. Ils prennent, boivent, dépensent, dorment. Toi, même au milieu d’eux, tu restes ailleurs.
Onigumo la fixa en silence.
- Ailleurs, répéta-t-il.
- Oui. Comme quelqu’un qui supporte mal d’être là où on l’a laissé.
Cette fois, un bref rire lui échappa, sans chaleur.
- Et ça t’impressionne ?
- Non, dit Mayoiga avec calme. Ça m’intéresse.
Il resta immobile un instant, plus attentif.
Elle reprit :
- Es-tu parti à la recherche de la Perle ?
Il soutint son regard.
Sa réponse fut immédiate.
- Si elle possède vraiment la puissance dont tu parlais, il me la faut.
Sa main glissa brièvement sur le fourreau de sa dague.
- L'or finit toujours par changer de mains.
Il marqua une légère pause.
- Le pouvoir reste.
Mayoiga s'avança alors, sans le quitter des yeux, et s'assit sur la natte.
Le mouvement était simple, sans invitation.
Onigumo l'observa un instant.
Puis il ajusta légèrement sa position contre le mur.
La distance resta la même.
- Tes hommes ne pensent pas comme toi.
- Je ne leur demande pas de penser.
- Un certain Rasetsu, lui, pense beaucoup.
Le regard d'Onigumo ne changea pas.
- Je sais.
Mayoiga inclina légèrement la tête.
- Il essaiera de te trahir.
Onigumo eut un très léger mouvement d'épaules.
- Qu'il essaye.
Rien de plus.
La lampe à huile vacilla, projetant une ombre instable entre eux.
Mayoiga s’allongea alors sur la natte, comme si rien ne s’y opposait.
Onigumo la regarda un instant.
-Tu comptes rester ici cette nuit ? demanda-t-il.
- Oui.
Un silence suivit.
- Tu dors facilement près d’inconnus ?
Mayoiga ferma les yeux.
- Non.
Il attendit, comme s’il espérait autre chose.
- Alors pourquoi rester ?
Elle ne répondit pas tout de suite.
- Pour voir.
Onigumo ne répondit pas.
Mais il ne protesta pas non plus.
Il resta assis contre le mur.
La lampe à huile jetait une lumière douce et instable sur les murs de bois. À l’extérieur, le village était déjà silencieux.
Mayoiga paraissait endormie.
Ses cheveux sombres s’étendaient sur la natte.
Onigumo, lui, ne dormait pas.
Adossé au mur, il la regardait.
D’abord par méfiance.
Puis son regard demeura.
Ce n’était pas seulement sa beauté.
Bien sûr, elle était belle. D’une beauté trop nette, trop froide, étrangère aux femmes qu’il avait connues. Une beauté qui ne semblait pas faite pour être désirée par un homme comme lui, mais pour rappeler à cet homme la distance qui le séparait d’elle.
Mais ce qui l’attirait davantage encore, c’était ce qu’elle était.
Une daiyōkai.
Même immobile, cela se devinait. La puissance ne quittait pas son corps avec le sommeil ; elle reposait en elle comme une chose ancienne, profonde, parfaitement sûre de sa place.
Sous la lumière vacillante de la lampe, les marques bleu pâle qui couraient le long de ses joues apparaissaient nettement. Elles ne ressemblaient ni à des cicatrices, ni aux peintures dont certains démons se paraient pour inspirer la crainte.
Elles semblaient appartenir à sa peau depuis toujours.
À sa nature même.
Onigumo sentit son regard s’y attarder plus longtemps qu’il ne l’aurait voulu.
Elle parlait avec calme, sans peur, sans prudence véritable. Comme si la distance entre eux n’avait même pas besoin d’être rappelée.
Comme si elle était évidente.
Une tension sourde monta dans sa poitrine.
Une femme.
Et pourtant plus puissante que lui.
Cette pensée lui fut insupportable.
Ses doigts glissèrent lentement vers la dague posée près de lui. Le métal froid se referma dans sa main.
S’il ne pouvait pas réduire cette distance, il pouvait au moins la blesser.
Vérifier qu’une peau marquée par une telle puissance pouvait saigner.
Sans bruit, il se leva.
Son flanc meurtri ralentit à peine son mouvement. La douleur passa en lui comme une braise, mais il l’ignora.
Il s’approcha.
Puis s’agenouilla près d’elle.
Mayoiga ne bougea pas.
Son souffle restait régulier.
Onigumo se pencha au-dessus d’elle.
La lame s’éleva lentement vers sa gorge.
Mais au moment où l’acier approcha de sa peau, les yeux de Mayoiga s’ouvrirent.
Verts.
Lucides.
Une ligne bleue jaillit de ses doigts.
Elle frappa la dague de côté.
Le métal quitta la main d’Onigumo et traversa la pièce avant d’aller se planter dans le bois du mur avec un bruit sec.
Mayoiga bascula sur le dos.
Onigumo resta au-dessus d’elle.
Leurs visages n’étaient plus qu’à quelques centimètres.
Elle le regardait calmement.
Pas de peur.
Pas même de surprise.
Seulement cette assurance silencieuse qui l’avait irrité dès leur première rencontre.
— Tu voulais me tester ? murmura-t-elle.
Onigumo soutint son regard.
— Je voulais voir.
Ses yeux parcoururent brièvement son visage.
— Si tu es vraiment ce que tu prétends être.
Le silence pesa entre eux.
La lumière de la lampe faisait briller les reflets verts dans les yeux de Mayoiga.
Les mains d’Onigumo se posèrent de part et d’autre de ses épaules. Il ne se redressa pas. Au contraire, il se pencha davantage.
— Tu veux me dominer, dit-elle doucement.
Ce n’était pas une accusation.
Presque une simple observation.
— Peut-être.
Une de ses jambes passa lentement au-dessus d’elle, fermant l’espace.
Leurs regards restèrent accrochés l’un à l’autre.
Les yeux de Mayoiga ne fuyaient pas.
Comme si elle cherchait à comprendre ce qui brûlait en lui.
Cette ambition.
Cette faim.
Leurs visages se rapprochèrent encore.
Onigumo sentait son irritation se transformer en autre chose.
Quelque chose de plus brut.
De plus dangereux.
Une attraction violente.
Son souffle effleura les lèvres de Mayoiga.
Un instant demeura suspendu.
Elle aurait pu le repousser.
Elle ne le fit pas.
Onigumo l’embrassa.
Le baiser n’avait rien de tendre.
C’était un défi.
Une manière de nier, par la violence du geste, l’écart qui existait entre eux.
Comme s’il pouvait, ainsi, imposer sa volonté là où sa lame avait échoué.
Un instant, elle resta immobile.
Puis sa main remonta jusqu’à sa nuque.
Elle l’attira plus près.
Les doigts d’Onigumo quittèrent le sol.
Ils trouvèrent la ceinture claire nouée à sa taille.
Il l’empoigna brusquement.
Le nœud céda sous la traction, et la bande de tissu se dénoua.
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La lumière pâle du matin filtrait à travers les volets de bois.
Onigumo ouvrit les yeux.
Pendant quelques instants, il resta immobile, encore alourdi par le sommeil. Puis la pièce reprit forme autour de lui : les murs nus, la petite table basse, l’air froid du matin.
Et la dague fichée dans la cloison.
Il se redressa.
La natte en face de lui était vide.
Mayoiga était partie.
Sans bruit. Sans l’éveiller. Sans laisser derrière elle autre chose que ce silence.
Onigumo passa lentement une main contre sa nuque. Son kimono était encore défait.
Les souvenirs lui revinrent par fragments : son visage au-dessus du sien, la tension entre eux, puis ce baiser.
Pas une tendresse.
Un affrontement.
Il inspira lentement.
Ce qui persistait n’était pas seulement sa beauté, ni même le souvenir de son corps contre le sien. C’était cette certitude muette qu’elle portait en elle, cette puissance ancienne qui n’avait besoin ni de se prouver ni de se défendre.
Même sous lui, elle n’avait jamais semblé céder véritablement.
Cette pensée lui resta dans la gorge.
Son regard glissa vers la dague plantée dans le mur.
Il se leva, referma les doigts sur le manche, puis l’arracha du bois d’un geste sec.
Le métal tourna brièvement entre ses doigts.
Aussitôt revint l’instant où elle l’avait désarmé : la rapidité du geste, la facilité presque insultante avec laquelle elle avait rompu son élan.
Elle l’avait mesuré.
Et qu’à cet instant, il n’avait été qu’un homme.
Ses doigts se refermèrent plus durement sur la poignée.
Il ne voulait pas rester celui qu’elle avait vu cette nuit-là.
Pas ce regard qu’elle pouvait traverser sans s’y arrêter vraiment.
La pensée de la Perle de Shikon s’imposa à lui.
Si elle existait vraiment, il devait la trouver.
Peu importait le prix.
Onigumo rattacha lentement son kimono.
Puis il se dirigea vers la porte.