La dernière disciple d'Inu no Taishō

Chapitre 45 : Trois jours

1270 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 20/05/2026 22:17

Le courant leur arrivait à peine aux chevilles.


Rin avait relevé le bas de son kimono et avançait pieds nus dans l'eau claire, les orteils cherchant les pierres plates. Un peu plus loin, Jaken pataugeait avec beaucoup moins de grâce, les manches déjà trempées jusqu'aux coudes, son bâton abandonné sur la berge.


- Là, Jaken-sama ! À gauche !


- Je l'ai vu !


Il se pencha brusquement, les deux mains ouvertes au-dessus du courant.


Le poisson fila sous ses doigts.


- Non, à droite !


- Je sais très bien où il est !


Il pivota trop vite. Son pied glissa sur une pierre. Il bascula dans l'eau avec un bruit sourd et mouillé.


Rin porta aussitôt les mains à sa bouche.


- Jaken-sama ! Ça va ?


La tête de Jaken refit surface, ruisselante.


- Bien sûr que ça va !


Il se redressa avec autant de dignité que le permettaient ses vêtements trempés qui lui collaient aux jambes et l'eau qui dégoulinait de son bonnet.


Un éclat argenté passa près de lui.


Jaken se figea. Il avança une main, très lentement. Rin retint son souffle.


Le poisson glissa entre deux pierres.


Jaken bondit. Ses deux mains plongèrent dans le courant. Un remous éclata.


Puis il se redressa d'un coup, tenant entre ses doigts un poisson qui se débattait furieusement.


Son visage s'illumina.


- Tu as vu, Rin ?


- Oui ! Vous êtes très fort, Jaken-sama !


Il gonfla le torse.


- Évidemment. Ce soir, nous aurons de magnifiques brochettes pour le repas de Sesshōmaru-sama.


Il leva le poisson comme pour mieux contempler sa victoire. Rin se pencha légèrement vers lui, la voix devenue presque sérieuse.


- Tu crois que Sesshōmaru-sama en voudra ?


Jaken tourna la tête vers elle.


Le poisson lui échappa.


Il retomba dans l'eau avec une éclaboussure et disparut sous les pierres.


Rin cligna des yeux.


- Oh zut.


Jaken resta figé, les mains encore ouvertes sur le vide.


- C... ce poisson...


Plus loin entre les arbres, une présence immobile observait la scène.


Mayoiga demeurait à demi dissimulée derrière un tronc, une main appuyée contre un arbre, le regard posé sur la rivière.


Elle regardait l'enfant courir d'une pierre à l'autre pendant que Jaken s'emportait contre un poisson déjà disparu.


Une agitation dérisoire. Fragile. Éphémère.


À l'échelle de Sesshōmaru, la vie de cette humaine ne durerait qu'un instant.


Mayoiga repensa au chien dont Onigumo avait parlé. Il les avait suivis pendant trois jours seulement. Et malgré les années, malgré Naraku, malgré tout le reste, Onigumo s'en souvenait encore.


Elle se demanda si ce chien avait compté pour lui. Pour ce chef brigand qu'elle avait connu si silencieux parmi ses hommes.


Une présence se posa non loin d'elle.


Stable. Froide. Immense.


Mayoiga ne tourna pas la tête.


Sesshōmaru se tenait à quelques pas, légèrement en retrait, son regard déjà porté vers la rivière. Il ne demanda pas pourquoi elle était là.


Pendant un long moment, ils restèrent ainsi, côte à côte sans l'être tout à fait, séparés par assez d'espace pour que le silence ne devienne pas une contrainte.


Devant eux, Jaken tentait désormais d'essorer sa manche tout en prétendant qu'il avait volontairement laissé fuir le poisson. Rin hochait la tête avec un sérieux appliqué qui ne trompait personne.


Sesshōmaru ne réagit pas. Son visage demeurait impassible, mais son regard ne quittait pas la scène.


Le silence dura encore.


Puis il parla, sans tourner la tête.


- Les Hyōnekozoku ne sont plus une menace. Tōran a quitté ces terres.


Mayoiga ne répondit pas tout de suite.


En contrebas, Rin venait de repérer un éclat argenté dans le courant et avançait à petits pas, les mains prêtes à se refermer. Jaken lui indiquait déjà une direction avec une autorité entièrement inutile.


- Tu l'as épargnée.


Sesshōmaru ne détourna pas le regard de la rivière.


- Elle n'était plus une menace.


Le vent passa entre les arbres. L'eau glissait entre les pierres. Les feuilles frémissaient en silence.


Ni l'un ni l'autre ne bougea.


Puis Mayoiga parla, sans le regarder.


- Inu no Taishō n'est pas mort pour Izayoi.


Sesshōmaru ne répondit pas.


- C'est moi qui suis responsable de la mort de ton père.


Le silence se tendit, presque imperceptiblement, mais il se tendit.


Quelque chose dans le regard de Sesshōmaru s'était resserré.


- C'est moi qui ai provoqué Ryūkotsusei.


Elle ne baissa pas les yeux.


- Je voulais prouver ma force. Ryūkotsusei m'a tuée.


Le profil de Sesshōmaru demeura parfaitement immobile. Le croissant violet sur son front restait net dans la lumière pâle, au-dessus de ses yeux froids.


- Ton père était venu me ramener à la vie.


Un long silence.


Puis son regard se durcit. Pas de colère, quelque chose de plus sec. Cette dureté qui retirait aux choses inutiles le droit de continuer d'exister.


Il la fixa encore quelques secondes.


Sa voix tomba, calme et tranchante.


- Tu surestimes ton importance.


Mayoiga ne bougea pas.


- Tu n'as pas décidé de sa mort. Il a choisi.


Ses yeux restèrent fixés sur elle.


- C'est tout.


Le coup porta sans éclat.


Mayoiga détourna lentement le regard vers la rivière.


En contrebas, Rin riait d'une remarque de Jaken. Le son arriva jusqu'à elle, clair, presque déplacé dans ce qui venait de s'ouvrir entre eux.


Mayoiga resta droite. Son visage ne se défit pas.


Mais une larme glissa sur sa joue. Puis une autre. Elle ne les essuya pas.


Sesshōmaru ne dit rien de plus. Il resta là encore un moment, assez près pour que son silence ne soit pas une absence, assez loin pour qu'il ne devienne pas une consolation.


L'eau continuait de courir en contrebas. Rin riait moins fort maintenant. Jaken, lui, s'agitait encore avec la même indignation obstinée.


Puis Sesshōmaru descendit vers la rivière, sans un mot.


Mayoiga le suivit du regard.


Jaken se redressa aussitôt en le voyant approcher.


- Sesshōmaru-sama ! Rin a enfin attrapé un poisson digne de votre grandeur !


Mayoiga resta seule encore quelques instants, immobile entre les arbres, les traces de larmes déjà froides sur ses joues.


Puis elle avança à son tour.


Jaken fut le premier à la voir. Un cri lui échappa, étranglé, scandalisé, et il se précipita vers son bâton.


- E-elle ! Sesshōmaru-sama, reculez ! Cette créature de Naraku est revenue !


Il le brandit devant lui, trempé, les manches encore dégoulinantes, le corps tout entier dressé dans une indignation qui ne demandait qu'à être prise au sérieux.


- Je ne la laisserai pas approcher Rin !


Mayoiga s'arrêta. Son visage était redevenu calme, presque trop.


Sesshōmaru ne tourna même pas la tête.


- Laisse-la, Jaken.


Un silence stupéfait.


- La... laisser ?


Jaken cligna des yeux, bousculé jusqu'au fond de son indignation.


- Mais Sesshōmaru-sama, elle-


- Jaken.


Il ravala le reste de sa protestation, mais garda son bâton serré contre lui avec une dignité offensée.


Rin, elle, regarda Mayoiga quelques secondes. Puis elle baissa les yeux vers le poisson qu'elle tenait encore entre ses mains mouillées, et le leva légèrement vers elle.


Un petit sourire hésitant passa sur son visage.


- Vous aimez le poisson ?


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