Kikyō sentit le fragment avant d'apercevoir le sanctuaire.
Le sentier montait entre les rochers, étroit, mangé par les herbes sèches.
Le vent qui passait sur les hauteurs soulevait par instants les manches blanches de son haori et les mèches sombres contre son visage.
Plus haut, entre deux pins, un torii vermoulu marquait l'entrée d'un ancien sanctuaire.
Les cordes sacrées pendaient encore sous la traverse, effilochées par le temps. Quelques shide délavés frémissaient dans le vent, jaunis, presque réduits à de simples lambeaux de papier.
Autour du lieu, des yōkai mineurs tournaient en silence.
Petites formes sombres, gueules étroites, membres trop longs. Ils glissaient entre les pierres, attirés par l'odeur du fragment, sans oser franchir le seuil.
Kikyō avança.
La première créature recula aussitôt.
Une autre montra les crocs, puis se figea sous la pression invisible de sa pureté.
Aucun trait de lumière ne jaillit. Aucune flèche ne fut nécessaire.
Les démons s'écartèrent.
Kikyō passa entre eux sans ralentir.
Le sanctuaire était presque vide. Les planches du bâtiment principal avaient noirci avec le temps.
Elle franchit le seuil.
Un souffle rauque fendit soudain l'obscurité.
Un vieil homme surgit de derrière un pilier, une lame courte à la main.
Son geste avait encore quelque chose de brutal, mais son corps ne suivait plus.
Ses épaules étaient voûtées, son crâne presque chauve, barré de rides profondes. Un bandeau noir couvrait l'un de ses yeux ; l'autre la fixa avec la méfiance d'un animal acculé.
- Donne ce que tu as.
Kikyō ne bougea pas.
La lame tremblait légèrement dans la main du vieil homme.
- Ton argent, reprit-il d'une voix râpeuse.
- Je n'ai pas d'argent.
L'œil valide du vieillard se plissa.
- Alors de quoi manger.
- Je n'ai rien.
Il la fixa comme si cette réponse était plus invraisemblable que sa présence même.
- Rien ?
- Rien.
Un rire sec lui échappa, aussitôt brisé par une quinte de toux. Sa main libre se porta à sa poitrine. Pendant un instant, son corps se plia, trop maigre sous les restes d'une armure ancienne.
Kikyō attendit.
Le vieil homme se redressa avec plus d'orgueil que de force.
- Une femme seule sur les routes, sans argent, sans nourriture...
Son regard descendit vers son arc.
- Une prêtresse, en plus.
Il cracha presque le mot, sans haine véritable. Plutôt avec cette méfiance usée des hommes qui n'attendent plus rien de ce qui prétend purifier le monde.
Kikyō ne répondit pas.
Son regard s'était arrêté sur la corde passée autour de son cou.
Sous le tissu sale de son kimono, un fragment du Shikon no Tama luisait faiblement.
Le vieillard vit son regard.
Sa main se referma aussitôt sur le fragment.
- N'y touche pas.
Sa voix avait perdu sa raillerie.
Kikyō leva les yeux vers lui.
- Tu sais ce que tu portes.
- Je sais que sans ça, je serais mort.
Un silence passa.
Dehors, les yōkai continuaient de tourner autour du sanctuaire.
Kikyō observa le vieil homme.
Son souffle était court. Ses lèvres avaient une pâleur grise. Sous son œil valide, la peau tirait comme celle d'un homme que la maladie avait déjà commencé à vider.
- Depuis combien de temps vis tu ainsi?
Il eut un sourire sans joie.
- Assez longtemps pour que ceux qui voulaient ma peau soient morts avant moi.
Il raffermit sa prise sur la lame.
- Tu es venue pour mon fragment ?
- Oui.
Son œil se durcit.
- Alors tu peux repartir.
Kikyō ne baissa pas les yeux vers l'arme.
- Des démons t'attendent dehors.
Rasetsu eut un rire bref, presque étranglé.
- Je sais.
- Ils entreront dès que ce lieu ne suffira plus à les retenir.
- Alors ils attendront.
Son regard se fixa davantage sur elle.
Il la détailla enfin. Le visage. Les vêtements de prêtresse. La manière immobile dont elle se tenait devant lui.
Quelque chose passa sur ses traits.
- Je t'ai déjà vu.
Kikyō resta silencieuse.
Rasetsu plissa son œil valide.
- Non... Ça ne peut pas être toi. C'était il y a cinquante ans.
Il eut un rire sec, méfiant.
- Tu ressembles à la prêtresse Kikyō.
- C'était moi.
- Hmph.
Il recula d'un pas, mais son genou plia sous lui. Il s'assit lourdement sur le sol de bois, la lame encore dans sa main, sans plus avoir la force de la lever.
- Alors les morts marchent aussi maintenant.
- Certains.
Rasetsu eut un rictus.
- Onigumo m'avait envoyé vers toi.
Kikyō ne bougea pas.
- Il m'avait parlé de la Perle. Il disait qu'elle exaucerait tous les vœux.
Son regard descendit vers le fragment contre sa poitrine.
- Il s'est trompé.
Un silence.
- J'ai trouvé ce morceau sur un yōkai presque mort. Je pensais obtenir quelque chose. Une autre vie. De l'or. Une revanche. Je ne sais plus.
Son rire se brisa dans un souffle rauque.
- Tout ce que j'ai obtenu, c'est de rester coincé ici, avec la faim au ventre et la peur de mourir.
Kikyō le regarda longuement.
- Tu as donc connu Onigumo ?
Rasetsu releva l'œil vers elle.
Pendant un instant, il sembla presque amusé.
- Connu ?
Il eut un souffle bref.
- J'ai marché avec lui. J'ai volé avec lui. J'ai vu des hommes mourir parce qu'il préférait tenir debout plutôt que reculer.
Son regard glissa vers les cendres froides du foyer.
- Les autres appelaient ça du courage. Moi, j'avais déjà vu ce genre de courage.
Il posa sa lame sur ses genoux.
- Mon père était comme ça.
Kikyō attendit.
- Les hommes du village disaient qu'il n'avait peur de rien.
Rasetsu eut un rire bref, sans joie.
- Un hiver, des loups sont descendus jusqu'à notre maison. Ma mère criait. Moi aussi, peut-être. Je ne sais plus. Lui est resté devant la porte avec sa lance.
Son regard se perdit vers les offrandes usées du sanctuaire.
- Il aurait pu reculer. S'enfermer avec nous pour attendre l'aube.
Un silence.
- Il n'a pas bougé.
Kikyō ne répondit pas.
- Les loups l'ont mangé sous mes yeux.
Sa voix ne trembla pas.
- Après ça, les anciens ont encore dit qu'il était mort sans peur.
Un pli amer tira sa bouche.
- Moi, j'ai compris autre chose. Un homme qui ne sait pas reculer et parfois juste un pauvre type qui préfère mourir que de passer pour un faible.
Le vent siffla entre les planches disjointes.
Rasetsu reprit plus bas :
- Quand j'ai vu Onigumo suivre un yōkai qui l'avait jeté au sol, les autres ont cru voir du courage.
Son œil se durcit.
- Moi, j'ai revu mon père devant cette porte.
Un rire sec lui échappa.
- Même regard. Même orgueil stupide.
Le silence retomba.
Dehors, quelque chose gratta contre les marches du sanctuaire.
Rasetsu n'eut même pas besoin de regarder.
Les démons attendaient toujours.
Comme ils attendaient depuis des années.
Son regard descendit lentement vers le fragment suspendu à son cou.
La lumière pâle battait encore contre sa poitrine.
Il pensa aux hivers passés seul dans ce sanctuaire.
Aux repas maigres d'herbes sauvages.
Aux nuits sans sommeil.
Aux bruits derrière les murs.
Il eut un souffle qui ressemblait presque à un rire.
- J'ai survécu à tout le monde.
Sa bouche se tordit.
- Pour finir comme ça.
Il resta immobile un instant encore.
Puis ses doigts montèrent lentement vers la corde autour de son cou.
Le geste fut difficile.
Le nœud résista d'abord, raidi par la crasse et les années. Rasetsu jura entre ses dents, puis tira plus fort.
La corde céda.
Le fragment tomba dans sa paume.
Il baissa les yeux vers sa main.
Elle était maigre, ridé.
Une main qui avait volé, frappé, tenu des armes, serré des gorges.
À présent, celle-ci tremblait autour d'un éclat de lumière qui ne lui avait rien offert, sinon quelques hivers de plus à attendre la mort.
Il tendit le fragment à Kikyō.
Elle le prit sans un mot.
Aussitôt, le corps de Rasetsu sembla perdre le peu de poids qui le tenait encore assis.
Ses épaules s'affaissèrent contre le pilier.
- Mon père n'avait peur de rien, dit-il dans un souffle.
Kikyō resta immobile.
- Moi, j'ai croupi des années dans ce sanctuaire parce que j'avais trop peur de mourir.
Sa bouche se tordit faiblement.
- Je ne sais pas lequel de nous deux a été le plus stupide.
Sa tête retomba légèrement contre le bois.
Il ne respira plus.