L'Ombre de Séoul

Chapitre 5 : Le Territoire des Ombres

Par soazig

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Le terrain d’entraînement extérieur de Jujutsu Tech s’apparente davantage à une zone d'impact de missile ou à un champ de bataille oublié qu’à une véritable cour d’école. Le sol de terre battue et de gravier est profondément marqué par d'anciens cratères d'énergie occulte, des tranchées creusées par des extensions de territoire avortées, et des troncs d'arbres séculaires qui gisent brisés, calcinés sur les bas-côtés. Par endroits, des traces de brûlures roussies et de résidus maudits incrustés dans la roche témoignent de la violence des générations qui ont foulé ce sol arable.


Perché nonchalamment sur une barrière de bois vermoulu en équilibre instable, Satoru Gojo observe la scène, sa canette de café à la main, comme si ce décor de désolation post-apocalyptique était le jardin le plus paisible du monde. Déjà, Yuji Itadori s’échauffe avec un enthousiasme débordant et une vigueur surhumaine, enchaînant les flexions violentes et les ombres-boxes qui fendent l'air dans un sifflement sec. À quelques pas, Nobara Kugisaki fait tourner son marteau de fer entre ses doigts agiles avec une dextérité chirurgicale, une lueur de défi pur et de sadisme joyeux brillant dans ses yeux noisette.


À leurs côtés, Megumi Fushiguro ajuste calmement les protections souples aux poignets de sa veste noire, le visage fermé et le regard bleu nuit fixé sur l'asphalte défoncé. En bordure de terrain, sous l'ombre des grands cèdres, les élèves de deuxième année assistent au spectacle, flanqués de Kento Nanami. L'exorciste au costume beige demeure impassible, les bras le long du corps, consultant sa montre avec l'expression d'un homme dont le temps de travail est scrupuleusement compté.


Gojo frappe soudainement dans ses mains, un bruit sec et claquant qui résonne comme un coup de feu dans l'air frais du matin.


— Les règles de l'évaluation sont simples, mes petits agneaux ! Pas de meurtre, s'il vous plaît, l'administration déteste la paperasse de décès. Pas de traumatisme physique ou psychologique irréversible. Et par-dessus tout, essayez de rester un minimum photogénique pendant les assauts !


— C’est vraiment un enseignant catastrophique, une honte pour le corps professoral, commente Maki de loin, calant sa lance sur son épaule fine, les bras croisés.


Gojo feint une surdité sélective complète et pointe un index tendu et théâtral vers les quatre élèves de première année alignés.


— Premier exercice de la matinée : combat de position en duo !


Un petit sourire en coin, presque invisible mais résolument machiavélique, s'étire derrière son bandeau sombre alors qu'il incline la tête.


— Ye-ji et Megumi ensemble. Face à vos deux camarades.


Ye-ji tourne lentement son visage pâle vers son nouveau camarade. Un duo ombre et ombre… Évidemment. La configuration tactique est presque trop prévisible et calculée de la part du mentor, qui cherche visiblement à forcer une résonance magique. En face d'eux, Yuji lève immédiatement un poing victorieux et ravi vers le ciel gris.


— INCROYABLE ! LA TEAM TÉNÈBRES EST DANS LA PLACE !


Nobara laisse échapper un long soupir d'exaspération pure, se frappant le front du plat de la main.


— C'était mathématique. Il allait forcément sortir une réplique ridicule de ce genre pour ruiner le sérieux de l'entraînement.


Megumi s’avance de quelques pas pour se caler exactement à la hauteur de Ye-ji, sa démarche fluide trahissant un calme olympien teinté d'une profonde résignation face aux lubies de son prof.


— …On pouvait difficilement y échapper. Quand il a une idée fixe en tête, il va jusqu'au bout.


Gojo balance joyeusement ses longues jambes dans le vide, installé comme un roi sur sa barrière branlante.


— Vous avez parfaitement compris ! Le Voile Noir et les Dix Ombres contre la force brute d'Itadori et les clous maudits de Kugisaki. C'est un match parfait !


— Hein ?! Mais attendez, c'est pas juste, on est désavantagés ! fait Yuji, pris de court par l'annonce alors qu'il pensait encore pouvoir faire équipe avec son ami.


Nobara, quant à elle, affiche déjà un sourire carnassier et féroce en ajustant la sangle de son sac d'armes en cuir sur sa hanche.


— Ne te plains pas, crétin. Ça me va parfaitement. Je vais pouvoir tester la résistance de la nouvelle et lui enfoncer quelques clous pour lui souhaiter la bienvenue.


— Ok…, souffle simplement Ye-ji, fléchissant légèrement les genoux pour ancrer solidement ses appuis dans la terre battue. Voyons ce que vaut le Jujutsu de Tokyo.


Yuji fait craquer bruyamment les articulations de ses phalanges avec beaucoup trop d'énergie cinétique, son aura bleutée frémissant autour de ses poings.


— On ne va pas vous faire de cadeaux, Nam-san ! On va gagner ce match !


— Évidemment qu’on va gagner, renchérit Nobara en faisant glisser un long clou d'acier poli entre ses doigts agiles avec une aisance déroutante. On forme un duo d'enfer.


À la gauche de la Coréenne, Megumi maintient ses yeux bleu nuit fixés sur leurs adversaires, analysant scientifiquement chaque micro-ajustement de leur posture de combat. Il abaisse légèrement la voix, le ton grave et confidentiel, pour que seule sa partenaire puisse capter ses paroles à travers le vent :


— Écoute-moi bien. Itadori va foncer droit devant, c'est sa seule trajectoire, il utilise sa vitesse physique pour briser les lignes. Kugisaki restera en retrait et cherchera une ouverture ou un angle mort à distance pour nous canarder pendant qu’on gère la charge de Yuji.


Il marque une courte pause, observant le sourire confiant de Yuji qui piétine d'impatience.


— Le piège, c'est qu'ils sont nettement meilleurs et imprévisibles lorsque le combat devient totalement chaotique et déstructuré. Il ne faut pas les laisser imposer leur rythme.


— Ok…, murmure Ye-ji à son tour, sa voix descendant d'un ton alors que son énergie commence à saturer le tissu noir de ses manches amples. Alors, s'ils aiment tant le désordre, ils auront droit à du chaos organisé. On va inverser les rôles.


Megumi tourne légèrement le visage vers elle, surpris par la froideur tactique de sa réplique. Pour la toute première fois depuis son arrivée la veille à l'aéroport, un authentique petit sourire, fin, discret et résolument complice, étire les lèvres du jeune homme.


— …Ça me va comme programme. Ne te prive pas.


En face d’eux, Yuji pointe un doigt accusateur et paniqué dans leur direction, feignant une terreur absolue devant leur conciliabule.


— Regardez-les ! Arrêtez d’avoir l’air super stratégiques et ténébreux comme ça en chuchotant, c’est hyper intimidant pour le reste du monde !


Gojo lève une main vers le ciel, donnant le signal officiel du début des hostilités.


— Début du test pratique dans trois… deux… un… GO !


Ye-ji ne perd pas une seule milliseconde, son entraînement à Séoul prenant immédiatement le dessus. Avant même que les muscles de Yuji ne se détendent pour sauter, elle bascule souplement en arrière et disparaît instantanément, comme absorbée par une trappe liquide, dans sa propre ombre projetée au sol. Dans la foulée de sa disparition, trois doubles parfaits et mouvants, sculptés dans la matière pure et changeante du Voile Noir, jaillissent simultanément de la terre à différents endroits stratégiques du terrain pour saturer l'espace visuel et faire diversion.


Yuji pile net sur ses appuis, les talons creusant deux sillons dans la poussière, les yeux ronds de stupeur.


— EH ?! Mais c'est de la triche, y’en a combien d'elles maintenant ?! Laquelle je dois frapper ?!


Les répliques d'encre fluide se déploient en éventail dans plusieurs directions, masquant totalement les mouvements physiques de Megumi. Ce dernier n'attend pas son reste : il enchaîne immédiatement avec une vitesse d'exécution parfaite, joignant ses mains à la hauteur de son torse pour projeter l'ombre entrelacée de ses doigts sur le sol battu.


— Chiens de jade !


Le loup blanc et le loup noir surgissent ensemble dans un jaillissement de pénombre liquide et fumante, s'élançant en diagonale parfaite pour couper méthodiquement tous les angles de fuite de leurs deux adversaires. Nobara grimace en voyant cette marée noire et canine déferler sur eux à toute allure.


— Okay, les manipulateurs d'ombres commencent très fort ce matin ! Ils veulent nous étouffer !


Sans se démonter le moins du monde, elle décoche d'un coup de poignet sec une volée de trois clous précis vers deux des doubles de Ye-ji qui fonçaient sur elle, tandis que Yuji, fidèle à ses habitudes de fonceur, charge tête baissée sur la troisième silhouette sombre sans réfléchir une seule seconde, le poing en arrière.


C'est à cet instant précis que la véritable Ye-ji émerge du Voile, jaillissant avec la rapidité d'un serpent juste derrière le dos d'Itadori, profitant de son élan. D'un mouvement de jambe sec, bas et d'une précision chirurgicale, elle lui assène un croche-pied magistral en traître.


— Ben alors, Itadori ? On a des problèmes d'ancrage et d'équilibre dès que ça bouge un peu ?


Pris par sa propre vitesse cinétique et son poids, Yuji perd complètement l’équilibre et le contrôle de son centre de gravité, ses bras s'agitant frénétiquement dans le vide pour tenter de rattraper l'air.


— QUOI ?! MAIS DEPUIS QUAND T’ES DANS MON DOS—


Il s’écrase lourdement la face la première dans la terre battue dans un immense nuage de poussière et de graviers. Avant même qu'il ne puisse esquisser le moindre mouvement pour se retourner sur le dos, le Chien de jade blanc de Megumi lui bondit dessus de tout son poids, maintenant ses pattes massives et griffues sur son torse pour le clouer fermement au sol. Le grand canidé montre ses crocs acérés, grognant à quelques centimètres de ses yeux.


Nobara claque sa langue contre ses dents, furieuse et excédée par le manque flagrant de vigilance et de couverture de son partenaire.


— Yuji, espèce de gros abruti ! Quand on dit de surveiller tes arrières, ça veut dire DERRIÈRE toi ! Tu gâches notre stratégie !


Depuis sa barrière de bois, Gojo applaudit chaleureusement de ses deux mains, un grand sourire ravi aux lèvres devant le spectacle.


— Merveilleux ! Excellente utilisation de la topographie du terrain et des leurres de masse ! Très jolie entrée en matière de la part de notre nouvelle recrue !


Megumi profite de la confusion générale et de la poussière pour étendre son énergie occulte dans le sol, élargissant artificiellement toutes les zones d'ombre naturelle autour du terrain pour offrir encore plus de mobilité et de puissance à leurs techniques communes.


Nobara, concentrée sur son camarade aux cheveux roses immobilisé par le loup, ne voit pas un des doubles résiduels de Ye-ji contourner son flanc gauche dans son angle mort.


D'un geste vif, sec et précis, la réplique faite de Voile Noir frappe d'un coup de tranchant de la main le poignet de la jeune fille, lui faisant lâcher prise par surprise sous l'impact de la force cinétique. Le lourd marteau de fer de Nobara s’envole dans les airs en décrivant une courbe parfaite avant de retomber lourdement dans l’herbe haute, à quelques mètres de sa portée.


— Sérieusement ?! s'exclame-t-elle, les yeux écarquillés, totalement prise de court par la consistance physique du double.


Le double de Ye-ji recule instantanément d'un bond agile et gracieux avant que la manieuse de clous, folle de rage, ne puisse lui décocher un coup de poing de riposte. Au sol, Yuji tente désespérément de repousser et de se dégager de l'étreinte du grand canidé blanc qui lui bave presque sur le nez.


— MEGUMI, PAR PITIÉ, ARRÊTE D’AVOIR DES LOUPS AUSSI BIEN DRESSÉS ET AGRESSIFS DÈS LE MATIN ! Ça fait mal !


— Ils ne t’aiment pas spécialement, c'est une réaction naturelle chez eux, réplique Megumi, le visage totalement impassible, maintenant fermement son mudra des Dix Ombres malgré l'effort.


En bordure de terrain, Maki observe l'affrontement avec une attention soutenue, les bras toujours croisés, un pli de concentration et de respect sur le front.


— Leur coordination est propre pour des gens qui ne se connaissent que depuis hier. Ils ne se marchent pas sur les pieds.


— C'est exact. Ils pensent et agissent déjà comme un véritable duo complémentaire, acquiesce légèrement Nanami, analysant les flux d'énergie occulte qui s'entremêlent sans se heurter.


Ye-ji choisit ce moment précis de flottement pour pousser l'expérience technique et tactique encore plus loin. Elle replonge d'un mouvement souple dans l'obscurité liquide du Voile Noir sous ses pieds, mais cette fois, d'une impulsion volontaire et ciblée de son énergie occulte, elle invite activement le Chien de jade noir de Megumi à la suivre dans sa traversée dimensionnelle. Le shikigami, captant la nature familière, sombre et accueillante de la technique coréenne, plonge dans l'abîme liquide à sa suite sans la moindre hésitation ou résistance.


Une fraction de seconde plus tard, la jeune fille et le loup noir réémergent en parfait synchronisme sur le flanc opposé du terrain, jaillissant d'une flaque d'ombre directement dans le dos de Nobara privée de son arme.


Un silence total, presque irréel, s'abat sur le terrain d'entraînement pendant une seconde entière. Plus personne ne bouge ou ne respire. Même Megumi lâche instantanément son mudra, ses mains retombant le long de son corps pour la regarder. Il la fixe avec une intensité inédite, ses grands yeux bleu nuit écarquillés de stupeur, comme si son cerveau de sorcier de grande lignée venait de subir un court-circuit stratégique et conceptuel majeur.


Nobara tourne lentement et prudemment la tête, découvrant avec horreur le museau humide du loup noir à quelques centimètres seulement de son épaule droite.


— …Vous… vous pouvez faire ÇA maintenant ?


Le Chien de jade laisse échapper un grondement sourd et amical, confirmant sa parfaite présence physique dans la poche d'ombre. Depuis le sol arable, Yuji pointe un doigt accusateur, tremblant et éminemment dramatique vers Megumi.


— FRÈRE ! C'est une honte ! Elle utilise tes propres pouvoirs et tes animaux mieux que toi après seulement dix minutes de cours !


Le panda éclate d'un rire tonitruant, gras et joyeux qui résonne contre les murs du lycée, se tenant les côtes à deux mains. Gojo, quant à lui, arbore un immense sourire de satisfaction pure et de fierté malicieuse derrière son bandeau, observant la réaction déstabilisée de son élève préféré.


Inspiré, piqué au vif dans son orgueil d’exorciste par la démonstration magistrale de la Coréenne, Megumi fixe intensément l'ombre sombre qui s'étend sous ses propres pieds. Il se concentre comme jamais auparavant, visualisant sa technique non plus comme une simple invocation externe d'animaux, mais comme un véritable espace physique tridimensionnel habitable. Il détend ses muscles crispés et se laisse littéralement couler à son tour dans le sol de terre battue.


En une fraction de seconde, sa silhouette noire disparaît complètement de la surface du terrain. Il ne reste plus visible sur la zone que les shikigamis et les doubles de Voile.


Yuji cligne des yeux, totalement désorienté par cette disparition subite, regardant l'endroit vide où se tenait son ami une seconde plus tôt.


— …Megumi ? Tu es parti où ? C'est pas drôle, revenez !


Le silence retombe brièvement sur le terrain. Soudain, une nappe d’ombre naturelle s'agite et ondule juste derrière le dos du garçon aux cheveux roses. Megumi en ressort calmement, s'élevant du sol de manière fluide et verticale, comme s'il avait toujours pratiqué ce mode de déplacement tout à fait normal au quotidien.


Yuji pousse un cri de pure indignation et de trahison, se prenant la tête à deux mains, les yeux exorbités.


— MAIS TU POUVAIS FAIRE ÇA DEPUIS QUAND ?! Tu me caches des trucs, Fushiguro !


Megumi examine brièvement ses propres mains gantées, une lueur de surprise authentique et de fascination traversant ses traits fins, lui-même stupéfait d'avoir réussi une telle prouesse du tout premier coup, guidé par l'exemple de Ye-ji. Puis, ses yeux bleu nuit glissent vers la Coréenne avec une gratitude muette.


— …Apparemment, je peux le faire depuis aujourd’hui. Grâce à une démonstration privée.


Au bord du terrain, Gojo rit de si bon cœur et si fort qu’il manque de perdre l'équilibre sur sa barrière et de basculer en arrière dans les buissons.


Pendant que toute l'attention visuelle se focalise sur la prouesse de Megumi, Ye-ji feinte Nobara d'un pas de côté vif, esquive sa riposte et la plaque proprement au sol, maintenant ses poignets dans la terre avant que cette dernière ne puisse ramasser son marteau de fer dans l'herbe haute.


— Désolée, Kugisaki, c'est pas contre toi, c'est juste la fin de l'exercice, lâche la Coréenne d'un ton calme en maintenant fermement sa prise de soumission.


Nobara tente immédiatement de se débattre sur la terre battue, râlant de frustration et d'orgueil blessé.


— JE SAIS BIEN ! MAIS ÇA RESTE VRAIMENT ET PROFONDÉMENT VEXANT POUR MA RÉPUTATION DE FILLE FORTE !


Le Chien de jade noir de Megumi vient s'installer sagement juste à côté d'elle, lui barrant définitivement l'accès à son arme d'un petit grondement dissuasif mais sans agressivité. Yuji, quant à lui, continue de fixer Megumi avec l'expression d'un homme qui vient d'être lâchement trahi par son meilleur ami sur un coup de dés.


— T’as carrément débloqué une nouvelle compétence passive et un sort de téléportation en plein combat d'évaluation ?! C'est injuste !


Megumi ignore royalement les jérémiades de son camarade de chambre, mais un très léger éclat de satisfaction pure, de fierté et de joie illumine désormais son regard d'ordinaire si sombre et fermé. Gojo frappe à nouveau bruyamment dans ses mains pour clore officiellement l'exercice pratique.


— Magnifique ! Adaptation instantanée aux compétences du partenaire, confiance mutuelle parfaite sans un mot, et un excellent contrôle du rythme global du combat ! C'est un sans-faute !


Maki hausse un sourcil, sincèrement et profondément impressionnée par la performance technique des deux manieurs d'ombres de première année.


— Ils se sont synchronisés et ont compris leurs flux magiques à une vitesse assez folle. C'est du grand art.


— Fin du combat, je pense que le point est marqué, décrète Ye-ji d'une voix calme et posée en relâchant enfin sa prise sur Nobara pour l'aider à se relever.


Ses doubles de Voile Noir se dissolvent instantanément en volutes de fumée noire et parfumée qui regagnent sagement le sol sous ses bottes.


— Fin de l’exercice pratique du matin ! s'exclame Gojo en sautant souplement de sa barrière de bois d'un geste aérien.


Les résidus d'énergie occulte et les nappes d'ombres manipulatrices se dissipent progressivement sur le terrain en terre battue, rendant à la zone son aspect brut et poussiéreux. Nobara se redresse en pestant, époussetant vigoureusement son uniforme scolaire maculé de terre, avant de récupérer enfin son marteau de fer.


— …Okay. J’admets ma défaite pour cette fois. C’était propre, fluide et diaboliquement efficace, concède-t-elle avec une honnêteté boudeuse mais sportive.


Yuji pointe toujours un doigt accusateur vers Megumi, oscillant entre le sentiment d'avoir été doublé et une profonde, une immense admiration pour son ami.


— Je n'arrive toujours pas à croire que t’avais un atout pareil en réserve dans ton arbre de compétences sans jamais m'en parler !


Megumi baisse ses yeux bleu nuit vers son ombre qui a repris sa forme tout à fait normale et statique à ses pieds, puis reporte toute son attention sur Ye-ji qui s'essuie le front.


— …Je ne l’avais pas en réserve, Itadori. Je n'avais jamais pensé à utiliser ma technique de cette façon avant de la voir faire.


Un court silence de respect accueille son aveu de modestie. Le panda s'approche d'eux à grands pas, tapant joyeusement dans ses pattes massives.


— Une romance tactique ET une évolution technique majeure en direct sous nos yeux ? Le public de deuxième année mange exceptionnellement bien aujourd’hui ! C'est mieux qu'un manga !


Ye-ji ramasse sa bouteille d'eau minérale restée au bord du terrain sur le banc et se tourne vers le jeune homme.


— Megumi… Tu l’avais déjà en toi, cette capacité. C’est juste que jusqu'à présent, tu étais focus uniquement sur l’invocation externe de tes shikigamis, sur le fait de les faire combattre à ta place.


Le jeune homme reste silencieux, assimilant la pertinence de la remarque avec gravité. Il baisse à nouveau les yeux vers le sol meuble, analysant mentalement les flux d'énergie et réfléchissant très sérieusement à la perspective immense qu'elle vient de lui ouvrir en un seul assaut.


Gojo s'approche à grands pas du groupe de première année, et pour une fois, son ton a perdu toute trace de plaisanterie, d'exubérance ou de théâtralité artificielle.


— Elle a parfaitement et techniquement raison, Megumi.


Tout le monde se tourne vers le chaman aux cheveux blancs, surpris et presque déstabilisés par son sérieux soudain. Gojo réajuste ses lunettes de soleil sur son nez d'un geste sec.


— Les techniques occultes de notre monde évoluent et se transforment presque toujours selon la manière précise dont leur propre utilisateur se perçoit lui-même au fond de son âme.


Il fixe Megumi, un sourire plus doux, sincère et bienveillant barrant ses traits fins.


— Et toi, Megumi, à cause de ton éducation et des préceptes de ton clan, t’as toujours appréhendé et géré tes ombres comme un simple support de stockage passif pour tes créatures. Pas comme… ton propre territoire d'expression physique et magique. Tu restais sur le seuil de la porte.


Un silence respectueux et lourd de sens accueille l'explication théorique du professeur le plus fort du monde. Yuji dévisage son ami, totalement soufflé par la portée philosophique de la révélation.


— …Whoa. C'est profond comme truc.


Megumi laisse échapper un soupir ténu, soufflant doucement par le nez pour évacuer la pression et la fatigue mentale de l'exercice.


— …C’est quand même particulièrement agaçant qu’elle ait compris et analysé ça en une seule journée de présence, alors que je m'entraîne depuis des années, marmonne-t-il en détournant le visage.


Malgré le sens de ses mots, aucune colère, jalousie ni amertume ne teinte sa voix basse ; il s'agit simplement d'un constat teinté d'un profond respect et d'une fascination naissante pour la Coréenne.


Ye-ji s'assoit tranquillement sur le banc de bois en retrait et prend une longue, une savoureuse gorgée d'eau fraîche, observant le terrain d'entraînement qui retrouve doucement son calme habituel. Yuji s’écroule de tout son long dans l’herbe voisine avec un sens du drame et de la comédie toujours aussi prononcé.


— J’ai été lâchement trahi par les ténèbres elles-mêmes… L'ombre m'a abandonné…


Nobara lui lance son marteau de fer juste à côté de la tête, le métal s'enfonçant profondément dans le sol arable dans un bruit mat.


— T’es surtout tombé comme un bleu de première semaine à cause d'un bête croche-pied de cour de récréation, alors ferme-la, Itadori.


Le panda rejoint le banc de Ye-ji, s'asseyant à côté d'elle avec l'air ravi d'un manager de boxe après une victoire.


— Franchement, Nam-san, c'était un combo de départ très stylé ! Les doubles combinés à la charge des chiens, le tout masqué par les déplacements invisibles dans les ombres ? C’était purement cinématographique ! Tu as du génie !


Maki se tourne vers Fushiguro, sa longue lance reposant tranquillement sur son épaule droite, un sourire en coin.


— Toi, par contre, mon vieux… t’avais vraiment jamais tenté l'expérience de couler dans ton ombre auparavant ? Même par curiosité ?


Megumi, resté debout immobile à un mètre seulement du banc de Ye-ji, garde les yeux obstinément fixés sur le sol de terre battue.


— Non. Jamais. On m'avait appris que c'était dangereux pour l'esprit.


Un court silence de réflexion s'installe entre les élèves de première et de deuxième année.


— …J’aurais dû essayer plus tôt, je suppose, concède-t-il à voix basse, presque pour lui-même.


— Pourtant…, intervient Ye-ji en reposant délicatement sa bouteille d'eau sur ses genoux. Tu as déjà sorti ton épée de ton ombre par le passé devant nous hier… Donc… Si tu y stockes tes animaux et ton arme en fer sans problème… Logiquement, ton propre corps peut y aller aussi. C'est la même matière.


Megumi demeure totalement immobile pendant quelques secondes, assimilant la logique implacable de sa démonstration. Son regard descend lentement vers ses pieds, et on peut presque voir physiquement les connexions logiques, les schémas tactiques et les applications futures se faire à toute vitesse dans son esprit d'exorciste de génie.


Maki croise les bras, observant le manège silencieux entre les deux manieurs d'ombres avec un sourire moqueur et plein de sous-entendus.


— …Okay. Là, ça en devient presque gênant à regarder. On dirait un cours particulier de soutien scolaire.


Yuji redresse la tête de son tas d'herbe coupée, fixant son camarade de chambre avec un air de reproche joyeux.


— Frère, c'est de l'abus, elle est carrément en train de te faire un tutoriel complet et personnalisé sur TON propre pouvoir d'origine familiale ! Remercie-la au moins !


Le panda feint d'essuyer une larme d'émotion théâtrale sur sa joue velue d'un coup de patte.


— L’éducation mutuelle et le partage de compétences au sein de la nouvelle génération… C’est tout simplement magnifique à regarder.


Gojo sourit de plus belle derrière ses verres sombres, ravi de voir les barrières mentales et les certitudes de ses élèves s'effondrer les unes après les autres.


— Les utilisateurs de la technique ancestrale des Dix Ombres ont souvent historiquement tendance à penser « invocation et soumission » avant de penser « espace physique habitable ». Toi particulièrement, Megumi, tu es trop rigide dans tes schémas.


Megumi laisse échapper un nouveau soupir de résignation, sentant le poids lourd de tous les regards de la cour converger vers sa personne.


— Merci beaucoup pour l'analyse psychologique publique, Gojo-sensei, je me sens extraordinairement et inutilement observé aujourd’hui…


Malgré sa protestation de pure forme pour sauver la face, il continue discrètement et curieusement de faire bouger, onduler et vibrer l'ombre noire sous ses bottes, testant la fluidité nouvelle de cette surface liquide qu'il venait de découvrir grâce à elle.


Ye-ji relève ses yeux gris et croise directement le regard du jeune homme. Elle lui adresse un petit sourire complice, discret et lourd de promesses d'entraînement futur, avant de détourner rapidement les yeux vers le ciel de Tokyo pour observer la course des nuages gris.


Megumi accuse le coup de ce sourire en plein cœur, son système interne subissant un très léger mais visible bug de réaction pour la seconde fois de la journée. Ses joues se teintent d'une infime couleur. La réaction est infime, millimétrée, mais désormais qu'elle a appris à déceler ses micro-expressions de garçon timide, impossible pour elle de ne pas remarquer ses timides réactions physiques.


Yuji observe attentivement le manège silencieux depuis son tas d'herbe, son regard oscillant frénétiquement entre Ye-ji et Megumi avec l’énergie débordante d’un présentateur de télévision vivant le meilleur épisode de sa saison de télé-réalité. Nobara remarque immédiatement son inspection indiscrète et lourde, et lui décoche un coup de coude brutal, sec et sans pitié dans les côtes pour le ramener à l'ordre.


— Arrête de regarder et d'analyser les gens comme ça avec ton air de crétin, idiot. Laisse-les respirer.


Gojo, quant à lui, sirote tranquillement son café désormais tiède, arborant un sourire beaucoup trop serein et satisfait pour être totalement innocent ou dépourvu d'arrière-pensées pédagogiques.


— L’apprentissage mutuel et l'émulation au sein de ma classe est une chose absolument magnifique et gratifiante.


Ye-ji se contente de faire une moue dubitative et pince-sans-rire, replongeant tranquillement ses mains fines dan

s les poches de sa longue tunique noire, prête pour la suite de sa nouvelle vie à Tokyo.




À suivre...




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