L'Ombre de Séoul

Chapitre 6 : Le Crépuscule et les Parfums Maudits

3555 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 07/06/2026 20:56

Le soir venu, le vaste terrain d'entraînement retrouve enfin son calme absolu, pansant ses plaies après les assauts destructeurs de la matinée. La lumière orangée et rasante du crépuscule glisse paresseusement sur les façades en cèdre sombre des bâtiments traditionnels du lycée, étirant de longues ombres fluides et mouvantes à travers la cour déserte. Un vent léger, chargé de l'humidité de la forêt environnante, fait doucement frémir la cime des arbres. Ye-ji vient s'installer sur les marches de pierre brute du porche, les coudes posés sur les genoux et le menton calé dans ses paumes, observant le soleil descendre lentement derrière la ligne d'horizon fortifiée de Tokyo.


Des pas discrets et réguliers résonnent soudain sur le gravier humide, s'approchant par-derrière sans précipitation. Elle n'a pas besoin de se retourner pour deviner l'identité du nouvel arrivant ; l'oscillation familière, sombre et presque marine de l'énergie occulte à ses côtés parle d'elle-même pour lui. Megumi s’arrête à un mètre des marches, les mains profondément enfoncées dans les poches de sa veste d'uniforme, ses yeux bleu nuit fixés sur les reflets cuivrés du ciel.


— …Tu t’isoles déjà au deuxième jour de ton transfert ? demande-t-il d'une voix basse, presque timide.


— J'aime bien le calme…, répond simplement la Coréenne sans détacher ses yeux gris de la ligne d'horizon incandescente. Ils sont tous très sympas ici, mais ils sont aussi un peu bruyants pour mes nerfs.


Megumi descend lentement de deux marches et finit par s’asseoir quelques marches plus bas, brisant sa posture rigide habituelle pour caler ses longues jambes.


— Ouais, acquiesce-t-il en poussant un léger soupir. Je comprends tout à fait.


Un court silence feutré et reposant s'installe entre eux deux, abrité par la pénombre naissante.


— Surtout Yuji, ajoute-t-il avec une pointe d'ironie affectueuse.


Le soleil décline encore d'un cran en quelques minutes, teignant les graviers blancs de la cour d’une nuance orange sombre, presque sanguine, qui rappelle les rideaux occultes. Megumi reprend la parole d'une voix plus basse encore, fixant un point invisible sur le sol de briques :


— Mais… pour être tout à fait franc, ça devient vite étrange et presque trop lourd quand ils ne sont pas là pour faire les idiots.


Ye-ji tourne légèrement le visage vers sa gauche, observant le profil net et dessiné de l'adolescent, dont les cils sombres retiennent les dernières lueurs du jour.


— Hm… Tu n'as pas l'air d'aimer le bruit non plus… Si ?


Megumi hausse légèrement les épaules, une moue pensive sur ses lèvres fines.


— J’ai grandi pratiquement tout seul, dans le calme des vieux temples. Enfin… un calme tout à fait relatif avec Gojo-sensei dans les parages qui débarquait à n'importe quelle heure pour des bêtises.


Une rafale de vent plus fraîche balaye la cour vide, faisant rouler quelques feuilles mortes sur le sol de pierre.


— Donc, non. Trop de bruit et d'agitation inutile me fatiguent assez vite l'esprit.


Il marque une seconde de pause, ses doigts se crispant imperceptiblement à l'intérieur du tissu de ses poches, avant d'ajouter d'une voix nettement plus douce, presque confidentielle :


— Mais… ça me dérange beaucoup moins avec certaines personnes. Qui savent se taire.


— Je vois…, murmure Ye-ji, sensible à la portée de cette confidence voilée. J’ai l’habitude d’être assez seule, moi aussi. À Séoul, mes pairs me considéraient plutôt comme une anomalie à observer de loin.


Megumi hoche doucement la tête, comprenant instantanément le sens profond de ses mots sans qu'elle ait besoin de développer ou de raviver les détails douloureux de son passé en Corée.


— …Je comprends. Mieux que tu ne le penses.


Le silence revient s’installer naturellement entre les deux manieurs d'ombres. Ce n'est pas un mutisme pesant, embarrassant ou maladroit, mais une absence de mots reposante, une trêve réconfortante dans leur quotidien de soldats. Megumi lève ses yeux bleu nuit vers la voûte céleste qui commence à s'obscurcir et à révéler les premières étoiles.


— Les gens extérieurs s'imaginent souvent que ceux qui restent seuls détestent forcément le reste de l'humanité, souffle-t-il par le nez dans un demi-sourire las. Alors que parfois… c’est juste beaucoup plus simple. On économise notre énergie.


Ye-ji le dévisage un instant de plus, appréciant la maturité tranquille, solide et sans artifice qui se dégage de lui par rapport aux garçons de son âge.


— Toi, t'es pas bruyant, Megumi. C'est agréable.


L'adolescent se fige très légèrement à l'énoncé de son prénom, ses muscles se tendant une fraction de seconde sous sa veste. C’est comme si le compliment direct de la jeune fille venait de percuter sans prévenir une zone de son esprit rarement sollicitée par ses camarades de Jujutsu Tech. Il détourne rapidement et pudiquement les yeux vers les arbres de la cour pour masquer son trouble naissant.


— …Merci, parvient-il à articuler.


Un court battement de cœur s'encastre dans le temps, puis il reprend avec le même ton mesuré, cherchant à stabiliser son flegme :


— Toi non plus. Tu ne parles pas pour ne rien dire.


Ye-ji lui adresse un léger sourire, franc, chaleureux et dénué de toute coquetterie. Cette fois, Megumi soutient son regard pendant une seconde entière. Pas plus. Juste assez pour qu’une nuance rose et discrète apparaisse sur le bord de ses oreilles pointues avant qu’il ne regarde précipitamment ailleurs, fixant le gravier avec intensité. Le soleil finit sa course, disparaissant complètement derrière les toits tuilés du domaine, et pendant quelques instants, le silence qui les enveloppe devient étonnamment confortable.


— …C'est plutôt cool…, rompt-elle doucement le silence en observant l'obscurité grandir et avaler les formes de la cour. Personne ne semble me craindre ou me juger sur mes antécédents, ici.


Megumi baisse les yeux vers les marches de pierre, ses traits s'adoucissant notablement à l'abri du regard des autres.


— …On vit tous avec quelque chose de compliqué, de lourd ou de maudit dans cette école, Nam. C'est le prérequis pour entrer.


Le vent du soir agite ses mèches sombres et rebelles.


— Donc, par la force des choses, les gens ici regardent d'abord ce que tu fais concrètement sur le terrain… plutôt que ce que les rapports officiels des vieux racontent sur ton compte pour se rassurer.


Il s'interrompt une seconde, puis ajoute d'une voix encore plus basse, presque confidentielle, les yeux fixés sur ses propres bottes :


— Et hier, lors de ta toute première mission à Tokyo, t’as choisi de sauver et d'extraire les civils avant même de penser à ta propre gloire ou au combat contre le fléau.


Ses doigts bougent légèrement contre le tissu noir de sa manche, trahissant sa concentration.


— Ça dit déjà absolument tout ce qu'on a besoin de savoir sur toi. Le reste n'est que de la politique.


— On est là pour protéger les civils en premier, non ?… réplique Ye-ji avec son pragmatisme teinté de froideur. Sécuriser la zone et s'assurer que les innocents respirent, c'est le plus important. C'est ce qu'on m'a appris.


Megumi approuve immédiatement d'un hochement de tête vigoureux et habité, rallié à sa cause profonde.


— Ouais. Exactement.


C’est une réponse instinctive chez lui, l'expression d'une valeur morale fondamentale qu'il connaît déjà par cœur et qui dicte sa moindre conduite professionnelle depuis ses débuts.


— Malheureusement, beaucoup d’exorcistes chevronnés l’oublient dès que l'adrénaline du combat commence à monter. Ils ne voient plus que le monstre. Toi… t’as pensé à extraire les humains du bâtiment avant même d’essayer de gagner ton duel. C’était la seule bonne priorité.


— Parfois, je me la joue un peu trop solo, j'avoue…, concède Ye-ji en regardant les grands projecteurs blancs du terrain d'entraînement s'allumer un à un dans un claquement électrique sec et lointain. Mais… pour moi, la sécurité des gens compte en premier. Les civils, et les coéquipiers qui partagent le Rideau.


Megumi tourne complètement la tête vers elle, son regard bleu nuit se chargeant d'une intensité beaucoup plus sérieuse et perçante.


— …C’est une qualité rare. Beaucoup d’exorcistes disent ça lors des examens. Très peu le pensent et l'appliquent vraiment lorsque la situation devient réellement dangereuse et que leur propre vie est en jeu.


Le vent frais de la nuit traverse désormais la cour de part en part, faisant flotter la tunique de la jeune fille. Il insiste, ancrant ses yeux sombres dans les siens d'un ton sans réplique :


— Hier, t’es revenue en courant dans le bâtiment après avoir mis la mère et le petit à l'abri avec Ijichi-san. T’as pas cherché à fuir ou à attendre dehors. T'es venue nous aider.


Ye-ji soutient son inspection visuelle une seconde de plus, refusant de ciller ou de détourner les yeux devant cette intensité, avant de laisser poindre un mince sourire amusé.


— C'est tout à fait normal. On fait équipe, non ?


Megumi demeure silencieux un instant, comme captivé par cette évidence tranquille, puis un très léger sourire apparaît à son tour au coin de ses lèvres. Un sourire infime, discret, mais d'une sincérité totale qui transforme son visage d'ordinaire si sévère.


— …Ouais. On fait équipe.


Pour lui aussi, manifestement, cet engagement absolu relève de l'évidence pure. Le calme s'établit à nouveau entre les deux adolescents tandis que les dernières lueurs pourpres du jour s'effacent définitivement de la voûte céleste. C'est alors qu'une voix retentissante, aiguë et totalement paniquée déchire la tranquillité sacrée de la nuit depuis l'autre bout de la cour, brisant le charme :


— MEGUMIIII !! AU SECOURS !!


Yuji. Évidemment. Qui d'autre.


— PANDA-SENPAI A ESSAYÉ DE METTRE GOJO-SENSEI DANS UNE POUBELLE DE RECYCLAGE ET ÇA DÉGÉNÈRE COMPLET AVEC LES DEUXIÈME ANNÉE !!


Megumi ferme les yeux de dépit, sa tête basculant en arrière contre la pierre froide dans un soupir de souffrance pure.


— …Le calme était agréable et parfait pendant exactement cinq minutes chrono. C'est un record.


Ye-ji observe la direction du tumulte lointain, l'air totalement blasé et impavide.


— C'est un cirque permanent ici ou quoi ? On n'est pas leurs nounous attitrées… Ça n'a qu'à dégénérer, ça leur fera les pieds.


Megumi laisse échapper un petit rire fatigué. Un vrai rire, cette fois-ci, franc et sonore, qui secoue ses épaules de haut en bas.


— Bienvenue à Jujutsu Tech, Ye-ji. Tu n'as encore rien vu.


Au loin, la voix puissante et amplifiée du panda hurle des indications tactiques d'une portée toute militaire :


— MAKI, BLOC-LE PAR LES ÉPAULES ! IL RENTRE PRESQUE EN ENTIER DANS LE CONTENEUR VERT !


— CECI EST UNE ATTEINTE GRAVE ET INADMISSIBLE À MA DIGNITÉ D’HOMME LE PLUS FORT DU MONDE !  proteste la voix de Gojo en écho.


— PLUS À GAUCHE, PANDA ! TASSES LES JAMBES ! ordonne la voix lointaine de Nobara.


Megumi jette un regard vague, fatigué et profondément désabusé en direction du tumulte, puis revient vers sa partenaire d'ombre.


— …On peut encore prétendre qu’on n'entend absolument rien d'ici à cause du vent. C'est tactiquement viable.


— On s'en fiche complètement de toute façon, réplique Ye-ji. S'il est dans cette poubelle, c'est qu'il le veut bien… Avec sa technique, il aurait très bien pu activer l'Infini pour éviter que Panda ne le touche.


Megumi la dévisage, pèse l'argument technique avec sa rigueur habituelle, puis valide la logique imparable de la Coréenne d'une expression parfaitement neutre.


— …C’est rigoureusement vrai. Donc, il participe activement et volontairement à sa propre mise en poubelle pour amuser la galerie.


— JE SUIS LA VICTIME IMPUISSANTE D’UN COMPLOT INTERNATIONAL !  hurle à nouveau le professeur dans le lointain, sa voix résonnant contre les dortoirs.


— RENTRE TES GRANDES JAMBES DE GIRAFFE ALORS ! réplique le panda.


Megumi baisse la tête, résigné face à l'absurdité quotidienne de sa vie d'étudiant.


— Cet homme est officiellement et administrativement le plus fort de notre monde. C'est terrifiant.


Ye-ji plisse ses yeux gris pour tenter de distinguer la scène comique à travers la pénombre des arbres.


— Ça ne rentrera jamais… Il est beaucoup trop grand. Il a de trop grandes jambes pour un conteneur standard.


Un silence soudain, lourd et hautement suspect plane une seconde sur la cour lointaine, signe que les paroles de Ye-ji ont porté. Puis, Yuji hurle à plein poumons, la voix brisée par l'hilarité :


— EN FAIT, ELLE A COMPLÈTEMENT RAISON ! 


Nobara éclate d'un rire strident et moqueur qui porte à travers tous les cèdres, tandis que le panda commence à marteler frénétiquement le couvercle de métal en guise de tambour de guerre.


— Le build et le design de boss final de Gojo-sensei sont très mal optimisés pour le rangement compact ! s'exclame le grand mammifère.


— Je refuse catégoriquement d’être critiqué morphologiquement par mes propres élèves ! s'indigne Gojo, qu'on devine en train de retirer ses lunettes pour intimider ses agresseurs.


À côté de Ye-ji, Megumi dissimule brièvement son sourire derrière sa main droite avant de s'efforcer de retrouver son flegme et sa posture habituels de garçon sérieux.


— Pourquoi est-ce qu'il a un corps de type qui sort d'une pub Dior, au juste ? lâche soudain la Coréenne d'un ton perplexe et analytique, observant la silhouette élancée du prof au loin.


Megumi manque littéralement de s'étouffer avec sa propre salive, perdant son souffle de rire dans un événement d'une rareté statistique et biologique absolue pour lui. Au loin, le silence se fait à nouveau un court instant, brisé par Yuji qui s’effondre carrément sur le sol de la cour, terrassé par le rire. Le panda hurle de joie en redoublant de coups rythmés sur la poubelle, et même Nobara doit s'appuyer de tout son poids contre le mur le plus proche pour ne pas tomber à la renverse.


Gojo, quant à lui, reste totalement figé au milieu de ses décombres de plastique, la réplique l'ayant touché en plein vol.


— …Un quoi ? Un type de quoi ?


L'attaque verbale imprévue de la Coréenne vient manifestement d'infliger des dégâts psychiques et critiques majeurs au plus fort de l'univers Jujutsu. Megumi détourne le regard vers ses propres pieds, le bord de ses oreilles devenant franchement cramoisi cette fois-ci sous l'effet de l'absurdité.


— …C’est étrangement et cruellement précis comme comparaison, Nam.


— Vous ressemblez trait pour trait à un mannequin de pub Dior pour parfum d'homme, j'ai dit !, répète-t-elle plus fort pour clore définitivement le débat esthétique.


Gojo extrait lentement et avec méthode une longue jambe noire du conteneur en plastique avec une dignité absolument inexistante, réajustant sa veste d'un pli souverain.


— …Je dois admettre que je préfère nettement cette formulation internationale à celle de Panda. C'est plus conforme à mon standing.


— C’est TERRIFIANT parce que c’est rigoureusement et scientifiquement vrai !, pointe Yuji du doigt, se relevant à peine de l'herbe en s'essuyant les yeux.


Nobara essuie une larme de rire au coin de l'œil, le souffle court à force d'hilarité.


— Grand, trop bien sapé, les cheveux blancs impeccables, et il regarde toujours les gens de haut comme s’il essayait de leur vendre un parfum maudit hors de prix au milieu du désert…


Le panda prend immédiatement une pose plastique et publicitaire d'un ridicule consommé au milieu de la cour éclairée par les projecteurs.


Dior : Domain Expansion Edition. Le nouveau parfum pour les sorciers d'exception !


Même Megumi abandonne finalement toute tentative de résistance stoïque et laisse échapper un authentique et discret rire aux côtés de Ye-ji, totalement conquis par le surréalisme de la scène nocturne. La jeune fille les observe tous d'un air dépité et faussement sévère, puis son regard s'attarde une seconde de plus, presque inconsciemment, sur le profil rieur et détendu de Megumi. Elle se lève doucement de sa marche de pierre, lissant les plis de sa longue tunique noire.


— Je vais vous laisser régler vos comptes avec votre mannequin… Bonne nuit à tous.


— Bonne nuit, Ye-ji ! À demain pour la théorie ! lui lance Yuji d'un grand signe de la main chaleureux depuis le fond de la cour.


Le panda lève une patte massive à son intention avec déférence.


— Repose-toi bien, prestigieuse voyageuse des ombres de l'Ouest !


Nobara lui décoche un petit sourire en coin, l'œil brillant de malice féminine.


— Et pense très fort à la haute couture avant de t'endormir, visiblement !


— Je ne me remettrai jamais de toute ma vie de cette comparaison morphologique, conclut Gojo, une main théâtralement posée sur son cœur pour feindre la blessure. 


Avant de tourner définitivement les talons pour rentrer, le regard gris de Ye-ji croise une toute dernière fois celui bleu nuit de Megumi, resté assis sur les marches. Et lui… la regardait déjà fixement, son regard ancré dans le sien. Un court silence, nettement plus intime et feutré, s'établit entre eux deux pendant une fraction de seconde, totalement isolé du vacarme et des rires des autres.


— Bonne nuit, Ye-ji, formule-t-il d'une voix beaucoup plus calme, plus basse. Plus sincère et douce aussi.


La Coréenne lui adresse un sourire discret, presque imperceptible dans la pénombre du porche.


— Bonne nuit, Megumi. À demain.


Elle s’éloigne d'un pas régulier et silencieux vers l'aile des dortoirs. Derrière elle, Megumi suit son départ du regard une seconde de trop, observant la silhouette noire se détacher sur la lumière du hall, avant de détourner brusquement et pudiquement les yeux vers le gravier de la cour. Yuji, qui n'a évidemment pas manqué une seule miette de cette ultime interaction silencieuse, observe le manège avec un intérêt géométrique et un sourire de garnement. Il glisse un regard appuyé à Nobara, qui se tourne immédiatement vers le panda. Le trio magique échange exactement la même expression de jubilation muette et de complot.


— …Oho, fait le panda en se frottant le menton. Le loup s'adoucit.


Megumi laisse échapper un profond et lourd soupir d'exaspération sans même daigner leur jeter un regard, la mâchoire serrée de gêne.


— Fermez-la. Tous les trois. Immédiatement.


Le panda donne une lourde tape amicale sur l'épaule d'Itadori, ravi.


— Le grand loup solitaire des Dix Ombres développe des émotions humaines complexes dès le deuxième jour. C'est fascinant pour mes notes.


— Et la nouvelle l’a déjà décrypté, analysé et mis à jour en vingt-quatre heures chrono, ricane Nobara en croisant les bras sur sa poitrine d'un air triomphant. Très impressionnant.


Alors qu'elle franchit le seuil sécurisé du bâtiment de bois, le brouhaha lointain de leurs voix taquines finit par s'estomper et se fondre dans le calme de la nuit noire de Tokyo. Ye-ji lève doucement les yeux au ciel face aux enfantillages évidents du trio et pousse la porte en chêne de sa chambre individuelle au deuxième étage. Le battant se referme derrière elle dans un déclic sec et métallique. Le silence protecteur s'établit enfin entre les quatre murs blancs.


Enfin, presque. À travers la vitre fine de sa grande fenêtre qui donne sur la cour, elle peut encore percevoir très vaguement et de manière étouffée la voix de Yuji hurler à plein poumons sur le parking :


— SÉRIEUX MEGUMI, ELLE T’A APPELÉ PAR TON PRÉNOM DEUX FOIS DE SUITE AVEC UN SOURIRE !!!


Le cri d'enthousiasme est instantanément coupé net par un bruit sourd, lourd et mat, signe probable et rassurant que Nobara ou Megumi vient de lui asséner un coup violent ou d'invoquer un familier pour le faire taire définitivement.


Ye-ji s'arrête au milieu de la pièce baignée par la lueur de la lune, et pose lentement, presque inconsciemment, une main fine contre sa propre joue droite. Sa peau est chaude. Étrangement chaude pour une nuit de juin aussi fraîche.


— …Hm. Bizarre.


Elle s'approche du petit bureau de bois verni et consulte le miroir fixé au mur au-dessus de sa valise. Le reflet de verre confirme immédiatement le diagnostic visuel de ses sensations physiques : ses pommettes habituellement si pâles sont légèrement mais indéniablement teintées d'un rose discret. Elle fronce les sourcils face à son propre reflet, mécontente de perdre ainsi, pour un simple garçon, son habituelle neutralité de marbre et son flegme de guerrière.


Et le pire dans toute cette histoire ? C’est que la situation thermique et psychologique est probablement rigoureusement identique pour Megumi, resté en bas, assis seul sur les marches de pierre froides sous la pluie d'étoiles de Tokyo.




A suivre...


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