Le lendemain, en fin d’après-midi, la grande salle commune des dortoirs baigne dans une tranquillité tout à fait inhabituelle, une accalmie presque suspecte après les turbulences magiques et physiques des derniers jours. Pour une fois, le brouhaha constant, les cris d’entraînement et les excentricités du lycée s'étaient tus.
Les rayons horizontaux et dorés du soleil couchant traversent les grandes fenêtres à meneaux, découpant des rectangles de lumière chaude sur le parquet ciré et éclairant doucement le coin lecture en retrait où Ye-ji s'est tranquillement installée. Seul le bruissement régulier, presque rythmique, des pages de son roman de poche rompt le calme ambiant de la pièce… jusqu’à ce que la lourde porte en chêne ne s’ouvre brusquement dans un fracas théâtral.
Yuji Itadori entre dans la pièce comme une véritable catastrophe naturelle en plein cœur de l'été, brisant instantanément la paix sacrée des lieux de sa voix de stentor.
— ALERTE GÉNÉRALE ! ON FAIT UNE SOIRÉE TOUS ENSEMBLE !
Nobara Kugisaki émerge juste derrière lui dans l'encadrement, un sac de courses à la main, relativisant aussitôt l'annonce de son ton le plus acide :
— Techniquement, c’est juste nous trois qui nous ennuyons à mourir dans nos chambres respectives et qui refusons de réviser la théorie de l'exorcisme.
Le panda passe à son tour sa lourde tête bicolore par l’entrebâillement de la porte, un grand sourire fendant sa fourrure synthétique.
— Ce qui, par pure définition philosophique et sociologique, crée naturellement et spontanément une soirée étudiante digne de ce nom.
Megumi Fushiguro ferme sagement la marche, l'air d'avoir été traîné là de force par la peau du cou. Pourtant, dès qu’il pose les yeux sur le coin lecture et que son regard bleu nuit remarque la silhouette élancée de Ye-ji, sa démarche se fait imperceptiblement plus lente, ses pas perdant de leur assurance machinale sans même qu’il ne s’en rende compte lui-même.
Ye-ji lève lentement les yeux de son ouvrage et croise le regard saphir du manieur d'ombres une fraction de seconde de trop, un court instant suspendu où l'air semble se raréfier, avant de secouer légèrement la tête pour reprendre contenance. Elle referme ses doigts sur la couverture et reporte son attention sur le reste du groupe envahissant.
— Une soirée… Pour quoi faire au juste ? Il est à peine dix-huit heures.
Yuji s’effondre déjà de tout son long dans le grand canapé en similicuir, étirant ses bras avec une énergie qui frise l'hyperactivité.
— Jeux de société ! Nourriture grasse achetée au kombini ! Chaos social et déballage de dossiers ! Le programme parfait d'après-mission.
Nobara s'avance vers la table basse et désigne le grand mammifère d'un coup de menton agacé.
— Et lui, sous prétexte qu'il est notre aîné, veut absolument nous imposer un Action ou Vérité de collégiens pour pimenter la nuit.
Le panda lève fièrement ses deux pattes massives au ciel, adoptant une posture de conquérant.
— Parce que les secrets émotionnels profondément enfouis sous la carapace des adolescents sont la nourriture exclusive de mon âme d’ours en peluche. Je me nourris de vos drames.
— C'est non, réplique Megumi du tac au tac.
La réponse est immédiate, instinctive, tranchante comme un couperet de guillotine. Tous les regards de la pièce convergent instantanément et de concert vers lui. Un sourire narquois, immense et lourd de sous-entendus s'étire alors lentement sur les lèvres de Yuji.
— …C'est très intéressant que tu refuses SI vite et avec autant d'agressivité, Fushiguro. Qu'est-ce que tu as peur de cacher à la communauté ?
Ye-ji ferme partiellement son livre sur ses genoux, posant un index entre deux pages, le regard sceptique.
— Quel est l'intérêt de ce jeu ? C'est purement régressif.
Le panda se redresse de toute sa hauteur, posant une patte sur son torse velu et adoptant la posture solennelle d’un éminent professeur de sociologie de l'Université de Tokyo.
— L'intérêt, ma chère Ye-ji, est d'observer de manière quasi scientifique les dynamiques humaines et les blocages psychologiques en milieu clos.
— C'est surtout pour faire jaillir des secrets profondément gênants et inavouables, sourit Nobara en battant un paquet de cartes d'un air machiavélique.
— Et voir qui va paniquer et bafouiller en premier sous la pression sociale ! s'enthousiasme Yuji en tapant sur le coussin.
— C'est avant tout pour perdre son temps de manière totalement inutile et ridicule, conclut Megumi en s'adossant au mur, les bras croisés et les sourcils froncés.
Un court silence accueille sa sentence définitive, puis la grosse patte noire du panda se tend directement vers lui, le pointant du doigt tel un accusé au tribunal.
— Notre tout premier participant est déjà émotionnellement sur la défensive et barricadé derrière ses principes ! C’est un excellent signe de culpabilité, le jeu s'annonce merveilleux !
Ye-ji lui décoche une moue dubitative, haussant un sourcil impeccable. Yuji la pointe aussitôt du doigt à son tour, poussant un cri de triomphe.
— Ah ! Regardez ! Cette tête-là, ce micro-mouvement de sourcil veut dire que t’es hyper curieuse malgré toi, Ye-ji ! La Corée entre dans la danse !
Nobara s'avance d'un pas décidé et vient s’asseoir juste à côté d'elle sur le canapé, réduisant drastiquement la distance de sécurité et lui donnant un coup de coude amical.
— Franchement ? Il faut que tu joues. Ce jeu est drôle uniquement quand quelqu’un commence à bafouiller ou devient rouge comme une tomate pour un rien.
Un silence collectif et pesant s'établit dans la salle commune. Puis, de manière presque synchronisée, par un effet d'optique hilarant, la quasi-totalité de la pièce se tourne lentement vers Megumi. Ce dernier croise les bras encore plus fort, la mâchoire serrée de dépit.
— …Je vous déteste du plus profond de mon âme. Tous autant que vous êtes.
Ye-ji jette un rapide regard en coin à Megumi, constatant les oreilles déjà légèrement colorées du garçon, avant de se réfugier précipitamment derrière ses pages ouvertes pour s'extraire de la pression.
— Je suis occupée. J'ai un chapitre crucial à terminer.
Yuji plisse immédiatement les yeux, un ricanement silencieux et insupportable agitant ses épaules d'athlète.
— Hmmmm… Bizarre comme excuse de la part d'une fille qui lit la même page depuis dix minutes.
Nobara pivote entièrement vers elle sur le canapé, arborant désormais un sourire beaucoup trop informé, beaucoup trop aiguisé pour être tout à fait honnête. Le panda frappe dans ses pattes de velours avec une jubilation non dissimulée.
— Fascinant ! Le mécanisme d’évitement social et de fuite par le bas de la nouvelle répond en tout point aux caractéristiques comportementales du Fushiguro sauvage lorsqu'il est acculé. Ils ont le même build défensif !
Megumi se laisse finalement tomber dans un fauteuil adjacent avec un soupir qui ressemble à une lointaine plainte de fin du monde, signe d'une profonde résignation.
— Panda, par pitié, arrête de narrer ma vie et mes interactions comme s’il s’agissait d’un foutu documentaire animalier sur une chaîne de la TNT. C'est usant.
Toge Inumaki choisit précisément cet instant pour faire son entrée dans la salle commune, les portes coulissant sans un bruit. Les bras chargés de paquets de chips géants, de canettes de soda et de friandises traditionnelles, il s'avance d'un pas léger.
— Saumon.
— Regardez, même Inumaki-senpai a apporté des provisions de guerre ! pointe Yuji en désignant les montagnes de snacks industriels sur la table basse. Tu ne peux plus décemment fuir la soirée sous de faux prétextes intellectuels, Ye-ji. La nourriture est servie.
La Coréenne replonge ses yeux gris dans son livre avec une fermeté feinte. Du moins, elle essaie de toutes ses forces. Cela fait maintenant près de trente secondes entières qu'elle fixe scrupuleusement, mot pour mot, la même ligne de texte insignifiante au milieu de la page, sans en assimiler le moindre sens logique.
En face d'elle, l'activité est à son comble : Yuji s'active à disposer les snacks sur la table basse avec une rigueur et une géométrie dignes d'un enjeu de survie planétaire ou d'un rituel magique.
Nobara bat les cartes d'un geste sec, le panda continue d'énumérer à haute voix des règles obscures et inventées de toutes pièces que personne n'écoute, et Toge commence à grignoter tranquillement une chips à la prune.
De l’autre côté de la table, bien que feignant de regarder le plafond, Megumi a déjà levé ses yeux bleu nuit vers Ye-ji au moins deux fois en douce, avant de détourner le regard à la hâte, presque paniqué, dès qu'il sent la menace imminente d’un contact visuel direct.
Soudain, Yuji tape un grand coup du plat de la main sur la table en bois, lançant officiellement les hostilités de sa voix la plus théâtrale :
— ACTION OU VÉRITÉ DIRECT ! PAS DE CHICHIS, PAS DE FUITE POSSIBLE ! QUI COMMENCE ?
— Je préfère largement aller combattre un fléau de classe supérieure dans un hôpital désaffecté sous la pluie plutôt que de rester assis ici, soupire Megumi en massant ses tempes.
Ye-ji tourne distraitement une page de son roman dans un bruissement sec, feignant une indifférence totale et souveraine pour ce qui se passe autour d'elle.
Nobara, dont le regard de lynx n'a évidemment pas manqué le mouvement de poignet, note avec malice qu'elle n'a pas pu techniquement lire l'intégralité de la page en si peu de temps. Ses yeux noisette font un aller-retour rapide et lourd de sous-entendus entre la jeune fille et Megumi, et son sourire devient franchement démoniaque.
— Okaaay… Je viens de comprendre beaucoup de choses d'un seul coup. Le tableau est magnifique.
Megumi se redresse instantanément sur son siège, ses sens d'exorciste de génie repérant le piège et l'embuscade à des kilomètres de distance.
— Non. Kugisaki, ne commence pas à poser des questions stupides.
Le panda claque joyeusement ses pattes massives.
— Si ! Totalement si ! On veut du sang et des aveux !
D’un mouvement fluide et d'une rapidité surprenante, Yuji fait tourner une bouteille de soda vide au centre exact de la table basse avec l’énergie chaotique d’un démon mineur. Le plastique crisse bruyamment sur le bois verni, tourne sur lui-même, ralentit… ralentit encore, décrivant ses dernières boucles, avant d'aligner précisément son goulot plastique directement sur le torse de Megumi.
Un silence absolu, presque religieux, tombe instantanément sur la pièce, rompu seulement par le tic-tac de l'horloge. Yuji éclate alors d'un rire théâtral et tonitruant de méchant de cinéma.
— HAHAHAHA ! LE DESTIN A PARLÉ ! TU ES LE PREMIER ÉLU, FUSHIGURO !
Le panda se penche en avant au-dessus de la table, les yeux brillants d'un intérêt anthropologique débordant.
— Alors, mon cher Megumi… Action ou vérité ? Choisis bien ton poison.
Megumi fixe l'objet en plastique vert comme si la bouteille vide venait de trahir personnellement toute sa lignée familiale et l'honneur du clan Zenin.
— …Vérité, lâche-t-il finalement d'une voix blanche, choisissant ce qu'il pense être, dans sa logique rigide, la zone de sécurité maximale où il pourra s'en tirer par une réponse technique.
Nobara sourit. Beaucoup trop vite. Beaucoup trop joyeusement pour que ce soit honnête. Yuji comprend instantanément la teneur de la suite des événements et dissimule son visage dans ses mains pour ne pas exploser de rire avant la fin. Megumi remarque le manège et fusille sa camarade de classe d'un regard noir de saphir.
— Nobara. Je t'avertis.
— Oui ? Qu'est-ce qu'il y a ? répond-elle avec une candeur feinte et des yeux de biche innocente.
— Ne fais pas ça. Surtout pas ce que tu as en tête.
Nobara croise élégamment les jambes, s'installant plus confortablement au fond du canapé, savourant son pouvoir de vie ou de mort sociale.
— Allons, Megumi… C'est le jeu, il faut assumer sa catégorie.
Elle marque un silence dramatique et pesant pour accentuer l'effet d'annonce et s'assurer que toute la pièce écoute. Elle plante son regard dans le sien.
— Puisque nous sommes entre nous et sous le sceau du secret… Est-ce que tu trouves que Ye-ji est une jolie fille, oui ou non ?
Ye-ji remonte instantanément son livre de poche jusqu'au niveau de son nez d'un geste sec, s'y cachant tout entière comme dans un bunker de papier pour masquer l'afflux massif de chaleur sur ses joues. Yuji explose littéralement de rire sur son canapé, se tenant le ventre, tandis que le panda se laisse aller en arrière de tout son long sur le tapis, hilare. Même Toge laisse échapper un son indistinct de surprise amusée derrière son col.
— Saumon… C'est direct…
Megumi devient instantanément et parfaitement immobile, se figeant comme une statue de marbre grec au milieu de la pièce. Sous les yeux fascinés et cruels de l'assemblée, le bord de ses oreilles vire au rouge vif en temps réel, la coloration s'étendant rapidement à son cou.
Ses yeux parcourent frénétiquement la pièce à toute vitesse, fixant le sol, les moulures du mur, les paquets de chips, absolument tout excepté la jeune fille assise juste en face de lui derrière son rempart de papier. Nobara savoure chaque seconde de son triomphe sadique, le menton appuyé sur sa paume.
— Alors ? On attend la réponse officielle du grand ténébreux de la classe.
Le silence s'étire, long, pesant, délicieusement cruel et embarrassant pour les deux cibles. Puis, Megumi lâche finalement d’une voix terriblement basse, presque inaudible, les yeux rivés sur la table :
— …Oui. Elle est jolie. Voilà.
Yuji hurle de joie pure, frappant frénétiquement le dossier du canapé comme un possédé en pleine crise de Jujutsu, tandis que le panda martèle joyeusement le sol de ses deux pattes de fourrure. Nobara pointe immédiatement du doigt le bunker de papier de la Coréenne.
— REGARDEZ-LA ! ELLE SE CACHE ENCORE PLUS LOIN DERRIÈRE SES PAGES, C’EST ABSOLUMENT INCROYABLE ! LE COMBO EST PARFAIT !
— Je ne me cache pas du tout, je lis un passage crucial, réplique la voix étouffée de Ye-ji derrière son ouvrage, tentant désespérément de dissimuler ses joues brûlantes sous ses cheveux sombres au carré.
Yuji manque de glisser de son siège de rire, des larmes perlant au coin des yeux face à tant de mauvaise foi.
— C'EST UN MENSONGE ABSOLUMENT ÉVIDENT ! TA PAGE EST À L'ENVERS, NAM-SAN !
— Et pour ton information personnelle, tes propres oreilles sont tout aussi rouges que les siennes à l'instant précis, génie, ajoute Nobara en riant de bon cœur, ravie de l'efficacité de sa frappe chirurgicale.
Le panda reprend immédiatement sa voix basse et solennelle de narrateur de documentaire animalier :
— La créature d’ombre coréenne tente une manœuvre défensive discrète en milieu hostile. C'est un échec critique majeur, le camouflage thermique est inefficace.
En face d'eux, Megumi a littéralement cessé de fonctionner en société pour les dix prochaines minutes. Il fixe scrupuleusement, avec l'intensité d'un exorciste analysant une relique maudite de classe spéciale, une simple chips triangulaire au paprika depuis dix bonnes secondes, comme si ce morceau de pomme de terre frit détenait les secrets géométriques de l'univers ou une issue de secours.
Le calme temporaire qui s'installe devient atrocement et délicieusement drôle pour le reste de la pièce. Yuji fait des allers-retours visuels frénétiques entre les deux manieurs d'ombres, un sourire immense barrant ses traits fins. Nobara essuie une larme de pure joie, tandis que le panda murmure à l'oreille de Toge :
— Ils sont totalement cuits à point. Le Jujutsu des ombres est vaincu par les hormones.
— Saumon, valide le garçon au col haut d'un hochement de tête très sérieux.
Megumi finit par reposer brutalement sa chips intacte sur la table basse, brisant enfin son mutisme de marbre, la voix un peu blanche.
— Je déteste profondément ce jeu. C'est la dernière fois que je m'assois avec vous.
— C'est faux, rétorque Nobara du tac au tac avec une logique implacable. Tu ne détestes pas le jeu en lui-même, Fushiguro. Tu détestes précisément cette question et le fait d'avoir dû y répondre devant elle.
Ye-ji laisse échapper un long soupir exaspéré, baissant enfin d'un millimètre son ouvrage pour fusiller la manieuse de clous du regard.
— Quelle bande de gamins immatures… On dirait une cour de récréation de primaire.
Nobara l'observe par-dessus son paquet de friandises, l'œil plissé de malice et d'ambition ludique.
— Bon. C'est une belle tentative de diversion morale, Ye-ji. Mais maintenant, si on y réfléchit bien, c’est profondément injuste et asymétrique si la Corée ne répond pas elle aussi à une question du même calibre. Justice internationale.
Megumi redresse instantanément la tête, les sourcils froncés et le regard bleu nuit brillant d'une lueur d'alerte maximale.
— Non. Laisse-la tranquille, Kugisaki. Elle n'a pas fait tourner la bouteille, elle ne joue pas.
La réactivité immédiate et l'agressivité de sa défense sont beaucoup trop suspectes pour le reste du groupe. Yuji le pointe aussitôt du doigt dans un cri de joie et de jubilation intense.
— OOOOOOH ! LE CHEVALIER NOIR ENTRE EN SCÈNE !
— Protection et réflexe instinctif de territoire détectés chez le mâle alpha des Dix Ombres, applaudit lentement et en cadence le panda, aux anges.
Megumi réalise la portée tactique désastreuse de son intervention précipitée et ferme les yeux une seconde, maudissant intérieurement ses propres réflexes de protecteur.
— …Laissez tomber. Vous êtes insupportables.
— Je vous rappelle que je n'ai jamais donné mon accord écrit pour participer à ce jeu ridicule, rappelle Ye-ji, maintenant fermement son livre comme un bouclier thermique contre le monde extérieur et les questions indiscrètes.
Nobara concède le point d'un hochement de tête magnanime, distribuant les cartes.
— Techniquement et juridiquement vrai. Tu es dans ton droit de ne pas répondre.
Yuji se laisse carrément glisser au sol sur le tapis avec un sens du drame et du désespoir consommé, les bras en croix.
— La stratégie défensive de la Corée du Sud est beaucoup trop puissante pour notre Jujutsu local… On ne percera jamais le Voile Noir.
— Cet objet inanimé de papier est devenu un véritable bunker émotionnel inviolable, ajoute le panda en désignant le roman d'un geste théâtral.
Toge intervient alors d'un ton solennel, levant sa canette :
— Bonite séchée. (N'abandonnez pas).
Megumi passe une main lasse et lourde sur son visage, affichant la mine déconfite d’un homme qui prie intérieurement pour qu’une météorite de classe spéciale s’abatte immédiatement sur le toit de l'école pour abréger ses souffrances.
Il glisse un regard discret du coin de l'œil vers Ye-ji et constate qu'elle maintient toujours fermement le livre devant ses joues empourprées… ce qui, par un effet de miroir, n'aide absolument pas son propre état d'esprit à retrouver son calme.
D'un geste sec et totalement inattendu, Ye-ji referme brusquement son livre dans un claquement sonore qui fait sursauter Yuji, et le pose lourdement sur la table basse. Ses yeux gris, froids et déterminés fixent directement la manieuse de clous.
— C'est bon, tu as gagné. Pose-la, ta question, espèce de… espèce de fouine de l'administration. Je n'ai pas peur.
La salle commune explose instantanément dans un vacarme sans précédent de cris, de hurlements de joie et de rires tonitruants. Yuji hurle de bonheur en frappant le sol de ses pieds, le panda tombe pour de bon de son canapé de rire, et Toge martèle la table en bois en cadence avec sa canette. Nobara, absolument rayonnante et triomphante, pointe un index victorieux vers sa cible enfin débusquée.
— ENFIN ! LA SOUVERAINETÉ A CÉDÉ ! C'EST LE MOMENT QUE J'ATTENDAIS !
Megumi, quant à lui, vient probablement de quitter définitivement son enveloppe charnelle spirituellement pour errer dans le plan astral. Il est livide et rouge à la fois. Nobara prend une grande inspiration théâtrale, un sourire authentiquement démoniaque et satisfait étirant ses lèvres fines.
— Alors, ma chère Ye-ji… Allez… D
is-nous tout… Quel est, de manière très précise, ton style de mec idéal dans la vie ?
Ye-ji lève aussitôt ses yeux gris vers le plafond de la pièce, feignant de trouver les moulures en plâtre et la poussière du lustre soudainement passionnantes et dignes d'une étude approfondie. Yuji jubile déjà à gorge déployée avant même qu'elle ne prononce la moindre syllabe.
— REGARDEZ-LA, ELLE REGARDE LE PLAFOND ! C'EST LE SIGNAL DES AVEUX !
Le panda suffoque littéralement de rire, se tenant les côtes, tandis que Toge répète en boucle, les yeux brillants :
— Saumon, saumon, saumon.
— Réponds ! Immédiatement et sans mentir ! exige Nobara en frappant joyeusement le coussin du canapé de ses poings.
En face, Megumi examine désormais la texture fine des veines du bois de la table avec la concentration absolue d’un jeune homme tentant de quitter cette dimension physique par la seule force de la pensée bouddhiste. Ye-ji marmonne alors d'une voix basse, fuyant tout contact visuel direct avec quiconque dans la pièce :
— Quelqu'un d'intelligent, de loyal dans ses engagements, discret au quotidien, profondément bienveillant avec ses proches… Et brun avec les cheveux un peu en bataille. Voilà. Vous êtes contents ?
Elle se saisit à nouveau de son livre de poche à toute vitesse d'un geste réflexe pour s'isoler dans sa lecture, s'interdisant formellement et sous peine de mort de regarder dans la direction de Megumi.
Un silence de plomb, lourd, massif et analytique s'about sur la pièce pendant une seconde entière, le temps que les cerveaux connectés des trois adolescents assimilent la description morphologique et psychologique. Puis, Yuji explose littéralement, se relevant d'un bond, les yeux exorbités.
— MAIS C'EST UNE BLAGUE ! ELLE A LITTÉRALEMENT ET TRAIT POUR TRAIT DÉCRIT FUSHIGURO EN DIRECT !!!
Le panda roule littéralement sur le tapis de rire, incapable de respirer, tandis que Nobara se lève d'un bond du canapé, levant les bras au ciel et célébrant sa victoire stratégique comme s'il s'agissait d'une médaille d'or aux Jeux Olympiques.
— INCROYABLE ! MOMENT HISTORIQUE POUR TOKYO ! C'EST DU CINÉMA ABSOLU, DU GRAND ART !
Toge frappe la table en cadence de sa canette, hurlant sa joie dans son propre code :
— SAUMON ! SAUMON !
Megumi est désormais complètement, intégralement rouge de la racine des cheveux jusqu'au col de sa veste noire. Il garde les yeux obstinément baissés vers le sol un court instant, le cœur battant à tout rompre dans sa poitrine, avant de risquer un regard furtif, rapide et voilé vers elle à travers ses cils sombres.
Il détourne aussitôt les yeux avec une hâte paniquée en constatant que Ye-ji, derrière les pages de son livre qu'elle tient pourtant très haut, est tout aussi rouge et empourprée que lui. Le territoire des ombres venait définitivement de s'agrandir ce soir-world.
Ye-ji plisse les yeux derrière les contours stricts de son livre, les tempes battantes, fermement décidée à ne pas sombrer seule dans ce tribunal improvisé. Elle abaisse d'un centimètre le bord supérieur des pages et braque son regard gris, acéré et vengeur, directement sur le garçon aux cheveux roses qui trône au milieu du canapé.
— Yuji ? À ton tour d'entrer dans l'arène… Dis-moi un peu, est-ce que tu trouves que Nobara est belle ?
Le piège se referme instantanément et avec la force d'un étau sur le garçon, coupant net son hilarité bruyante. Son rire s'étrangle dans sa gorge.
— …Hein ? Moi ?
Nobara bug elle aussi pendant une fraction de seconde, sa main restant suspendue au-dessus des cartes. L'arroseuse arrosée perd momentanément sa superbe. Elle se reprend pourtant à une vitesse remarquable, croise crânement les bras sur sa poitrine et décoche un sourire en coin, particulièrement dangereux, à son meilleur ami.
— Ah ouais. Excellente contre-attaque tactique de la part de la Corée. Réponds franchement, Itadori. Tout le monde t'écoute.
Le panda se redresse du tapis de tout son long, les yeux ronds et fascinés par ce magistral retournement de situation.
— Le transfert d’agression sociale et le pivotement de cible sont des choses absolument magnifiques à observer chez la jeunesse.
Yuji devient soudainement beaucoup moins loquace et bruyant, s'enfonçant dans les coussins. Il se gratte nerveusement la joue, les yeux fuyants, pris de court par l'attaque frontale.
— Euh… bah… oui ? Évidemment qu'elle est belle. C'est une évidence, non ?
Nobara cligne des yeux plusieurs fois, visiblement désarmée et déstabilisée par la franchise brute et spontanée de la réponse, s'attendant à une pirouette ou à une moquerie. Une légère mais indéniable nuance rose teinte à son tour le haut de ses joues. Elle réajuste sa veste pour se donner une contenance.
— Bon. Réponse techniquement correcte et diplomatique. Tu survis pour cette fois, Itadori.
Ye-ji souffle un léger rire de satisfaction derrière ses pages, savourant pleinement sa vengeance chirurgicale qui a brisé l'unité du camp adverse.
— Et inversement ? Qu'en pense la principale intéressée ?
Yuji se fige sur place, retenant sa respiration. Le panda pousse un « OOOOH » de pure jubilation anthropologique, immédiatement imité par Toge qui écarquille les yeux d'excitation, abandonnant sa chips.
— Saumon !
Nobara décoche un regard noir et assassin à la Coréenne, balançant visiblement entre le sentiment de trahison amicale et une profonde admiration pour sa répartie sans pitié.
— Ah d’accord. Je vois le genre. Tu choisis la violence pure et les frappes nucléaires maintenant, Nam-san.
— Ye-ji, par pitié, pourquoi tu retournes le jeu contre nous alors qu'on t'a rien fait ? pleurniche Yuji, les joues de plus en plus rouges sous les railleries.
Nobara garde les bras croisés, immobile pendant deux secondes entières qui semblent durer un siècle. Puis, fixant avec une insistance suspecte un point minuscule sur le mur opposé pour éviter à tout prix de croiser le regard du garçon, elle lâche d'une voix un peu trop rapide :
— …Oui. Il est plutôt beau garçon quand il s'y met. Mais il a l’énergie globale et la maturité d’un labrador possédé par un démon, alors ça gâche tout le potentiel.
Ye-ji glisse un regard en coin amusé vers Megumi à travers le chaos ambiant et les jérémiades de Yuji. Contre toute attente, le jeune homme soutient calmement son inspection visuelle cette fois-ci. Il ne détourne pas les yeux immédiatement dans une panique timide.
Un silence suspendu, étrangement doux, s'établit entre eux deux, une bulle d'ombre isolée du reste de la pièce où Yuji meurt socialement sur son canapé, Nobara tente de dissimuler son propre sourire derrière sa boisson, le panda célèbre bruyamment le drama de l'année et Toge continue de manger ses chips comme si de rien n'était.
Finalement, Megumi baisse légèrement les yeux vers la table, un mini sourire discret, détendu et presque imperceptible étirant ses lèvres fines, profondément soulagé que l'attention générale se soit déplacée sur d'autres victimes.
Ye-ji sourit à son tour derrière le rempart de son livre. Megumi remarque le frémissement du papier blanc et son sourire s'accentue, plus franc, plus ouvert, sans qu'il ne cherche cette fois à le masquer ou à se détourner.
Yuji, toujours affalé de tout son long sur les coussins, pousse un long soupir de martyr :
— Pourquoi est-ce que vous êtes tous les deux tellement plus calmes, dignes et détendus que moi dans ce genre de situation… c'est injuste.
Nobara lui décoche le plus gros coussin du canapé en pleine figure avec une précision de lanceuse de baseball.
— Parce qu’eux, au moins, ont un cerveau fonctionnel et savent comment respirer en public, contrairement à toi !
Le panda pointe le duo d'ombres d'un index analytique, tel un scientifique observant une nouvelle espèce en milieu naturel.
— Fascinant. Les deux utilisateurs d’ombres de la classe communiquent désormais exclusivement par micro-expressions faciales et signaux thermiques. C'est un langage crypté.
Ye-ji pose enfin son livre sur ses genoux et s'empare d'une canette de thé frais sur la table pour se donner une contenance, le regard brillant.
— Si je ne m'abuse, Panda-senpai et Inumaki-san n'ont pas encore joué une seule fois. C'est injuste.
Le grand mammifère bicolore se redresse instantanément sur ses hanches, feignant l'outrage le plus total.
— AH ! Une mutinerie ! Une trahison caractérisée de la part des première année envers leurs aînés !
Toge suspend net le mouvement de sa main gantée vers son paquet de chips, le geste ralenti par la surprise. Yuji retrouve aussitôt toute son énergie cinétique, bondissant sur son siège comme un diable sortant de sa boîte, le coussin sur la tête.
— OUI ! TOTALEMENT ! PAS D'ÉCHAPPATOIRE POUR LES DEUXIÈME ANNÉE ! JUSTICE !
Nobara affiche à son tour un sourire carnassier et féroce, alignant ses clous imaginaires.
— Le panda d’abord. C'est lui qui a ouvert la boîte de Pandore.
L'animal pose une patte solennelle et velue sur sa poitrine rebondie, adoptant un ton de martyr de la science.
— Très bien. Je ne me défilerai pas. Je suis prêt à affronter la vérité historique de mon existence. Je suis émotionnellement nu devant vous, mes chers élèves.
— Malheureusement pour nos yeux et notre santé mentale, souffle Megumi par le nez d'un ton monocorde.
— Je laisse quelqu'un d'autre poser la question au Panda…, déclare Ye-ji avec un sourire en coin.
Elle fouille rapidement dans son sac de cours posé au sol, en extrait un carnet de notes vierge et un stylo à bille d'un même geste fluide, et les lance proprement à travers la pièce vers Toge. Le garçon attrape les objets au vol avec des réflexes parfaits, l'air surpris.
— Tu n'y échapperas pas non plus, Inumaki-san. Il faut assumer.
— …Saumon ? fait-il en observant les fournitures scolaires d'un air circonspect.
Yuji frappe la table basse du poing, ravi du stratagème brillant de sa camarade.
— OOOOH ! Le coup de génie ! Elle a trouvé la parade absolue et définitive contre la technique d'Inumaki-senpai !
— Un génie ! Un absolu génie de la guerre psychologique ! applaudit Nobara en riant.
Le panda en rit aux larmes, secouant toute sa fourrure.
— LE SILENCEUR HUMAIN EST ENFIN TOMBÉ PAR LE POUVOIR DE L'ÉCRITURE !
Même Megumi laisse échapper un authentique et franc rire discret en voyant Toge dévisager son carnet blanc avec l'expression outragée d'un homme trahi par la technologie et la bureaucratie moderne. Ye-ji se tourne vers l'ours en peluche géant, les yeux plissés de malice.
— Bon, Panda-senpai… On va rester dans le répertoire et les secrets de l'école pour ta Vérité. Si tu étais un être humain biologique… Est-ce que Maki-senpai serait ton genre de fille ?
À suivre...