La lumière pâle, presque argileuse de l’aube s'infiltre à pas feutrés à travers les grands rideaux de lin du dortoir des filles, baignant le long couloir de bois d’une tranquillité encore intacte. Megumi est là, adossé contre la cloison, les bras croisés sur sa veste noire et la tête légèrement inclinée, fidèle à son habitude de devancer le temps et les réveils de la bande.
Lorsque Ye-Ji pousse la lourde porte de sa chambre individuelle, leurs regards se croisent dans un salut muet, immédiat, suivi d'un silence confortable, presque exclusif, qui les accompagne tout au long des escaliers extérieurs. Leurs pas résonnent doucement à l'unisson sur les lattes de cèdre alors qu'ils se dirigent vers le bâtiment principal du lycée.
Ye-ji observe un instant à la dérobée le profil net et dessiné du jeune homme, dont la frange rebelle accroche la fraîcheur du matin, avant de briser la quiétude matinale de sa voix calme.
— Au fait… Il y a une semaine à peine, à mon arrivée à Jujutsu Tech, tu me regardais franchement de biais et je t’ai envoyé balader sans ménagement. Quand on y pense, on revient de loin, tous les deux.
Megumi laisse échapper un infime, un imperceptible souffle amusé par le nez, les yeux fixés droit devant lui sur le chemin pavé.
— … Ouais. C'est vrai.
Un court silence s'étire pendant qu’il repense visiblement à leur toute première interaction dans la cour, qu'on pouvait poliment et techniquement qualifier de désastreuse pour les relations internationales. Puis, avec une honnêteté teintée d'une fatigue feinte pour masquer sa gêne, il ajoute d'une voix plus basse :
— T’étais vraiment agressive aussi, ce jour-là. Tu avais sorti tes griffes à la moindre question.
L'accusation ne manque pas de culot venant du garçon qui, à l'époque, se contentait de poser des questions hautement suspectes à Gojo dans son coin sans lui adresser directement la parole. Pourtant, Ye-ji perçoit sans peine la note chaleureuse et la pointe de tendresse qui colorent sa voix d'ordinaire si monocorde.
— Enfin… Je crois que je ne comprenais pas trop quoi penser de toi au début, concède-t-il, sa voix descendant d'un ton sous l'effet de la confidence. Je me méfiais de tout. Et maintenant, c’est bizarre… j’ai presque du mal à imaginer que t’étais pas déjà là avant, avec nous.
Ye-ji relève immédiatement la tête vers lui, les sourcils froncés dans une expression faussement offensée, bien que son cœur s'emballe et rate un battement complet sous le choc de sa déclaration.
— Agressive ? Moi ?
Elle lui décoche un regard noir et accusateur, feignant l'indignation la plus totale pour cacher son trouble.
— Monsieur me fixait avec insistance comme si j’étais potentiellement une menace nationale ou un fléau infiltré, et c’est moi l’agressive de l'histoire ? Tu as une mémoire très sélective, Fushiguro.
Son ressentiment de façade dure à peine trois secondes avant qu’un rire doux et cristallin ne lui échappe. Les souvenirs de leur début leur reviennent en mémoire : la méfiance mutuelle, les échanges tranchants, et ces regards volés dont ils ne comprenaient pas encore la trajectoire magique. Mais la fin de sa phrase résonne encore en elle avec la force tranquille d'une évidence gravée dans le sol. « J’ai du mal à imaginer que t’étais pas déjà là avant. »
Son masque de marbre fond complètement sous la fraîcheur du matin. Elle baisse les yeux vers les pavés humides de la cour intérieure, un sourire minuscule et ravi aux lèvres, profondément touchée par sa délicatesse.
— … Tu ne peux pas décemment dire des trucs comme ça tranquillement en marchant, Megumi. Mon cœur est déjà au bord de l’implosion complète depuis hier soir.
D'un mouvement fluide et naturel, elle laisse glisser sa main gauche dans la sienne, leurs doigts s'imbriquant d'eux-mêmes pour sceller leur proximité.
— Mais… j’aime bien l’idée d’avoir toujours eu une place réservée à côté de toi sans qu’on le sache encore.
Megumi sent les doigts fins de la jeune fille s'entrelacer fermement aux siens. En observant sa moue faussement rebelle qui cède la place à cette tendre capitulation, il ressent à nouveau, avec une force décuplée, cette certitude diffuse qui l'a envahi la veille au soir sur le chemin du parc : la sensation profonde, enivrante et inédite d'être irrémédiablement attaché à quelqu'un.
Sa main resserre naturellement sa prise sur celle de Ye-ji. Il incline légèrement sa tête aux cheveux en bataille vers elle, le regard saphir adouci.
— … Ouais. Je crois que mon principal problème, maintenant… c’est que cette place-là va probablement me manquer cruellement dès que tu seras pas là.
Toute sa pudeur légendaire et sa rigidité habituelle s'effacent lorsqu'il est seul avec elle, loin des caméras de la bande. Il choisit de poser ses mots doucement, sans artifice ou fioriture stylistique. Puis, après quelques secondes d'une marche paisible dans les couloirs, une lueur d'amusement et de taquinerie réapparaît dans sa voix :
— Et pour ma défense… tes ombres du Voile faisaient vraiment figure de menace nationale au début. N'importe quel exorciste aurait eu le même réflexe de vigilance.
Ye-ji suspend un instant son pas sur le plancher, terrassée par la douceur de son aveu. Cette façon désarmante qu'il a de lui confier ses failles les plus intimes, comme s'il découvrait la portée de ses sentiments en même temps qu'il les formulait à haute voix, ébranle ses dernières défenses de guerrière. Elle resserre l'étreinte de ses doigts contre sa paume, fixant un point lointain pour préserver un semblant de dignité.
— … Tu réalises que t’es en train de devenir extrêmement et hautement dangereux pour ma stabilité mentale ? glisse-t-elle en enfouissant un rire étouffé dans le col de sa longue tunique noire. Parce que maintenant, c'est malin, moi aussi je vais penser à toi dès que tu seras plus dans mon champ de vision.
Elle sait la partie définitivement gagnée. Son absence se fera remarquer partout désormais. Mais l'allusion à ses techniques occultes la fait réagir aussitôt, et elle pousse un soupir théâtral de diva offensée.
— Hé ! Mes ombres du Voile Noir étaient très élégantes, je te ferai dire. Mystérieuses, peut-être. Intimidantes, à la limite, j'avoue.
Elle lui pince légèrement les doigts, un sourire en coin et espiègle barrant ses traits fins.
— Toi, par contre, t’avais vraiment une tête de « je ne parle à personne, je déteste l'humanité » et je m'attendais à ce que tu disparaisses dans la nuit à chaque coin de couloir.
Megumi laisse échapper un authentique et rare rire discret, masquant sa bouche de sa main libre pour cacher sa joie. C'est ce rire précieux qui ne s'affiche que lorsqu'il se sent pleinement en sécurité et compris. Il secoue doucement la tête.
— Élégantes ? Ye-ji, tes ombres avaient surtout l’air de vouloir dévorer quelqu’un de vivant au premier faux mouvement.
L'observation est d'un réalisme occulte irréprochable. Mais devant la description de sa propre aura de garçon maudit et taciturne, il ferme les yeux, vaincu par l'exactitude chirurgicale de la remarque.
— … Okay. par contre pour ma vibe, c’est rigoureusement vrai. J'avais cette tête-là.
Le silence s'établit à nouveau alors qu'ils approchent à pas lents du bâtiment de la cafétéria. C'est un mutisme plein, confortable, une complicité qui n'éprouve plus le besoin d'être comblée par des phrases inutiles. Le pouce de Megumi caresse distraitement, de manière régulière, le dos de la main de Ye-ji. Il réfléchit un instant, ses sourcils se fronçant légèrement, puis murmure :
— Mais c’est vraiment bizarre… J’ai jamais eu envie de parler autant avec quelqu’un de toute ma vie avant toi.
Ye-ji sourit à cette confession silencieuse, comprenant l'immense pas en avant et l'effort que cela représente pour la structure psychologique du jeune homme. Elle profite de ce moment de calme suspendu avant la tempête Yuji pour aborder un sujet qui l'intrigue profondément depuis son arrivée de Séoul.
— Tu as dit avant-hier que tu connaissais Gojo-sensei depuis que tu étais tout petit… Il est qui pour toi, en fait ? Quel est votre véritable lien ?
Megumi ralentit imperceptiblement l'allure de ses pas sur le chemin, ses traits fins se figeant dans une moue pensive. Son pouce continue mécaniquement de tracer de légers cercles contre ses doigts pendant qu'il rassemble ses souvenirs d'enfance.
— … C’est compliqué. Très compliqué.
Le préambule est universel dès qu'il s'agit de Satoru Gojo. L'adolescent souffle légèrement du nez, adoptant un ton plus horizontal et posé.
— Il m’agace souvent. Énormément. Il est irresponsable, envahissant, il se mêle de tout ce qui ne le regarde pas… Et il agit toujours, en toute circonstance, comme si rien ni personne ne l’atteignait jamais. Il vit dans son monde d'Invincible.
Malgré l'énumération un peu brute des griefs administratifs, Ye-ji discerne immédiatement l'absence totale de rancœur véritable dans sa voix. C'est une lassitude affectueuse, la marque indélébile d'un lien ancien et profondément ancré dans son histoire personnelle. Megumi lève ses yeux bleu nuit vers les boiseries traditionnelles du couloir supérieur avant de poursuivre d'une voix plus sourde, presque intime :
— En fait, mon père a essayé de me vendre au clan Zenin quand j'étais gamin, pour mes pouvoirs. Mais Gojo-sensei est intervenu. Il m’a sorti de là quand j’étais enfant, il a bloqué la transaction. Et même s’il est totalement insupportable au quotidien… je crois qu’il a toujours essayé de me laisser choisir ma propre voie et ma propre vie d'exorciste, sans me forcer.
— Un genre de tuteur ? De parrain ? suggère Ye-ji d'une voix douce.
Un petit rire las et ironique s'échappe des lèvres de Megumi.
— … Ouais. On peut appeler ça comme ça, je suppose. Enfin, un parrain excentrique qui envahit ton frigo sans demander, traumatise psychologiquement tes amis pour s'amuser, et apparaît au milieu de la nuit sur les toits pour commenter ta vie sentimentale avec des pop-corn.
Ses traits se détendent complètement, perdant leur amertume habituelle à l'évocation de ses souvenirs.
— Mais… au fond du compte, je sais qu’il tient vraiment à moi et à mon avenir.
Ye-ji comprend instantanément, à travers ses silences, que Megumi n'a jamais été familier avec l'idée d'être protégé ou aimé sans conditions par une famille classique. Gojo, avec tout son appareil de provocations, de bruit, de bonbons et de paradoxes, a constitué le seul repère stable, solide et quasi-familial de son enfance de gamin solitaire.
— C'est vrai qu'il est… unique en son genre, sourit la Coréenne.
— C’est une manière extrêmement polie et diplomatique de formuler les choses, s'amuse Megumi en secouant la tête. Le pire dans tout ça, c’est qu’il devient encore plus lourd et insupportable lorsqu'il s’inquiète sincèrement pour quelqu’un. Donc maintenant qu’il sait officiellement pour nous deux… on est probablement condamnés au harcèlement quotidien.
Il ferme brièvement les yeux, feignant une fatigue résignée devant le futur chantage affectif qui les attend au tournant. Pourtant, sa main maintient fermement, jalousement celle de Ye-Ji, sa voix demeurant stable et posée. S'ouvrir à elle dans ce couloir désert semble être devenu la chose la plus naturelle de sa routine matinale.
Ye-ji resserre les doigts autour des siens, sa curiosité piquée par ses dernières paroles et les mystères de la société Jujutsu.
— Tu as de la famille encore active ? Tu parles du clan… Maki-senpai… elle s'appelle Zenin elle aussi. C’est qui pour toi, exactement ? Ta cousine ?
Megumi garde le silence pendant quelques enjambées régulières, ordonnant méthodiquement ses pensées pour traduire la complexité archaïque, politique et toxique de sa lignée à quelqu'un qui n'a pas grandi sous son joug féodal. Il pousse un soupir discret.
— … Malheureusement pour moi, oui. Maki est ma cousine germaine, techniquement.
Le ton de sa voix s'est refroidi instantanément, chargé de la lourdeur inhérente au nom maudit des Zenin.
— Le clan Zenin est… un désastre sans nom, résume-t-il avec une concision chirurgicale. Ils accordent une importance maladive aux techniques héréditaires, au statut du sang, à la puissance brute. Et ils traitent comme des moins que rien les gens qui ne rentrent pas parfaitement dans leurs critères ou qui n'ont pas d'énergie occulte, comme Maki.
Ye-ji devine sans peine que le visage déterminé et les combats de Maki s'imposent à son esprit lorsqu'il évoque ces injustices claniques.
— J’ai jamais vraiment considéré ce clan ou ces gens comme une famille, continue-t-il, la voix blanche, teintée d'une distance ancienne et protectrice. Les seules personnes qui comptaient vraiment pour moi dans ma vie, c’était ma sœur… et maintenant quelques autres personnes aussi.
Il s'arrête un instant et glisse un regard appuyé, intense, vers elle. Ye-ji note immédiatement, avec une pointe d'appréhension, l'usage subtil du passé lorsqu'il a commencé à évoquer sa sœur. Une boule d'angoisse lui serre la poitrine, et elle n'ose pas formuler la question qui s'impose d'elle-même.
— Tu parles d'elle au passé… Elle est…
— Non. Elle est bien vivante, coupe calmement Megumi, devançant son angoisse pour la rassurer.
Un soulagement instinctif teinte sa voix, brisant la glace et la gravité du sujet. Il fixe un point devant lui, sur les arbres de la cour, avant d'ajouter d'un ton plus lointain et feutré :
— Elle est juste… plus vraiment là en ce moment, physiquement parlant. Elle est plongée dans le coma depuis un long moment à l'hôpital.
Ye-ji assemble enfin les pièces manquantes du puzzle, comprenant la gravité singulière, la maturité et la tristesse latente qui l'habitent dès qu'il s'agit de ses motivations au combat. Le nom de sa sœur résonne dans son esprit comme un sanctuaire inviolable.
— Tsumiki… Elle s'appelle Tsumiki, et c'est la raison principale, la seule en vérité, pour laquelle j’ai commencé à devenir exorciste sérieusement, confie-t-il alors que ses doigts jouent machinalement avec les siens, cherchant dans le contact physique la force de ne pas se refermer sur lui-même. Elle a toujours été… incroyablement gentille et patiente avec moi. Même quand j’étais un gamin compliqué, violent et insupportable.
— Tsumiki… murmure Ye-ji en serrant doucement sa main dans un geste muet pour s'associer à sa peine. Elle a eu un accident de voiture ? Un traumatisme ?
— Non… Une malédiction inconnue a pris pour cible son corps, répond Megumi d'un simple et triste hochement de tête.
— Une malédiction…, répète Ye-ji, son regard gris se durcissant instantanément face à l'injustice flagrante de la situation.
— … Ouais, lâche Megumi, la voix monochrome. Les exorcistes de l'école et les médecins n'ont jamais vraiment trouvé le moyen ou la contre-technique pour briser le sort et la réveiller.
Sa voix est neutre, mais le poids immense de l'impuissance et des mois d'attente stérile s'y fait cruellement et douloureusement sentir. C'est la litanie des espoirs déçus et de la peur latente de l'absence définitive qui ronge les nuits du jeune homme. Il secoue vigoureusement la tête, tentant de chasser les ombres de son esprit pour revenir au présent.
— C’est frustrant. Désolé… Ce n’est pas un sujet très joyeux ou idéal dès le matin pour un réveil.
Pourtant, malgré ses excuses, sa main reste solidement, chaudement ancrée dans la sienne, comme si le simple partage de ce fardeau secret avec elle le rendait un peu moins écrasant à porter au quotidien.
— … Il faudrait trouver une solution par nous-mêmes, déclare Ye-ji avec une assurance froide et tranchante. Les vieux de la hiérarchie cherchent rarement correctement dès que ça demande de sortir de leurs livres.
Megumi suspend son geste, surpris par la ferveur et la réactivité immédiate de la réplique. Un infime souffle amusé lui échappe malgré la gravité du moment, ses yeux brillant d'une lueur neuve.
— … Ça ressemble beaucoup à quelque chose que dirait Gojo-sensei pour provoquer le Conseil.
Mais les paroles pleines de certitude de la jeune fille font vibrer une corde sensible et profonde en lui. Il y retrouve ses propres colères étouffées face aux hautes instances, aux délibérations sans fin des supérieurs et aux dossiers classés sans suite dès qu'ils exigent trop d'efforts de recherche. Il fixe le plafond du couloir avant de murmurer :
— J’ai longtemps pensé, dans mon coin, que j’y pouvais rien, que j'étais impuissant. Mais maintenant… avec toi, j’ai un peu plus envie d’essayer encore. De forcer le destin.
Pour la toute première fois depuis des années de solitude, la présence de Ye-ji lui permet d'envisager un avenir concret au-delà de la simple survie ou du devoir militaire. La Coréenne s'arrête sur le parquet et plante ses yeux gris directement dans les siens.
— Tu accepterais que je la rencontre à l'hôpital ? Même si elle est dans le coma ? Si elle est si importante pour toi… J’aimerais vraiment faire sa connaissance.
Megumi s'arrête net à son tour, la dévisageant avec une intensité totalement neuve, le souffle court. Pendant une seconde entière, la surprise cède la place à une émotion profonde et brute qu'il ne parvient pas à dissimuler derrière son masque habituel. Ce n'est ni de la politesse de courtoisie, ni de la curiosité d'exorciste ; elle demande sincèrement à entrer dans son sanctuaire le plus intime parce qu'elle veut connaître et chérir ce qui compte le plus pour lui. Le fait de ne plus porter ce souvenir et cette peine tout seul le désarme totalement. Un sourire d'une douceur infinie, sans retenue, s'affiche enfin sur ses lèvres fines.
— … Ouais. J’aimerais bien. Vraiment. Tsumiki t’aimerait beaucoup, je pense. Elle dirait que j'ai de la chance.
C'est la concession la plus intime, le plus grand abandon qu'il ait formulé depuis son arrivée à Tokyo. Ye-ji resserre sa prise sur ses doigts, un geste muet et puissant de soutien inconditionnel. Megumi ne répond rien, savourant simplement le bien-être inédit et la chaleur qui l'envahissent. Pouvoir enfin parler sans armure, évoquer sa sœur sans douleur lancinante et se savoir écouté par celle qui tient fermement sa main. Il entrelace plus profondément ses doigts aux siens, ancrant leur lien.
— … Merci, Ye-ji. Pour vouloir connaître les gens importants pour moi au lieu d’avoir peur de tout ce qui est compliqué ou maudit autour de ma vie.
— C'est tout à fait normal…, réplique Ye-ji d'une voix basse, ferme et sans réplique. Si je te choisis, Megumi, c’est entièrement. Avec tout ton package.
Megumi bloque sa respiration pendant une fraction de seconde, le choc frontal des mots coupant net son afflux d'air. « Si je te choisis, c’est entièrement. » Le silence du couloir se fait plus dense, plus électrique autour d'eux, les isolant du reste du monde. Sa main se crispe sur la sienne, un réflexe dicté par l'intensité de l'émotion qui menace de le submerger.
Il a passé son existence entière à croire, à cause de son histoire, qu'on ne pouvait tolérer ou aimer que ses fragments les plus acceptables, ses compétences magiques, son utilité ou sa lignée prestigieuse, tout en rejetant le poids mort de ses traumatismes et de ses ombres.
Ye-ji vient de balayer cette certitude douloureuse d'une seule phrase prononcée au matin. Elle le prend tout entier, sans conditions, avec ses silences, le poids des Zenin, le coma de Tsumiki et l'épaisseur de ses spectres. Lorsqu'il retrouve enfin la parole, sa voix s'est faite plus ténue, plus fragile, presque un murmure de confession :
— … Tu ne te rends pas du tout compte d’à quel point ça me fait peur et un bien fou en même temps quand tu dis des trucs pareils sans crier gare.
Il tourne entièrement son visage vers elle, ses yeux sombres brillant d'une sincérité et d'une affection désarmantes sous la verrière.
— Mais je crois que… j’ai vraiment et profondément envie d’être choisi par toi aussi. Pour de bon.
Les bruits familiers et agressifs de la cafétéria toute proche, le tintement métallique des plateaux de fer, l'odeur du riz et les éclats de voix survoltés de Yuji et Nobara finissent par les extirper de leur bulle intemporelle. Les deux adolescents se regardent, laissant échapper un long et synchrone soupir de résignation amusée, prêts à affronter le tumulte du jour et les vannes de la bande, forts de leur immense secret partagé…
A suivre...