Le domaine du clan Zenin s'élève au milieu des structures traditionnelles de Kyoto avec la rigidité d'un mausolée d'un autre siècle. Ici, le béton n'a pas droit de cité ; seules règnent les essences de bois séculaires et les pierres taillées à la main. Le vent d’automne s’engouffre entre les toits de tuiles sombres, faisant grincer les vieilles charpentes avec un gémissement presque humain. C'est dans ce décor figé dans le temps et l'élitisme que Satoru Gojo traverse l'entrée principale d'un pas lourd, exagérément théâtral, ses talons claquant contre la pierre fine de la cour. Il tient sa canette de café à la main comme s'il s'agissait d'un trophée chamanique, arborant l’assurance insolente d’un homme venu saboter un mariage princier.
À quelques centaines de mètres de là, tapie dans la pénombre absolue d'un immense mur de pierre d'enceinte, une tache d'encre s'étire en silence sur le sol, totalement invisible pour les sentinelles ordinaires de la patrouille de nuit.
Megumi émerge en premier de la nappe obscure, sa silhouette élancée se fondant immédiatement dans les recoins sombres de la bibliothèque privée du clan. Ye-ji glisse juste derrière lui. La pièce est immense, étouffante, saturée de l'odeur rance de la poussière, du vieux papier en décomposition et d'une énergie occulte résiduelle stagnante qui pèse sur les épaules.
— Pas un bruit, murmure Megumi à voix basse, le regard rivé sur les rangées infinies de grimoires et de rouleaux maudits. Gojo va retenir mon grand-oncle Naobito et Naoya sur la terrasse extérieure pour nous donner le temps de chercher ce qu'on veut. On a dix minutes, pas une seule seconde de plus. Les gardes de l'unité Hei patrouillent régulièrement dans le secteur. Si on déclenche un seul rituel d'alarme ou un rideau automatique…
— « OH, MON CHER NAOYA ! MAIS QUELLE SURPRISE ! TU AS ENCORE GRANDI DEPUIS LE DERNIER CONSEIL OU C'EST TON EGO SURDIMENSIONNÉ QUI FAIT UN EFFET D'OPTIQUE ? SINCÈREMENT, JE DEMANDE, IL Y A UN VRAI SOUCI DE PROPORTIONS CHEZ TOI, LÀ ! »
La voix de Gojo résonne depuis la cour d'honneur avec une puissance acoustique telle qu'elle fait vibrer les shojis de la bibliothèque à l'autre bout du complexe.
Ye-ji jette un regard en coin amusé à Megumi, un sourire moqueur barrant ses traits fins.
— C'est ça, sa définition de l'infiltration ?
— Ce prof est une arme de destruction sociale massive, soupire Megumi en poussant doucement la porte dérobée qui mène aux archives interdites. Entrons vite. On n'a plus de temps à perdre avec ses conneries.
Pendant que les deux manieurs d'ombres s'enfoncent dans les couloirs poussiéreux, la cour d'honneur du clan Zenin devient le théâtre d'un naufrage diplomatique de classe internationale. Naobito Zenin, le vieux et redoutable chef du clan, est assis en tailleur sur la terrasse de cèdre, une gourde de saké traditionnel à la main, sa longue moustache blanche tressaillant de pure exaspération. À ses côtés, son fils, Naoya, les mains enfoncées dans son haori de soie, fusille Gojo du regard, ses pupilles claires froncées par une irritation immédiate et viscérale.
— Satoru, gronde Naobito d'une voix rauque et caverneuse après une généreuse gorgée de son alcool. Qu’est-ce que tu fous là à brailler comme un fléau de basse catégorie dans ma cour ? J'essaie de boire en paix avant la réunion des hauts gradés.
— Oh, mon cher Naobito ! Mais je passe juste pour un petit audit de routine de vos infrastructures obsolètes ! Et puis je voulais voir si Naoya a enfin appris à parler poliment aux femmes ou s'il est toujours bloqué au stade de fossile du Moyen Âge. Non parce que Maki m'a dit au lycée que …
Naoya lui coupe la parole et serre les poings à s'en faire blanchir les jointures, sa voix se chargeant d'un mépris tranchant qui trahit son éducation rétrograde :
— Le chef du clan n'a pas de temps à perdre avec tes provocations stériles, Gojo. Ne prononce pas le nom de cette ratée et de cette moins-que-rien ici. Une femme n'est déjà rien si elle n'a pas de technique maudite décente, elle devrait juste se contenter de marcher trois pas derrière les hommes, d'admirer les guerriers du clan et de se taire pour servir le thé.
Gojo prend une lente gorgée de sa canette de café, un sourire démoniaque et froid s'étirant sous son bandeau noir, ignorant superbement le fils pour se poster juste devant le patriarche.
— Intéressant ! Tu sais, Naobito, avec un héritier aussi arrogant et limité, c'est un véritable miracle que votre clan n'ait pas encore fait faillite sociale complète. Venez, trinquons plutôt à votre déclin ! J'ai apporté des pâtisseries de Tokyo très sucrées pour accompagner ton alcool bas de gamme !
Naobito frappe brutalement sa gourde en céramique contre le bois précieux de la terrasse, les yeux injectés de sang par la colère. L'insulte sur son saké précieux touche sa seule et unique corde sensible :
— MON SAKÉ EST UN CRU SÉLECTIONNÉ PAR LES MEILLEURS BRASSEURS DU PAYS, CRÉTIN DES GOJO ! Viens là que je t'explique la vraie valeur des traditions et du respect de tes aînés !
Le piège est refermé. Du moins, pour un temps. Les deux plus puissantes voix du clan sont officiellement captivées par la fureur sacrée du vieil homme et l'insolence calculée de Gojo.
À l'intérieur du bâtiment des archives, Ye-ji avance à pas de loup aux côtés de Megumi, son ombre frémissant légèrement sur le parquet de bois sombre. Elle sent clairement Mukya s'agiter et gronder au sein de son Voile Noir. Ce n'est pas de la peur ou de la panique, c'est une résonance magique. Une familiarité presque dérangeante avec l'endroit.
— Elle reconnaît l'odeur et l'énergie des lieux, murmure Ye-ji en frissonnant. Et je te garantis que ça ne lui plaît pas du tout. Elle se souvient d'un truc désagréable je pense.
— On cherche les registres de l'ère Heian liés aux Dix Ombres, ordonne Megumi en sortant d'une étagère un énorme volume en cuir recouvert d'une fine couche de crasse. Si Mukya a été mentionnée ou combattue par un de mes ancêtres, c'est forcément consigné là-dedans.
Dehors, un bruit de bois fracassé retentit dans un fracas terrible, immédiatement suivi par la voix théâtrale et faussement désolée de Gojo :
— « OUPS ! Mon bras a glissé tout seul ! C’était une table d'époque de l'ère Edo ? Quel dommage, elle jurait affreusement avec l'ambiance poussiéreuse de toute façon ! J'offre le ramassage des débris, c'est cadeau de la maison Gojo ! »
Megumi se masse les tempes d’une main, fermant les yeux, tout en ouvrant un grimoire avec précision.
— Je jure devant les hautes instances que si on survit à cette journée sans finir dans une cellule, je demande une augmentation de bourse substantielle pour danger psychologique.
Pendant ce temps, sur la terrasse d'honneur, la diversion de Gojo se fissure brutalement, victime de la paranoïa innée des Zenin. Alors que Gojo s'apprête à entamer un monologue absurde sur la qualité nutritionnelle des beignets aux haricots rouges, Naoya ressent une infime vibration spirituelle. Il baisse brusquement les yeux vers sa ceinture de soie : le précieux pendentif de jade qu'il y porte, directement lié aux barrières de sécurité et aux talismans du domaine, vient de luire d'une faible mais indéniable lueur bleutée.
Naoya coupe net la parole du plus fort, sa voix devenant instantanément glaciale :
— Le talisman de l'aile des archives sacrées vient de s'activer à ma ceinture. Une intrusion spirituelle mineure est en cours.
Naobito pose brutalement sa gourde, le regard soudainement noir de suspicion. À force de voir Gojo faire le clown, briser du mobilier précieux et parler anormalement fort, les pièces du puzzle s'emboîtent enfin dans son esprit de vieux stratège paranoïaque.
— Gojo… Tu n'as jamais mis les pieds de ton plein gré ici sans une idée derrière la tête. Tu piaffes, tu fais le pitre, et tu fais assez de bruit pour masquer le bruit des pas de quelqu'un d'autre. C'est toi qui as envoyé un rat fouiller nos secrets pendant que tu nous tiens la jambe ?
Naoya se redresse d'un bond, un sourire cruel et sadique aux lèvres :
— Il détourne notre attention, Père. Les sentinelles de l'unité Kukuru à l'extérieur n'ont rien vu, mais la magie de l'alerte ne ment jamais. Quelqu'un est actuellement dans la bibliothèque.
Gojo comprend immédiatement qu'il a perdu la main sur la situation. S'il les bloque physiquement par la force de son Infini, il déclenche une guerre ouverte et immédiate entre les grandes familles. S'il ne fait rien, les Zenin vont surprendre Megumi et Ye-ji en plein flagrant délit de vol d'informations.
Changeant instantanément de tactique, Gojo emboîte le pas aux deux hommes qui se dirigent déjà d'un pas rapide et lourd vers le bâtiment des archives. Pour prévenir les adolescents à distance, il se met alors à hurler de toutes ses forces, transformant sa propre voix en une véritable alarme humaine à travers les couloirs du domaine :
— « QUOI ?! MAIS PAS DU TOUT ! QUELLE PARANOÏA CHRONIQUE, NAOBITO ! JE NE DISSIMULE RIEN DANS MON DOS ! MAIS PUISQUE VOUS COUREZ VERS LA BIBLIOTHÈQUE COMME S'IL Y AVAIT DES SOLDES DE PRINTEMPS, JE VEUX VENIR AUSSI ! J'ADORE L'HISTOIRE DE L'ART TRADITIONNEL ! C'EST TRÈS INJUSTE DE ME LAISSER SUR LE SEUIL DE VOTRE SAVOIR ! »
Les Zenins lui font une répose cinglante mais inaudible à travers les cloisons des archives.
— « COMMENT ÇA, JE NE PEUX PAS VISITER LES ARCHIVES SANS AUTORISATION ÉCRITE ?! MAIS J'ADORE LES VIEUX ROULEAUX, C'EST MA PASSION CACHÉE DEPUIS L'ENFANCE ! »
À l'intérieur des archives, la voix de tonnerre de Gojo traverse les shojis avec la puissance d'un coup de canon. Megumi se fige net, le grimoire de l'ère Heian grand ouvert entre ses mains tremblantes de tension.
— C'est le signal d'alarme, souffle-t-il, la mâchoire crispée et les oreilles aux aguets. Gojo a perdu le contrôle de la situation dehors, ils ont détecté une présence. Ils arrivent vers nous à toute vitesse. On a moins de dix secondes pour disparaître.
— Attends !, le coupe Ye-ji d'un ton sec, ses doigts s'arrêtant net sur une section jaunie intitulée « Des Anomalies et des Reliques du Voile Occidental ». Regarde cette ligne, Megumi.
Le jeune homme se penche immédiatement au-dessus de son Épaule, oubliant le danger pour une seconde. Sur le vieux papier fibreux, une liste de noms d'entités, de fléaux antiques et de shikigamis oubliés est répertoriée à l'encre de Chine. Le style d'écriture est typique des Zenin : pompeux, élitiste, truffé de métaphores agaçantes sur la supériorité absolue de leur sang et de leurs rituels.
Mais au milieu de la page maculée, un mot précis attire leur attention :
MUKYA
Les deux adolescents retiennent simultanément leur souffle. C’était écrit là. Noir sur blanc. Une preuve irréfutable que l'entité de Ye-ji a croisé la route sanglante du clan il y a des siècles de cela. Mais leur soulagement est de très courte durée.
Le nom « MUKYA » est vigoureusement barré d'un gros trait d'encre noire, si épais et rageur qu'il a presque transpercé le support de part en part. Et juste en dessous, là où la description technique, les capacités de combat et l'origine de l'entité doivent normalement commencer… la page suivante a été proprement et sauvagement déchirée de la reliure. Il ne reste qu'un lambeau de papier fibreux le long du fil de cuir.
Un silence incrédule et lourd s'établit dans la pièce.
— Ils ont barré le nom et déchiré la suite du texte, résume Ye-ji, une lueur de pur dégoût et de colère dans ses yeux gris. Les vieux de ton clan sont encore plus mesquins et lâches que ce que j'imaginais. Ils ont effacé son histoire pour que personne ne sache.
— C'est de la censure systématique, lâche Megumi, sa voix se faisant plus froide alors que les pas lourds de Naobito résonnent déjà sur le parquet de bois à l'extérieur du bâtiment. Quelqu'un a effacé ses capacités parce qu'elles représentent une menace pour la supériorité du clan. Ou pour Sukuna lui-même.
Un frisson glacé parcourt l'ombre de Ye-ji. Mukya vient de gronder silencieusement sous leurs pieds, l'encre s'agitant au sol comme pour valider l'affirmation des adolescents.
— On bouge ! Maintenant ! ordonne Megumi.
Il referme brutalement le volume maudit, le remettant en place dans un claquement sourd. Il attrape fermement la main de Ye-ji et, d'un même mouvement fluide et instinctif, les deux adolescents se laissent glisser au cœur des ombres rampantes, disparaissant de la pièce à la micro-seconde même où les portes coulissantes des archives s'ouvrent à la volée dans un grand fracas.
Naoya et Naobito entrent enfin dans la bibliothèque maudite, le visage déformé par une suspicion féroce et une colère noire, suivis de près par un Gojo qui feint de souffler de manière exagérée, se tenant les côtes comme s'il venait de courir un marathon académique de première classe.
Naoya inspecte les rangées de grimoires, l'œil aiguisé et le teint blême, cherchant la moindre trace physique d'un intrus ou un résidu d'énergie maudite. Mais la pièce est parfaitement, désespérément déserte. Les ombres au sol sont revenues à leur totale, innocente et immobile condition bidimensionnelle.
— Il n'y a strictement personne, siffle Naoya, le visage contracté par la frustration et l'humiliation devant Gojo. Pourtant, je le jure sur mon honneur, le talisman de jade a vibré à ma ceinture. Quelqu'un était là il y a un instant.
Naobito jette un œil distrait au volume refermé qui trône sur la table, puis essuie un filet de saké du revers de sa manche avant de tourner les talons en grognant contre son héritier qu'il juge incompétent.
— Tes talismans à la noix débloquent complètement à cause de l'énergie maudite résiduelle et aberrante de Satoru, espèce d'idiot. Il dégage tellement de puissance brute qu'il fait saturer nos barrières automatiques juste en marchant dans les couloirs. Il fait le clown pour m'énerver, faire sonner tes jouets de sécurité et me gâcher mon précieux alcool. Ton imagination fertile nous fait perdre notre temps à tous. Allez, referme ce bouquin d'histoire qui traîne là-bas et viens me servir à boire convenablement, Naoya. On a déjà perdu assez de temps avec ces conneries de paranoïaque.
Gojo, posté sur le seuil de la bibliothèque, réajuste calmement son bandeau noir en sentant la signature énergétique familière de Megumi et Ye-ji réapparaître en toute sécurité en dehors de l'enceinte fortifiée du domaine. Un sourire radieux, immense et profondément provocateur s'étire sur ses lèvres. Le coup de bluff a fonctionné à la perfection.
— Parfaitement ! Écoute ton papa, Naoya ! À la prochaine, les fossiles ! Et Naobito, change de fournisseur pour ton saké, il est vraiment tiède et ça, c'est le vrai crime contre l'art de la journée !
À suivre...