L'Ombre de Séoul

Chapitre 18 : L’Équilibre du Vide et le Doigt Trouvé

5549 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 19/06/2026 20:55


Le monde semble se tendre d’un seul coup, écrasé par une chape de plomb invisible. Dans les ruines désolées du Culling Game, au milieu des carcasses de béton armé qui menacent de s'effondrer et des lignes à haute tension arrachées qui pendent comme des pendus, l’air se sature instantanément d’une énergie monstrueuse, suffocante. L'odeur de soufre et de sang figé agresse les sens, une odeur si épaisse qu'elle donne la nausée.


Megumi Fushiguro est littéralement cloué au sol, le visage écrasé contre le béton. Le poids physique de Ryomen Sukuna lui broie la cage thoracique, chaque tentative d'inspiration lui arrachant un sifflement de douleur. Le doigt maudit, cette relique de chair desséchée, d'ongles acérés et d'encre noire, n'est plus qu'à quelques millimètres de ses lèvres verrouillées. Le plan du Roi des Fléaux s'exécute avec une précision chirurgicale. Sukuna ne tremble pas, il n'hésite pas. L'irréversible est là, à portée de main.


C'est à cet instant précis, alors que le destin du manieur des Dix Ombres bascule, que la voix de Ye-ji éclate, déchirant le silence de mort qui pèse sur le quartier dévasté :


— LÂCHE-LE !!!


Mais cette fois, ce n’est pas seulement la jeune fille qui s'exprime. Sa voix double, caverneuse et vibrante, possède une résonance métallique qui sature l'espace et fait trembler les débris de verre au sol. Autour d’elle, l’ombre n'attend pas : elle explose comme une marée noire silencieuse, un raz-de-marée d'encre absolue qui s'étire à une vitesse prodigieuse sur les décombres, avalant la faible lumière du jour. 


Ce déploiement de force n'a rien de chaotique, rien d'incontrôlé. C'est une force archaïque, souveraine, qui obéit à sa propre géométrie froide. Les pupilles et les sclères de Ye-ji se dissolvent instantanément, ses yeux devenant deux puits de néant entièrement noirs, tandis que des marques sinueuses d’encre pure remontent lentement le long de son cou et de ses joues. La Coréenne a laissé la place à Mukya. L'entité prend pleinement possession de son enveloppe charnelle, fracturant la barrière du temps pour imposer sa présence.


Et immédiatement, Sukuna se fige, le doigt maudit glisse de sa main. Son éternel sourire carnassier et sadique disparaît une fraction de seconde à la seconde même où ses sens aiguisés enregistrent cette signature énergétique spécifique. Le choc est invisible, mais total. C'est une détonation silencieuse dans son esprit. Ses quatre yeux s’écarquillent très légèrement sous l'effet de la surprise, fixés sur la silhouette de Ye-Ji qui s'avance au milieu du chaos.


— … Toi.


Le ton du Roi des Fléaux n’a plus rien de moqueur, de joueur ou de condescendant. Sa voix est descendue d'un ton, devenant blanche, glaciale. C'est la voix d'un homme qui contemple un fantôme de son propre passé, une anomalie qu'il pensait avoir définitivement rayée de la surface du monde un millénaire auparavant, durant l'ère Heian. Autour d'eux, répondant à l'appel de Mukya, les ombres du sol se mettent à ramper verticalement le long des pans de murs effondrés, occultant le peu de clarté qui reste. On dirait que le Voile lui-même ouvre les yeux sur le champ de bataille pour réclamer son dû.


Dès que l’emprise psychologique et physique du Roi des Fléaux vacille sous le coup de la sidération, la pression s'allège. Megumi s'effondre à genoux sur le sol poussiéreux, crachant une bouffée de sang et de poussière. Haletant, le souffle court, il recule brutalement en rampant à reculons, pressant sa main contre sa poitrine meurtrie, ses yeux rivés sur Ye-ji.  Pendant une seconde terrifiante, suspendue au-dessus de l'abîme, deux présences majeures de l’ère Heian se dévisagent enfin à nouveau après mille ans d'un silence de mort. L'air entre eux est si chargé d'électricité maudite que la peau picote. Les yeux supérieurs de Sukuna restent rivés sur les marques d'encre qui s'étendent sur le corps de Ye-ji, tandis que ses yeux inférieurs surveillent les moindres soubresauts de Megumi. Un rire bas, presque rauque, s'échappe de sa gorge.


— Je me demande bien quel genre de lâche a pu enfermer ton essence dans un rouleau pour que tu survives jusqu'à cette époque, Mukya, siffle le fléau, son énergie maudite crépitant autour de ses doigts en arcs pourpres. Tu as toujours cette fâcheuse tendance à te glisser entre mes lames. Je t'ai déjà brisée une fois. Je peux recommencer.


L'entité, à travers les lèvres de Ye-ji, ne cille pas. Elle ne tremble pas. L'encre sous ses pieds se densifie, formant une barrière liquide, mouvante et protectrice entre le monstre et Megumi. Elle se souvient de la censure, des pages arrachées par les Zenin pour effacer son existence, et de la terreur que son nom inspirait autrefois.


— Sukuna est ton danger, Zenin, répète la voix double, reprenant les mots de son premier oracle, mais cette fois avec la force d'un décret gravé dans la pierre. Tu ne toucheras pas à la lignée des ombres !


Megumi, toujours affaibli, perçoit la tension extrême qui lie les deux forces. C'est une corde de piano tendue à s'en rompre. Le plan de Sukuna est temporairement bloqué par la seule variable qu'il n'a pas pu anticiper dans ses calculs : l'élément exogène de Séoul. L'équilibre du vide se joue ici, dans les ruines d'un Tokyo dévasté, où l'histoire interdite de Heian s'écrit désormais au présent.


Au son de cette voix double, métallique et vibrante, Megumi reprend brutalement conscience de l'urgence. Le doigt maudit, poissé d'un sang noir et visqueux, git sur le sol à proximité de lui, temporairement relâché par le Fléau. Mais devant le garçon, Sukuna ne daigne même plus accorder le moindre regard au receptacle qu'il convoitait tant il y a une seconde. Il fixe Ye-ji, ou plutôt, il scrute avec une fascination morbide ce qui gronde et s'agite derrière ses yeux d'ébène.


La voix de la jeune fille claque à nouveau dans les décombres, impérative, brisant la transe générale comme un coup de fouet :


— Megumi ! Balance ce doigt loin de toi ! Maintenant !


L'exorciste obéit instantanément, ses réflexes de combat prenant le dessus sur la douleur lancinante de ses côtes. D'un mouvement violent, sec et désespéré, il projette l'objet maudit au loin, l'envoyant valser dans les angles morts et les gravats sombres du bâtiment en ruine. Sukuna réagit au quart de seconde, son corps pivotant avec une vitesse inhumaine pour intercepter la trajectoire de sa relique.


Mais au même instant, Mukya bouge aussi. Pas frontalement. Jamais frontalement. Fidèle à sa nature insaisissable, l'entité distord la réalité du terrain. Les ombres massives qui cernent le Roi des Fléaux se déforment brutalement, glissent sur le béton et avalent la lumière déclinante du jour, modifiant les perspectives et les distances. C'est comme si l’espace lui-même, transformé en un labyrinthe d'encre liquide, refusait soudain de lui offrir des angles stables pour se mouvoir ou bondir. Sukuna pousse sur ses jambes pour s'élancer, mais le sol sous ses pieds semble s'étirer de dix mètres en arrière à chaque appui.


Et pour la toute première fois depuis le début des opérations du Culling Game, Sukuna perd une fraction de contrôle sur le terrain. Ses quatre yeux se plissent, évaluant la résistance de cette barrière d'outre-tombe, puis un sourire monstrueux, presque démoniaque, réapparaît lentement sur le visage de Yuji. Un rictus totalement dépourvu d'amusement. Purement excité par la perspective du chaos et d'un défi à sa mesure.


— Alors tu existes donc encore vraiment… C’est une délicieuse surprise je devant l’admettre… Tu n'as rien perdu de ta superbe, maudite bête.


L’énergie maudite de Sukuna explose autour de lui en une onde de choc invisible qui fait voler la poussière et pulvérise les derniers éclats de verre restants. Megumi tente de se redresser mais ses jambes vacillent, son esprit encore embrumé par le choc de la confrontation, tandis que les nappes noires de Mukya continuent de ramper silencieusement, comme des serpents de pénombre, autour du fléau, resserrant le piège. Ce spectacle ressemble moins à un affrontement occulte ordinaire qu'à deux prédateurs antiques de l'ère Heian qui se reconnaissent, s'évaluent et s'observent après une éternité de séparation.


Hélas pour le Roi des Fléaux, les clauses strictes et inviolables de son contrat se retournent contre lui avec une ironie mordante : lié par le serment passé avec Itadori, il se trouve dans l'impossibilité absolue de blesser, d'attaquer ou de verser le sang de Ye-ji. S'il fait une seule égratignure à ce corps, le pacte le tue sur-le-champ. L'entité en a pleinement conscience et utilise le corps de la Coréenne comme un bouclier absolu. Sukuna est un dieu de guerre enchaîné par ses propres règles.


Le monde retombe alors brutalement dans un silence de mort. L’énergie titanesque, lourde et poisseuse de Sukuna s’éteint d’un seul coup, comme une lourde porte blindée qui claque. Puis, le corps de Yuji vacille violemment vers l'avant, pris d'un spasme brutal qui secoue tous ses membres. Ses yeux retrouvent instantanément leur clarté humaine et leurs pupilles uniques tandis que la présence du Fléau est rejetée de force à l'arrière-plan. Yuji reprend le contrôle de ses propres bras, de ses propres jambes, manquant de tomber à genoux sous le choc de la transition.


Le souffle court, les mains tremblantes, il inspecte les environs dévastés. Son regard est totalement égaré, hagard, paniqué.


— … Hein ?! Qu’est-ce qui vient de se passer ?! Megumi ?! Ye-Ji ! Tu es là depuis quand ?!


Personne ne lui répond immédiatement. Le pacte occulte a parlé. Le temps imparti de la minute accordée par le contrat est écoulé. Sukuna vient de gaspiller sa fenêtre de tir parfaite, piégé par son propre passé et par la seule variable qu'il n'avait pas vu venir.

Megumi est toujours à genoux à quelques mètres de là, sa respiration saccadée et douloureuse, sa main crispée sur ses côtes, le regard rivé sur Ye-ji. L’ombre noire se retire lentement du corps de la jeune fille comme une marée descendante, refluant le long de son cou pour réintégrer le sol en silence. Les yeux de la Coréenne recouvrent leur nuance grise habituelle, bien qu'injectés de sang et voilés par un épuisement si violent que ses jambes fléchissent quelques instants.


Mais avant de s'évanouir tout à fait dans les profondeurs du Voile, une ultime sensation traverse les ruines : une satisfaction froide, ancienne, presque ironique. Comme si une vieille dette millénaire venait d’être payée et un désastre planétaire empêché in extremis.

Yuji regarde Megumi, couvert de bleus et de sang, puis Ye-ji, chancelante, avant de fixer l’obscurité totale de la cage d'escalier où le doigt maudit a disparu dans les profondeurs des gravats. Son visage, réalisant peu à peu ce que Sukuna a tenté de faire pendant son absence, vire subitement au blanc de craie.


— … Attendez une seconde. Sukuna voulait me faire faire QUOI, exactement ?



La voix de Yuji tremble, brisée au milieu du silence lourd des ruines. Ses mains restent en l'air, crispées, comme s'il essayait encore de comprendre ses propres gestes de la minute passée.


— Il voulait posséder Megumi !, lâche Ye-ji.


Sa voix se brise sous le coup de l'adrénaline qui retombe d'un coup. Elle ne regarde même pas les débris de verre ou le décor en ruines autour d'elle. Elle se rue en avant, se laissant tomber à genoux dans les gravats coupants qui lui déchirent les pantalons. Sans réfléchir, elle enlace celui qu’elle aime, de toutes ses forces, écrasant son visage contre son cou pour s'assurer qu'il est encore là, bien réel, bien humain.


— Ça va ? Dis-moi que ça va !


Megumi demeure totalement figé une seconde entière. Ses bras restent ballants, ses yeux grands ouverts, fixés sur le vide au-dessus de l'épaule de la jeune fille. Son cerveau sature. Les images s'entrechoquent dans sa tête à une vitesse folle : l'attaque-éclair de Sukuna qui l'a pris à la gorge, le goût métallique et chaud du sang dans sa bouche, la mâchoire du monstre à quelques millimètres de son visage, puis l'irruption salvatrice de Mukya. Il réalise, avec une clarté terrifiante, qu'à quelques battements de cils près, son existence venait de s'arrêter pour toujours.


Puis, le choc laisse place à un réflexe purement viscéral. Ses bras se referment brusquement autour d’elle. Fort. Beaucoup trop fort. Ses doigts s'enfoncent dans le tissu de ses vêtements, cherchant un ancrage physique pour chasser le vertige qui le prend.

À la violence brute de cette étreinte, Ye-ji comprend instantanément l'effroyable terreur qui vient de traverser l'exorciste. La respiration de Megumi est erratique, hachée, son souffle chaud frappant son épaule lorsqu'il murmure d'une voix blanche, presque inaudible :


— … Ouais.


Il marque un court silence. Son corps est pris d'un tremblement imperceptible, une secousse nerveuse qu'il est incapable de contrôler. Puis, il ajoute avec une honnêteté rare, dépouillé de tous ses filtres habituels :


— Non. En fait… pas vraiment.


À leurs côtés, Yuji reste blême, les mains plaquées sur le crâne, les yeux exorbités par l'horreur de ce qu'il commence à assembler. Le sol sous ses pieds lui semble soudain mouvant.


— ATTENDEZ, IL VOULAIT QUOI ?! MEGUMI, T’AS FAILLI DEVENIR LE NOUVEAU LOGEMENT DE CE PSYCHOPATHE ???


Fushiguro ne prend même pas la peine de tourner la tête vers lui. La voix d'Itadori lui parvient comme à travers un voile de brume. Il maintient Ye-ji contre lui, la serrant comme un rescapé accroché à une bouée au bord d'un gouffre sans fond. Il ferme les yeux, cachant son visage contre son cou, sa voix n'étant plus qu'un souffle rauque :


— … Il m’aurait eu sans toi. C'était fini. Mon corps, mes ombres… tout.


— Heureusement que mon propre combat s'est terminé à temps et que je n’étais plus très loin de toi…, souffle Ye-ji en le serrant encore plus fort, traversée par un frisson rétrospectif qui lui glace le dos. J'ai eu peur, Megumi. Très peur… J'ai cru que j'arrivais trop tard.


Megumi perçoit les frémissements de son corps contre le sien. Il comprend, sans qu'elle ait besoin d'aligner les mots, à quel point la perspective de voir son âme s'effacer pour laisser la place au Roi des Fléaux a terrifié la jeune fille. Ses bras se resserrent davantage, une de ses mains venant se poser délicatement derrière la tête de Ye-ji pour la couver, l'isoler du reste de ce monde en ruine et l'ancrer à lui. Son cœur cogne encore comme un sourd contre ses côtes fêlées, mais toute sa concentration est désormais focalisée sur elle, sur la réalité de sa présence.


— … Moi aussi, lui souffle-t-il à l'oreille, la voix nouée.


Au moment où l'emprise physique de Sukuna l’avait immobilisé, le pouce enfoncé dans sa mâchoire, il avait sincèrement cru à la fin. Dans ce quart de seconde, il avait accepté l'idée que sa vie entière, son identité et sa technique maudite allaient cesser de lui appartenir pour devenir l'arme du pire monstre de l'histoire.


Yuji se tient en retrait, l'estomac retourné par une nausée violente. La culpabilité lui tord les boyaux. C'est son corps qui a failli accomplir l'irréparable.


— Attendez… Donc Sukuna préparait ce coup en traître depuis le début… ? Depuis le centre de détention ? Quand il a pris mon cœur ? Tout était calculé pour en arriver là ?


— … Mukya l’a reconnu immédiatement, reprend Megumi à voix basse, le menton calé contre l'épaule de la Coréenne, les yeux rivés sur les décombres poussiéreux. Et Sukuna aussi. Aucun doute là-dessus. Ils se connaissent et ils se détestent.


Désormais, le doute n'est plus permis. Plus personne au sein de l'école de Tokyo ou parmi les survivants du Culling Game ne pourra prétendre que l'entité du Voile n'est qu'une simple anomalie énergétique sans importance ou un fléau mineur. C'est un poids lourd de l'ère Heian qui marche parmi eux.


— Mukya m'a activement aidée à plier mon combat de mon côté…, analyse Ye-ji en se détachant doucement de lui, même si ses mains restent posées sur ses épaules pour garder le contact. Elle m’a poussée à changer de rythme d'un coup. Elle a dû sentir le danger de Heian approcher ici.


Megumi relève ses yeux sombres vers elle, son regard reprenant peu à peu sa lueur de tacticien à mesure que les pièces du puzzle s'assemblent dans sa tête. La logique froide de l'entité s'impose d'elle-même. Mukya n'agit pas par hasard.


— … Donc elle t’a poussée à finir ton affrontement au plus vite, en déduit Fushiguro, la voix plus ferme. Elle a joué avec le temps pour te forcer à revenir ici avant qu’il soit trop tard. Elle savait exactement ce que Sukuna allait tenter dès qu'il prononcerait son mot-clé.


Yuji en frissonne de tout son long, une sueur froide lui coulant dans le cou. Cela signifiait que la créature tapie dans l'ombre de Ye-ji avait décodé les intentions profondes et secrètes du Roi des Fléaux bien avant eux tous, alors qu'ils couraient partout dans les colonies.


Megumi détourne un instant les yeux pour observer l'ombre de Ye-ji. Elle est revenue à sa totale et innocente immobilité sur le béton gris, plate, silencieuse, comme si rien ne s'était passé. Mais le regard du garçon s'est teinté d'une profonde et silencieuse gratitude.


— … Elle m’a sauvé la vie. C’est un fait. Sans elle, je serais déjà en train de vous regarder d'en haut.


Devant l'imminence du désastre qui venait d'être évité à la milliseconde près, le constat est indiscutable. Mais la trêve est de courte durée. L'urgence du Culling Game leur retombe dessus.


— Il ne reste plus beaucoup de temps pour sauver Tsumiki…, rappelle Ye-ji, ses yeux gris se durcissant sous l'effet d'une détermination neuve, presque agressive. Il faut absolument empêcher sa propre possession. On ne peut plus se permettre d'attendre.


Le visage de Megumi se ferme instantanément à l'évocation de sa sœur. Ses traits fins se figent, une ride sévère barrant son front. La situation prend une tournure d'autant plus alarmante. Après la tentative de Sukuna sur lui, l'hypothèse qu'une force ancienne de l'ère Heian cherche à utiliser le corps de Tsumiki comme un simple réceptacle jetable devient une certitude. L'adolescent redresse la tête, une détermination glaciale, tranchante et inflexible peinte sur le visage.


— … Alors on va l’empêcher. Coûte que coûte. S'il faut retourner la colonie entière, on le fera.


— Ouais, appuie Yuji en serrant les poings à s'en faire blanchir les jointures, les dents serrées par la rage et le soulagement d'avoir encore son ami en face de lui. Hors de question qu’on laisse un autre monstre de Heian prendre qui que ce soit d'autre. On va les renvoyer crever dans leur époque.


Megumi réfléchit vite, reconnectant les éléments historiques que les Zenin avaient tenté d'effacer de leurs rouleaux secrets.


— Si Mukya reconnaît précisément ce qui est accroché à l'âme de Tsumiki…, pèse Megumi en fixant à nouveau l'ombre noire au sol, alors elle est peut-être notre seule piste réelle pour comprendre le rituel d'incarnation avant qu’il soit trop tard. Elle sait comment ils procèdent. Elle sait comment les bloquer.


Pour la toute première fois depuis le début de la crise du Culling Game, Fushiguro n'a plus du tout la mine d'un martyr résigné prêt à se sacrifier pour sauver les meubles. Ses épaules sont droites, ses appuis ancrés dans les débris. Il arbore le visage d'un soldat résolu à mener la guerre et à ramener les siens vivants.


Ye-ji tourne alors la tête vers les décombres et remarque Hana Kurusu. La fille à l'ange les observe en retrait, l'air grave, perchée sur un bloc de béton éclaté.


— Tu es l'Ange…, souffle la Coréenne avec un soulagement manifeste en se relevant péniblement, les muscles encore endoloris par la possession. Il faut absolument que tu libères Gojo-sensei… S’il te plaît. On a besoin de lui.


Hana demeure immobile sous le vent tiède et poisseux du Culling Game qui soulève ses mèches claires. Son regard glisse de Yuji à Megumi, avant de s'attarder sur les dernières traces d'encre magique qui finissent de s'évaporer sur le sol. À l'évocation du nom de Satoru Gojo, ses traits se tendent. Elle mesure le poids de ce que la Coréenne lui demande.


Angel prend alors la parole à travers ses lèvres. Ce n'est plus la voix d'Hana, c'est une résonance monochrome, divine, sans la moindre trace d'émotion humaine :


— Le Roi des Fléaux a tenté de changer de réceptacle pour s'accaparer les ombres. Et une force ancienne s’est opposée à lui… Les équilibres du monde commencent à se briser. L'histoire se répète.


Hana reprend le contrôle de son corps dans une grande bouffée d'air, visiblement secouée par la détresse résiduelle de Megumi et l'attachement farouche qui cimente ce groupe. Elle hoche lentement la tête, les yeux ancrés dans ceux de Ye-ji. Elle a pris sa décision.


— … D’accord. On va ouvrir la lisière du supplice. C'est notre priorité absolue.


— Yuta est parti s'occuper de Kenjaku de son côté, c'est ça ?, demande Ye-ji en se tournant vers Yuji pour reculer d'un pas et faire le point sur leurs forces.


— Ouais…, valide Itadori, les muscles du cou et des épaules tendus, les poings serrés par la perspective des combats à venir. Yuta-senpai est parti en éclaireur avec les autres pour tenter de chasser Kenjaku avant qu’il ne fasse encore pire avec ses barrières. Il veut lui couper l'herbe sous le pied.


Megumi serre les mâchoires à s'en faire mal aux dents, un rictus de rage contenue sur le visage. Tout semble converger en un unique et terrifiant point de rupture : la tentative de possession avortée de Sukuna, le péril de mort immédiat qui plane sur Tsumiki, les machinations millénaires de Kenjaku et le sceau de la lisière du supplice qui retient leur professeur. À cet instant précis, le monde ressemble à une gigantesque catastrophe ferroviaire s'accélérant heure par heure sous leurs yeux, et ils sont en plein sur les rails.


— Si Gojo Satoru revient parmi nous, l’équilibre des forces changera immédiatement en notre faveur, murmure Hana, les yeux brillants d'un espoir lourd.


— … Ou empirera de manière drastique, selon ce qui suivra sa libération, nuance Angel d'un ton glacial, sa voix résonnant comme un couperet de justice au-dessus de leurs têtes. Le chaos appelle le chaos.


— Merci Angel, tu es toujours aussi rassurante pour le moral des troupes ! On frôle la crise de nerfs collective, là !, peste Yuji en laissant tomber ses épaules, le visage tordu par une grimace de pure détresse.


Megumi, fidèle à son sens tactique, coupe court aux jérémiades. Ses yeux noirs balayent déjà chaque recoin de béton armé, inspectant les angles morts.


— … Il faut absolument retrouver le doigt que j’ai lancé. Et vite.. Avant que Sukuna ne trouve un autre moyen détourné de le récupérer ou qu'un fléau opportuniste ne passe par là pour l'avaler.


— Yuji, tu te sens le courage de l'ingérer pour le sécuriser ?, s'enquiert Ye-ji en se tournant vers le garçon.


Le jeune homme se fige net, le visage perdant instantanément toutes ses couleurs pour virer au livide, presque vert.


— … Hein ? Sûrement pas, NON ! C'est hors de question !


Il recule d'un pas précipité, les bras croisés en croix devant son torse comme s'il se protégeait d'une agression physique, totalement traumatisé par la simple idée de revivre ce cauchemar.


— J’ai déjà quinze de ces saletés dans l'estomac et un démon narcissique qui hurle dans ma tête à longueur de journée, ça me suffit largement pour le restant de mes jours, merci bien !, ajoute-t-il avec une moue de dégoût absolu. Si j'en prends un de plus maintenant, je ne sais pas si je pourrai le contenir.


Megumi ferme brièvement les yeux, laissant poindre un infime et invisible soupir las. Voir son ami capable de dramatiser ainsi malgré l'apocalypse imminente agit comme un baume étrange, une normalité bienvenue qui empêche l'assemblée de céder complètement à la panique nerveuse.


— Mais on ne peut pas juste le laisser traîner dans la nature non plus, reprend Yuji, son visage retrouvant un sérieux tranchant. Si un autre joueur tombe dessus...


— Angel peut probablement le localiser avec précision si nous restons à proximité immédiate, intervient Hana en posant une main sur son propre thorax.


— Les reliques du Roi des Fléaux déforment l’espace maudit et la géométrie des lieux autour d’elles, ajoute la voix d'Angel, qui superpose ses cordes vocales à celles de la jeune fille dans un écho métallique. Elles laissent une trace indélébile et sanglante dans le flux de l'énergie. Je peux remonter la piste.


Megumi pivote vers Ye-ji, puis abaisse ses yeux vers sa propre silhouette projetée sur le sol, là où les Dix Ombres s'agitent encore de nervosité.


— … Et Mukya pourrait probablement le sentir par affinité avant nous tous. Elle a l'habitude de sa présence. Elle a traqué cette énergie pendant des siècles.


— Okay… On fait comme ça, approuve la jeune fille.


Sans crier gare, elle se penche et dépose un baiser rapide et chaleureux sur la joue de Megumi avant de se redresser pour inspecter les ruines environnantes. Le geste, totalement inattendu et intime dans ce décor de fin du monde, suffit à faire buguer le cerveau de Fushiguro pendant une demi-seconde entière. Ses yeux s'écarquillent, et ses oreilles deviennent brusquement pourpres malgré la gravité de l'heure et la poussière qui leur colle à la peau.


— Vous êtes vraiment incroyables, sérieux ! Capables d’être mignons et de flirter au beau milieu d’une crise apocalyptique ! Je me sens tellement de trop !, s'étrangle Yuji en pointant un doigt accusateur vers le couple, les sourcils hauts, partagé entre le rire et l'ahurissement.


Ye-ji ignore superbement la remarque de son camarade, entièrement concentrée sur le flux d'énergie occulte du domaine. Le vent siffle lugubrement entre les structures de béton brisées et les tiges de fer forgé qui dépassent des murs comme des os cassés. Sous ses pieds, elle sent les vibrations de Mukya s'agiter, se tendre. L'entité semble adopter l'attitude d'un limier de chasse en quête d'une piste fraîche. Les yeux de Ye-Ji se fixent instinctivement sur une ruelle sombre, à moitié obstruée par des gravats de plâtre et des morceaux de toit effondrés, à plusieurs dizaines de mètres de leur position actuelle.


Plus loin encore, dans l'épaisseur des ténèbres de cette faille urbaine, quelque chose pulse de manière asynchrone, irrégulière. C'est une étincelle magique minime à l'œil nu, mais d'une monstruosité et d'une malveillance sans nom pour quiconque sait ressentir l'énergie maudite. Le doigt est là-bas, coincé sous la roche.


Mukya réagit au quart de tour à travers le Voile, manifestant une haine froide, séculaire et purement viscérale. Les ombres sous les pieds de Ye-ji s'allongent vers la faille comme des griffes. L'ombre se souvient parfaitement de cette émanation putride pour l'avoir combattue mille ans auparavant, et chaque particule de son être réclame sa destruction ou son confinement. Megumi note immédiatement le changement de posture, la rigidité soudaine et le regard sombre de sa petite amie.


— … Tu l’as trouvé ? Tu sais où il est ?


À la question de Megumi, les ombres bordant les débris de béton commencent à ramper d’elles-mêmes, comme attirées par un aimant, vers l'entrée de la ruelle. Mukya pointe vers la relique, prête à fondre sur la menace.


C'est alors qu'un bruit de pas lourds, désordonnés et précipités retentit à l'autre bout de la jonction. Fumihiko Takaba déboule soudainement d'entre les ruines, courant comme un dératé au milieu du nuage de poussière. Le torse à moitié nu, arborant son costume de scène asymétrique couvert de poussière de plâtre, il agite un objet sombre en l'air avec une absence totale et terrifiante de précautions. Le doigt de Sukuna.


Ye-ji se fige sur place, le visage se parant d'une expression parfaitement inexpressive et blasée devant le spectacle. La tension vient de s'écraser contre un mur de bêtise pure.


— EH LES JEUNES ! REGARDEZ ÇA ! J’AI TROUVÉ CE TRUC BIZARRE PAR TERRE JUSTE LÀ-BAS ! s'écrie Takaba, un immense sourire d'imbécile heureux aux lèvres, agitant la relique de classe spéciale comme s'il s'agissait d'un vulgaire bout de bois trouvé dans une forêt.


Un silence de plomb, lourd, incrédule et profondément embarrassant, accueille sa performance théâtrale. Yuji est le premier à sauter sur ses jambes, les orbites prêtes à exploser.


— MONSIEUR ! POSEZ CET OBJET IMMÉDIATEMENT ! VOUS ALLEZ TOUS NOUS FAIRE TUER ! s'époumone Itadori, les mains sur les joues comme dans un tableau de Munch.


Megumi, lui, ne regarde même pas le doigt. Ses yeux noirs sont fixés sur le collant rouge et blanc de l'hurluberlu. Son visage se transforme en un masque de marbre fatigué, usé par la vie.


— Pourquoi cet homme est-il perpétuellement à moitié nu lorsqu'il apparaît dans des situations critiques ? soupire Fushiguro, la voix éteinte. Je savais qu'on n'aurait pas dû le laisser traîner dans cette colonie.


— Attends, Megumi, tu connais ce type ? s'étrangle Yuji, pivotant vers son pote.


— Malheureusement, oui.


Hiromi Higuruma émerge à sa suite derrière les débris de briques, le souffle court, sa veste de costume pleine de suie, sa cravate de travers et manifestement au bord de la crise de nerfs complète. En apercevant Itadori, l'avocat s'arrête une demi-seconde, l'air hébété.


— Itadori… ? Qu'est-ce que… ? Non, pas le temps ! TAKABA ! ARRETE TOUT DE SUITE DE TOUCHER AUX RELIQUES MAUDITES DE CLASSE SPÉCIALE COMME S'IL S'AGISSAIT D'OBJETS TROUVÉS DANS UN PARC PUBLIC POUR ENFANTS ! hurle l'avocat en agitant ses mains en l'air, au désespoir le plus total, oubliant toute sa dignité de juriste.


L'humoriste s'arrête net sur un pied. Il inspecte le morceau de chair séchée et noirâtre entre ses doigts sales, puis jette un regard vers le groupe d’adolescents avant de cligner bêtement des yeux.


— … Attendez une minute, c’est vraiment dangereux, ce truc ? Je croyais que c'était un accessoire de film d'horreur de série B !


L'intégralité du groupe lui répond d'une seule et unique voix synchrone, un cri du cœur strident qui fait trembler les ruines environnantes :


— OUI !!!


— Si on appuie dessus, ça fait pouet ? Reprend le comédien. 


— Si tu le fais faire pouet, je te jure que je t'envoie dans mon extension de territoire ! ajoute Higuruma, les veines du front prêtes à claquer.


Au milieu de ce chaos purement absurde et anachronique, Ye-ji sent Mukya observer Takaba depuis les profondeurs du Voile avec une incompréhension purement cosmique. C'est la toute première fois de sa longue existence qu'une entité souveraine de l'era Heian se trouve dans l'incapacité absolue de classifier ou de comprendre la logique d'un spécimen humain. 


Hana Kurusu, quant à elle, s'est cachée derrière l'épaule de Megumi, terrifiée par le manque de pudeur du nouveau venu.


— C'est... c'est un de vos alliés ? demande-t-elle, la voix tremblante.


— C'est un idiot, tranche Megumi d'un ton monocorde. Takaba. Donne-nous ça… Doucement.


L'humoriste fait la moue, tendant le bras de manière dramatique.


— Rooooh, d'accord. Mais si c'est si précieux, j'aurais au moins pu avoir un rire de l'assistance ! Un public difficile, vraiment...





A Suivre...

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