L'Ombre de Séoul

Chapitre 25 : La Loi des Marginaux et les Cendres du Passé

4356 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 02/07/2026 01:01

Ye-ji s'approche doucement du mentor et lui murmure à voix basse, pour ne pas briser la pudeur de l'instant :


— Au fait Sensei… Yuta a tué Kenjaku… La menace du cerveau est écartée. Est-ce que vous voudrez offrir de vraies obsèques à Geto Suguru, cette fois ?


L'expression de Gojo mute instantanément, touchée de plein fouet par une vague de fond émotionnelle qu'il contenait de force depuis des années au plus profond de son être. L'évocation soudaine de son ancien camarade de classe fige le reste du groupe dans un respect religieux.


— … Ouais, souffle-t-il, la voix descendant d'un octave, devenant soudainement très basse et fragile. Je pense qu’il mérite enfin de pouvoir se reposer. Pour de bon.


Malgré les dérives extrémistes et les exactions passées de Geto, il restait leur ancien allié, le souvenir de leur jeunesse perdue, et l'unique alter ego que Gojo ait jamais eu.


— Merci de l’avoir arrêté là-bas, dit Satoru à l'adresse de Yuta, un hochement de tête sincère en guise de gratitude.


Okkotsu raffermit sa prise sur son katana, les yeux fixés sur le sol texturé de débris.


— … Je ne voulais pas que son corps et ses capacités continuent d’être profanés de la sorte par un parasite. C'était un devoir. Et je ne voulais pas que vous ayez à tuer votre meilleur ami une seconde fois… 


Sur la joue de Yuji, la fente buccale de Sukuna s'ouvre, esquissant un rictus muet de pur mépris pour cette sensiblerie humaine.


— … !!! 😡


Le Roi des Fléaux s'agite en silence, agacé par ce moment dramatique, mais Yuji se contente de tapoter sa joue pour le forcer à se rétracter sous la peau.


— Alors oui. On va se rassembler et lui offrir de vraies obsèques, décrète Gojo, remettant ses lunettes pour masquer l'humidité de ses yeux.


— Une crémation complète…, suggère prudemment Ye-ji. Pour des raisons de sécurité évidentes. Pour éviter un nouveau drame ou qu'un autre esprit ne tente de s'approprier sa dépouille.


Gojo fixe le ciel lavé de ses barrières géantes avant d'acquiescer lentement, une pointe d'ironie amère au coin des lèvres.


— … Oui. Cette fois, il faut qu’il puisse disparaître complètement du monde physique. C’est ironique quand même, non ? Suguru détestait tellement les traditions absurdes et les rituels rigides des exorcistes… et au final, c’est nous, les marginaux, qui allons lui offrir quelque chose de réellement humain, loin des protocoles du Conseil. Je pense qu’il aurait préféré ça.


— De toutes façons… Nanako et Mimiko ne sont plus en vie pour réclamer quoi que ce soit, ajoute Megumi doucement, rappelant le sort tragique des jumelles à Shibuya. Donc ce devoir vous revient de droit.


La culpabilité traverse un bref instant les Six Yeux de Satoru. Ces deux filles étaient les dernières à avoir chéri et suivi Geto de son vivant, envers et contre tout.


— … Ouais, murmure Gojo, la tête basse. Il ne reste plus vraiment personne d’autre de sa faction. J’aurais dû mieux gérer tellement de choses à l'époque…


— Sensei, intervient Yuta avec une rare fermeté dans la voix, posant une main rassurante sur l'épaule de son mentor. Vous avez déjà porté assez de morts et de regrets comme ça sur vos épaules. Vous n'étiez pas omnipotent.


— Ce qui compte maintenant, ce n’est pas de réécrire le passé, c’est ce qu’on fait des vivants et de ceux qui ont survécu, conclut Maki, le regard tourné vers l'avenir.


Gojo décoche un sourire fatigué mais profondément chaleureux à sa jeune troupe.


— … Vous êtes vraiment devenus de grands adultes pendant mon absence dans cette boîte.


— Techniquement, si on avait eu le choix, on se serait bien passés de ce genre de développement de personnage ultra traumatique et accéléré, note sagement Yuji d'un ton un peu blasé.


— MAIS ÇA DONNE UNE EXCELLENTE PROFONDEUR NARRATIVE ET UN CHARISME FOU POUR LA SUITE DE L'HISTOIRE !, s'exclame Takaba en tendant un pouce approbateur vers le ciel, redonnant malgré lui un brin de légèreté à ce conseil de guerre improvisé.


Un silence contemplatif retombe sur la chaussée éventrée, lourd de toutes les révélations et des émotions qui viennent de balayer l'arène. Puis Ye-ji reprend la parole, rompant doucement la gravité du moment, ses yeux fixés sur les reflets d'encre qui s'agitent et pulsent sous ses propres bottes de combat :


— Je me demande si Mukya va décider de rester parmi nous ou si elle préfère retourner dans l'ombre d'un vieux bâtiment abandonné…


Le regard de Megumi glisse instinctivement vers l'ombre de la jeune fille dès que la question est posée. Autour d'eux, les conversations des autres s'éteignent une nouvelle fois, chacun prenant la pleine mesure de la situation : Mukya n’est ni un simple familier obéissant, ni tout à fait un fléau classique mû par la haine, ni une âme humaine totalement réincarnée. Elle s’apparente plutôt à une présence séculaire, une entité d’encre vivante indissociable de Ye-ji et de son histoire.


Le vent matinal fait plisser les voiles d'obscurité qui ondulent autour de leurs pieds. Une silhouette d’ébène, fluide et vaporeuse, émerge alors des tréfonds du sol, juste derrière l'exorciste coréenne. Elle ne se matérialise pas entièrement dans notre plan physique ; seuls deux yeux d'un noir d'encre, profonds et brillants, ainsi que des contours mouvants percent le vide, exhalant une sensation d'antiquité insondable. Satoru Gojo lui-même observe le phénomène avec une attention rare, ses Six Yeux analysant la structure unique de cette énergie.


Depuis les ténèbres mouvantes, la voix de Mukya s'élève, murmurant distinctement avec un écho d'outre-tombe :


— Les bâtiments de pierre meurent et s'effondrent. Les humains aussi, si facilement. Ses yeux sombres se fixent intensément sur Ye-ji. Mais certaines attaches, elles, demeurent au-delà des siècles.


Yuji en frissonne visiblement, frottant nerveusement ses avant-bras sous son sweat.


— … Elle s’exprime vraiment et s'impose comme une vieille légende vivante. Ça fout un peu les jetons, mais c'est classe.


— Une vieille légende gothique et romantique de premier ordre !, s'enthousiasme Takaba en frappant des mains. Il ne manque que les corbeaux !


— Étrangement approprié comme description, valide Higuruma d'un hochement de tête sérieux. 


— J’ai dormi pendant mille ans dans des temples oubliés, des ruines de guerre, des villes abandonnées et des ombres sans nom, égrène calmement Mukya, sa silhouette oscillant comme de la suie dans l'eau. Mais cette fois…


L’obscurité se resserre doucement et chaleureusement autour des chevilles de Ye-ji, non pas pour l'entraver ou la piéger, mais dans un geste de protection et d'affection absolu.


— Cette fois, je ne suis plus seule dans le noir.


Megumi lui-même se montre particulièrement réceptif à la déclaration de l'entité. Au fond, Mukya partage la même trajectoire que tous les survivants de cette guerre sanglante : une existence confinée dans la noirceur et la solitude qui trouve enfin, au contact des autres, une raison lumineuse de s'ancrer dans le monde réel.


Ye-ji observe l'entité, un sourcil curieusement levé, cherchant à percer le voile de mystère qui l'entoure.


— Tu as été humaine à une époque ?


Mukya observe un long mutisme. La brise matinale balaie doucement les gravats de la rue tandis que ses contours se précisent sous la lumière du jour : des fragments de longs cheveux noirs flottant de manière irréelle, un kimono de jais déchiré et effiloché par le néant, et des pupilles d'une noirceur totale, dénuées de blanc. Gojo la scrute fixement à travers ses Six Yeux, analysant cette structure spirituelle totalement inédite et fascinante.


Soudain, la voix de l'entité résonne directement dans l'esprit de la jeune fille, sans qu'aucun son ne passe la barrière de ses lèvres sombres :


— … Oui.


— … Elle était vraiment humaine ?, s'étonne Yuji, le ton feutré et presque respectueux.


Mukya ignore superbement le reste de l'assistance, ses grands yeux rivés exclusivement sur Ye-ji.


— Il y a fort longtemps. Bien avant que les noms des premiers rois et des premiers fléaux ne soient oubliés de l'histoire des hommes.


Des volutes de ténèbres denses s'enroulent paresseusement autour de sa silhouette. En une fraction de seconde, une résonance psychique foudroyante traverse l'esprit de Ye-ji : la vision fugace d'une cour impériale ancienne, des lanternes de papier vacillant sous le vent, du sang frais et écarlate maculant des tatamis de paille, et une femme abandonnée à la solitude glaciale d'un couloir obscur. Puis, aussi vite qu'elle est apparue, la vision se dissipe dans l'air.


— Les humains craignaient déjà ce qui vivait et se mouvait dans l’ombre, reprend Mukya d'un ton monocorde. Alors, un jour, ils m’y ont tout simplement laissée. Pour m'oublier.


Higuruma redresse la tête, visiblement troublé par la teneur du récit. Cette genèse s'écarte radicalement de la création classique d'un fléau né de la haine collective ; il s'agit plutôt de la lente et douloureuse dégradation d'une âme humaine, délaissée par les siens jusqu'à muter en autre chose, en une force de la nature. La créature pivote ensuite lentement son visage d'ébène vers Megumi.


— Les anciens du clan Zenin me connaissaient autrefois.


— … Évidemment, grince Maki en croisant fermement les bras sur sa poitrine. Il fallait bien que mon foutu clan cache des secrets sordides de cette nature dans ses placards. 


— Certains voulaient à tout prix me détruire par peur, d’autres cherchaient désespérément à m’utiliser comme une arme, continue Mukya. Aucun d'entre eux ne comprenait réellement ce que j’étais devenue au fil des siècles.


L'entité se glisse un peu plus près de Ye-ji, leurs reflets fusionnant intimement sur le bitume craquelé.


— Mais toi… tu m’as parlé comme à quelqu’un d’encore vivant, de digne.


Gojo détourne discrètement le regard vers l'ouest, touché par la portée et la pureté de la confidence.


— Mais attends… tu es… une Zenin ?, lève un sourcil Ye-ji, tentant de lier les pièces du puzzle.


Mukya s'immobilise un court instant. Pour la toute première fois, une nuance d'émotion complexe, presque humaine, traverse ses grands yeux noirs, exempte de la moindre colère ou rancœur. Le silence autour d'eux se fait plus lourd, plus étouffant. Maki resserre inconsciemment sa prise sur le manche de sa lance.


— … Attends, murmure la guerrière, les yeux écarquillés par une intuition soudaine.


— NON MAIS ATTENDEZ, LE CLAN ZENIN CACHE VRAIMENT TOUT ET N’IMPORTE QUOI DANS SES ANNALES RECULÉES ?!, s'offusque Yuji, dépassé par les révélations généalogiques.


— Ce nom…, articule lentement Mukya depuis le Voile d'encre qui l'entoure. Il m’a été donné bien avant que les générations de notre sang ne se divisent et ne se corrompent comme elles l’ont fait ensuite.


Gojo hausse un sourcil, particulièrement captivé. L'information implique une ascendance directe remontant à l'âge d'or du jujutsu. L'ère légendaire de Heian.


— À cette lointaine époque, les grandes familles n’étaient pas encore les institutions politiques qu’elles sont devenues par la suite, poursuit l'entité alors que ses voiles de suie s'agitent. Mais oui, le sang originel qui a donné naissance au clan Zenin… était aussi le mien.


Un silence de plomb accueille cette monumentale révélation ancestrale.


— Je vais sincèrement et personnellement brûler l'intégralité des archives physiques de ce clan dès qu'on rentre, tranche Maki, parfaitement blasée et fatiguée par ses origines. 


— LES ZENIN ONT LITTÉRALEMENT UNE ANCIENNE ENTITÉ D’OMBRE DIVINE ET MILLÉNAIRE DANS LEUR ARBRE GÉNÉALOGIQUE ! LE FLEX EST INCROYABLE !, s'extasie Takaba.


— Ce qui explique étonnamment et rationnellement beaucoup de vos problèmes familiaux actuels, note Higuruma d'une voix pragmatique. 


Megumi dévisage Mukya avec une acuité nouvelle, reliant instantanément les pièces éparses du puzzle ésotérique : la nature profonde de sa technique des Dix Ombres, la structure de l'invocation de Mahoraga, la fureur noire et impuissante de Sukuna qui s'agite toujours sur la joue de Yuji, et la familiarité immédiate que la créature avait manifestée envers ses propres pouvoirs d'ombrage. Sur la peau d'Itadori, la fente buccale du Roi des Fléaux s'ouvre d'ailleurs dans une grimace de dédain muet, confirmant à sa manière la véracité du récit :


— … !!! 😡


— Les ombres des Zenin n’ont jamais été créées par la nature pour obéir aveuglément à des maîtres, conclut Mukya, sa voix s'éteignant doucement dans un murmure. Elles ont été forgées pour survivre à ce que les humains craignaient le plus de regarder en face.


— C'est pour ça que tu voulais protéger Megumi à tout prix à Shibuya et dans les colonies…, murmure Ye-ji, la gorge nouée par la clarté de sa propre déduction.


Mukya n'émet aucune réponse immédiate, mais les ombres de l'adolescent frémissent et s'agitent sur le sol en écho direct à ces paroles. L'entité séculaire fixe intensément son lointain héritier, et Megumi soutient son regard d'ébène sans fléchir d'un millimètre, les sourcils légèrement froncés.


— Il portait déjà en lui la solitude glaciale des ombres, glisse-t-elle enfin d'une voix de suie. Exactement comme autrefois.


Le vent siffle doucement à travers les carcasses d'acier des ruines environnantes. À cet instant précis, Ye-ji comprend l'amère et douloureuse réalité : Mukya ne dégageait pas cette fureur protectrice simplement parce que Megumi était le manieur légitime de la technique des Dix Ombres, mais parce qu'elle le voyait, à travers les âges, comme un énième enfant sacrifié sur l'autel des ambitions politiques du clan Zenin. Un gamin brisé d'avance, exactement comme elle l'avait été en son temps.


— Les enfants nés dans les ombres de ce clan étaient élevés uniquement pour protéger les maîtres, combattre leurs guerres, et mourir en silence…, égrène Mukya d'une voix de plus en plus sombre, faisant vibrer l'air maudit. … Mais ils n'étaient jamais élevés pour vivre.


Maki abaisse les yeux vers sa lance, la mâchoire si serrée que ses muscles se dessinent sous sa peau cicatrisée. Elle ne connaît que trop bien, pour l'avoir vécue dans sa propre chair et à travers le sacrifice de Mai, la véracité absolue de ces paroles millénaires. Megumi conserve un mutisme pesant, ses traits trahissant une compréhension toute nouvelle des interventions sauvages et désespérées de l'entité face à Sukuna. Mukya approche alors sa longue main impalpable des reflets d'encre du garçon, effleurant son aura sans pour autant altérer sa structure physique.


— Je ne voulais pas, je ne pouvais pas voir un autre enfant des ombres être dévoré par les monstres de ce monde.


L'assistance observe un respect absolu, presque religieux, devant cette monumentale déclaration de dévotion. Gojo lui-même affiche une mine particulièrement grave sous ses lunettes ; cette fatalité tragique, ce cycle de sacrifices d'enfants, est précisément le fléau institutionnel qu'il s'est efforcé de combattre de toutes ses forces en élevant lui-même cette nouvelle génération d'exorcistes.


Ye-ji frissonne soudain de tout son corps, sa mémoire vive lui ramenant de force la scène d'horreur où Sukuna maintenait Megumi pour le contraindre à ingérer son doigt maudit. L'adolescent perçoit instantanément le tressaillement de ses doigts fins dans les siens. Avant même qu’elle n’articule un seul mot, il comprend ses pensées les plus secrètes, partageant le souvenir cuisant de cette impuissance et de la fureur d'encre qui avait alors embrasé leurs âmes.


Megumi raffermit fermement sa prise sur sa main, croisant ses doigts aux siens pour l'ancrer de force dans la réalité du présent.


— … Il a échoué, prononce-t-il d'un ton feutré mais d'une fermeté implacable. Il n'a rien pu me prendre, grâce à toi, Mukya.


Il détourne légèrement les yeux vers l'horizon, confessant pour une rare fois sa vulnérabilité devant ses camarades.


— Pendant un instant, là-bas… J’ai vraiment cru que c’était fini pour moi. Que j'allais sombrer.


Mukya se déploie alors partiellement derrière le jeune couple, sa silhouette devenant colossale, protectrice et terrifiante, occultant presque la lumière du soleil naissant. Ses grands yeux de nuit fixent le jeune homme avec une autorité absolue.


— Il ne le prendra jamais. Mon sang veille.


Ce n'est pas une vaine promesse en l'air, mais un interdit conceptuel et absolu gravé dans l'essence même de leur technique. Sur la joue de Yuji, la fente buccale de Sukuna tire une moue d'intense agacement et de dégoût souverain face à cette déclaration. 😒


Gojo observe son élève en silence, toute trace de sa légèreté habituelle ayant définitivement été remisée. Avec les Six Yeux, il mesure enfin l'étendue de l'obsession de Sukuna pour Megumi, une fascination dictée autant par le potentiel technique des Dix Ombres que par la nature profonde et pure de son existence.


Pourtant, malgré les plans de rechange du Roi des Fléaux et les machinations de Kenjaku, Fushiguro Megumi est bien là. Plus sûr de lui, totalement libre de ses mouvements, sa main fermement verrouillée dans celle de Ye-ji, tandis que Sukuna, jadis terreur absolue du monde occulte, est réduit à s'agiter en silence comme un parasite impuissant sur le visage d'Itadori.


— On sait maintenant avec certitude ce que Sukuna avait secrètement négocié avec Yuji pour lui restituer son cœur après votre tout premier affrontement…, intervient Ye-ji d'une voix posée. Mais maintenant qu'il a perdu son avantage et sa liberté, tout ce plan est tombé à l'eau.


Yuji baisse lentement les yeux, et les pièces du puzzle s'assemblent enfin avec une clarté limpide pour toute l'équipe : le cœur arraché dans la cour du centre de détention, le serment contraignant imposé dans territoire du fléau, la fameuse minute de contrôle absolu sous le mot-clé « Enchaînement », et l'oubli programmé de ce pacte. Megumi lâche un long soupir, fermant brièvement les yeux sous le coup de la révélation :


— … Tout s'explique. Le pacte servait à préparer son transfert dans mon corps depuis le début.


Gojo demeure pensif, un doigt posé sur le menton. La machination s'avère rétrospectivement effroyable : Sukuna n'avait jamais ranimé le corps d'Itadori par pure magnanimité ou par caprice ; il échafaudait patiemment son changement de réceptacle. Une opportunité d'or désormais définitivement réduite à néant par son échec cuisant face à la barrière des ombres protectrices. Yuji examine la paume de sa main droite, là où les stigmates des combats s'effacent peu à peu.


— Donc maintenant… il est coincé en boucle avec moi. Sans aucune porte de sortie.


L'appendice buccal s'agite aussitôt de plus belle sur sa joue, tordu par une fureur muette et impuissante. 😡


— LE ROI DES FLÉAUX A LITTÉRALEMENT GASPILLÉ SON UNIQUE COUP SPÉCIAL ET SON JOKER POUR FINIR SUR LE BANC DES REMPLAÇANTS !, s'esclaffe Takaba en mimant un arbitre de football.



Un mince sourire ironique étire les lèvres de Gojo.


— … C’est vrai que présenté ainsi, sous cet angle purement stratégique, c’est pour lui une situation incroyablement humiliante.


Megumi fixe son camarade aux cheveux roses, définitivement dépouillé de la méfiance instinctive qui le rongeait par le passé. Il saisit avec certitude que Yuji n'était pas un complice involontaire ou une menace latente, mais bien la toute première victime de cette machination millénaire.


— Il t’a manipulé et utilisé comme une vulgaire cage depuis le premier jour.


Yuji hoche calmement la tête, décochant un regard presque amusé à la fente buccale muette qui continue de s'époumoner sur sa peau. 😡


— Ouais. C'est vrai. Mais maintenant… les rôles sont inversés. C’est lui mon prisonnier.


— Donc si on récapitule, Kenjaku a littéralement créé Yuji en manipulant sa propre lignée…, reprend Ye-ji, l'esprit en ébullition, avant de se tourner vers l'aîné des fœtus. Et toi aussi, par extension… Il était complètement fou à lier, ce type.


Choso observe un silence pesant, les yeux rivés au sol parsemé de débris de verre. Il sait mieux que quiconque que la jeune fille dit vrai. Kenjaku, sous ses différentes identités à travers les âges, était habité par une curiosité scientifique monstrueuse et amoral, prêt à sacrifier des lignées entières et à profaner des ventres maternels pour ses expérimentations occultes. Yuji observe ses propres mains avec une moue pensive.


— … Ouais. Apparemment, d'après ce que j'ai compris, je suis littéralement une expérience de laboratoire sur pattes. Un outil sur mesure pour le Culling Game.


Sur sa joue, Sukuna tire une moue de profond dédain. 😒


— LE GRAND MÉCHANT DE L'HISTOIRE A PASSÉ MILLE ANS À EXPÉRIMENTER POUR FINALEMENT CRÉER LE PIRE CAUCHEMAR POSSIBLE D'UN ANTAGONISTE : UN GARS COMPLÈTEMENT GENTIL !, s'égosille Takaba.


— C'est ironiquement et sociologiquement tout à fait exact, approuve Higuruma d'un ton docte. L'éthique inébranlable et l'empathie naturelle de Yuji sabordent complètement l'héritage destructeur de son propre créateur.


Choso fixe son jeune frère, sa voix devenant soudainement habitée d'une sincérité désarmante et d'une profonde affection fraternelle :


— Pourtant… malgré ses plans et sa biologie, tu n’es jamais devenu le monstre qu’il voulait que tu sois.


Kenjaku avait façonné ce réceptacle parfait pour contenir la négativité, endurer la souffrance et servir de simple rouage sacrificiel à sa fusion ultime, non pour faire preuve d'altruisme, pleurer sincèrement les disparus ou protéger ses pairs à s'en briser les os. Choso lève les yeux vers le ciel de la capitale, là où les derniers nuages de suie se dissipent.


— Ce monstre fabriquait des vies humaines et maudites comme on forge de simples outils jetables. Son regard revient se poser sur Yuji, empli d'une fierté absolue. Mais toi… tu as choisi seul, par tes propres actions, ce que tu voulais devenir pour ce monde.


Gojo affiche un sourire pleinement satisfait. C'est le camouflet suprême, l'insulte ultime infligée à la mémoire de Kenjaku : avoir donné naissance par calcul à un être purement lumineux, totalement incapable de verser dans la monstruosité malgré l'accumulation de traumatismes subis.


— Je crois que toi, Choso, tu es la personne la plus pure ici présente…, lui glisse doucement Ye-ji avec un sourire bienveillant. Même si tu es à moitié un fléau par le sang. Parce que dans tout ce que tu fais, tu es profondément authentique et totalement dénué de mauvaises intentions.


L'exorciste hybride la dévisage, les yeux ronds, comme s'il venait de recevoir en plein torse un projectile invisible et totalement impossible à intercepter ou à dévier. Le malheureux subit une véritable erreur système sur le plan émotionnel, ses repères de créature de l'ombre étant balayés en une phrase.


— … Moi ? Pur ?


Yuji sourit de toutes ses dents, savourant pleinement la détresse affectueuse et la confusion de son aîné. La Coréenne vient de toucher sans crier gare la corde la plus sensible d'une existence entière, façonnée jusqu'ici par la violence, le sang versé, les regrets et l'ombre manipulatrice de Kenjaku. S'entendre qualifier d'être « pur » par un être humain court-circuite instantanément tous ses logiciels de pensée.


— … Je ne suis pas quelqu’un de bien, Ye-ji, balbutie-t-il en détournant péniblement le visage, ses doigts se crispant sur ses manches. J’ai tué des humains. Beaucoup d'humains, à Shibuya et ailleurs.


L'aveu est formulé d'une voix sourde, sans la moindre once de fierté, de provocation ou de justification hypocrite ; c'est un fardeau moral qu'il assume pleinement et qui pèse sur ses épaules. Yuji s'approche alors et pose une main chaleureuse et réconfortante sur son épaule robuste.


— Ouais, c'est vrai, Choso. Mais t’as aussi risqué ta peau pour moi un nombre incalculable de fois sans jamais hésiter, et t'as choisi de te battre à nos côtés pour réparer ça.


Choso s'apaise visiblement sous le contact de son cadet, ses épaules se relâchant, et il murmure dans un souffle presque inaudible :


— … Je voulais simplement, de tout mon être, protéger ma famille. Mes frères.


C'est l'essence même, brute et magnifique, de sa structure spirituelle : ni ambition politique, ni quête égocentrique de puissance maudite, mais simplement un amour viscéral et indéfectible pour les siens. Maki elle-même, d'ordinaire si fermée aux élans sentimentaux, se montre particulièrement réceptive à cette forme de loyauté absolue, ayant elle-même tout sacrifié pour sa propre sœur.


Gojo, les mains dans les poches, décoche un sourire en coin amusé à l'hybride :


— Félicitations, Choso. T’es officiellement devenu plus stable et sain sur le plan émotionnel que la bonne moitié des exorcistes de haut rang ici présents. 


— CE QUI EST UNE BARRE ÉTONNAMMENT BASSE ET FACILE À FRANCHIR VU LE NIVEAU DE NOTRE ÉQUIPE !, s'égosille Takaba.


— C'est malheureusement tout à fait vrai, confirme Higuruma d'un ton monocorde, se remémorant ses anciens confrères du barreau et les chamans qu'il a croisés. 


Choso pique instantanément un fard monumental, ses joues se teintant d'un rouge vif qui tranche avec ses marques de sang, et il détourne brusquement la tête pour cacher son embarras, provoquant l'hilarité générale et affectueuse du groupe au milieu des ruines ensoleillées.




A suivre...

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