La Brique qui Parlait Trop
Chapitre 1 : La Brique qui Parlait Trop
4420 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 14/05/2026 07:49
Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du forum de fanfictions.fr de mai - juin 2026 « Les anachroniques »
C’était le matin, et l’or d’un soleil tout neuf tremblait sur les rides d’une mer paisible. La lumière, d'un jaune encore timide et un peu laiteux, léchait avec une lenteur paresseuse les rochers de granit rose qui encadraient la crique de Kaamelott, transformant l'écume en une poussière de diamants éphémères. L’air était d'une pureté presque douloureuse. Il sentait le sel, l’iode, le varech en décomposition et, inexplicablement, le vieux cuir de bretelle mal tannée. Arthur considéra la ligne d’horizon, là où le bleu du ciel se confondait avec celui de l'eau dans un flou artistique, avec une lassitude qui, d'ordinaire, ne pointait le bout de son nez qu'après trois heures de réunion de la Table Ronde sur le prix du fourrage. Mais là, il n’était que six heures du matin. Ses traits étaient tirés, sa barbe piquée de sable, et sa couronne glissait légèrement sur son oreille droite. Il fixait l’Atlantique avec la conviction d’un homme qui aurait volontiers échangé son royaume contre un édredon en plumes d’oie et un silence absolu de douze heures. Malheureusement, le silence était un concept étranger aux deux individus qui l'escortaient, dont le quotient intellectuel cumulé peinait à atteindre celui d’une chèvre asthmatique en fin de carrière.
« C’est beau, Sire, » murmura Perceval.
Il avait les yeux humides, le nez légèrement coulant sous l'effet de la brise matinale et les cheveux en bataille. Le chevalier de Galles contemplait l'immensité liquide ses mains jointes sur le pommeau d'une épée qu'il utilisait plus souvent pour déloger des patelles ou gratter la boue de ses bottes que pour bouter l'ennemi.
« On dirait de la soupe de poisson, » reprit-il, « mais avec de la lumière à la place des croûtons. Vous voyez ce que je veux dire ? C'est... c'est nutritif pour l'esprit. »
Arthur ferma les yeux une seconde, le temps de compter mentalement jusqu'à dix.
« C’est une métaphore ? » demanda-t-il, la voix ensablée par le manque de sommeil et l'agacement latent.
« Ah non, c’est juste que j’ai faim, Sire. À cette heure-là, normalement, on est sur les tartines. Dites, c’est normal que le soleil il tremble ? Il a froid ? On dirait qu'il est mal fixé. »
Arthur laissa échapper un soupir, un sifflement long, mélancolique et profond qui sembla s'étirer jusqu'aux falaises de craie.
« C’est un effet d’optique, Perceval. C’est la réfraction de la lumière sur les couches d'air chaud. »
« Ah ! Les fractions ! » s'exclama Karadoc.
Ce dernier, posté un peu en retrait, luttait contre l'hypoglycémie matinale en mastiquant avec application un bout de gras de jambon qu'il avait extrait d'une poche secrète de sa cape.
« On a vu ça hier soir à la taverne ! C’est quand on coupe le fromage en quatre et qu’il en manque toujours un morceau à la fin parce qu'il y en a un qui a triché sur la découpe ou qu'il a glissé dans la poche d'un voisin. C'est mathématique, c'est très précis. »
Soudain, un bruit strident, une sorte de hurlement métallique, sec et absolument pas médiéval, déchira la sérénité du matin. Ce n'était ni le cri d'une mouette, ni le râle d'un blessé. Biiiip. Biiiip. Biiiip.
« Qu’est-ce que c’est que ce boucan ? » s’alarma Karadoc.
Dans un réflexe de survie purement pavlovien, il sortit un jambon entier de sa besace et le brandit comme une masse d'armes, les yeux exorbités.
« C’est un cri de bête ? Une alerte aux Vandales ? Ou alors c'est le soleil qui siffle parce qu'il a fini de monter ? »
Arthur fronça les sourcils, la main instinctivement posée sur la garde d'Excalibur. Le bruit ne venait pas de la forêt de Brocéliande, ni des profondeurs troubles de la mer. Il semblait émaner d’un petit monticule de sable, juste à côté d’une méduse échouée à moitié déshydratée, à quelques pas de ses bottes. D’un geste prudent, le Roi de Bretagne s'approcha et écarta une poignée d'algues gluantes du bout de son fourreau. Il y avait là, planté de biais dans le sable humide et maculé de sel, un objet rectangulaire, noir, d'un lissé qui ne ressemblait à aucune pierre ou métal connu. Sa surface brillait sous le soleil naissant. Soudain, une petite lucarne sur l'objet s'illumina d'un bleu électrique.
« Oh, le joli miroir de poche ! » s’extasia Perceval, s'approchant avec la curiosité imprudente d'un enfant devant un nid de frelons. « On voit même pas son visage dedans, c'est magique ! C'est un miroir pour les gens qui s'aiment pas ? »
« Touchez pas à ça ! » ordonna Arthur, le faisant reculer d'un geste sec. « C'est peut-être un truc magique... ou une saloperie envoyée par les Dieux pour encore nous compliquer la journée. Regardez la forme, c'est pas chrétien, y a pas un angle qui soit naturel. »
Le Roi finit par ramasser l'objet entre le pouce et l'index, comme s'il s'agissait d'un insecte venimeux. C'était incroyablement léger, presque tiède, et la texture était douce, sans aucune aspérité de forge. Sur la lucarne, des chiffres blancs apparurent : 07:02. Juste en dessous, un texte défilait, limpide comme de l'eau de roche :
« Rappel : Rendez-vous chez le dentiste pour le détartrage de 8h15. »
« Sire, y a des runes dessus, » nota Karadoc, penché sur l'épaule du roi au point de lui souffler une odeur de salaison directement dans les naseaux. « "Den-tiste". C’est un druide gallois ? Ou un cousin au Chevalier Noir ? Parce que ça ressemble à un nom de celui qui veut vous piquer vos terres, ça. »
« J’en sais rien, » grogna Arthur.
L'objet commença soudain à s'agiter frénétiquement dans sa paume, émettant une vibration sourde qui lui remontait jusque dans l'épaule.
« Mais ça vibre. Ça me chatouille le poignet, c'est agaçant. »
Soudain, une voix synthétique, cristalline et d'une joie insultante pour l'heure qu'il était, s'éleva de la petite boîte :
« Dans deux cents mètres, tournez à gauche vers la route de Vannes. »
Perceval fit un bond de trois mètres en arrière, trébuchant dans le sable et dégainant son épée dans un mouvement d'une maladresse spectaculaire qui faillit éborgner Karadoc au passage.
« Elle parle ! La boîte parle ! C’est une fée coincée dans une brique ! On est maudits, Sire ! C'est le début de la fin, je le savais qu'il fallait pas venir au bord de l'eau avant le petit-déjeuner ! »
« Mais non, Seigneur Perceval, calmez-vous, c’est... c’est un artefact, » tenta de rationaliser Arthur, bien qu’il soit lui-même à deux doigts de balancer le smartphone dans les rouleaux de l'océan pour mettre fin à ce délire. « C'est sûrement Merlin qui a encore foiré un sort de téléportation de message. Il voulait envoyer une note à l'intendant et il nous a envoyé une brique qui connaît le chemin de Vannes. »
L'objet vibra de plus belle, affichant désormais une carte colorée, verte et grise, avec une petite flèche bleue qui semblait se déplacer toute seule, se moquant ouvertement de leur ignorance.
De retour au château, la situation ne s’arrangea pas. La salle du conseil, d'ordinaire plongée dans une pénombre solennelle seulement troublée par le ronflement d’un lévrier affalé près de l'âtre, était devenue le théâtre d'une effervescence chaotique. Des torches grésillantes projetaient des ombres dansantes et nerveuses sur les murs de pierre suintants d'humidité. Merlin, convoqué en urgence alors qu'il était en plein milieu d'une expérience sur la fermentation du lichen, s’affairait autour de la Table Ronde avec une agitation de poule ayant trouvé un couteau. Le druide, dont la compétence principale consistait à rater ses potions d’invisibilité pour finir avec une barbe bleue phosphorescente ou des oreilles de lapin pendant trois jours, examinait l’objet à travers une loupe de cristal si épaisse qu’elle lui donnait un œil de cyclope globuleux et terrifiant. Il portait sa robe de cérémonie, un amoncellement de velours élimé qui sentait le vieux grimoire, la poussière de chamois et, très distinctement, le chou bouilli.
« Alors, Merlin ? C’est quoi ? Un présage ? Une arme de siège miniature envoyée par les envahisseurs ? » demanda Arthur.
Le Roi faisait les cent pas, ses bottes de cuir claquant sur les dalles froides. Il s'arrêta net devant le druide, les sourcils froncés. Merlin se gratta le crâne avec une telle vigueur qu’une pluie de pellicules et quelques brins de paille s'échappèrent de sa tignasse pour tomber sur le « smartphone », brouillant la vue de la lucarne magique.
« C’est... complexe, Sire. Très complexe, » murmura Merlin d'une voix chevrotante. « Je sens une aura de... plastique. C'est un matériau d'une pureté impie, probablement issu d'une dimension parallèle où les gens n'ont aucun goût pour le cuir ou le fer forgé. C'est d'une lisseté... on dirait de la peau de truite, mais sans le gluant. Et regardez ça... »
Dans un geste fébrile et totalement incontrôlé, il fit glisser son doigt noueux, noirci par la suie, sur l’écran. La lucarne s'illumina d'un rose fuchsia agressif, presque douloureux pour des yeux habitués à la lueur des chandelles. Une musique synthétique au rythme frénétique envahit soudain l’air chargé d’encens.
« I’m a Barbie girl, in a Barbie world… »
Lancelot, qui venait d’entrer avec son panache habituel, le buste bombé pour faire son rapport sur les patrouilles de frontières, s’arrêta net dans l'encadrement de la porte. Figé, la main crispée sur le pommeau d'or de son épée, il dévisagea la brique hurlante. Son armure étincelante semblait refléter les flashs roses de l'écran, lui donnant l'air d'un chevalier de carnaval.
« Sire... Est-ce que c’est le chant des sirènes ? Devons-nous nous boucher les oreilles avec de la cire de cachetage ? C'est un sortilège de confusion mentale, je le sens... mes muscles ramollissent et j'ai des envies de... de sautiller ! »
« Non, Lancelot, c’est juste Merlin qui vient de déclencher l’apocalypse auditive, » répondit Arthur.
Le Roi s'était assis lourdement, la tête entre les mains, les coudes appuyés sur la Table Ronde qui n'avait jamais semblé aussi petite face à l'immensité de la bêtise ambiante.
« C’est pas moi, c’est la brique ! » se défendit Merlin en essayant désespérément d'étouffer l'objet avec sa manche large. « Et regardez, y a des petits dessins ! C'est de l'enluminure de précision, Sire ! On dirait du travail de moine sous herbes médicinales ! »
Il inclina l’écran vers l’assemblée. Parmi les traces de doigts graisseuses laissées par Karadoc qui n'avait pu s'empêcher de le toucher, on distinguait une icône représentant un oiseau bleu stylisé et une autre avec un « f » blanc sur fond d'azur.
« C’est la preuve ! » s’écria Perceval.
Il pointa un doigt accusateur vers le plafond voûté, l'œil brillant d'une logique qui n'appartenait qu'à lui seul.
« L’oiseau bleu, c’est le signe que le temps est détraqué. On est dans l’ère du goéland mécanique ! Voyager dans le temps, c’est facile, mon cousin me l’a dit. Suffit de courir très vite autour d’un chêne un soir de pleine lune en hurlant Sloubi jusqu'à ce qu'on vomisse ses tripes. Mais respecter le déroulement sans rien toucher, c’est là que ça coince. Là, on a touché à l’oiseau bleu, Sire. On va tous disparaître et être remplacés par des types en collants qui mangent des graines de tournesol. »
« Mais personne n'a voyagé dans le temps, Perceval ! » tempêta Arthur.
Sa voix monta d'un octave et la veine de son front commença à battre dangereusement.
« C'est cet objet qui est arrivé ici ! On doit s'en débarrasser avant que ça ne crée un paradoxe. Si ça se trouve, c'est l'invention d'un mec qui va naître dans mille ans. Si on la casse maintenant, il ne l'inventera jamais dans le futur, et s'il ne l'invente pas, elle ne peut pas être ici devant nous ! Donc si elle est ici, c'est qu'on l'a pas cassée, mais si je la casse... Merde, vous me foutez un mal au crâne que même une potion de Merlin n'arriverait pas à calmer ! »
Un silence pesant s’installa, seulement rompu par le tiktiktik cristallin d'une notification de mise à jour système. Karadoc, qui n'avait pas quitté l'objet des yeux, ou plutôt qui fixait l'image de la petite cloche sur l'écran, finit par lever la main avec la solennité d'un enfant demandant une deuxième portion de dessert.
« Sire ? »
« Oui, Karadoc ? » soupira le Roi, le regard vide fixé sur le vin qui tremblait dans son calice.
« Est-ce qu’on peut s’en servir pour commander des pizzas ? J’ai vu une icône avec une part de fromage fondu et des petits ronds rouges. Si c'est vraiment magique, ça doit pouvoir faire apparaître du jambon cuit, non ? On n'aurait plus besoin de chasser, on aurait juste à tapoter la vitre. »
Arthur se redressa d'un coup, renversant son calice d'argent. Le vin rouge se répandit sur la précieuse carte de Bretagne en peau de chèvre.
« ON N’EST PAS DANS LE FUTUR, KARADOC ! ON EST EN BRETAGNE AU CINQUIÈME SIÈCLE ! ON MANGE DU PORC ET DES NAVETS RACORNIS, ET ON NE COMMANDE RIEN DU TOUT À UNE BRIQUE ROSE QUI CHANTE DES ÂNERIES ! »
Malgré les ordres d’Arthur de mettre l’objet sous clé dans le coffre le plus profond de Kaamelott, là où l’on gardait les traités de paix moisis et les cadeaux diplomatiques embarrassants, la curiosité fut plus forte. Léodagan, attiré par tout ce qui pouvait potentiellement exploser, brûler ou servir à la torture psychologique, profita de la lourde torpeur de l'après-midi pour agir. Tandis que le ronflement d'Arthur résonnait derrière les lourdes portes de bois de la chambre royale, le Seigneur de Carmélide subtilisa l'appareil, le dissimulant sous sa cape de cuir brut. Il se retrouva quelques instants plus tard dans la cour d’honneur, un espace austère où le vent s'engouffrait avec un sifflement lugubre entre les créneaux. Il y débusqua le Père Blaise, lequel était en train de gratter nerveusement un parchemin avec une plume d'oie à moitié plumée.
« Regardez-moi ça, Blaise, » souffla Léodagan en sortant la brique noire avec la fierté d'un gamin qui vient de voler un œuf de dragon. « Y a une fonction "Caméra". Si on appuie là, sur le petit rond qui brille, ça capture l'image de ce qu'on voit. Instantanément ! Pas besoin de pinceaux, pas besoin d'attendre que le mec en face arrête de bouger. »
« C’est de la sorcellerie pure, Seigneur Léodagan, » s’inquiéta le prêtre en reculant d'un pas, manquant de renverser son encrier.
Le Père Blaise signa un crucifix frénétique sur sa robe de bure élimée, les yeux écarquillés derrière ses petites lunettes.
« Les Saintes Écritures sont formelles. L’image est le miroir du Malin. Fixer son reflet dans une boîte qui luit, c’est tendre la main au Prince des Ténèbres ! »
« Le Malin, le Malin... Si je peux avoir un plan de coupe précis des fortifications de Carmélide sans payer un dessinateur alcoolique pendant trois mois, le Malin peut bien prendre sa commission sur le syndicat des peintres ! » grogna Léodagan.
Voulant tester l'engin, il pointa l’objectif vers lui-même, bras tendu, le visage crispé par une grimace de concentration intense. Clic. Le flash LED, d'une blancheur chirurgicale, déchira la grisaille bretonne, éblouissant les deux hommes comme si la foudre venait de frapper le fumier de la cour.
« AH ! MES YEUX ! » hurla Léodagan en lâchant l'objet qui rebondit sur ses bottes. « C’EST UNE ATTAQUE PAR LE FEU ! ON NOUS BOMBARDE ! »
« JE NE VOIS PLUS RIEN ! TOUT EST NOIR AVEC DES TACHES VERTES ! C’EST LE JUGEMENT DERNIER ! » cria Blaise, les mains tâtonnant dans le vide à la recherche d'un pilier ou d'une bénédiction.
Arthur arriva en courant, sa robe de chambre rouge mal nouée battant ses mollets, suivi de près par Guenièvre. La reine, vêtue d'une robe de soie bleu pâle et d'une coiffe de travers, trottinait en demandant si on pouvait utiliser « le miroir qui chante » pour accorder sa harpe ou, à défaut, pour voir si ses tresses étaient symétriques.
« Qu’est-ce que vous foutez encore ? On peut pas pioncer vingt minutes dans cette baraque sans qu'un bouseux déclenche une catastrophe ? »
« Sire... regardez... » balbutia Léodagan, les yeux larmoyants et les joues rouges de honte, en tendant l'appareil d'une main tremblante.
Arthur s'empara du téléphone et regarda l’écran. Léodagan, dans sa maladresse, venait de prendre le premier « selfie » de l'histoire de l'humanité. Mais la technologie du futur ne l'avait pas épargné. Le Seigneur de Carmélide y apparaissait avec une tête de Golden Retriever déformée. De grandes oreilles poilues pendaient sur les côtés de son casque, son nez était devenu une truffe humide et une immense langue rose en 3D pendait joyeusement sur son menton, le tout surmonté de petites étoiles scintillantes grâce à un filtre Snapchat activé par erreur.
« Oh, c’est charmant, » commenta Guenièvre en se penchant, une main sur l'épaule d'Arthur. « Ça vous va beaucoup mieux au teint, mon père. Ça adoucit votre côté... incendiaire. On dirait que vous allez chercher la baballe. »
« Je suis un chien ? Je suis devenu un chien dans le futur ? » s’étrangla Léodagan, la voix montant dans les aigus. « C’est ça leur punition ? On finit tous en clébards avec des oreilles en peluche ? »
« Mais non, c’est un... un anachronisme esthétique, » tenta d'expliquer Arthur.
Le Roi ferma les yeux, sentant une migraine monumentale s'installer derrière ses tempes tandis qu'il contemplait le portrait canin de son beau-père.
« C'est une sorte d'humour de l'an deux mille. Apparemment, dans le futur, les gens s'ennuient tellement qu'ils s'amusent à ressembler à des animaux de ferme pour passer le temps. Rangez-moi ça, avant que je ne le donne à manger aux cochons. »
La situation dégénéra totalement au cours de l'après-midi, lorsque Perceval et Karadoc découvrirent, par un malheureux hasard de manipulation, Perceval ayant tenté de nettoyer l’écran avec une tranche de lard, la fonction « Dictaphone ». Ils passèrent les heures suivantes dissimulés derrière les lourdes tentures de velours mité de la salle des archives. Entre deux éclats de rire étouffés qui faisaient vibrer les rayons de grimoires, ils s’appliquèrent à enregistrer une symphonie de bruits de prout, produits avec une dextérité manuelle et buccale surprenante. Leur plan était d'une simplicité machiavélique. Diffuser ces sons pendant le sermon du Père Blaise, juste au moment où il parlerait de la « pureté de l'âme ».
« C’est le futur, Karadoc ! » chuchota Perceval, les yeux brillants d'une ferveur quasi mystique devant ce qu’il considérait comme l’apogée de la technologie humaine. « Le futur, c’est le bruit, mais sans les odeurs ! On peut stocker l'offense et la ressortir quand on veut. C'est du génie militaire ! »
Mais le véritable problème, celui qui fit basculer le destin de la Bretagne, survint le soir venu. La cour s'était rassemblée pour le souper dans la grande salle, une vaste pièce aux voûtes de pierre suintantes où pendaient des bannières décolorées par les courants d'air. L’objet noir, posé avec méfiance sur le bois brut de la Table Ronde, entre une miche de pain rassis et un pichet de vin, commença soudain à s'agiter. Un son de cloche frénétique, un carillon électrique d'une clarté surnaturelle, déchira le brouhaha des conversations. Les gardes à l'entrée sursautèrent, manquant de s'embrocher sur leurs propres lances. Une photo de femme aux cheveux courts, portant des lunettes de soleil et affichant un sourire énergique, apparut sur l'écran, surmontée d'un nom écrit en lettres capitales et lumineuses : « MAMAN ».
« C’est qui, Maman ? » demanda Arthur.
Il était encerclé par une cour compacte. Des chevaliers en armure, des serviteurs les mains encore pleines de farine, tous oscillant entre la terreur pure et une fascination d'oiseau devant un serpent.
« C’est peut-être la Dame du Lac ? » suggéra Bohort.
Il était blotti derrière un tonneau de cidre, les dents claquantes, le visage plus pâle que sa chemise.
« Elle a radicalement changé de look, elle porte des protections oculaires magiques ! C'est un signe, Sire ! Elle nous appelle depuis les profondeurs pour nous dire qu'on va tous mourir noyés dans du plastique ! »
Arthur prit une grande inspiration, ajusta sa couronne qui penchait dangereusement, et, d'un geste solennel qu'il aurait d'ordinaire réservé à l'adoubement d'un prince, glissa le doigt sur l'icône verte.
« Oui ? » lança-t-il, la voix chevrotante, comme s'il s'adressait à une divinité colérique de l'Autre Monde.
Une voix stridente, saturée par le haut-parleur et manifestement au bord d'une rupture d'anévrisme, jaillit de l'appareil, résonnant contre les murs froids du château :
« Kevin ? Kevin, tu réponds enfin, espèce de petit sifflet ! T'es où ? Ton père est fou de rage, il a déjà fait trois fois le tour du parking ! Ça fait trois heures qu'on te cherche sur la plage de Quiberon ! On va rater la réservation au Buffalo Grill, tu sais ce que ça veut dire ? Et c'est quoi ce bruit de ferraille derrière toi ? T'es encore avec tes potes du club de reconstitution médiévale ? On t'a dit d'arrêter de traîner avec ces hurluberlus en pyjama de fer ! »
Arthur resta interdit, le regard vide. Il regarda ses chevaliers. Ils étaient tous là, figés, la mine déconfite sous leurs heaumes rutilants, ressemblant effectivement à des écoliers pris en faute par une autorité supérieure.
« Euh... non, » répondit finalement Arthur d'une voix mal assurée, cherchant ses mots face à cette furie invisible. « Je suis... Arthur, fils d'Uther Pendragon, Roi des Bretons. Et pour votre information, on ne porte pas de pyjamas, ce sont des gambisons de cuir bouilli. »
« C'est ça, et moi je suis la Reine d'Angleterre ! Écoute-moi bien, mon petit pote. Tu ramènes tes fesses immédiatement, ou je coupe ton forfait 5G ! Tu l'entendras plus, ta musique de sauvage, et tu pourras plus jamais regarder tes vidéos de chats qui tombent dans des cartons ! »
Soudain, dans un dernier petit soupir électronique, un gling mélancolique, l'écran devint noir. La batterie, épuisée par l'effort de traverser les millénaires, venait de rendre l'âme. Le silence qui suivit fut plus lourd que toutes les prophéties de Merlin, seulement troublé par le crépitement d'une bûche dans l'âtre.
« Sire ? » demanda Perceval après un long moment de recueillement, en fixant le petit rectangle noir désormais inerte. « C’était quoi, le forfait 5G ? C’est une sorte de garnison de réserve ? Un impôt sur le sel qu'on paye aux mères du futur ? »
Arthur regarda l'objet froid, redevenu un simple morceau de matériau étrange sans vie.
« C’était... le futur, Perceval. Un endroit étrange où les gens sont très pressés, où les mères font peur même à travers des briques de verre, et où l’on préfère regarder des félins tomber dans des boîtes plutôt que de conquérir des territoires. »
« C'est triste, non ? » soupira Karadoc, qui caressait encore l'espoir qu'une part de pizza surgisse par magie d'une fente de l'appareil.
« Non, c’est juste différent, » conclut Arthur en se levant. « Allez, tout le monde au lit. On a une quête pour le Graal demain, et je vous jure sur Excalibur que si je vois un seul truc qui brille, qui vibre ou qui fait bip, je le fais décapiter et jeter aux douves sans sommation. »
Les chevaliers se dispersèrent lentement, leurs pas résonnant dans les couloirs sombres et mal chauffés de Kaamelott. Ils retrouvèrent la sécurité rassurante de leurs chandelles de suif et de leurs tapis poussiéreux, loin des menaces du Buffalo Grill et de la 5G. Le temps avait repris son cours normal. Ou presque. Car dehors, dans le jardin potager, perchée tout en haut d'un vieux chêne noueux, une petite lumière rouge clignotait encore sur un drone oublié. Mais personne ne le remarquerait avant le printemps suivant, et d'ici là, on dirait sûrement que c'est une étoile un peu plus nerveuse que les autres. Arthur s'installa sur son trône, seul dans le silence souverain de la nuit bretonne. Il repensa à la voix dans la boîte, à cette femme qui cherchait son fils. Il ferma les yeux, une petite grimace de lassitude aux lèvres.
Tout le monde tombe, et nous atterrissons tous quelque part. Souvent, c'est juste au mauvais siècle.