5896.
Roxas griffonnait ce nouveau nombre dans son carnet, comme on grave une tombe.
Puis, à peine le carnet refermé, il sentit une nouvelle présence sombre dans son dos. Il se retourna d’un bloc. Un sans-cœur. Encore un.
Les coups de keyblade déferlèrent aussitôt, furieux, incontrôlés. Une tempête de rage.
Puis le silence de nouveau.
5897.
Une respiration. Un autre chiffre. C’était sa routine, sa méthode. Depuis qu’il était complet, depuis qu’on lui avait rendu un cœur. Roxas tuait. Il parcourait les mondes, traquant les sans-cœurs. Frapper encore et encore, pour ne pas penser.
Il regarda autour de lui. Il ne savait même pas où il était. Hayner l’avait laissé tomber, lassé de ses silences, de sa violence, de sa manie de traquer sans fin les sans-cœurs d’un monde à l’autre sans jamais s’arrêter.
Alors Roxas avait dérivé, seul dans son vaisseau Gummi et avait fini par atterrir ici. Une Jungle épaisse, étouffante, vivante. La Jungle Profonde.
Ce monde avait quelque chose de fascinant, sauvage, ancien, perdu. Il se demandait même comment les sans-cœurs avaient pu infester un lieu pareil alors même qu'il n’y avait pas croisé âme qui vive. Pas de ville, pas de lumière, rien que les arbres, la mousse et le cri lointain des oiseaux.
Mais tant mieux pour lui.
Là où il y avait des sans cœur, il pouvait cogner. Frapper. Se vider de tout ce qu’il n’arrivait pas à dire. C’était la seule chose qui l’empêchait de sombrer. La seule chose qu’il l’empêchait d’en finir avec cette nouvelle vie.
Il erra un moment dans la Jungle jusqu’à tomber sur une vieille cabane suspendue dans les hauteurs d’un arbre massif. Une construction humaine. Abandonnée. Fracassée à plusieurs endroits. Comme lui.
Il posa les yeux sur les planches disjointes, les cordes pendantes, le silence poussiéreux. Et puis derrière lui – encore. Des présences sombres. Il fit volteface. Une horde de Primate sans-cœurs l’attendait, surgissant de la végétation.
Il se déchaîna sur eux. Encore.
Le chiffre dans le carnet changea lui aussi. Encore.
Puis, il sentit une autre présence. Différente. Lumineuse. Il rangea ses keyblades.
- Qui est là ?
Un homme apparut. A l’allure étrange, c’était un homme dont la posture rappelait celle d’un gorille. Il avait le regard franc et calme. Roxas senti en lui une forme d’honnêteté brute.
L’homme montra sa poitrine avec ses deux mains.
- Moi. Tarzan.
Puis il montra Roxas.
- Toi ?
- Roxas.
Tarzan pencha légèrement la tête.
- Ami Sora ?
Roxas tiqua :
- Tu connais Sora ? Peu importe. Pourquoi il y a tant de sans-cœurs ici ?
- *&&X%
- Hein ?
- « *&&X% » signifie « cœur » en Mangani.
Il se retourna. Une femme aux cheveux bruns en bataille, le regard à la fois sombre et malicieux se tenait derrière lui. Elle n’avait rien d’impressionnant, mais il y avait dans sa posture quelque chose de solide, une manière d’être là, de ne pas fuir, qui agaçait Roxas autant que ça l’interrogeait. Elle le fixait avec sérieux.
- Les sans cœurs sont là à cause de toi.
- N’importe quoi, répliqua sèchement Roxas.
- La dernière fois qu’ils ont envahi cette jungle, c’était à cause d’un chasseur cruel, répondit-elle sans hausser la voix. Les sans-cœurs sentent les ténèbres et tu les portes avec toi alors ils te suivent partout.
Il serra les poings. Encore quelqu’un sorti d’il ne savait où qui prétendait savoir et lire en lui alors que lui-même ne savait pas. Comme si ces gens pouvaient vraiment ressentir ce qui l’habitait.
- %% !§°
- Quoi ?
Roxas était agacé.
- Il dit le mot « brisé ».
- Vous parlez comme si vous saviez ce que je ressens, grogna-t-il.
- Non, répondit-elle simplement. Mais nous savons ce que c’est de voir quelqu’un se consumer de l’intérieur et de ne rien pouvoir faire. Tu vois cette cabane ? Elle s’est effondrée à force d’être laissée seule, après les tempêtes. Et toi, tu te laisses tomber pareil. Tu crois que frapper du sans-cœur, c’est oublier. Mais tu ne fais que t’éloigner de toi-même.
Roxas détourna les yeux. Il n’avait rien demandé. Ni leur leçon de moral, ni leur Jungle idiote. Ni cette douleur qui lui collait au corps depuis qu’il avait retrouvé un cœur.
- Un cœur… Quelle absurdité. J’étais mieux sans.
Il recula lentement dans l’ombre, le regard vide et finit par tourner le dos à Jane, à Tarzan, à la cabane. Il marcha jusqu’à ce que les arbres se fassent plus denses, la lumière rare. Puis il s’écroula, là, entre deux racines épaisses. Les larmes ne vinrent pas. Elles ne venaient jamais de toutes façons. Mais il resta là, longtemps. A se demander pourquoi. Pourquoi il fallait ressentir autant. Pourquoi ça brulait autant d’être complet.
Le temps s’écoulait. Une heure, ou deux. Peut-être trois.
Puis un aura familière l’enveloppa.
- Tu t’enfonces mon pote…
Il n’eut pas la force de relever la tête mais il reconnut la voix.
- Axel…
L’ancien numéro VIII s’accroupit à côté de lui. Silencieux d’abord. Puis il parla, bas, avec une gravité calme.
- Je sais ce que c’est, tu sais. De vouloir que tout s’arrête, en finir avec soi-même. Je connais ce sentiment de destruction intense. Tu ressens trop pour un cœur neuf.
Roxas ferma les yeux. Le cœur neuf. Oui. Trop neuf. Trop ouvert.
- Mais t’as pas besoin d’avoir honte, reprit Lea. Ni de fuir. La rage elle passera. La douleur aussi. Pas tout de suite. Pas demain. Mais elle passera. Et toi, tu apprendras à gérer. Et tu resteras.
Un silence.
- Et si je ne veux pas ?
- Alors je resterai là. Jusqu’à ce que tu le veuilles.
Et pour la première fois depuis longtemps, Roxas ne se releva pas pour fuir et les larmes vinrent, enfin.