Les Échos de la Mémoire

Chapitre 1 : Les sept derniers jours

7078 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 23/08/2026 12:42

Le réveil sonna à neuf heures douze, un grincement strident et métallique qui lacéra la quiétude de la petite chambre.

Roxas ouvrit un œil, noyé dans une brume de sommeil. Puis le referma, espérant que le monde s'effacerait de lui-même. Le réveil continua, implacable.

Dans un soupir d'exaspération, il tendit une main maladroite hors des draps de coton tièdes, tâtonna à l'aveugle sur la table de chevet en bois vermoulu, renversa une pile de vieux carnets qui s'écrasa au sol dans un bruit sourd, et finit par agripper le boîtier en plastique.

Il abattit la paume dessus. Silence. Enfin.

Roxas enfouit de nouveau son visage dans son oreiller moelleux, savourant l'instant. Il l’avait attendu pendant des mois, guettant chaque jour sur le calendrier usé accroché au mur. Plus de réveil à l'aurore. Plus de devoirs de mathématiques inachevés. Plus de professeurs aux sourires en coin. Plus besoin de dévaler en trombe les ruelles pavées de la Cité du Crépuscule, une tartine de confiture serrée entre les dents, en proie à cette panique familière d'avoir encore trouvé le moyen de se lever dix minutes trop tard.

Les vacances. Les vraies. Et surtout, le saint Graal absolu : sept jours de repos.

Sept jours pleins qu'il avait mûrement planifiés dans sa tête et qu'il avait l'intention de ne consacrer à absolument rien d'utile.

« Roxas ! »

Il ne bougea pas d'un millimètre, espérant faire corps avec le matelas.

« Roxas ! »

Dans un grognement, il attrapa son deuxième oreiller, un modèle un peu trop plat qu'il rabattit violemment sur sa tête pour sceller ses oreilles.

« Je sais que tu m'entends ! »

Évidemment qu'il l'entendait. À en juger par le volume, toute la rue, des étals du marché jusqu'aux rails du tramway en contrebas, devait en profiter.

« Il est neuf heures passées ! »

« C'est les vacances ! » rétorqua-t-il, la voix étouffée par le duvet.

« Ce sont les vacances ! »

Roxas entrouvrit un œil, dépité. Même depuis l'autre bout de l'appartement, cloîtrée derrière ses fourneaux, elle trouvait encore le moyen de corriger sa grammaire. C'était plus fort qu'elle.

« Ça change rien ! » hurla-t-il en guise de défi.

Un silence s'abattit sur la maison. Puis, portée par le vent léger qui s'infiltrait par les fenêtres :

« Ça ne change rien ! »

Roxas enfouit de nouveau son nez dans les plumes en pestant. Cependant, un rire discret, trahissant une affection qu'Elena peinait toujours à dissimuler, résonna depuis l'étage inférieur. Un sourire flotta malgré lui sur ses lèvres.

Quelques minutes plus tard, il descendit enfin l'escalier de bois qui grinçait sous ses pieds nus, les cheveux en bataille, dressés en pics rebelles plus désordonnés que d'habitude, son tee-shirt blanc à moitié mal enfilé, le col tordu.

Une odeur réconfortante de pain grillé et de beurre fondu flottait dans la petite maison. La cuisine, modeste mais impeccablement tenue, donnait directement sur le salon aux coussinets délavés. Les fenêtres à croisillons étaient béantes, et cette lumière orangée, signature indélébile de la Cité du Crépuscule, traversait les voilages en traînées de miel.

Une luminosité immuable. Qu'il fût six heures du matin, midi ou le crépuscule profond, la ville semblait perpétuellement suspendue dans cet entre-deux, baignée d'une torpeur dorée et nostalgique. Roxas avait toujours trouvé cela normal, presque banal. Après tout, il était né ici. Du moins... c'était ce qu'on lui avait toujours raconté.

« Assieds-toi. »

La femme penchée au-dessus des plaques de cuisson n'avait même pas eu besoin de se retourner pour deviner sa présence, armée de ce sixième sens maternel qu'elle semblait perfectionner de jour en jour.

Roxas tira une chaise en bois qui racla bruyamment sur le sol ciré et s'affaissa lourdement.

« Bonjour, maman. »

« Bonjour, marmotte. »

Sans un mot de plus, elle posa devant lui une assiette en céramique blanche où trônaient deux tartines dorées à point et deux œufs au plat aux jaunes frémissants.

Roxas fixa l'assiette. Puis, lentement, leva les yeux vers elle.

« J'avais demandé trois tartines. »

« Tu n'as rien demandé du tout, tu ronflais. »

« J'y ai pensé très fort. »

« Je ne lis toujours pas dans les pensées, Roxas. »

« Faudrait songer à apprendre, l'âge venant. »

Elle leva les yeux au ciel en soupirant, luttant en vain contre un sourire qui s'obstinait à étirer le coin de ses lèvres. S'emparant d'une tartine d'un geste vif, Roxas l'imita aussitôt. Elena, sa mère, paraissait resplendissante dans la quarantaine, du moins, c'était l'estimation prudente que faisait Roxas, conscient qu'il existait des terrains minés où un fils ne s'aventurait jamais impunément.

Quand elle cuisinait, elle retenait ses longs cheveux bruns dans un chignon lâche, fixé à grand renfort d'épingles. Par-dessus tout, elle était dotée de ce radar maternel infaillible et agaçant : elle devinait ses mensonges et ses subterfuges avant même qu'il n'ait prononcé le moindre mot.

Elle n'était pas sa mère biologique. Roxas le savait depuis aussi loin que dataient ses premiers souvenirs. Elena ne lui avait jamais menti, n'ayant jamais cherché à enjoliver une histoire qu'elle portait elle-même comme une cicatrice tendre.

Elle l'avait trouvé un soir d'automne, alors qu'il n'était qu'un nouveau-né abandonné au détour d'une ruelle sombre et pavée de la Cité du Crépuscule. Pas le moindre mot griffonné sur un bout de papier. Pas le moindre nom, pas le moindre indice, ni médaillon ni bague pour retracer ses origines. Juste un paquet de langes et un bébé emmitouflé dans une couverture beaucoup trop grande pour ses frêles épaules.

Elena, qui s'était battue des années durant contre le vide de ses bras sans jamais pouvoir concevoir d'enfant, avait vu sa vie basculer ce soir-là. Elle disait souvent, avec une lueur humide au fond des iris, que c'était lui qui l'avait trouvée, et non l'inverse. Roxas trouvait cette version beaucoup trop romanesque, digne des contes bon marché qu'on racontait aux enfants dans les parcs. Mais au fond de lui, d'une manière secrète et un peu pudique... il aimait bien cette idée.

« Tu rentres pour manger ce soir ? » s'enquit-elle, rompant le fil de ses pensées.

Roxas suspendit sa bouchée, l'air faussement inspiré.

« Je sais pas. »

Instantanément, Elena posa les deux mains sur ses hanches, un geste universel qui ne présageait rien de bon.

« Mauvaise réponse. »

« Je veux dire... probablement ? »

« Toujours aussi mauvais. »

« Oui, d'accord, je rentre ! »

« Voilà qui est mieux. »

Roxas replongea ses dents dans sa tartine croustillante pendant qu'elle replaçait une mèche rebelle derrière son oreille.

« Hayner veut qu'on se retrouve sur la place, » lâcha-t-il la bouche pleine.

« Évidemment. »

« Pourquoi ce ton suspicieux ? Évidemment, quoi ? »

« Parce que vous êtes quatre, et que la règle immuable de votre petit groupe veut que, lorsqu'un seul d'entre vous a une idée stupide, les trois autres se sentent moralement obligés d'y participer jusqu'au drame. »

« C'est totalement faux ! »

« Le concours de skateboard sur les rampes abruptes de la gare l'année dernière ? »

Roxas marqua un silence prudent.

« L'exploration des vieux tunnels d'évacuation sous le quartier résidentiel ? »

Il mastiqua un peu plus vite, évitant son regard.

« Le ballon de football envoyé à travers la vitre du salon de Monsieur Calvi ? »

« C'était Hayner le responsable ! »

« Tu tenais le ballon, Roxas. »

« Techniquement, j'étais juste... »

« Roxas. »

« D'accord, j'avoue. »

Elena laissa échapper un rire franc avant de s'asseoir en face de lui, son regard se nuançant soudain d'une douceur plus grave, presque nostalgique.

« Profite, » murmura-t-elle.

Roxas cligna des yeux, surpris par le changement de ton.

« Hein ? »

« De tes vacances. Sept jours, ça passe en un battement. »

« Pas si je dors jusqu'à midi tous les jours. »

« Dans ce cas, mon grand, ça passera encore plus vite. »

Roxas haussa les épaules, insouciant. Sept jours entiers ! Cela lui paraissait une éternité. Sept jours entiers passés aux côtés de Hayner, Pence et Olette, à refaire le monde, bien installés sur des bancs de pierre ou attablés devant une glace au sel de mer.

Ils avaient déjà dressé la liste d'une quantité astronomique de projets abracadabrants qu'ils ne mèneraient probablement jamais à terme. Aller à la plage de sable doré située de l'autre côté de la colline. Réunir assez de pépètes en cumulant les boulots ponctuels pour s'offrir quatre billets de train vers une métropole lointaine, au-delà de l'horizon. Organiser un tournoi de Struggle d'anthologie sur la grande place. Enfin percer le mystère de ce vieux tunnel condamné derrière la gare. Et, selon la promesse solennelle de Pence, réussir à photographier quelque chose d'absolument incroyable.

Pence répétait cette phrase chaque été avec l'œil du grand reporter. L'année précédente, son truc incroyable s'était révélé être un chat un peu trop gros assoupi sur un tas de cartons derrière la boulangerie.

Roxas avala sa dernière bouchée, repoussa sa chaise et se leva d'un bond. Elena l'intercepta au passage, glissant dans la poche de son short une petite pochette en cuir contenant quelques pièces sonnantes et trébuchantes.

« Pour déjeuner, » dit-elle.

« Merci, maman. »

« Et tâche de ne pas tout dépenser uniquement en glaces au sel marin. »

« Je ne promets rien, c'est scientifiquement impossible de résister. »

« Roxas... »

« Promis, juré ! »

Il pivota sur ses talons et s'élança vers la porte d'entrée.

« Et sois rentré avant... »

« La nuit ? » coupa-t-il en riant.

Elena jeta un coup d'œil par la fenêtre. Dehors, les toits et les pavés baignaient déjà de cette lueur ambrée, persistante et figée.

« Très drôle. File. »

« À ce soir ! »

« Roxas ? »

Il stoppa sa main sur la poignée et se retourna. Elena lui adressait un sourire lumineux, empreint d'une tendresse infinie.

« Amuse-toi bien. »

Il lui rendit son sourire, le cœur soudain léger.

« C'est promis. »




En passant le seuil, il fut accueilli par l'effervescence matinale de la Cité du Crépuscule, qui s'éveillait sous ses yeux. Les enfants couraient en riant à gorge déployée sur les dalles de pierre chaude, leurs besaces de billes tintant dans leurs poches. Les échoppes aux volets de bois s'ouvraient une à une, libérant des effluves d’épices et de brioches chaudes. Un immense tramway aux flancs cuivrés passa en grinçant lourdement sur ses rails au milieu de la vaste avenue, effrayant une volée de pigeons qui s'envolèrent dans un claquement d'ailes précipité.

Roxas dévala les escaliers de pierre quatre à quatre, guidé par la seule mémoire de ses pas. Il connaissait chaque centimètre carré de ce décor par cœur. La petite boulangerie du coin où la patronne lui glissait toujours un pain au chocolat un peu trop cuit en cachette. Le chariot du marchand de glaces, un type jovial qui jurait sur la tête de ses ancêtres avoir inventé un parfum révolutionnaire chaque premier de l'an, alors que le goût au sel marin restait rigoureusement le même depuis des lustres. Le muret ombragé où une vieille dame édentée venait chaque matin nourrir une armée de chats errants. Le dédale de ruelles étroites permettait de shunter l’artère principale.

Il aurait pu traverser toute la ville les yeux bandés, guidé uniquement par le bourdonnement familier de son enfance.

« ROXAS ! Attention derrière toi ! »

Un sifflement fusa à quelques centimètres à peine de son oreille. Un réflexe fulgurant l’incita à se cambrer en arrière. Une balle de caoutchouc rebondit bruyamment contre le crépi de la façade avant de retomber sur les pavés.

« Mais t'es totalement malade ou quoi ! » s'écria-t-il en fusillant son agresseur du regard.

Hayner, campé au milieu de la place, les poings sur les hanches et un sourire narquois collé aux lèvres, rattrapa la balle au bond.

« Test de réflexes matinal. Fallait se réveiller. »

« J'aurais pu y laisser une incisive ! »

« Justement, t'as esquivé. C'est la preuve que t'as de bons restes. »

« Un de ces jours, je jure que je te referais le portrait. »

« Faudrait déjà réussir à m'attraper, mon vieux. »

Assise non loin de là sur le rebord de la massive fontaine circulaire, l'eau claire clapotant doucement autour de ses sandales, Olette secoua la tête d'un air faussement exaspéré.

« Vous pourriez attendre au moins dix heures du matin avant de commencer vos altercations de primates ? »

Pence, retranché un peu plus loin derrière son imposant appareil photo pendouillant au bout d'une lanière élimée, ajusta la mise au point en plissant les yeux.

« Trop tard. C'est immortalisé. »

Clic.

Roxas fronça les sourcils, se frottant le front.

« Qu'est-ce que tu as pris en photo encore ? »

« Ta tête de déterré paniqué est une pure merveille d'expressivité. »

« Efface ça immédiatement. »

« Jamais de la vie, c'est de l'art contemporain. »

Roxas fit un pas en avant pour lui arracher l'appareil. Cependant, Pence détala en riant aux éclats, agitant le boîtier au-dessus de sa tête tel un trophée.

« Hé ! Reviens ici ! »

« Protection du patrimoine historique de la ville ! »

« Ma tête n'a rien d’historique ! »

« Celle-là pourrait le devenir si Hayner continue de t'envoyer des projectiles. »

Hayner éclata de rire à son tour, un rire franc et communicatif qui balaya l'irritation de Roxas. Quelques secondes plus tard, la partie de cache-cache improvisée prit fin d'elle-même. Ils étaient tous là, réunis autour du bassin de pierre calcaire.

Hayner, le chef de bande autoproclamé, toujours le premier à allumer la mèche des pires idioties. Pence, le cerveau scientifique et geek, dont l'appareil photo ne quittait jamais ses mains étaient capables de répertorier les moindres détails de leur quotidien. Et Olette, lucide, brillante, et sans doute l'unique raison biologique pour laquelle les trois garçons n'avaient pas encore fini leurs jours dans un service d'urgences ou au poste de police.

Roxas s'affaissa à son tour sur le rebord frais de la fontaine, soufflant un coup.

« Bon, » articula-t-il en croisant les bras.

Hayner redressa le menton, adoptant une posture théâtrale.

« Bon quoi ? »

« Le programme de la journée. On fait quoi de notre liberté ? »

« J'attendais sagement que tout le monde daigne se pointer pour lancer les délibérations. »

Olette laissa échapper un long soupir éloquent.

« Autrement dit, il n'a absolument rien préparé du tout. »

« C'est faux ! J'ai une liste mentale interminable. »

« Du genre ? »

Hayner resta coi une fraction de seconde, cherchant manifestement ses inspirations au plafond du ciel orangé. Pence leva aussitôt un index triomphant.

« On pourrait aller à la plage ! Les vagues doivent être superbes. »

« Trop loin à pied, et on n'a pas le budget pour le tram, » objecta Olette sans hésiter.

« Un tournoi de Struggle improvisé sur la place ? » suggéra Roxas.

« Remettons ça à la semaine prochaine, quand il fera encore plus chaud, » proposa Hayner pour esquiver.

Roxas plissa les yeux, repensant à l'idée qui le trottait dans l'esprit depuis la veille.

« Les tunnels sous la gare. »

Olette le foudroya instantanément du regard, ses yeux s'écarquillant d'horreur polie.

« Non. Jamais de la vie. »

« Pourquoi ? On a grandi. »

« Parce que la dernière fois, on a failli y rester coincés dans le noir total pendant trois heures ! »

« Mais non, on n'est pas restés coincés, on explorait de manière proactive. »

« Parce que j'avais eu la présence d'esprit d'apporter une lampe de poche de secours, je te rappelle ! »

« Donc, techniquement, tout s'est parfaitement bien réglé. »

Olette ferma les yeux, pinça l'arête de son nez et secoua la tête d'un air fatigué.

« Vous êtes absolument désespérants. »

Hayner se redressa brusquement d'un bond, agitant les bras pour reprendre le contrôle de la situation.

« J'ai une meilleure idée ! »

Les trois autres tournèrent machinalement la tête vers lui. Il posa théâtralement un pied sur le rebord de la fontaine, mimant un général haranguant ses troupes avant une bataille décisive.

« Cette semaine, pas de quartier. Chacun de nous choisit une chose, une seule, qu'il veut absolument réaliser avant la sonnerie de la rentrée. Un défi ultime. »

Pence hocha la tête avec enthousiasme.

« Pas mal du tout. »

« N'importe quel truc ? » interrogea Roxas, un sourire en coin.

« Absolument n'importe quoi. »

Olette fronça les sourcils, flairant le piège grossier.

« Dans les limites strictes du raisonnable, j'espère. »

« Tu gâches systématiquement tout le fun, Olette. »

« Je vous évite de finir incinérés ou en garde à vue, c'est mon rôle social ici. »

Malgré ses réticences, Hayner tendit la main paume ouverte au centre du cercle de leurs têtes penchées.

« Sept jours. »

Pence fut le premier à empiler sa main par-dessus.

« Sept jours. »

Olette hésita une seconde, regarda tour à tour leurs mines réjouies, puis finit par céder en souriant et posa sa main à son tour.

Roxas les observa tous les trois. Une étrange bouffée de chaleur lui serra la poitrine. Sept jours. Il posa finalement sa propre main au sommet de la pile, refermant le pacte.

« Sept jours. »

Au moment exact où ils levèrent leurs mains jointes dans un cri de victoire, Pence brandit son appareil et déclencha le mécanisme. Clic. En plein visage, sous le pire angle possible.

« Pence, t'es mort ! »

« Celle-là, elle finit encadrée dans ma chambre ! »




La journée s'écoula ensuite à un rythme paresseux et parfait, sans qu'aucun événement extraordinaire ne vienne perturber la quiétude de leur bulle estivale. Roxas trouvait cela absolument parfait ainsi.

Ils passèrent des heures attablés au café, à engloutir des glaces au sel marin dont le caramel salé leur collait aux doigts. Hayner perdit trois parties consécutives à un jeu de cartes ridicule dont il s'empressa d'accuser les règles d'être profondément truquées par le lobby des perdants. Pence prit environ quarante-cinq photos d'un même chat errant endormi sur le capot d'une camionnette bleue. Olette les enrôla de force pour l'aider à porter des sacs de commissions jusque chez sa grand-mère, tout cela en leur faisant la morale sur leur irresponsabilité chronique.

Ils flânèrent près de la vieille gare de briques rouges, descendirent vers le quartier commerçant aux stores bicolores, parlèrent de la rentrée prochaine avec ce mélange d'appréhension et d'indifférence feinte propre à leur âge, tout en évitant soigneusement d'aborder le sujet tabou des devoirs de vacances accumulés au fond de leurs tiroirs.

Une journée normale. Une de ces journées ordinaires que Roxas avait vécues par centaines, par milliers peut-être, sous le même ciel d'ambre.

Et pourtant... Vers la fin de l'après-midi, alors que les ombres commençaient à s'aligner doucement sur les pavés, un grain de sable infime vint enrayer la mécanique.

Pence fut le premier à s'immobiliser net au milieu de la ruelle, fixant l'écran minuscule de son appareil numérique avec une expression curieuse.

« Attendez une seconde. »

Hayner fit encore trois pas avant de se retourner, impatient.

« Qu'est-ce qu'il y a encore ? Ton appareil a buggé ? »

« Non, » répondit Pence, les sourcils froncés. « C'est pas ça. »

Il releva la tête vers ses amis, l'air perplexe.

« Regardez la photo que j'ai prise ce matin, sur la place. »

Roxas s'approcha, se penchant par-dessus son épaule pour scruter le moniteur exigu. Pence fit défiler les clichés récents. Le chat endormi. Olette croulant sous les sacs de provisions. Hayner hilare devant la vitrine d'un disquaire. La fontaine publique. Puis, brusquement, l'image s'arrêta.

« Là. »

Le cliché montrait Roxas, pris sur le vif quelques secondes à peine après son arrivée matinale sur la place principale. En arrière-plan, on distinguait l'amorce d'une ruelle adjacente discrète, bordée de façades familières.

Roxas la reconnut instantanément. Évidemment qu'il la connaissait. Il l'avait empruntée des milliers de fois pour couper à travers le quartier. Pourtant, un détail choquant creva les yeux.

« Attends... Pourquoi c'est blanc ? »

Une portion entière de l'arrière-plan, au fond de la ruelle sur la photo, était totalement décolorée. Ce n'était ni un effet de surexposition dû au soleil, ni un flou artistique, ni une défaillance de la pellicule numérique. C'était un aplat de blanc pur, uniforme. Comme si quelqu'un avait pris une gomme géante pour effacer proprement une tranche de la réalité sur le cliché.

Hayner haussa les épaules avec un détachement théâtral.

« Ton appareil est antédiluvien, voilà tout. Il fatigue à cause de la matrice. »

« Peut-être... » murmura Pence, incertain.

Il pointa l'objectif vers la rue réelle qui s'ouvrait juste devant eux et appuya sur le déclencheur. Clic. L'image apparut instantanément sur l'écran, parfaitement nette, colorée et normale.

« Tu vois ? Tout va bien, » conclut Hayner en lui assénant une grande tape amicale sur l'épaule. « Mystère résolu, Sherlock. Allons-nous acheter un soda avant que les boutiques ne ferment. »

Ils reprirent leur marche en avant. Mais, Roxas resta en retrait de quelques pas, les yeux rivés sur l'écran que Pence venait de ranger dans sa sacoche. Cette rue... Il savait pertinemment où elle se trouvait. Elle serpentait juste derrière l'ancienne boutique d'accessoires de seconde main, un raccourci qu'il empruntait machinalement pour rentrer chez lui les jours de grande fatigue.

Alors, pourquoi ce nœud soudain et glacé au creux de l'estomac ? D'où lui venait cette impression tenace, parfaitement absurde, d'avoir laissé échapper l'essentiel ?

« Roxas ! Tu traînes la patte ! » lança Olette en lui faisant signe de loin.

« Ouais, j'arrive ! »

Il secoua vigoureusement la tête pour chasser cette stupide torpeur et courut les rattraper. Et, dans l'instant d'après, l'incident fut totalement effacé de son esprit.

Presque.




Le soleil amorça sa lente et majestueuse descente, embrasant le ciel d'un pourpre intense lorsque Roxas prit enfin le chemin du retour, après avoir salué ses amis au coin de l’avenue imposante.

« Demain, rendez-vous à dix heures précises ! » hurla Hayner en guise d'au revoir.

« Onze heures ! » rectifia Roxas de loin.

« Dix heures ! »

« A peu près dix heures et demie, compromis accepté ! »

« Ça veut dire onze heures et quart dans ton langage ! » rétorqua Olette en riant.

Roxas éclata de rire, leva une main en signe de salut, puis s'engagea dans les rues à présent plus calmes. Les commerces baissaient leurs rideaux de fer un à un dans un vacarme de tôle. Le tramway passa dans son dos dans un grincement familier, ses phares jaunes fendant la pénombre orangée.

Il enfonça ses mains au fond de ses poches, repensant aux péripéties de la journée, au pacte des sept jours, à la douce monotonie de sa vie qu'il aimait tant.

Il tourna distraitement à gauche, pour s'engager dans le raccourci habituel. Puis, soudain, ses pas s'arrêtèrent net.

Un frisson glacial parcourut son échine. Roxas cligna des yeux, promenant un regard incrédule autour de lui. Il connaissait cet endroit par cœur. C'était la ruelle sinueuse située juste derrière la boutique d'accessoires. Celle-là même qui figurait sur la photo de Pence, avec son muret de briques et ses pots de géraniums.

Normalement, il aurait dû déboucher directement sur l'avenue principale en quelques enjambées. Pourtant... ses sourcils se plissèrent. Pourquoi avait-il eu l'impression de faire un détour ?

Il fixa le pavé devant lui. La rue semblait parfaitement normale. Des pots de fleurs suspendus. Une vieille bicyclette rouillée appuyée contre un mur de crépi beige. Une fenêtre ouverte sur un salon.

Roxas fit un premier pas en avant. Puis un deuxième, hésitant. Une brume soudaine l'enveloppa. Un vide mémoriel.

Il s'immobilisa. Le vent, qui soufflait doucement une seconde plus tôt, venait de cesser de manière absolue. Roxas leva les yeux vers les frêles banderoles en tissu tendues entre deux toits. Elles pendaient mollement, totalement figées. Pas le moindre souffle d'air. Il tendit l'oreille.

Il comprit alors l'impensable : le tramway avait disparu. Ou plutôt, son vacarme. Pourtant, à deux pas de l'avenue principale, la symphonie coutumière de la ville s'était tue : le fer des rails, les voix, les vélos et les oiseaux avaient disparu. Il ne restait que le silence lourd, absolu.

« Hé ? » murmura-t-il.

Sa propre voix lui parvint de manière étouffée, comme si les ondes sonores elles-mêmes étaient aspirées par le sol avant d'atteindre ses oreilles.

Roxas, le cœur battant la chamade, fit quelques pas de plus. C'est à ce moment-là qu'il aperçut le mur.

À quelques mètres à peine, une maison semblait littéralement s'être éteinte. Ce n'était pas une question de peinture écaillée ou de crépis défraîchi. Elle était blanche. D'un blanc immaculé, sans la moindre nuance. La porte d'entrée, les encadrements de fenêtres, les briques du parement, le sol devant le perron... tout avait été vidé de sa substance colorée. Même les ombres avaient disparu, comme si la lumière du soleil elle-même refusait de s'y poser.

Roxas resta cloué au sol, retenant son souffle.

« C'est quoi ce... putain de délire ? »

Il s'avança à petits pas prudents. La dépigmentation semblait s'être arrêtée net au milieu de la chaussée, traçant une ligne de démarcation d'une netteté effrayante. D'un côté, les pavés conservaient leurs teintes chaudes, ocres et familières. De l'autre... le néant visuel. Une frontière parfaitement irrégulière et fractale séparant les deux mondes.

Roxas s'accroupit lentement, retenant une respiration saccadée. Il tendit une main tremblante et effleura du bout des doigts la limite invisible.

Aussitôt qu'il franchit la ligne imaginaire, les sons du monde s'éteignirent totalement, remplacés par une surdité d'outre-tombe.

Il retira brutalement sa main en sursautant. Les bruits amortis de la ville revinrent d'un coup sec à ses oreilles.

Il fixa cette frontière anormale, le cœur tambourinant contre ses côtes à s'en rompre la cage thoracique. Chaque fibre de son être lui hurlait de fuir, de faire demi-tour, de courir chercher de l'aide auprès de Hayner ou d'appeler sa mère. Mais, une autre force, plus insidieuse, le clouait sur place.

Cette rue... Il la connaissait. C’était indiscutable. Il l'avait arpentée des dizaines de fois dans son enfance. Il y avait quelque chose, juste derrière cette maison blanche. Un repère fondamental, un souvenir enfoui qu'il touchait du bout des doigts.

Roxas ferma les yeux une fraction de seconde, fouillant dans les tiroirs de sa mémoire. Une vieille boutique de jouets ? Non. Une maison amie ? Peut-être. Quelqu'un vivait là, il en mettrait sa main à couper. Quelqu'un dont il croisait autrefois le regard...

Il rouvrit les yeux.

« Qui… ? »

Aucun nom ne vint. Le néant absolu. Il fixa la zone blanche. Et, avec une horreur glacée, il comprit. Ce n'était pas seulement la rue qui changeait. C'était sa propre mémoire qui se faisait saccager. Quelque chose qui avait toujours appartenu à sa vie venait de s'effacer des registres du monde... et il était rigoureusement incapable de se rappeler quoi.

Un vertige le prit. Poussé par une impulsion irrésistible, Roxas fit un pas en avant et franchit la frontière.

Le monde mourut autour de lui. Plus de vent. Plus de tramway. Plus de bruits lointains. Même le frottement de ses chaussures sur les pavés semblait étouffé.

Il avançait désormais au cœur d'une Cité du Crépuscule fantomatique, privée de la moindre parcelle de couleur. Une porte blanche. Une fenêtre blanche aux carreaux figés. Une chaise d'enfant abandonnée, entièrement blanche, posée sur le seuil d'une bâtisse muette.

Roxas passa à côté de la chaise. Au moment exact où il la frôla, une vive douleur fulgurante lui lacéra l'arrière des yeux, le faisant vaciller.

Une vision, aussi brève que fulgurante. Une vieille femme, blottie dans un châle de laine, occupait exactement cette chaise. Elle riait, plissant les yeux avec bienveillance à l'écoute d'une voix enfantine. L'espace d'un battement de cils, tout s'évapora. Saisi de vertige, Roxas vacilla et toucha le mur du bout des doigts.

« Qu'est-ce qui m'arrive... qu'est-ce que c'est que ça ? »

Son regard se posa, paniqué, sur le siège déserté. Il la connaissait, il en avait la certitude. Pourtant, son visage se dissolvait à mesure qu'il cherchait à s'en emparer.

Soudain, un bruit de glissement résonna au bout de la rue. Roxas se figea, retenant son souffle.

Une silhouette venait d'émerger de l'angle des bâtiments. Petite. Entièrement voûtée. De couleur blanche, monochrome, sans la moindre aspérité. Deux appendices allongés, semblables à de longues oreilles ou à des cornes souples, se dressaient au sommet de sa tête informe.

La créature pivota vers lui. Le cœur de Roxas manqua un battement, s'affolant dans une course effrénée.

« Hé ! Qu'est-ce que... »

La chose s'immobilisa. Au milieu de ce visage totalement dépourvu de traits ou d'expressions, deux larges orbites noires, semblables à des puits de goudron sans fond, s'ouvrirent pour le fixer avec une curiosité malsaine.

Roxas fit un pas machinal en arrière. La créature inclina la tête sur le côté, tel un oiseau curieux. Puis, d'une manière cauchemardesque, une immense fente noire s'ouvrit de part en part sur sa face blanche, étirant ses traits dans un simulacre de sourire hilare.

« D'accord, » murmura Roxas, la voix tremblante mais la mâchoire serrée. « Toi, t'es clairement pas un satané chat errant. »

Le monstre bondit du sol avec une agilité surhumaine, fondant droit sur lui toutes griffes dehors.

Agissant par un pur réflexe de survie, Roxas leva instinctivement le bras droit en protégeant son visage. Une déflagration aveuglante, pure et immaculée, jaillit soudain de sa paume ouverte dans un grésillement d'énergie.

Une onde de choc l'enveloppa. Et, dans un flash de lumière, un objet se matérialisa au creux de sa main. Un manche cylindrique, surmonté d'une garde complexe rappelant les rouages d'une mécanique ancienne, prolongée par une longue lame lourde, massive, aux contours étranges qui tenaient davantage d'une gigantesque clé ornementale que d'une épée traditionnelle.

Roxas baissa les yeux, abasourdi, fixant l'arme improbable qu'il tenait par miracle. La créature s'arrêta net en plein vol, surprise par la manifestation lumineuse. Pendant une fraction de seconde, le temps sembla suspendre son vol entre eux.

« C'est quoi ce bordel ? » s'exclama-t-il, incrédule face à l'horreur.

Sans lui laisser le temps de respirer, la créature poussa un cri strident et chargea. Par instinct, Roxas brandit la lourde clé pour parer le coup, l'agitant en guise de massue. L'impact le renvoya valser en arrière. Il perdit l'équilibre et s'écrasa durement sur le pavé glacé.

« Aïe ! Merde ! »

La créature, à peine déstabilisée, opéra un demi-tour sur elle-même et s'apprêtait à fondre à nouveau pour l'achever. Roxas se redressa en catastrophe sur les genoux, agrippa le manche de la clé à deux mains et frappa à l'aveugle. Trop tôt. Il manqua sa cible de trente bons centimètres, labourant le vide.

« Sérieusement ! Je sais même pas m'en servir ! »

La créature se redressa, prête à fondre sur lui. Galvanisé par une décharge d'adrénaline, Roxas bloqua sa respiration et raffermit sa prise sur l'arme. Chose inconcevable, lui qui n'avait jamais touché à une lame, son corps sembla prendre le relais, obéissant à une mémoire enfouie. Ses genoux se plièrent avec une souplesse innée, ses mains trouvèrent instinctivement le placement idéal. Son esprit avait beau être en déroute, sa chair, elle, connaissait la danse macabre qui s'annonçait.

La créature chargea en hurlant silencieusement. Une seconde. Deux. Maintenant.

Roxas pivota sur ses talons d'un bloc, imprimant une force centrifuge monumentale à sa course. La lourde clé fendit l'air dans un sifflement strident et vint percuter de plein fouet le flanc de la créature.

Une déflagration d'un blanc aveuglant inonda la ruelle. Cueilli en pleine course, le monstre fut projeté contre la façade de briques avant de voler en éclats, se consumant en une myriade d'étincelles spectrales que la brise emporta. Figé sur place, Roxas luttait pour reprendre son souffle, la cage thoracique brûlante. Du bout des bras, il abaissa lentement l'arme étincelante et la contempla d'un air hébété.

« Qu'est-ce... qu'est-ce qui m'arrive ? »

Sa voix s'éteignit au moment même où la clé se consumait en une nuée de paillettes dorées, s'effaçant entre ses doigts. Il resta planté là, les mains vides, au cœur de cette ruelle cauchemardesque. Le temps sembla suspendu, jusqu'à ce qu'un craquement glaçant résonne derrière lui.

Il pivota brusquement. La blancheur progressait. Lentement, insidieusement. Elle rampait sur le sol pavé, dévorant les textures et les nuances à vue d'œil. Devant ses yeux horrifiés, la couleur d'un pot de fleurs se mua en une craie immaculée. Puis ce fut au tour du chambranle d'une porte. Puis la brique du mur voisin. La zone de néant s'étendait, rapide, agressive.

« Oh non... non, non, non ! »

Roxas pivota rapidement et se mit à courir à corps perdu. Il sprinta de toutes ses forces, traversant la frontière invisible en un éclair.

Soudain, la symphonie familière de la ville le submergea : le souffle du vent dans les branches, l'écho sourd du tramway, le frôlement des feuillages et le murmure lointain de la foule. Éperdu de panique, il détala sans demander son reste, manquant de trébucher à chaque foulée sur les pavés, avant de s'effondrer au bout de l'artère, les mains rivées sur ses genoux, à bout de souffle. Lorsqu'il osa enfin relever le menton pour toiser le chemin parcouru, l'illusion le frappa. Sous la caresse dorée du crépuscule, le monde avait retrouvé sa placidité. Les murs couleur de miel, les balcons garnis de fleurs, la quiétude des lieux... Nul vestige de cette blancheur angoissante, nulle trace du cauchemar qu'il venait de fuir.

Roxas cligna des yeux, incrédule, retenant des sueurs froides. Il fit quelques pas en arrière, prudent, pour aller inspecter l'entrée de la ruelle. Mais, il ne trouva rien. Absolument rien. Pas de frontière tranchée. Pas de maison blanche. Pas de monstre arachnoïde. Rien d'autre qu'un passage ordinaire menant à une ruelle de quartier tout à fait banale.

Roxas resta planté au beau milieu du passage, les bras ballants, complètement sonné.

« Je deviens fou... C'est pas possible, je disjoncte. »

Une passante d'âge mûr, chargée de cabas de provisions, passa à ce moment-là près de lui d'un pas pressé. Roxas, agissant par pur réflexe de désespoir, l'interpella au vol :

« Madame ! Excusez-moi ! »

La femme s'arrêta, le toisant avec une surprise polie.

« Oui, mon garçon ? »

Roxas pointa un doigt tremblant vers l'entrée de la ruelle sombre.

« Dites-moi... qu'est-ce qu'il y a exactement au bout de cette rue ? »

Ses sourcils se plissèrent un instant. Elle tourna la tête vers l'endroit désigné, avant de reporter vers lui des yeux interrogateurs, un léger haussement d'épaules pour toute réponse.

« Au bout ? »

« Oui ! Après la maison avec le petit balcon en fer forgé ! »

La femme fixa le renfoncement pendant de longues secondes, l'air sincèrement perplexe, avant de secouer la tête.

« Il n'y a rien. Juste un cul-de-sac avec un vieux débarras municipal. »

Un frisson le parcourut.

« Comment ça... rien ? » répéta-t-il, la gorge serrée.

« Eh bien... cette rue a toujours été ainsi depuis que j'habite le quartier, mon petit. »

Elle esquissa un sourire courtois, un brin condescendant, et reprit son chemin d'un pas alerte, le laissant planté là.

Immobile, Roxas encaissa le choc. Toujours. Ce simple mot résonnait en lui avec une brutalité inouïe. Comment pouvait-elle soutenir pareille chose avec une telle désinvolture ? Une certitude absolue le consumait : elle mentait. Ou pire encore... la réalité s'était évanouie, effaçant jusqu'au souvenir de sa propre existence dans l'esprit de tous.




Un livre ouvert sur les genoux sous la lueur d'une lampe, Elena sursauta à peine quand la porte d'entrée pivota dans un grincement feutré. Elle leva les yeux vers le seuil.

« Tu es en retard, Roxas, » constata-t-elle d'une voix calme.

Il referma doucement la porte derrière lui, prenant bien soin de tourner la serrure avant de s'appuyer lourdement contre le battant en bois, le front perlé de sueur froide.

« Désolé. J'ai... j'ai traîné en chemin. »

Elena posa son livre ouvert sur ses genoux et le dévisagea par-dessus ses lunettes de lecture. Son sourire s'effaça presque instantanément, chassé par une acuité redoutable.

« Ça va ? »

« Ouais. Tout va bien. »

« Roxas. »

« J'ai dit que ça allait. »

Elle le dévisagea sans un mot. Son radar maternel, déjà redoutable d'ordinaire pour éventer ses mensonges, vibrait cette fois d'inquiétude.

« Il s'est tramé un truc là-bas, pas vrai ? »

Roxas hésita une fraction de seconde. L'envie folle faillit le submerger de tout raconter. De tout déballer : la rue effacée, le monstre blanc, l'arme magique surgie de sa paume, la vieille dame disparue de sa mémoire, le mensonge de passants amnésiques. Mais, les mots se bloquèrent dans sa gorge. Qui l'aurait cru ? Il se serait lui-même pris pour un fou.

« Non, » mentit-il en évitant son regard. « Juste... une longue journée avec les autres. Je suis fatigué. »

Elena ne poussa pas davantage, mais son regard persista, lourd de doutes et de non-dits. Roxas entama l'ascension des escaliers en traînant les pieds.

« Je vais me coucher. »

« Tu ne manges rien ? »

« Non... pas faim. »

Il s'engouffra dans sa chambre, referma la porte à double tour derrière lui, et vint s'adosser contre le bois glacial, fermant les yeux pour tenter de calmer les battements furieux de son cœur.

Tout était normal ici. Son lit aux draps froissés. Ses posters de groupes de rock et de paysages accrochés aux murs. Ses piles de manuels scolaires reléguées dans un coin. Ses photographies encadrées alignées sur le buffet.

Il s'avança à pas lents, comme attiré par un aimant invisible, vers le mur où reposaient ses souvenirs d'enfance. Une photographie montrait Hayner, Pence, Olette et lui-même, hilares et couverts de boue, lors d'un pique-nique estival des années auparavant. Une autre, plus ancienne, le mettait en scène aux côtés d'Elena. Il devait avoir tout au plus six ou sept ans. Elle le portait fièrement dans ses bras sur le parvis de la vieille gare, sous un éclatant soleil d'été. Roxas souriait, une grosse glace au chocolat barbouillant ses joues potelées.

Il fixa longuement cette image, captivé par le détail des visages. Puis, lentement, ses yeux glissèrent vers l'arrière-plan du cliché.

Juste derrière eux, encadrée par la perspective de la place... apparaissait une rue. La même rue. Celle de la ruelle blanche.

Le souffle de Roxas se bloqua net. Ses doigts se crispèrent sur le cadre en bois au point de le blanchir.

Une portion entière de l'arrière-plan de la photographie, englobant les façades et les fenêtres de l'époque, était parfaitement... blanche. Un aplat de néant immaculé, figé dans l'émulsion du papier glacé depuis des années.

Roxas décrocha brutalement le cadre du mur, manquant de le faire tomber, et s'approcha en trombe de la petite lampe de chevet pour scruter l'image de plus près. Son cœur se serra dans un étau glacé.

Il connaissait cet endroit. Il en avait la conviction absolue au fond de sa cervelle, une résonance intime et profonde. Alors pourquoi... pourquoi son esprit refusait-il obstinément de se rappeler ce qui se trouvait là ? Quel secret cette zone blanche s'obstinait-elle à lui cacher ?

Une fulgurance aveuglante lui traversa la boîte crânienne, tranchante. Un hoquet lui échappa et il s'efforça de tenir bon, fléchissant sous l'impact. C'est alors qu'un souvenir émergea des abysses. Sur un muret de pierre, une petite fille aux cheveux d'un blond argenté faisait balancer ses jambes dans le vide. Penchée sur un carnet de croquis, elle crayonnait distraitement, accompagnée par l'écho d'un rire limpide. Il redressa la tête en sursaut, le souffle court, secoué par les soubresauts de la douleur. L'image s'était déjà désintégrée, engloutie par le brouillard de l'oubli. Il resta là, immobile au centre de la pièce, la tête entre ses mains tremblantes.

« Qui... c'était qui ? »

Il eut beau fouiller, gratter, supplier sa propre mémoire, impossible de reformer ce visage. Il ne restait plus que la sensation physique, tenace et obsédante, d'un lien brisé. Un souvenir qui ne lui appartenait pas tout à fait, ou qui lui avait été arraché de force.

Roxas reposa lentement le cadre photographique sur sa table de chevet.

À l'extérieur, indifférente aux drames invisibles qui se nouaient dans les ruelles, la Cité du Crépuscule continuait de vivre sous son éternel ciel d'ambre. Les derniers tramways regagnaient leurs dépôts dans un grincement de fer. Les boutiques éteignaient leurs enseignes. Les habitants rentraient tranquillement chez eux, enveloppés dans la douce torpeur des nuits d'été.

Personne dans la ville, pas un seul habitant, ne remarqua qu'au fond d'une petite ruelle sombre, une fenêtre venait de perdre définitivement ses couleurs. Puis une porte. Puis un pan de mur entier.

Dans le silence blanc, absolu et terrifiant qui suivit, deux orbites de goudron s'ouvrirent lentement dans l'ombre.

Quelque chose venait de commencer. Et pour Roxas, il ne restait plus que six jours.

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