Les Échos de la Mémoire

Chapitre 2 : La fille au carnet blanc

Par Selenn

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Chapitre 2 - La fille au carnet blanc




Roxas ne dormit presque pas.

Chaque fois qu'il fermait les yeux, le même manège obsédant s'emparait de son esprit. La rue. Ces façades décolorées, aspirées par un blanc maladif. Cette créature cauchemardesque au corps grêle et aux orbites de goudron. Cette arme. Cette immense clé d'un poids absurde, matérialisée au creux de sa paume comme si elle l'attendait depuis des siècles.

Puis, inlassablement, le rêve glissait vers une autre image, plus douce et plus troublante. Une fille. Des mèches de cheveux blond très clair, presque nacrées, encadrant un visage d'une pâleur fragile. Un carnet de croquis ouvert sur ses genoux. Elle dessinait, le regard perdu dans le vide.

Roxas essayait désespérément de s'approcher d'elle, de rompre ce silence pesant. Dès qu'il tendait la main, le sol se dérobait et il se réveillait en sursaut, le souffle coupé, trempé de sueur froide.

À trois heures dix-sept. Puis, à quatre heures quarante-deux. Puis, à six heures cinq.

À huit heures, renonçant enfin à trouver le sommeil, il gisait sur son lit défait. Les bras noués sous la nuque, son regard vide accrochait les lattes du plafond.

« Génial... » lâcha-t-il d'un ton rauque.

C'était à peine le deuxième jour des vacances d'été, et il avait déjà l'impression d'avoir traversé les tranchées d'une guerre invisible sans avoir fermé l'œil de la semaine.

Dans un soupir d'exaspération, Roxas tourna la tête vers le mur recouvert de souvenirs. Son regard accrocha immédiatement la photographie qu'il avait décrochée la veille. Lui et sa mère, figés sur le parvis de la gare.

Il se redressa d'un bloc et attrapa l'image. La partie blanche était toujours là, béante, indifférente à ses tourments. Roxas connaissait pourtant ce cliché par cœur. Il trônait sur ce mur depuis qu'il était haut comme trois pommes. Comment avait-il pu être aussi aveugle pour ne jamais remarquer qu'un pan entier du bâtiment avait été effacé ?

Il approcha la surface glacée du papier de ses yeux, cherchant le moindre indice. Ce n'était pas un défaut de tirage. C'était un vide. Net. Précis. Exactement comme le coin de rue de la veille.

Il ferma les paupières, essayant de forcer sa mémoire à combler le fossé. Qu'est-ce qui se trouvait là, derrière eux, à l'époque ? Il savait que la réponse existait. Elle gisait juste derrière une porte mentale verrouillée à double tour. Une vague migraine lui martela les tempes, puis, soudain...

Une balançoire.

Roxas ouvrit de grands yeux, sidéré.

« Une balançoire ? »

Pourquoi diable pensait-il à une balançoire ? Il baissa les yeux vers sa main droite. Elle était désespérément vide. Il ouvrit les doigts, les referma, tendit la paume. La mémoire musculaire ne mentait pas : il sentait encore la texture rugueuse du manche, le froid métallique de la garde. Cette certitude absurde, viscérale, qu'il savait s'en servir. Enfin, à peu près... du moins lorsqu'il ne manquait pas une cible immobile à deux mètres de lui.

« Reviens, » murmura-t-il en tendant la main.

Rien. Il fronça les sourcils, adoptant une posture plus martiale, les jambes écartées comme il l'avait fait dans la ruelle.

« Allez. Apparais. »

Le silence de sa chambre fut sa seule réponse. Roxas laissa retomber ses bras le long de son corps, l'air dépité.

« Qu'est-ce que j'ai l'air idiot... »

« Je confirme. »

Roxas sursauta au point de manquer de basculer du lit. Elena se tenait dans l'encadrement de la porte, appuyée contre le chambranle, les bras croisés sur sa blouse de cuisine, un sourcil finement haussé.

« Maman ! »

« Dois-je m'inquiéter de te voir parler à tes meubles de bon matin ? »

« Non. »

« Très bien. »

Son regard glissa vers la photographie qu'il tenait encore crispée dans sa main, puis remonta vers son visage cerné.

« Tu es matinal. »

« J'arrivais plus à dormir. »

« J'avais amplement remarqué, vu les bruits de pas étouffés au-dessus de ma tête cette nuit. »

Elle s'approcha pour s'asseoir au bord du lit, son expression se radoucissant.

« Tu veux bien me confier ce qui s'est passé hier ? »

« Rien de spécial. »

Elena le fixa longuement de ses yeux perçants.

« Cette réponse fonctionnait déjà très mal hier, Roxas. »

Roxas soupira, détournant le regard vers ses chaussures. Il aurait pu tout lui dire. Lui parler de la rue sans couleurs, des monstres blancs, de la clé magique et de ses trous de mémoire. Mais à quoi bon ? Elle s'inquiéterait à mourir, l'enfermerait peut-être à double tour, et surtout... comment expliquer l'inexplicable ?

« Salut maman, hier j'ai combattu un démon dans une dimension effacée avec une arme mystique. »

Très crédible.

« J'ai juste... mal dormi, c'est tout. »

Elena garda le silence pendant de longues secondes. Un soupir résigné franchit ses lèvres.

« D'accord. »

Roxas cligna des yeux, surpris.

« C'est tout ? »

« Non. Mais tu as seize ans, Roxas. Je peux difficilement t'attacher à un radiateur jusqu'à ce que tu décides de m'accorder ta confiance. »

« Tu pourrais essayer. »

« Ne me tente pas. »

Un sourire s'esquissa sur son visage. Elle se leva, passa une main tendre dans ses cheveux en bataille avant de s'éloigner.

« Je serai là quand tu voudras parler. »

Le cœur serré d'un remords muet, Roxas la regarda faire. Au moment de franchir le seuil, elle pivota :

« Oh, et au fait... Hayner t'attend en bas. »

Roxas se figea instantanément.

« Quoi ? »

« Depuis dix bonnes minutes. »

« Et tu ne me le dis que maintenant ! »

« Parce que c'était délicieusement amusant de te voir paniquer. »

Le rire cristallin d'Elena résonna dans l'escalier tandis que Roxas attrapait un tee-shirt à la volée.




« T'as une tête de déterré absolu, mon pauvre vieux. »

Ce furent les mots d'accueil de Hayner lorsque Roxas, essoufflé et les cheveux en désordre, franchit le seuil de la maison pour le rejoindre sur le perron.

« Bonjour à toi aussi, marmonna Roxas en brossant son col de travers. »

Hayner lui balança un paquet glacé directement dans les mains.

« Cadeau de courtoisie. »

Roxas fixa l'objet, perplexe.

« Il est à peine neuf heures du matin. »

« Et alors ? Le sucre n'a pas d'horaire légal. »

Ils se mirent en route à travers les ruelles baignées de cette lumière toujours ambrée.

« Pence nous attend près de la fontaine, » précisa Hayner.

« Et Olette ? »

« Collée à lui comme une ombre. »

Roxas déchira l'emballage de sa glace au sel marin, en mordant un morceau distraitement.

« Dis-moi... pourquoi vous êtes tous réveillés aussi tôt un deuxième jour de vacances ? »

Hayner s'arrêta net, se retournant vers lui avec un sérieux inaccoutumé. Le sourire narquois avait disparu de son visage.

« À cause de la photo. »

Roxas manqua de s'étrangler.

« La photo ? »

« Pence a trouvé un truc bizarre. »

En rejoignant leurs amis, la tension crevait les yeux. Pence était assis en tailleur sur un banc, un ordinateur en équilibre sur les genoux, sous le regard inquisiteur d'Olette, les bras croisés.

« Enfin, » souffla Olette en voyant arriver Roxas.

Hayner s'impatienta en désignant l'écran d'un signe de menton.

« Montre-lui, Pence. »

Pence pianota frénétiquement sur le clavier, ouvrant une galerie de fichiers numériques.

« J'ai repris toutes les photos enregistrées ces derniers jours, » expliqua-t-il d'une voix rapide. « Au début, j'ai cru à un bug de compression. Mais regardez bien. »

Il fit défiler les clichés à l'écran. Une première photo de la place : normale. Une deuxième, prise un peu plus loin : normale. Puis une troisième, et là... un fragment de mur apparaissait entièrement blanc. La suivante montrait une zone d'effacement nettement plus étendue, rongeant le décor.

Roxas sentit son estomac se nouer douloureusement.

« Ça s'étend... »

« C'est exactement ce que je crains, » confirma Pence, blême.

Hayner posa brutalement ses paumes sur le bois du banc.

« Attendez. Soyons logiques deux minutes ou ton appareil photo est totalement bousillé, Pence. »

« Mon appareil va très bien ! »

« Tu prends des chats obèses en photo à longueur de journée, il a le droit d'avoir des hallucinations ! »

« Ça n'a aucun rapport avec les chats ! »

Olette, quant à elle, ne détachait pas ses grands yeux noisette du visage de Roxas.

« Roxas ? »

Le silence s'abattit d'un coup sec sur le petit groupe. Hayner et Pence tournèrent lentement la tête vers lui.

« Quoi ? » fit Roxas en fuyant leur regard.

« Tu n'as pas l'air surpris pour un sou. »

Il déglutit difficilement. Mauvaise, très mauvaise idée d'essayer de cacher quoi que ce soit à Olette. Il prit une profonde inspiration. S'ils étaient ses amis, il devait leur faire face.

« J'y suis retourné hier soir, » lâcha-t-il enfin.

Hayner haussa les sourcils, stupéfait.

« Où ça ? »

« Dans cette fameuse ruelle. »

« Et ? »

Roxas désigna l'écran de l'ordinateur.

« Elle était vraiment blanche. Exactement comme sur l'image. »

Personne ne pipa mot pendant d’interminables secondes. Pence retira ses mains du clavier, retenant sa respiration, tandis qu'Olette faisait un pas en avant.

« Comment ça, blanche ? »

Roxas leur raconta tout. Ou du moins, presque tout. Il passa sous silence l'apparition de la Keyblade et les combats contre les monstres, il tenait à ce qu'on le prenne au sérieux. Il décrivit la disparition des sons, la texture du vide, la matérialité de cette frontière absurde, et la femme qui lui avait assuré d'un air candide que cette rue avait toujours été ainsi. »

Hayner encaissa l'information en silence, mâchonnant l'intérieur de sa joue, avant de trancher :

« D'accord. On y va. »

Olette sursauta, les yeux ronds.

« Pardon ? Tu as bu de l'eau de Javel ce matin ou quoi ? »

« Quoi ? »

« On va aller voir de nos propres yeux ce manège ! »

« Absolument pas ! » répliqua Olette avec véhémence. « Une rue anormale qui avale les bruits et efface les décors, ça ne figure pas exactement sur ma liste des activités ludiques de l'été ! »

« C'est exactement le genre de mystères qu'on est censés élucider ! »

« Non, Hayner, c'est le genre d'endroits où l'on finit par se faire dévorer par une entité cosmique ! »

Pence, fasciné malgré lui, brandit son appareil photo avec un enthousiasme nerveux.

« Moi, je veux des preuves tangibles. »

Olette ferma les yeux, pinça ses lèvres et poussa un gémissement de désespoir céleste.

« Mais pourquoi, grand ciel, est-ce que je vous fréquente ? Vous êtes un danger public permanent. »

Roxas esquissa un sourire en coin, tentant de détendre l'atmosphère.

« Parce que sans toi, on serait probablement incinérés ou perdus dans une dimension parallèle depuis des années. »

« Enfin une once de lucidité dans cette assemblée de primates, » soupira-t-elle.

Hayner tourna déjà les talons, impatient d'en découdre.

« Alors c'est réglé. En route ! »

« Je viens littéralement de dire non ! » protesta Olette en s'accrochant à sa manche.

« La démocratie a tranché : trois contre une. »

« Ce n'est pas comme ça que fonctionne la démocratie ! »





Quelques minutes plus tard, ils arrivaient en face de la ruelle en question. À première vue, le décor était d'une banalité affligeante. Des pots de géraniums rouges sur les rebords de fenêtres, un chat qui faisait sa toilette au soleil, des pavés tièdes.

Hayner s'avança au milieu du passage, les bras croisés, l'air déçu.

« Bon. C'est ça votre grande anomalie cosmique ? »

Roxas regarda autour de lui, fronçant les sourcils.

« Attendez... c'était pas comme ça hier. »

« Merci, Captain Obvious, la rue est parfaitement normale. »

Pence, méthodique, pointa son objectif vers les façades et déclencha. Clic. Il baissa l'appareil et consulta l'écran.

« Rien du tout. »

Zéro anomalie.

Olette laissa échapper un soupir de soulagement manifeste.

« Dieu soit loué. C'était sûrement une blague de mauvais goût ou une illusion d'optique due à la chaleur. »

Mais Roxas ne l'écoutait plus. Il s'avança de quelques pas, les yeux fixés sur un pan de mur précis.

« Non… c’est impossible. »

« Qu'est-ce qu'il y a encore ? » s'agaça Hayner.

« Il y avait une chaise ici, hier. Une chaise blanche abandonnée devant une maison. Et une vieille femme... »

Roxas s'interrompit net. La vieille femme. Il avait failli oublier son existence même.

« Roxas ? »

Une douleur sourde, semblable à un coup d'aiguille, traversa de nouveau son crâne. Il porta une main tremblante à sa tempe.

« Hé, ça va ? » s'alarma Olette en s'approchant vivement.

« Ouais... je... »

« Les gars ? » l'interrompit la voix de Pence, soudain étranglée.

Tous pivotèrent vers lui. Le jeune geek fixait l'écran de son appareil avec une expression de pure terreur.

« Regardez... »

Ils s'empressèrent de se serrer autour de lui. Sur la photographie qu'il venait d'immortaliser, la porte de la maison en face d'eux apparaissait... d'un blanc pur et immaculé.

Hayner tourna brusquement la tête vers le bâtiment réel. La porte en question était en bois de chêne marron, tout ce qu'il y a de plus banal. Il baissa les yeux vers l'écran. Blanche. Il releva les yeux vers la porte. Marron.

« C'est pas drôle, Pence. Arrête tes blagues de retouche. »

« Je… je n'ai absolument rien retouché ! » jura Pence en levant les mains.

Un frisson glacial parcourut l'échine de Roxas. Le vent s'arrêta instantanément. Le bruissement des feuilles mourut.

« Partez, » souffla Roxas, la voix brisée par l'angoisse.

Hayner plissa les yeux.

« De quoi tu parles ? »

« Partez d'ici, tout de suite ! »

Sous leurs yeux terrifiés, la couleur de la porte en bois se dissipa. Le blanc commença à ronger le montant, grimpant le long des briques avec une rapidité effrayante, engloutissant les géraniums qui perdirent instantanément leurs teintes vives.

Puis le silence s'abattit. Brutal. Absolu.

Hayner ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son ne sortit de ses lèvres. On voyait sa mâchoire s'agiter dans le vide. Pence tapotait frénétiquement son appareil, paniqué. Olette poussa un cri muet, les mains plaquées contre ses oreilles.

Roxas sentit son cœur tambouriner dans sa poitrine. La zone blanche progressait à vue d'œil, se jetant droit vers eux. Il attrapa violemment le bras de Hayner.

« COUREZ ! »

Sa voix réussit à traverser de justesse la barrière du silence étouffé. Ils ne réfléchirent même pas. Ils firent demi-tour et sprintèrent de toutes leurs forces hors de la ruelle, dévalant les pavés en trombe. Dix mètres. Vingt mètres.

D'un coup, en franchissant la ligne imaginaire, les sons normaux de la ville leur revinrent en pleine figure dans un vacarme assourdissant. Le vent, les lointains tramways, les bruits de pas.

Un peu plus loin, ils s'effondrèrent, les mains sur les genoux, luttant pour emplir leurs poumons brûlants.

« C'ÉTAIT QUOI CETTE CHOSE ? » hurla Hayner, sa voix vacillant entre la panique et la rage.

Personne ne put lui répondre. Pour la toute première fois depuis que Roxas le connaissait, le téméraire Hayner avait une peur bleue au fond des yeux. Pence serrait son appareil photo contre sa poitrine, ses phalanges blanchies par l'effort.

Olette, les yeux remplis de larmes, pointa un doigt accusateur vers Roxas.

« Tu savais. Tu savais tout ça, n'est-ce pas ? »

« Je vous avais prévenus, » se défendit Roxas, essoufflé.

« Pas assez ! Pas assez fort ! »

Roxas jeta un œil par-dessus son épaule. L'avancée blanche semblait s'être figée pour l'instant à l'entrée de la rue, attendant son heure. Hayner redressa ses épaules, tentant de reprendre contenance malgré la sueur perlant sur son front.

« On... on doit prévenir les autorités. Quelqu'un doit savoir. »

« Et leur dire quoi, grand génie ? » répliqua Pence d'une voix suraiguë. « Bonjour agent, une rue de notre quartier dépérit et avale la réalité ? Ils nous enfermeront direct en HP ! »

Hayner ouvrit la bouche, chercha une repartie, puis la referma, impuissant. Olette se tourna vers Roxas, son regard dur et suppliant à la fois.

« On ne remet plus jamais les pieds là-dedans. C'est compris ? »

Roxas détourna les yeux, fuyant son insistance.

« Roxas... Promets-le-moi. »

Il resta silencieux une seconde de trop.

« Roxas ! »

« D'accord, je promets. »

Elle parut se détendre un tant soit peu, tandis que Hayner, bouillonnant de frustration, donnait un coup de pied dans un caillou.

« Rentrons chez nous. Il faut qu'on réfléchisse. »

Ils rebroussèrent chemin en silence, l'esprit lourd d'une menace invisible. Roxas fut le dernier à quitter l'angle de la rue. Un mouvement furtif, l'espace d'une fraction de seconde, attira son attention derrière une fenêtre devenue entièrement blanche. Une silhouette. Humaine, frêle, penchée. Il cligna des yeux. Plus rien.

Il rejoignit ses amis à reculons.

Il tint sa promesse solennelle pendant exactement quatre heures. Ce qui, selon ses propres critères de responsabilité, relevait déjà de l'exploit héroïque.

Attendant patiemment que la nuit tombe et que Hayner, Pence et Olette soient bien rentrés chez eux, Roxas revint sur ses pas, seul dans la pénombre ambrée de la ville endormie.

« Olette va me tuer, » murmura-t-il en s'arrêtant devant la frontière invisible. « Si ce truc blanc ne le fait pas avant, bien sûr. »

Il inspira une bouffée d'air frais, ferma les yeux un instant, puis franchit la limite.




Le silence de mort l'enveloppa instantanément.

Cette fois, Roxas ne recula pas. La zone avait triplé de volume depuis le matin. Deux rues entières et plusieurs pâtés de maisons avaient été totalement vidés de leurs teintes, transformés en une maquette stérile et sépulcrale. Les lampadaires, les enseignes de magasins, les murs de briques. Tout était figé dans ce blanc clinique. Il avança prudemment, posant une main sur une surface murale : elle était glacée, presque irréelle au toucher.

En arrivant au niveau d'une intersection familière, il remarqua un détail insolite. Un éclat de couleur au milieu de ce monde monochrome. Du bleu.

Roxas accéléra. Une feuille isolée gisait sur le sol blanc. Il la ramassa : un simple dessin au crayon, d'une surprenante délicatesse. Il y reconnut la Cité du Crépuscule, la gare et son horloge, la place centrale, et, tout en haut de la tour, quatre silhouettes d'enfants tournées vers l'horizon.

Son souffle se bloqua. Il reconnut instantanément leurs profils. Hayner, Pence, Olette... et lui-même. « Qui a diable dessiné un truc pareil ici ? »

Il retourna la feuille : le dos était vierge. Mais à quelques mètres de là, une deuxième feuille gisait un peu plus loin, formant une sorte de piste de petits cailloux blancs. Puis une troisième.

Suivant la piste des croquis, Roxas progressa pas à pas. Fragment par fragment, la ville se dévoilait à travers eux : une fontaine, un auvent, un banc. Chaque dessin qu'il effleurait du regard libérait une onde de troubles bizarres, émergeant du fond de sa mémoire sans jamais vouloir lui appartenir.

Le dernier dessin le conduisit droit devant une porte cochère entrouverte. Roxas poussa le battant en bois, qui grinça lugubrement.

Une cour intérieure pavée, totalement décolorée, s'offrit à sa vue. Au centre exact de cet espace désolé, une silhouette gisait inerte sur le sol.

« Hé ! »

Pris d'une violente inquiétude, il s'élança.

Une silhouette gisait là, celle d'une jeune fille de son âge. Ses cheveux d'un blond argenté formaient une auréole autour de son visage. Dans sa robe immaculée, elle serrait convulsivement contre son cœur un carnet cartonné.

Roxas s'agenouilla à ses côtés.

« Hé ! Tu m'entends ? »

Aucune réaction. Il glissa deux doigts contre son cou, retenant son souffle. Un pouls. Faible, discret, mais bien régulier.

« Ouf... » murmura-t-il en soufflant. « Qu'est-ce que tu fiches au milieu d'un cauchemar pareil, bon sang ? »

Évidemment, elle ne répondit pas. Roxas tendit les mains vers le carnet. Elle le plaqua contre sa poitrine dans un sursaut.

« Promis, je n'y touche plus, » céda-t-il, les mains levées.

Il passa un bras solide sous ses épaules pour la redresser délicatement. Mais au moment précis où son étreinte se referma sur elle, une violente explosion d'images illumina son esprit à toute vitesse, le secouant de stupeur.

Une chambre blanche aux murs immenses couverts de croquis. Une voix murmurante :

« Tu peux les modifier... »

Des fragments de cartes stellaires, des rouages, et l'image fugace d'un garçon aux cheveux bruns profondément endormi à l'intérieur d'une capsule de verre futuriste.

Roxas se rejeta en arrière en hoquetant, manquant de perdre l'équilibre.

« Mais qu'est-ce que... c'était quoi ça ? »

Soudain, la jeune fille ouvrit lentement les paupières. Ses yeux étaient d'un bleu diaphane, perçants et clairs. Elle prit une inspiration saccadée, puis se redressa en sursaut.

« Doucement, doucement ! Ne bouge pas, » l'apaisa Roxas en reculant d'un pas. « Je ne te veux pas de mal. »

Elle le fixa de ses prunelles azur. Longuement. Son expression traversa plusieurs stades en une fraction de seconde : la surprise, la confusion la plus totale, et enfin, une peur sourde et animale.

« Toi... » murmura-t-elle d'une voix fragile.

Roxas fronça les sourcils, perplexe.

« Moi quoi ? »

Elle le dévisagea, incrédule, avant de prononcer un unique mot qui le figea sur place :

« Roxas. »

Le silence de la zone blanche parut soudain devenir encore plus lourd, plus oppressant. Roxas arrêta tout mouvement, retenant sa respiration.

« Comment... Comment tu connais mon nom ? »

La jeune fille baissa les yeux vers le sol, visiblement troublée.

« Je... »

« On s'est déjà vus quelque part ? »

« Non. »

« Alors, explique-moi : si on ne se connaît pas, comment tu fais pour savoir comment je m'appelle ? »

Aucune réponse. Un silence s'installa. Un agacement sourd commença à gronder dans la poitrine de Roxas.

« Formidable. »

Une fille mystérieuse apparaît évanouie au milieu d'une rue qui disparaît, possède des dessins bizarres et connaît mon prénom sans s'être présentée. Une journée parfaitement normale, en somme.

Elle finit par relever les yeux vers lui, balayant du regard les environs avant de murmurer :

« Où... où sommes-nous ? »

« À la Cité du Crépuscule. »

À ces mots, le visage de la jeune fille se décomposa littéralement, se couvrant d'une terreur pure.

« Non… ce n'est pas possible... »

À sa tentative pour se relever, ses jambes fléchirent aussitôt. Roxas eut un mouvement preste pour la rattraper par l'épaule.

« Hé ! Fais attention ! »

« C'est déjà trop tard... a commencé... »

« Qu'est-ce qui a commencé ? De quoi tu parles ? »

Elle tourna la tête, horrifiée, vers les façades devenues entièrement blanches autour d'eux.

« L'Effacement. »

Roxas sentit son sang se glacer.

« L'Effacement ? C'est comme ça que tu appelles cette merde ? »

La jeune fille se dégagea doucement de son emprise, titubant légèrement.

« Je dois partir d'ici. Tout de suite. »

« Hors de question que tu partes sans m'expliquer ce qui se passe ! » lança Roxas en lui barrant la route.

« Je ne peux pas. »

« Tu connais mon nom ! »

Silence.

« Tu sais ce qui arrive à ma ville ! »

Toujours rien. «

« Et j'ai retrouvé tes fichus dessins partout dans ces rues mortes ! »

À cette dernière accusation, elle marqua une pause, l'air choquée.

« Mes... mes dessins ? »

Roxas sortit les croquis qu'il avait ramassés et les lui tendit sous le nez. La jeune fille blêmit un peu plus. Elle les prit, les mains tremblantes, parcourant les traits du doigt.

« C'est... c'est moi qui les ai faits... »

« J'avais fini par m'en douter. »

« Non... »

Elle leva des yeux suppliants vers Roxas.

« Je ne me souviens même pas les avoir tracés... C'est comme si quelqu'un d'autre guidait ma main pendant que je dormais. »

Un grattement sec et répété interrompit brutalement leur échange. Roxas pivota d'un bloc.

Le long du mur blanc, au sommet de la cour, un mouvement venait de se produire. Une silhouette entièrement blanche, difforme, glissait le long des briques sans un bruit. Deux larges orbites de goudron noir s'illuminèrent au milieu de sa face lisse.

« Oh non... pas encore vous... »

Une deuxième créature tomba lourdement du toit, puis une troisième, encerclant la cour de leurs corps sveltes et désarticulés. La jeune fille recula instinctivement, apeurée.

« Des... des Nameless... »

Roxas tourna la tête vers elle, les sourcils froncés.

« Des quoi ? »

« Des Nameless ! Des créatures nées du vide et de l'oubli ! »

Les monstres avancèrent, leurs immenses bouches fendant leurs visages blancs dans un sourire sardonique.

« Tu as l'air de bien les connaître ! »

« Roxas ! »

« Quoi ? »

« Cours ! »

La première créature bondit avec une violence fulgurante. Roxas poussa brutalement la jeune fille sur le côté pour la mettre à l'abri, puis leva instinctivement son bras droit par pur réflexe de défense.

Rien. Sa main demeura désespérément vide.

« Oh non, allez ! Pas maintenant ! »

Le monstre fondit sur lui. Roxas esquiva d'un plongeon maladroit, roulant sur le sol pavé.

« Bon, ce serait vraiment le moment idéal pour te pointer ! » hurla-t-il en direction de sa paume.

Il ferma les poings, se concentra de toutes ses forces, invoquant ce souvenir musculaire de la veille. Une vive lueur éclata dans sa main. Un flash éblouissant. La Keyblade se matérialisa dans un grondement d'énergie pure, lourde et familière.

La jeune fille écarquilla les yeux, incrédule.

« Une... une Keyblade... ? »

Roxas brandit l'arme, lourdement.

« Une quoi ? J'ai pas le temps de passer commande pour les dénominations ! »

Un Nameless le percuta de plein fouet, l'envoyant valser contre un parterre de fleurs pétrifiées.

« Aïe ! Bordel de... »

« Roxas ! Ça va ? »

« Je gère ! Enfin, je crois ! »

Il se remit debout en catastrophe, ajustant sa prise à deux mains sur le manche de l'arme. Il lança une attaque maladroite. Premier coup : dans le vide. Le monstre esquiva d'un bond souple. Deuxième coup : le Nameless para, le faisant trébucher sur ses propres talons.

« Mais comment j'ai fait hier pour les dégommer aussi facilement ! » s'égosilla-t-il en parant de justesse une griffe acérée.

Deux autres créatures vinrent s'ajouter à la ronde, l'encerclant complètement.

Pendant ce temps, la jeune fille, reprenant ses esprits, sortit précipitamment son carnet de croquis de sous sa robe.

« Attends, ne bouge pas ! »

« Qu'est-ce que tu fabriques avec ton carnet ? On est en train de se faire découper en rondelles ! »

Elle sortit un crayon et commença à dessiner. Ses mouvements étaient frénétiques, d'une rapidité surnaturelle. Son regard, un instant plus tôt vif et paniqué, se voila soudain, devenant distant, presque catatonique.

« Hé ? Qu'est-ce qui t'arrive ? »

Elle ne l'entendait plus. Le crayon courait sur le papier à un rythme affolant. Et, à mesure que la mine noire traçait ses lignes, un phénomène incroyable se produisit autour d'eux.

La couleur revint.

Une traînée orange vif jaillit soudain sur le sol gris, serpentant entre les pavés. Un lampadaire voisin recouvrit instantanément ses teintes cuivrées. Le mur de briques derrière Roxas abandonna le blanc mortel pour retrouver son rouge chaud et familier.

Sous l'effet de ce retour soudain de la lumière, les Nameless s'arrêtèrent, reculant en poussant des sifflements de douleur.

« Qu'est-ce que... » murmura Roxas, abasourdi.

La jeune fille continuait de dessiner, ses yeux fixés sur le néant, marmonnant des fragments de phrases :

« La grande fontaine... le vieux marchand de fruits... la maison aux volets bleus... »

Roxas n'eut pas le temps de réfléchir davantage. Un Nameless, reprenant ses esprits, fonça droit sur elle toutes griffes dehors.

« Attention derrière toi ! »

Le corps de Roxas prit le relais avant que son cerveau n'eût le temps d'analyser la situation. Un pas de pivot, une rotation fluide du buste, et la Keyblade décrivit un magnifique arc de cercle lumineux. Le choc fut d'une violence inouïe. Le monstre fut cueilli en plein vol et pulvérisé sur-le-champ.

Roxas enchaîna instantanément, porté par une grâce qu'il ne se connaissait pas. Un deuxième coup. Un troisième. Les réflexes de guerrier qu'il ignorait posséder s'éveillèrent un à un dans ses muscles. Les créatures, désorientées par le retour des couleurs et la férocité de sa riposte, commencèrent à reculer.

« Bien ! À mon tour ! » s'écria-t-il, un sourire triomphant aux lèvres.

Il pivota sur ses talons, abattant la lourde lame sur le dernier Nameless restant. Une onde de choc lumineuse balaya la petite cour. La créature explosa en un feu d'artifice de particules pâles qui s'évaporèrent dans l'air tiède de la ville.

Le silence retomba sur la cour. Roxas resta planté au milieu, haletant, les épaules secouées par l'effort.

La Keyblade s'effaça de sa main dans un murmure doré, le laissant contempler ses paumes vides.

« J'ai... j'ai vraiment fait tout ça ? »

Un bruit mat résonna derrière lui. Le crayon de la jeune fille lui échappa des doigts et roula sur les dalles. Elle vacilla, ses yeux se fermèrent, et son corps s'effondra mollement vers le sol.

« Hé ! Attends ! »

Roxas se précipita et la rattrapa in extremis dans ses bras avant qu'elle ne heurte le pavé. Elle était inconsciente, la respiration calme mais superficielle. Son carnet tomba ouvert à côté d'eux.

Roxas baissa les yeux vers la page. Le dessin était d'une précision chirurgicale, dépeignant la rue avant l'Effacement : les passants souriants, les boutiques achalandées, les enfants qui jouent. Et, au beau milieu de ce tableau vivant... il se vit lui-même, tenant fermement la Keyblade en l'air.

Mais ce ne fut pas cela qui le pétrifia. Derrière sa silhouette, esquissé à grands traits discrets, se tenait un second garçon aux cheveux bruns ébouriffés, le visage tourné vers l'horizon.

Une douleur d'une violence extrême traversa de nouveau son crâne, lui arrachant une grimace. Roxas referma brutalement le carnet d'une main rageuse.

« Pas maintenant... » gronda-t-il entre ses dents.

Il souleva prudemment la jeune fille endormie et la cala contre son épaule. Il ignorait tout d'elle, la menace des Nameless, et son étrange pouvoir de repeindre le monde.

« Bon, » soupira-t-il en soulevant un sourcil, « ma mère va officiellement adorer ce nouveau colocataire improvisé. »




Lorsqu'il franchit de nouveau la frontière invisible pour ramener la jeune fille vers la zone sûre de la ville, les sons du monde réel le submergea à nouveau : le bruissement du vent dans les arbres, le grondement lointain du tramway, le chant des grillons.

Elle était incroyablement légère. Roxas marcha d'un pas rapide, se demandant comment il allait bien pouvoir justifier cette trouvaille. Il ne pouvait pas simplement débarquer à la maison avec une inconnue évanouie dans les bras sans passer par la case interrogatoire corsé.

« Salut maman, j'ai trouvé une fille inconsciente dans une dimension blanche remplie de monstres sans visage. »

Non, définitivement non.

« Je suis un homme mort, » murmura-t-il en serrant les mâchoires.

« Roxas ? »

Il sursauta et s'immobilisa net. À l'angle de la rue, sous un lampadaire ambré, Olette se tenait les bras croisés, flanquée de Hayner et Pence qui avaient l'air aussi fatigués qu'inquiets.

Leurs regards s'abaissèrent instantanément vers la jeune fille endormie qu'il portait contre lui. Hayner écarquilla les yeux, manquant de s'étouffer avec sa salive.

« Mec... tu ramasses vraiment tout ce que tu trouves dans la rue, maintenant ? »

Pence leva lentement son appareil photo par réflexe journalistique, mais Olette lui abaissa la main d'une bourrade rageuse.

« Pas une photo, Pence ! Pas un mot ! »

Elle marcha d'un pas lourd et déterminé droit sur Roxas, plantant ses mains sur ses hanches.

« Tu avais promis. »

« Je sais, je sais... »

« Tu avais promis de ne plus y retourner ! »

« J'avais des bonnes raisons ! »

« Et tu reviens avec une fille évanouie dans les bras ? C'est ça ta notion de je gère la situation ? »

Roxas jeta un regard gêné vers Naminé, puis vers Olette.

« C'est... un peu plus compliqué que ça en a l'air. »

Hayner s'avança à son tour, plissant les yeux pour mieux observer le visage paisible de l'inconnue.

« Bon, qu'est-ce qu'elle fait là ? C'est qui ? »

Roxas ouvrit la bouche, réalisant soudain l'ampleur du ridicule de sa situation. Il n'en savait absolument rien.

Mais, comme si elle avait perçu les vibrations de leurs voix, la jeune fille remua légèrement dans ses bras. Ses paupières papillonnèrent avant de s'ouvrir pour de bon.

Ses yeux d'un bleu azur perçant se posèrent d'abord sur Roxas, puis dérivèrent lentement vers Hayner, Pence, et enfin Olette. Une expression d'une infinie mélancolie, empreinte d'une profonde tendresse triste, traversa son regard.

« Vous... » murmura-t-elle.

Olette, désarmée par cette fragilité, s'accroupit immédiatement à leur hauteur, toute trace de colère envolée.

« Hé... ça va ? Tu n’es pas blessée ? »

La jeune fille acquiesça lentement d'un mouvement de tête. Pence s'avança, prudent.

« Comment tu t'appelles ? »

Un silence flotta dans la ruelle. Elle regarda Roxas une dernière fois, puis répondit d'une voix cristalline et posée :

« Naminé. »

Roxas baissa les yeux vers elle. Naminé.

Il n'avait jamais entendu ce nom de toute sa vie. Il en était absolument certain. Alors, pourquoi avait-il cette étrange, cette insupportable impression d'avoir déjà oublié jusqu'à l'existence de cette personne ?

Au loin, enfouie dans les replis obscurs de la ville, une nouvelle portion de la Cité du Crépuscule bascula dans le silence et devint d'un blanc immaculé.

Et, dans les bras de Roxas, le carnet de Naminé glissé dans sa poche s'ouvrit tout seul, tournant ses pages à une vitesse folle. Une page vierge apparut. Et, sans le secours d'aucun crayon, de fins traits noirs commencèrent à s'y dessiner d'eux-mêmes, esquissant la silhouette d'une immense porte close.

Derrière elle... des étoiles lointaines s'éteignaient une à une dans le ciel.





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