Les Lumières dans les Ténèbres : La Réalité de la Fée Noire

Chapitre 57 : Le prochain objectif (Kairi)

5881 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 21/10/2022 20:24

Il fallait absolument que nous partions de cet endroit. Avec Croc à nos trousses, l’heure n’était plus à la réflexion. Persuadée que la totalité du groupe se trouvait à mes côtés, ce ne fut que lorsque nous arrivâmes au Palais de la crevette, le bateau, que je m’aperçus de mon erreur.

Riku monta sur le bateau en dernier, accompagné de Maxwell.

Boun compta chacun d’entre nous pour s’assurer que nous n’avions perdu personne pendant notre fuite. Lui aussi se rendit compte de ce qui n’allait pas.

-         Tiens ? fit-il. Où est passé le blond ?

Le voilà le problème : Araen manquait à l’appel. J’étais certaine qu’il serait dans les premiers arrivés rien que pour se vanter mais il n’était pas là.

-         Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Donald.

-         On l’attend, lui répondis-je sans hésiter.

-         Ce n’est pas la peine, déclara Riku, l’air sombre.

Tous les regards se tournèrent vers lui.

-         Comment ça ?

L’argenté croisa mon regard.

-         Araen ne viendra pas. Il est parti.

Un silence d’incompréhension parcourut le groupe. J’avais peur de comprendre ce qu’il voulait dire.

-         Qu’est-ce que tu veux dire ? lui demandai-je, hésitante.

Au moment où Riku s’apprêtait à me répondre, Maxwell intervînt :

-         On en parlera plus tard. Il faut partir d’ici tout de suite.

-         Maxwell a raison, acquiesça Raya. Capitaine, mettons les voiles !

À l’horizon, nos ennemis se ruaient vers nous. Un grand nombre de monstres aux flammes vertes, trop pour que je puisse les compter, approchaient. Ils se trouvaient à quelques centaines de mètres, mais ils avançaient vite. Trop vite. Sans leur accorder un seul regard, le capitaine et ses acolytes déployèrent le mat et utilisèrent un bâton pour nous éloigner de la berge. Or, ils n’étaient pas assez rapides. Sisu, toujours sous sa forme de dragon, comprit le problème et bondit dans l’eau. Soudain, le bateau accéléra si fort que nous n’eûmes pas d’autres choix que de nous accrocher de toutes nos forces à ce que nous pouvions pour ne pas basculer par-dessus bord. Bientôt, les créatures se réduisirent à une simple marrée verdâtre avant de disparaître.

 

 

Après nous avoir raconté ce qu’il s’était passé entre Araen et lui, Riku resta silencieux, attendant notre réaction, une expression grave au visage. La première personne à prendre la parole fut Sisu :

-         Il arrivera à s’en sortir, tout seul ? demanda-t-elle d’une voix inquiète.

-         Araen a beau être… particulier, déclara Raya, il est puissant. Je pense qu’il s’en sortira. Au moins, pendant le temps qu’il faudra.

Le silence s’installa de nouveau parmi nous. Une question demeurait sur nos lèvres, une question que nous avions peur de poser. Pourtant… il le fallait :

-         Et… s’il n’y arrive pas ?

Le regard cyan de l’argenté croisa le mien. À en juger par son expression, il attendait ma réaction depuis le début.

-         Araen va remuer ciel et terre pour retrouver Yuki et cette « Nel », répondit-il sans me quitter des yeux. Borné comme il est, pas moyen qu’il disparaisse facilement.

-         Tu n’y crois pas toi-même, remarquai-je.

Le ton de sa voix le trahissait. Il détourna le regard.

-         Bien sûr que si.

-         Ne mens pas, Riku. Pas à moi.

-         Je suis bien obligé d’y croire, Kairi : c’est ma faute s’il est parti. J’ai brisé ma promesse envers le roi… mais je n’avais pas le choix.

Nouveau silence.

-         Je ne pense pas.

Riku porta à nouveau son attention sur moi. Je ne lui laissai pas le temps de prendre la parole :

-         Il y devait y avoir une autre solution.

-         Laquelle ? me demanda-t-il un peu sèchement.

-         Peut-être essayer de le comprendre. Il se sent seul et…

-         Ça n’aurait pas fonctionné.

-         Tu n’en sais rien.

L’expression de mon meilleur ami se durcit et il me lança un regard qui avait le don de faire peur à ceux qui ne le connaissaient pas.

-         Si, je sais. Araen, tel qu’il est maintenant, ne peut pas rester dans notre groupe. Tu ne l’as pas remarqué, mais il t’a mis en danger plusieurs fois et ça… (Il serra les poings.) Je ne le permettrai pas.

Le voir dans cet état me fit un pincement au cœur. Je ne voulais pas le mettre en colère, pourtant ne pas dire le fond de ma pensée m’aurait rendu indigne d’être son amie.

-         Il n’y avait pas besoin d’aller aussi loin. Je n’ai rien au final, non ?

-         Ce n’est pas la question. Le risque est trop grand.

-         Tu veux dire que tu l’as affronté et humilié pour quelque chose qui aurait seulement pu se passer ?

Il marqua une pause.

-         Oui, répondit fermement Riku. Je ne suis pas heureux de ce que j’ai fait, mais c’était le bon choix. J’en suis certain. Désolé, Kairi… mais je ne suis pas Sora.

Je regardai ailleurs, incapable de croiser son regard.

Ça, je confirme.

-         Les gars.

Maxwell, sans montrer la moindre émotion, s’avança :

-         Nous prendre la tête maintenant ne sert à rien. Araen n’est pas là et ne reviendra peut-être pas. (Il me regarda.) Je ne le connais pas bien, mais c’était son choix de partir. Riku ne pouvait pas juste le forcer à rester. (Maxwell tourna la tête vers Riku.) Tu es… brutal, parfois, mais tu le sais déjà, non ? Peut-être que si tu avais été un peu plus patient, les choses se seraient déroulées autrement. Croyez-le ou non, mais vous avez tous les deux raison et tort. Et vous savez quoi ?

Riku reporta son attention sur le brun sans que je ne puisse déchiffrer son expression.

-         On s’en tape, continua Maxwell.

Le silence qui s’en suivit était accompagné par un échange de regards entre nous.

-         Quoi ? fit l’argenté.

-         Comme tu le sais, nous avons des affaires plus urgentes en cours. Il faut que l’on règle son compte à Maléfique afin de découvrir ce qu’elle trame. Quand ce sera fait, (Maxwell m’a souri.) on pourra revenir le chercher.

Après ces mots, je ne pus m’empêcher de sourire à mon tour. Il avait raison ! Tout comme les autres : Araen est très fort. Il pourrait sans aucun doute tenir le temps que nous arrivions. Je n’appréciais pas ce choix… mais quelle autre possibilité avions-nous ?

-         Or, pour faire tout ça, il nous faut aider Raya. Alors, restons concentrés et ne perdons pas espoir !

Je ne sais pas comment il avait fait, mais le discours et l’assurance qu’il dégageait eut pour effet de détendre l’atmosphère… et de renforcer notre détermination. Même Riku sourit lui aussi.

-         Sacré orateur, commenta-t-il.

-         Ça m’arrive, répondit Maxwell, l’air nonchalant.

Un peu plus loin derrière lui, Lydia le regardait en souriant. Bien qu’elle ne dît rien, la fierté se lisait sur son visage. En regardant son ami, cette bienveillance et cette force qu’il dégageait, je me disais qu’on s’était sans doute trompé, pour cette histoire d’yeux dorés. Comment Maxwell pourrait-il nous vouloir du mal ?

-         Cela étant dit, fit Donald (Le sorcier fit volte-face vers l’épéiste.) Il y a certaines choses encore plus urgentes dont il faudrait discuter.

-         Je suis d’accord, acquiesça Boun, l’air contrarié en regardant à son tour Raya.

La jeune femme ne semblait pas concernée, regardant derrière le bateau, comme pour s’assurer que nous n'étions pas suivis… À moins qu’elle ne pensât à autre chose ? Elle fut brutalement ramenée à la réalité lorsqu’elle reçut quelque chose qui ressemblait fortement à une crevette dans la tête.

-         C’est moi ou quelqu’un vient de me lancer une crevette ? demanda-t-elle, surprise.

Lorsqu’elle croisa nos regards, elle comprit. Le petite fille, l’autrice du lancer, tendit la main pour que l’un des singes lui donne une autre crevette, l’air de vouloir en découdre, de même que Boun, Tong et même les macaques. Nous tous attendions des explications de la part de Raya concernant la véritable identité de son amie. Cette dernière n’avait toujours pas repris sa forme humaine.

Boun prit la parole :

-         Tu aurais pu nous dire que c’était la Sisu ! s’écria-t-il.

Il me fallut un petit moment pour me souvenir qu’il parlait du dragon de la légende de Kumandra ayant sauvé le monde.

-         Eh bien, techniquement, vous avez toujours su qu’elle s’appelait Sisu.

Sa phrase lui valut un deuxième jet de crevette.

-         C’est fini, oui ? fit-elle.

-         Remarque, dit Riku, ça explique les vêtements trop grands de Sisu.

La concerné fit la moue.

-         Eh ! Ils sont super, mes vêtements !

-         Personne n’a dit le contraire ! lui assurai-je en souriant.

En observant Sisu, je me rendis vraiment compte de la beauté de sa forme de dragon. Sous cette apparence, elle avait un long corps recouvert d’une douce fourrure turquoise qui donnerait envie de la caresser. Aussi, Sisu se dotait d’une longue nageoire dorsale (sans doute ce qui l’aidait à être à l’aise sous l’eau) et d’une crinière bleu-violet avec des touches de blancs (présente également au bout de sa queue) révélant deux longues cornes bleues, un peu comme les licornes. Malgré tout ça, malgré ses dents pointues ou ses pattes griffues, quand je regardais ses grands yeux violets traduisant une grande bienveillance, je ne pouvais m’empêcher de me dire que c’était bien Sisu. Elle avait beau pouvoir devenir un dragon elle-aussi, notre amie ne ressemblait en rien à Maléfique. 

-         Pourquoi avoir gardé le secret si longtemps ? demanda Donald.

Ce fut Raya qui lui répondit.

-         Eh bien, on ne se connaissait pas du tout. Je n’allais pas arriver devant vous et faire « Ta-da ! Voici Sisudatu, l’héroïque dragon qui a sauvé le monde de la destruction ! ».

-         C’est pas faux, confirma mon meilleur ami.

-         Plus sérieusement, (Raya lança un regard à Sisu.) il ne faut pas qu’elle se fasse capturer. Déjà que les gens se battent pour la Pierre du Dragon, que feraient-il avec sa créatrice en personne ?

Elle marquait un point. Maintenant que Croc du Dragon était au courant, il ne fallait surtout pas baisser notre garde.

-         Que venez-vous faire ici, divine créature aquatique ? demanda Tong.

-         C’est pas évident ? répondit Sisu en rapprochant Raya d’elle avec sa queue. Ma pote et moi, on va sauver le monde et ramener tous ceux qui nous chers !

Le visage de Boun s’éclaira.

-         « Ramener tous ceux qui nous chers » ? Comptez sur moi !

-         Désolée, répondit Raya avec douceur, il est hors de question que tu nous aides. C’est trop dangereux.

En voyant le visage de Boun se décomposer, je me demandai s’il ne fallait pas faire quelque chose pour l’aider. Je comprenais parfaitement ce sentiment : celui que l’on ressent quand on est forcé de rester à l’écart et de laisser les autres faire le travail. Pourtant… Boun ne devait pas dépasser les douze ans et il ne pouvait pas vraiment se battre, alors ne vaudrait-il pas mieux qu’il reste à l’abri ? Malgré sa détermination ? Riku et moi échangeâmes un regard.

Voilà donc ce que tu ressentais ?

N’ayant pas encore établi de lien mental entre nous, il n’entendit pas ma question. Mais je savais que Riku avait compris le message : nous ne nous connaissions que trop bien. L’argenté détourna le regard en silence.

-         Tu n’es pas la seule à qui le Druun a enlevé quelqu’un, rappela le capitaine.

Le visage de Raya répondit pour elle, traduisant un mélange de tristesse et de culpabilité.

Boun s’agenouilla devant la jeune femme et Sisu en formant un cercle avec ses mains jointes :

-         S’il vous plaît, laissez-moi vous aider.

Le bébé et les singes descendirent de la table de bois sur laquelle ils se trouvaient et l’imitèrent.

-         Si vous avez l’intention d’aller casser du Druun, déclara avec détermination Tong le guerrier, son morceau de la Pierre du Dragon dans les mains pendant que Sisu et Raya échangeaient un regard en souriant, alors moi aussi, je suis prêt.

Sur ces mots, il s’agenouilla à son tour et présenta la gemme brillante d’un bel éclat bleuté à Sisu et y déposa cette dernière délicatement dans ses pattes. Au contact de notre amie, la pierre s’illumina légèrement et sa crinière se hérissa. Soudain, il commença à pleuvoir.

-         C’est comme tout à l’heure, à Griffe, me souvins-je.

Devant les nombreux regards interrogateurs, j’expliquai :

-         Lorsque Sisu a touché la pierre après qu’on l’ait prise à Dang Hu, la même chose s’est produite.

-         Sauf qu’à la place de la pluie, continua Riku, on a eu de la brume.

-         Rien d’anormal, répondit Sisu en souriant. En retrouvant les différents morceaux de la Pierre, j’obtiens les pouvoirs de mes frères et sœurs.

-         Et la pluie, c’est le pouvoir de qui ? demanda Donald, de bonne humeur avec cette nouvelle météo.

-         Pengu, mon frère aîné.

Sur ces mots, nos yeux se posèrent sur le ciel et nous profitâmes de la pluie. Je fermai les yeux, ressentant chaque goutte de pluie au contact de ma peau, sans penser à quoi que ce soit. C’était vraiment agréable, surtout vu la chaleur régnant dans ce monde. Etrangement, j’eus l’impression que l’eau emportait avec elle mes doutes et mes craintes. Manifestement, on aurait dit que les autres ressentaient la même chose. Raya prit une grande inspiration avant de regarder Sisu, qui tendit une patte devant elle. Sous nos yeux, quelques gouttes d’eau s’arrêtèrent d’elle-même, suspendues dans les airs. Elles fusionnèrent pour former une goutte bien plus volumineuse. Je me demandais bien ce que notre amie comptait en faire jusqu’à ce qu’elle se servît de la goutte d’une manière que je n’aurais jamais imaginée. Le dragon posa sa patte dessus et, aussitôt, la grosse goutte explosa en créant une petite plateforme scintillante. Puis, elle se mit littéralement à se promener dans les airs sous nos yeux émerveillés. Sisu partit du bateau en s’élevant plus encore dans les cieux jusqu’à atteindre les nuages. Nous nous rapprochâmes du plat-bord – une des parties latérales du bateau – pour en voir le plus possible, Boun le premier. Le bébé applaudissait en riant pendant que le reste d’entre nous restait muet de stupéfaction devant un tel spectacle. Sisu parcourait les cieux avec aisance et fit même un salto arrière. On aurait dit qu’elle avait fait ça toute sa vie ! Puis, elle revînt vers nous et galopa au-dessus de nos têtes. Raya et moi touchâmes ses plateformes mystérieuses et colorées, s’attendant à tout, mais sûrement pas à ce qu'elles soient intangibles ; nous avions l’impression de toucher de l’air. La plateforme disparut d’elle-même sous les rires de Boun et la surprise de Donald. La petite fille tendit les bras en titubant vers Sisu, essayant de mieux voir. Tong répondit à son appel en la portant, à la plus grande joie du bébé. Sisu n’avait pas fini : après un nouveau regard à Raya, le dragon se dirigea vers les nuages une nouvelle fois et monta… monta… monta… jusqu’à atteindre un nuage très haut. En le dépassant, elle disparut de notre champ de vision avant de réapparaître quelques secondes plus tard, en pleine chute libre. Lorsqu’elle atterrit dans l’eau, Sisu éclaboussa tous ceux qui n’avaient pas eu l’idée de s’abriter derrière la silhouette massive de Tong, c’est-à-dire tout le monde, sauf Raya, les singes, le bébé et Boun. Ces derniers éclatèrent de rire, même la jeune femme. Ainsi, Riku, Donald, Maxwell, Lydia et moi n’avions pas été épargnés par l’eau, mais ça ne nous gênait pas plus que ça. Enfin, c’était un peu moins vrai pour l’argenté dont l’expression se trouvait à mi-chemin entre le rire et l’agacement.

-         La tête que tu fais, remarqua Maxwell en s’adressant à lui.

Il éclata de rire, suivi par Lydia (un peu plus discrète), Donald et moi-même. Riku, pas spécialement énervé, sourit à son tour.

Sisu émergea, visiblement satisfaite de sa prestation.

Lorsque Raya se calma, elle se tourna vers nous, les étrangers.

-         Je ne vous ai pas posé la question mais… Vous êtes d’accord pour continuer ?

-         Et comment ! répondit Donald en brandissant son sceptre. On va montrer au Drunn de quel bois on se chauffe !

Maxwell lança un coup d’œil à Lydia, qui hocha la tête.

-         Comme il a dit, déclara-t-il.

La jeune femme reporta son attention sur nous.

-         On va t’aider Raya, lui assurai-je. Tu peux compter sur nous !

-         Nos buts convergent et puis on est déjà là, renchérit Riku. Alors autant rester jusqu’au bout, pas vrai ?

Après avoir entendu nos réponses, elle sembla… soulagée ? Pas seulement elle d’ailleurs. En voyant les regards de nos nouveaux amis, je fus rassurée de savoir qu’ils commençaient vraiment à nous faire confiance. Et inversement.

-         OK, capitaine Boun ! fit-elle. En avant vers Croc du Dragon.

-         C’est compris !

 

Nous avons ensuite voyagé un certain temps. Une heure ou deux, je ne sais plus. Le bateau nous fit passer au milieu des collines agencées en strates peuplées de végétaux inconnus tout autour du fleuve ; impossible de distinguer autre chose que du vert. Une autre fois, nous franchîmes des terres marécageuses avec des arbres si haut, aux feuilles si grandes que la lumière du soleil peinait à passer par les interstices. Juste assez pour nous permettre de voir les nombreuses lianes un peu partout ainsi que notre chemin. Lorsque nous passâmes par ce qui ressemblait à l’entrée d’un bâtiment en ruines, détruit sans doute il y a longtemps comme le montraient ses murs de pierres érodées envahis par la végétation, Sisu décida enfin de rejoindre le bateau.

-         Tu comptes rester en dragon tout le temps ? demanda Donald.

Sisu, d’abord surprise, ne répondit à sa question que quelques secondes plus tard avec bonne humeur :

-         Je préfère cette forme. Rien de mieux que le naturel, tu vois le genre ? C’est comme si je te demandais si tu comptais rester en canard longtemps.

Donald eut l’air irrité.

-         Je suis un canard.

-         Ah.

-         Comment ça « Ah. » ? Pourquoi tu as l’air déçue ?!

Son interlocutrice ignora Donald pendant que nous continuions notre avancée.

 

Plus tard, Raya nous fit signe de nous rassembler autour de la table et y déroula sa carte. Dessus, nous pouvions y voir une grande étendue d’eau dominant le papier ayant indéniablement une forme de dragon vu de profil, de la tête à la queue, les ailes en moins. À côté de chaque partie remarquable du corps de la bête, à savoir, la queue à l’est, les griffes au sud-est, le dos tout au nord, la poitrine (ou le cœur, j’imagine) au sud-ouest et les crocs à l’ouest, un symbole se distinguait.

Les différentes régions de Kumandra, pensais-je.

Aussi, j’aperçus des petits cours d’eau partant de l’étendue principale ; la fin de chacun d’entre eux était barré d’une croix noire. Je me demandai ce que c’était, mais j’eus l’intuition que cela n’avait aucune importance dans notre situation.

-         Venez, approchez les amis. Voici le plan.

Nous nous exécutâmes, prêts à l’écouter avec attention. Raya montra avec ses doigts la région la plus à l’ouest de la carte, autour de la gueule du dragon. L’écusson montrait en son centre un signe en forme de « M » doré – peut-être les crocs d’un dragon vue de face ? – sur fond blanc barré d’un trait rouge en plein milieu.

-         Le dernier fragment se trouve à Croc. La terre la mieux gardée de toutes. (Elle parcourut de l’index un mince court d’eau séparant la seule partie terrestre de la tête du dragon du reste du continent.) Ils sont protégés par un canal artificiel qui les sépare du reste du monde. L’eau est le seul moyen d’entrer et de sortir.

Elle jeta un regard à Sisu.

-         Heureusement pour nous, poursuivit-elle, nous avons le dragon dont la magie est associée à l’eau. Nous agirons en pleine nuit, guidés par Sisu. Après avoir assommé les gardes, elle reprendra son apparence humaine et nous circulerons le plus discrètement possible en direction du palais.

-         Le palais va sans doute grouiller de soldats et autres… « problèmes », a supposé l’argenté.

-         Exact, acquiesça Raya.

-         Comment est-ce qu’on va faire ? s’inquiéta Donald.

-         Eh bien, pour les tromper…

-         Ça, coupa Boun, je connais.

Le capitaine mima une pose de combat et donna des coups dans le vide.

-         Je m’occupe de la première vague avec un art martial secret qui tue. Ensuite, Tong prendra la relève avec sa hache de guerre géante.

Boun fit semblant de donner un coup avec une arme à deux mains en produisant un bruit qui ressemblait à un tremblement de terre avec sa bouche.

-         En un coup, il détruit les gardes restants avec sa super-force !

-         Ouais ! acquiesça le guerrier immense.

-         Puis, ce sera à bébé la Terreur et les ongis d’entrer en jeu. Ils vont voler le dernier morceau de pierre et le remettre à la grande Sisudatu. Et là, adieu les binturis !

Il termina son plan en mimant des bruits d’explosion sous l’œil émerveillé/surpris du bébé, des singes et Tuk Tuk. Il regarda le reste d’entre nous, très sûr de lui. Lorsque Boun me vit, il me demanda :

-         Bah, qu’est-ce qu’il y a de si drôle ?

-         Rien, répondis-je. Rien du tout !

-         C’est un bon plan, vous ne trouvez pas ?

Sisu ne dit rien, mais son expression parlait pour elle.

-         Tout sauf ça, répondit Raya, bras croisés, l’air peu enjouée. Ce serait une grave erreur.

-         Je suis d’accord, acquiesça Sisu. Voilà mon plan : infiltrer Croc du Dragon, retrouver Namaari et ensuite…

-         Et ensuite ? s’enquit Riku. L’affronter ? Je ne suis pas sûr que ce soit…

-         Lui offrir un cadeau en disant : « Tu veux nous aider à sauver le monde ? Il ne faut presque rien, juste une pierre. »

Malgré nos regards de surprise mêlé d’incrédulité, elle continua avec espoir :

-         Je la vois abandonner ses armes et prendre le cadeau que je lui aurais apporté en s’écriant, pleins d’étoiles dans les yeux : « Oh oui ! J’attendais qu’on me le demande. Tenez, voilà. ». Et hop ! Meilleures amies pour la vie ! Alors ? Alors ?!

Silence.

J’essayai de trouver les mots corrects, mais j’avais du mal.

-         Je préfère encore le plan du capitaine, déclara Riku.

-         Pardon ?! fit Sisu.

-         Je suis d’accord avec lui, renchérit Raya.

-         Ouais ! fit Boun.

-         Pourquoi ? demanda notre amie.

-         C’est de Croc du Dragon dont on parle, expliqua la jeune femme.

-         Nous ne les connaissons pas des masses, dit Maxwell, mais je suis sûr que ce ne sera pas aussi simple.

J’aurais voulu croire au plan de Sisu. J’aurais voulu que ça marche afin que nous puissions résoudre ce conflit sans blesser qui que ce soit moi aussi…

-         Leurs lances sont conçues pour vous transpercer le dos, ajouta Tong.

Boun hocha la tête.

-         Sans eux, on n’en serait sûrement pas là. (Il s’adossa sur Tuk Tuk.). Les types de Croc, ce sont les pires.

Le bébé confirma par un grognement de dégoût.

-         Non, objecta Sisu, il faut pas exagérer.

-         Je rejoins Sisu, déclarai-je. Il y a forcément un moyen de résoudre tout ça pacifiquement !

-         Exact, acquiesça-t-elle. Namaari aussi doit rêver de sauver le monde !

Raya refusa catégoriquement.

-         Désolée, vous deux, mais vous n’étiez pas là quand elle m’a trahi. Nous allons suivre mon plan. Point final.

L’épéiste clôtura la discussion et se dirigea vers la poupe.

Sisudatu se concentra. Soudain, le ciel gronda et s’assombrit ; la pluie s’abattit sur Raya. Heureusement, le reste d’entre nous était protégé par un tissu en toile au-dessus de nos têtes.

-         C’est quoi, ces trombes d’eau ? demanda-t-elle.

Le dragon regarda à tour de rôle Raya et moi. Nous échangeâmes un regard sans savoir ce qu’elle avait en tête.

-         O.K., c’est décidé, finit par dire Sisu. Je dois vous montrer quelque chose.

-         De quoi est-ce que vous pa… aaaaAAAHHH !

En un éclair, Sisu me saisit par la taille et fit de même avec Raya. Très vite, nous nous retrouvâmes dans les airs. J’aperçus Riku, d’abord surpris, l’air farouche. Puis, sur les conseils de Maxwell, il eut l’air de se calmer. Sans doute avait-il compris que Sisu ne me voulait pas de mal.

Le vent sifflait à nos oreilles pendant que l’environnement défilait sous nos yeux. Les nuages envahirent notre champ de vision et la mer en-dessous de nous devenait de moins en moins visible. Je savais que nous étions haut, très haut dans le ciel. Si je n’avais pas confiance en Sisu, j’aurais totalement perdu mon calme. J’avais un peu peur bien sûr, mais savoir qu’elle était à mes côtés en me tenant fermement me rassurait.

-         Où nous emmenez-vous ? demanda Raya.

Les nuages gris laissèrent place à une grande étendue de terre et de végétaux au loin formant un arc de cercle gigantesque en-dessous duquel je vis ce qui ressemblait à des habitations abandonnées vu le manque de lumière malgré l’obscurité qui tombait. Ce sentiment se renforça de plus en plus lorsque j’aperçus ce qui ressemblait indéniablement à un palais blanc et doré en haut de l’arc de cercle, l’air vide et sans vie lui aussi. Sisu n’avait pas répondu à Raya. Elle n’en avait pas besoin ; Raya savait où nous nous trouvions. Son expression était sans équivoque.

-         Tu connais cet endroit, Raya ?

Elle prit quelques instants pour me répondre. Malgré la distance qui nous séparait, je pouvais deviner une grande tristesse dans son regard.

-         C’est chez moi, répondit la jeune femme avec mélancolie. Nous sommes à Cœur du Dragon ; là où j’ai perdu mon père et aussi… Là où j’ai provoqué la fin du monde.

Laisser un commentaire ?