SNK : La Guerre des Fantômes
Le retour au corps fut plus long que le réveil.
Ils n’étaient plus dans la salle blanche.
On les avait déplacés dans une chambre plus étroite, plus basse, plus sourde, où la lumière semblait retenue exprès pour ne pas agresser davantage des organismes déjà en guerre contre eux-mêmes.
Six lits.
Six respirations irrégulières.
Six corps qui essayaient encore de comprendre ce qu’on leur avait fait.
Le silence n’avait pas la paix d’une infirmerie.
Il avait la fatigue d’un lieu où l’on attend que la douleur trouve enfin une forme supportable.
Kairo avait l’impression qu’on lui avait coulé du métal dans les os avant de le laisser refroidir là.
Chaque mouvement réveillait autre chose.
Une ligne brûlante sous les côtes.
Une pointe sèche dans la nuque.
Une pression derrière les yeux.
Même sa mâchoire semblait différente.
Comme si son propre corps n’acceptait plus d’être habité sans conditions.
À sa gauche, Lior s’était assis plus tôt que les autres, mais il tenait mal.
Pas par faiblesse seulement.
Par colère.
On aurait dit qu’il refusait de se rallonger, comme si cela revenait à reconnaître que la table avait eu le dernier mot.
En face, Tomas regardait ses mains avec une fixité mauvaise.
Mira gardait la tête droite malgré la pâleur de son visage.
Nerla ne bougeait presque pas.
Ilia avait les avant-bras posés sur les cuisses, tête basse, immobile, mais rien dans sa posture n’avait l’air brisé.
Ils étaient là.
C’était tout.
Et c’était déjà trop.
Le premier à parler fut Lior.
Pas fort.
Pas propre.
Comme quelque chose qui remontait d’un coup après avoir été forcé à rester sous l’eau.
— Ils n’étaient pas censés mourir.
Personne ne répondit.
Alors il le répéta.
Plus sec.
— Ils n’étaient pas censés mourir.
Cette fois, sa voix trembla à peine.
Juste assez pour devenir dangereuse.
— On nous a pris là-bas pour ça ? On nous a sortis du front pour ça ? Pour les mettre sur une table et les perdre comme des chiens ?
Le nom d’Edrik ne vint pas tout de suite.
Celui de Soren non plus.
Mais ils étaient déjà là dans la pièce, plus présents que les vivants.
Kairo releva lentement les yeux vers lui.
Lior avait le visage fermé, mais ses mains, elles, ne tenaient plus.
— Edrik n’avait rien fait pour finir comme ça, cracha-t-il. Soren non plus.
Le nom de Soren coupa la chambre autrement.
Plus bas.
Plus profond.
Comme si l’air lui-même se souvenait qu’il manquait quelqu’un à l’endroit exact où il aurait dû tenir.
Tomas parla sans regarder personne.
— On n’a pas été amenés ici pour ce qu’on mérite.
Lior tourna aussitôt la tête vers lui.
— Ah ouais ? Et pour quoi, alors ?
— Pour ce qu’ils peuvent tirer de nous.
La réponse tomba sans colère.
C’était pire.
Lior voulut se lever trop vite.
Son corps le reprit d’un seul coup.
Il lâcha un juron et se rattrapa au bord du lit.
Mira prit enfin la parole.
— Assieds-toi.
Lior la regarda avec une violence qui n’était pas contre elle.
— Tu veux que je fasse quoi ? Que je dise merci ?
— Non, répondit Mira. Je veux que tu tiennes assez longtemps pour avoir encore le droit d’être en colère demain.
Le silence revint.
Sale.
Épais.
Nerla avait fermé les yeux.
Pas pour se couper du reste.
Pour empêcher quelque chose de sortir.
Ilia releva enfin la tête.
— Ils ne reviendront pas.
C’était tout.
Aucune consolation.
Aucune beauté.
Seulement la phrase la plus dure parce qu’elle ne cherchait pas à l’être.
Lior détourna les yeux.
Kairo sentit sa gorge se resserrer.
Il voulait dire quelque chose, lui aussi.
Quelque chose de juste.
Quelque chose qui tienne.
Mais ce qui sortit fut plus pauvre que ça.
— On n’a même pas compris quand c’est arrivé.
Sa propre voix lui parut étrangère.
— Ils étaient là. Puis plus là.
Personne ne corrigea.
Parce que c’était exactement ça.
Lior baissa la tête.
— Qu’est-ce qu’on fout là...
Ce n’était plus une question au groupe.
C’était une question lancée contre les murs, contre le centre, contre tout ce qui continuait à fonctionner alors que deux d’entre eux étaient déjà absents pour toujours.
— Qu’est-ce qu’on a fait pour être là ?
Tomas eut un rire sans joie.
— Rien.
Kairo tourna légèrement la tête vers lui.
Tomas le regardait maintenant.
Pas avec sympathie.
Pas avec hostilité non plus.
Avec cette lucidité sale qui lui appartenait déjà avant la Greffe.
— C’est justement ça, dit-il. On n’a rien fait. Ça n’a jamais compté.
Lior serra la mâchoire.
— Ferme-la.
— Pourquoi ? Parce que c’est vrai ?
— Ferme-la.
— Parce que toi, tu préfères encore croire qu’il y avait une raison propre ?
Mira coupa avant que ça déborde davantage.
— Ça suffit.
Mais la chambre n’en avait pas fini.
La porte s’ouvrit sans bruit.
Marek Varlan entra seul.
Pas d’escorte.
Pas de tablette.
Pas de dossier.
Il referma derrière lui et laissa son regard passer d’un lit à l’autre.
Sur le moment, Kairo comprit que c’était la première fois qu’il le voyait sans la distance complète du grade.
Pas moins solide.
Pas moins dangereux.
Mais moins extérieur.
Marek regarda Lior en premier.
Puis Tomas.
Puis les autres.
— Continuez, dit-il.
Personne ne bougea.
Lior releva la tête, méfiant.
— Quoi ?
— Continuez, répéta Marek. Vous étiez en train de dire ce que vous pensez.
Il s’avança de quelques pas.
Pas jusqu’au centre.
Juste assez pour être là avec eux au lieu d’être face à eux.
Lior ricana sans joie.
— Vous voulez que je vous le dise en face ?
— Oui.
Lior inspira trop fort.
Regretta immédiatement.
Mais parla quand même.
— Ils ne méritaient pas ça.
Marek hocha une fois la tête.
— Non.
La réponse tomba si vite que Lior resta bloqué une seconde.
Tomas leva les yeux.
Mira aussi.
Même Nerla ouvrit les siens.
Marek continua :
— Ni Halvek. Ni Vaas.
Pas de formule.
Pas de distance.
Juste les noms.
— Alors pourquoi ? lança Lior.
Marek le regarda sans dureté.
Sans douceur non plus.
— Parce que le danger, lui, ne mérite rien non plus.
Il laissa la phrase prendre sa place.
Puis reprit.
— Vous croyez que vous êtes les premiers à sortir d’une salle comme celle-ci en vous demandant à quoi tout ça sert ?
Il secoua légèrement la tête.
— Non.
Sa voix était basse.
Rugueuse.
Usée juste où il fallait.
— J’ai connu la table. J’ai connu le réveil. J’ai connu les lits vides.
Personne ne parla.
Cette fois, ce n’était plus le grade qui occupait la pièce.
C’était l’homme.
— J’ai perdu des amis, continua-t-il. Pas des noms sur un registre. Des amis.
Lior ne le quittait plus des yeux.
Kairo sentit quelque chose changer dans la manière dont les autres l’écoutaient.
Marek poursuivit :
— J’ai aussi voulu demander pourquoi eux. Pourquoi pas moi. Pourquoi ça. Pourquoi ici.
Sa mâchoire se contracta une seconde.
Presque rien.
Mais cette seconde suffisait.
— Et ça n’a rien changé.
Pas dit avec fatalisme.
Dit comme un fait trop vieux pour servir de leçon.
— Le monde dehors ne vous attend pas. Il ne vous doit rien. Il ne va pas ralentir parce que Halvek et Vaas sont morts.
Le mot morts resta là.
Nu.
Sans détour administratif.
Il fallait que quelqu’un le dise enfin.
— On n’a pas le choix, reprit Marek. Pas parce que ce centre est juste. Pas parce que ce qu’on vous a fait est propre. On n’a pas le choix parce que ce qu’il y a dehors est pire si personne ne tient.
Il regarda Lior.
Puis Ilia.
Puis Kairo.
— Vous pouvez haïr ce lieu. Ce qu’on vous a fait. Moi aussi, si ça vous aide.
Sa voix ne bougea pas.
— Mais si vous restez couchés ici à demander pourquoi, alors eux seront morts pour rien, et vous les suivrez bientôt sans avoir même essayé d’arracher quelque chose à ce prix.
Ilia fut la première à répondre.
— Vous dites ça comme si on pouvait encore choisir quelque chose.
Marek tourna la tête vers elle.
— Pas tout. Mais encore assez.
— Quoi ? demanda Kairo, plus bas qu’il ne l’aurait voulu.
Marek le regarda longtemps avant de répondre.
— Ce que vous faites du fait d’être encore là.
La phrase resta.
Sans emphase.
Sans promesse.
Sans pitié.
Et c’était précisément pour ça qu’elle tenait.
Le groupe ne se souda pas d’un coup.
Il n’y eut ni serment, ni regard héroïque, ni promesse de ne plus jamais tomber.
Seulement de très petits déplacements.
Lior cessa de fixer le vide pour regarder enfin les vivants.
Mira se redressa un peu plus.
Ilia relâcha ses épaules d’un degré à peine visible.
Nerla posa une main au bord du lit, comme pour reprendre contact avec quelque chose de stable.
Tomas détourna les yeux, mais sans ricaner cette fois.
Le groupe n’était pas réparé.
Il tenait juste un peu moins mal.
L’après-midi, on les fit marcher.
Pas loin.
Pas vite.
Mais marcher.
Chaque pas était une négociation.
Leurs jambes répondaient avec retard.
Leur équilibre se dérobait par à-coups.
Le sol paraissait trop proche puis trop loin.
Ivar Keln les attendait dans une salle d’exercice réduite, attenante à l’aile médicale.
Pas un vrai terrain.
Un espace de reprise.
Des marquages au sol.
Des cibles simples.
Des cloisons mobiles.
Des armes d’entraînement neutralisées.
Des capteurs sur les murs.
Serah Tolen était là aussi.
En retrait.
Bras croisés.
Regard fixe.
Marek ne quitta pas la pièce.
Ivar les regarda comme on regarde du matériel qui doit recommencer à tenir.
— Vous n’êtes pas là pour réussir, dit-il. Vous êtes là pour révéler ce que vos corps essaient déjà de faire.
Lior eut un rire court.
— Formidable.
Ivar ne releva pas.
— Premier test. Déplacement. Appui. Réaction simple.
Ils s’y mirent.
Ou essayèrent.
Kairo fut le premier à sentir que quelque chose clochait.
Pas autour de lui.
Dans la manière dont le monde se découpait.
Au moment où Ivar lança un module léger vers lui — un simple bloc de mousse dense destiné à tester la réaction — Kairo vit, pendant une fraction de seconde, non pas l’objet entier, mais l’endroit précis où son mouvement allait casser.
L’angle faible.
Le point mort.
La ligne de déséquilibre.
Son corps bougea avant qu’il comprenne.
Pas mieux.
Pas plus vite.
Mais plus juste.
Il se déporta d’un demi-pas, leva l’avant-bras, frappa l’objet au point exact où il semblait déjà prêt à céder.
Le module dévia plus brutalement qu’il n’aurait dû.
Kairo resta immobile une seconde.
Le monde se resserra aussitôt.
Sa vision devint trop nette.
Ses pupilles se contractèrent jusqu’à lui faire mal.
Une pointe aiguë lui traversa le front.
Il porta la main à sa tempe.
— Encore, dit Ivar.
— Attendez, souffla Kairo.
Trop tard.
La pièce semblait maintenant découpée en lignes faibles.
Le bord des tables.
Les appuis des corps.
Les angles des murs.
Puis la nausée monta.
Brutale.
Il posa un genou au sol.
Serah nota quelque chose.
Marek, lui, dit seulement :
— Relevez-vous quand ça recule.
Kairo hocha la tête sans certitude.
Première capacité.
Premier prix.
Pas de miracle.
Ce fut Ilia ensuite.
Ivar lui tendit une lame d’exercice lourde, émoussée, faite pour encaisser plus qu’elle ne coupe.
— Contact court. Cible fixe.
Une plaque renforcée fut dressée devant elle.
Ilia prit la lame.
Se plaça.
Respira une fois.
Le premier geste fut propre.
Contrôlé.
Presque ordinaire.
Le second changea.
Pas dans l’amplitude.
Pas dans la vitesse.
Dans la densité.
Kairo le sentit avant même de le comprendre.
Le bras d’Ilia sembla se tendre autour d’un axe plus dur.
Les tendons ressortirent sous la peau.
La main se crispa sur la poignée.
La lame entra dans la plaque avec un bruit sec, anormal, trop net pour une arme d’entraînement.
La surface céda plus loin qu’elle n’aurait dû.
Ilia recula aussitôt.
Son poignet trembla.
Pas de cri.
Pas d’effondrement.
Juste cette secousse mauvaise qui dit que quelque chose a forcé dans la chair.
Ivar regarda la marque sur la plaque.
Puis Ilia.
— Encore non. Ça suffira.
Ilia fixa brièvement sa propre main comme si elle venait de trahir un secret qu’elle n’avait pas demandé.
Lior voulut passer avant qu’on l’appelle.
Ça lui ressemblait encore assez pour rassurer les autres sans qu’il s’en rende compte.
Test simple : poussée, déplacement, impact sur charge lestée.
Il posa les mains sur la barre mobile, prit appui, souffla.
Premier essai : normal.
Ou presque.
Deuxième essai : son corps prit quelque chose d’un coup.
Le thorax se gonfla anormalement.
Le cou et les épaules semblèrent prendre une densité visible.
Son souffle changea.
Plus lourd.
Plus bas.
Puis la poussée partit.
La structure glissa d’un bloc, presque d’un mètre de plus que prévu, heurta la butée au fond avec un bruit lourd, et Lior partit avec.
Il tomba à genoux aussitôt après.
Main sur le thorax.
Souffle entamé, mais pas brisé.
— Merde...
Marek s’approcha.
Pas pour l’aider à se lever.
Pour vérifier qu’il tenait encore.
— N’essayez pas de dominer la poussée trop tôt, dit-il. Vous ne la possédez pas encore.
Lior leva les yeux vers lui.
— Ah bon ? Merci du conseil.
Mais la réplique était trop courte pour être agressive.
Elle ressemblait déjà davantage à ce qu’il était avant.
Tomas demanda son tour sans attendre.
Ivar hésita une seconde.
Puis acquiesça.
Déplacement latéral.
Cibles courtes.
Signal sonore.
Au premier son, Tomas partit.
Trop vite.
Pas pour un homme épuisé.
Pas pour un corps fraîchement greffé.
Une accélération sale.
Brève.
Presque incorrecte à regarder.
Ses muscles claquèrent sous la peau.
Ses yeux s’ouvrirent trop.
Son corps sembla tiré vers l’avant avant même que son appui touche vraiment le sol.
Il toucha la première cible.
Puis la seconde.
Voulut pivoter vers la troisième—
et sa jambe se déroba.
L’épaule heurta le sol.
Il glissa avant de s’arrêter contre la paroi basse.
Le silence fut court.
Tomas se redressa tout seul.
Sa main droite tremblait encore.
Ses muscles, dans la cuisse, palpitaient sous la peau comme s’ils n’avaient pas reçu l’ordre de ralentir.
— Recommence pas ça tout de suite, dit Ivar.
Tomas fixa la cible ratée.
Puis les autres.
Il ne souriait pas.
Mais il y avait dans son regard quelque chose de pire qu’une satisfaction.
La compréhension immédiate qu’un corps pareil pouvait devenir une arme redoutable s’il survivait assez longtemps pour l’apprendre.
Mira passa après lui.
On lui demanda de tenir une posture de charge sous contrainte pendant que deux assistants tiraient en sens inverse sur une sangle fixée à son harnais.
Le but était simple :
voir quand elle lâcherait.
Elle ne lâcha pas.
Pas tout de suite.
Pas quand ses jambes commencèrent à trembler.
Pas quand sa respiration ralentit au lieu de se casser.
Pas quand son dos sembla se verrouiller comme une pièce de structure.
Elle tenait encore.
Droite.
Blanche.
Presque déjà ailleurs.
Puis, d’un coup, quand on relâcha enfin la traction, ses jambes cédèrent sous elle comme si le corps avait attendu l’autorisation de tomber.
Mira s’effondra sur un genou, puis sur les deux mains.
Pas détruite.
Mais rappelée à la matière.
Serah fit un pas.
Mira leva une main sans relever la tête.
— Non.
Pas pour refuser l’aide.
Pour refuser qu’on la croie finie.
Ivar hocha une fois la tête.
C’était noté.
Nerla passa ensuite.
Chez elle, il n’y eut pas de lourdeur.
Pas de masse.
Seulement une compression.
Un test de départ court, d’angle, de frappe.
Nerla se plaça.
Puis son corps se ramassa d’un coup.
Comme un ressort tiré trop loin vers l’intérieur.
Les muscles des jambes se contractèrent.
Le bassin se chargea.
Et elle partit.
Pas longtemps.
Pas loin.
Mais trop vite pour une lecture propre.
Le sol claqua sous l’impulsion.
La cible encaissa le choc de plein fouet.
L’impact fut sec.
Brutal.
Presque instantané.
Nerla revint aussitôt, une main déjà posée sur sa cuisse.
Pas effondrée.
Mais consciente de ce que cela venait de coûter au bas de son corps.
Ivar la regarda une seconde de plus.
— Encore, dit-elle.
— Pas aujourd’hui, répondit-il.
Et, pour la première fois, quelque chose comme une reconnaissance passa dans son regard.
Quand la séance prit fin, ils étaient tous plus pâles qu’en entrant.
Plus usés.
Plus inquiets.
Et pourtant, autre chose s’était ajouté.
Pas de la confiance.
Pas encore.
La preuve.
Ce qu’on leur avait fait était là, désormais.
Dans la matière.
Dans l’usage.
Dans la douleur.
Ils étaient devenus ce que le programme voulait produire.
Des Greffés.
La nuit tomba sans qu’aucun d’eux ait vraiment vu le jour passer.
Quand Kairo se coucha, son corps entier semblait vibrer d’une fatigue sale.
Le plafond était là.
La douleur aussi.
Le souvenir des lits vides également.
Il ferma pourtant les yeux.
Et le sommeil le prit plus vite que prévu.
Quand il les rouvrit, il crut d’abord qu’il avait simplement dormi dehors.
Pas dans le centre.
Pas dans une chambre.
Dehors.
Sous un arbre.
L’impression était si simple qu’elle en devenait presque absurde.
Il était allongé sur le dos.
L’air n’avait pas l’odeur du désinfectant.
Ni du métal.
Ni de la sueur froide.
Il y avait de l’ombre au-dessus de lui.
Une ombre légère.
Calme.
Découpée par des feuilles qu’il ne regardait pas encore vraiment, comme si son corps connaissait déjà ce repos avant même que son esprit essaie de le comprendre.
Pendant une seconde, il eut l’impression absurde d’avoir simplement dormi là.
Comme si rien n’avait été brisé.
Puis il comprit ce qui clochait.
Le silence.
Pas un silence paisible.
Pas un silence de campagne.
Un silence trop entier.
Pas de vent.
Pas d’insectes.
Pas de bruit lointain.
Pas même le froissement normal des feuilles au-dessus de lui.
Le calme n’était pas vivant.
Il était vide.
Kairo voulut se redresser.
Et se réveilla d’un coup.
Le plafond du centre revint.
La douleur aussi.
La gorge sèche.
Le poids du thorax.
La chambre.
Les autres.
Tout.
Il resta immobile dans le noir, les yeux ouverts.
Et pendant quelques secondes encore, il eut l’impression d’avoir vraiment dormi ailleurs.