SNK : La Guerre des Fantômes
Quand le soldat les eut conduits hors de la pièce, le répit cessa d’exister d’un seul coup.
Le quartier général les reprit aussitôt dans son rythme. Couloirs étroits. Pas rapides. Portes ouvertes sur des tables chargées de cartes, de radios, de caisses de munitions, puis refermées presque aussitôt. Rien ici ne ralentissait pour eux.
Marek marcha en tête sans rien demander. Lior resta à sa droite. Les autres suivaient encore quand ils atteignirent une salle plus haute, plus nue, éclairée par deux lampes basses et une fenêtre étroite taillée dans le mur. Ilian Drast les attendait, appuyé à une table où plusieurs dossiers avaient déjà été ouverts.
Il ne parla pas tout de suite.
Son regard passa sur chacun d’eux, comme s’il vérifiait moins leur présence que leur état. Il s’arrêta brièvement sur Tomas, puis Mira, Nerla et Varek, avant de revenir à Marek.
— Merci d’être venus vite, dit Drast.
Marek inclina légèrement la tête.
— Vous avez quelque chose.
Drast posa deux doigts sur un rapport griffonné, puis sur une autre feuille couverte de noms et de signes de reconnaissance.
— J’ai trop de choses. C’est ça, le problème.
Lior jeta un coup d’œil à la table. Des notations prises à la hâte. Des croquis de zones d’attaque. Des dates. Des trajets. Des marques d’armes. Des pièces récupérées. Rien qui donnait une image entière. Tout donnait l’impression de morceaux tirés du même mur sans qu’on ait encore trouvé comment ils s’emboîtaient.
Drast reprit :
— On nous frappe sur des axes différents. Parfois de loin. Parfois très près. On intercepte des groupes, on récupère du matériel, on prend des hommes. On tire des noms, des lieux, des trajectoires. Et pourtant, quand je remets tout ensemble, il manque toujours la même chose.
Il leva enfin les yeux vers Marek.
— Le centre.
Personne ne bougea.
— On sait qui est en face de nous sur certains points, poursuivit-il. Des bandes. Des récupérateurs. Des combattants plus encadrés que les autres. Des hommes payés. Des convaincus. Des déplacés. Des fanatiques. Mais on ne sait toujours pas qui mène vraiment cette guerre contre l’île.
Marek s’approcha de la table.
Il regarda les papiers sans les toucher d’abord. Les positions marquées. Les notes reprises à plusieurs mains. Les signes de provenance qui se contredisaient parfois d’une ligne à l’autre.
— Vous avez des prisonniers, dit-il.
Drast acquiesça.
— Quelques-uns encore capables de parler. D’autres pas. On a aussi des fragments d’archives, des comptes rendus incomplets, des itinéraires, des points de contact. Mais rien qui m’autorise encore à dire : voilà qui nous combat.
Il marqua une pause.
— Vous, vous venez de l’extérieur. Vous avez vu autre chose. Une autre poussée. Une autre logique. J’ai besoin d’un regard qui ne soit pas né ici.
Marek releva la tête.
— Montrez-moi ce que vous avez.
Drast lui tendit un premier dossier, puis un second. Marek lut debout. Lior, près de lui, suivait en silence, plus attentif aux ruptures qu’aux détails eux-mêmes. Kairo essaya de lire par-dessus l’épaule de Tomas, mais il comprit vite que cette scène ne leur appartenait plus de la même façon.
Drast s’en aperçut aussi.
Il se tourna vers Alexandra.
— Reprenez la ronde avec les autres. Pas loin. Je veux qu’ils voient encore du terrain, pas des murs.
Alexandra hocha une fois la tête. Vael et Naor réagirent avant même qu’elle parle davantage. C’était déjà intégré.
Drast ajouta :
— Lior reste.
Lior leva simplement les yeux.
— Très bien.
Kairo échangea avec lui un regard bref. Pas une question. Pas une phrase de trop. Juste l’acceptation de deux fonctions différentes dans la même journée.
Quelques minutes plus tard, ils n’étaient plus que quatre dans la salle : Marek, Lior, Drast et Saëlin, qui venait d’entrer sans bruit avec un petit dossier gris serré contre elle.
Drast ne la présenta pas.
— Je vais vous montrer les prisonniers, dit-il.
Ils quittèrent la salle.
Le chemin vers les cellules s’enfonçait plus bas dans le bâtiment. Les couloirs rétrécissaient. La pierre retenait mieux l’humidité. Les voix se perdaient plus vite. On croisait moins de monde, mais chaque garde rencontré se tenait avec cette tension particulière des endroits où l’on surveille des hommes qu’on ne considère jamais comme définitivement contenus.
Marek avançait en silence.
Lior observait tout : les verrous, les portes renforcées, la distance entre deux postes, l’économie des gardes. Saëlin marchait sans un mot derrière Drast, comme si la descente vers les cellules relevait pour elle d’une continuité d’archive, pas d’une rupture de ton.
Ils s’arrêtèrent enfin devant un couloir plus étroit encore, barré d’une grille intérieure.
Le garde de faction ouvrit sans rien demander.
Au fond, deux cellules faisaient face au mur nu d’en face. Un homme était assis sur une paillasse, le dos courbé, mais la tête relevée. L’autre se tenait debout, une main contre les barreaux, comme s’il attendait depuis longtemps qu’on lui apporte enfin un visage sur lequel accrocher sa haine.
Il les vit.
Ses yeux allèrent d’abord à Drast. Puis à Saëlin. Puis à Marek.
Ils s’arrêtèrent net sur lui.
Quelque chose changea aussitôt dans son visage. Pas de surprise. Plutôt cette reconnaissance brutale qui remonte avant même qu’on sache quoi en faire.
Il cracha entre les barreaux, sans les atteindre.
— Des Karsiens ?
La voix claqua si vite que le second prisonnier releva la tête à son tour.
Il vit Marek. Puis Lior.
Le dégoût passa entre eux comme une vieille brûlure rouverte.
— Vous les faites entrer ici ? dit le premier. Je rêve ou vous vous foutez de nous ?
Drast ne répondit pas immédiatement.
Marek, lui, ne bougea pas.
Le prisonnier se mit à rire, mais il n’y avait rien de vivant là-dedans.
— Pourquoi eux, ils ne sont pas derrière les barreaux aussi ? demanda-t-il. Ils valent mieux que nous, c’est ça ?
Le second s’approcha à son tour.
— Vous nous gardez là-dedans, et vous leur ouvrez les portes.
Lior sentit Drast se tendre d’un rien.
— De quoi vous parlez ? demanda Marek.
Le premier prisonnier tourna la tête vers lui avec une violence presque joyeuse.
— De vous.
Marek ne cilla pas.
— Soyez plus précis.
L’homme ricana.
— Précis ? Vous voulez du précis ? Demandez-vous plutôt ce que vos gens sont venus chercher ici avant de venir jouer les renforts.
Le second donna un coup du plat de la main contre les barreaux.
— Demandez-leur d’où viennent leurs beaux taux de réussite. Demandez-leur pourquoi Kars tient mieux ses greffes que le reste du monde.
Drast parla enfin.
— Continuez.
Le premier prisonnier lui lança un regard empoisonné.
— Vous pensez que ça a commencé avec nous ? Vous pensez qu’on a débarqué un matin pour le plaisir de vous tirer dessus ? Les premiers à venir ici voler, prendre, tester, arracher… vous croyez que c’était qui ?
Marek posa une seule question, au bon endroit.
— Voler quoi ?
Le second prisonnier répondit aussitôt :
— Les greffes. Les corps. Les gosses. Ce qui tenait encore. Ce qui réagissait. Ce qui pouvait servir.
Sa respiration devenait plus courte à mesure qu’il parlait.
— Vous enleviez des gens, poursuivit-il. Vous testiez. Vous rameniez ce qui marchait. Et après vous reveniez nous juger comme si on n’était que des chiens.
Drast se tourna lentement vers Saëlin.
Il avait l’air plus dangereux que surpris.
— C’est vrai ? demanda-t-il.
Saëlin ne prit même pas le temps de regarder les prisonniers.
— Oui.
Drast ne la quitta pas des yeux.
— Depuis quand ?
Saëlin répondit du même ton.
— Assez longtemps pour que ça cesse d’être une rumeur. Pas assez pour en faire un dossier clos.
Le premier prisonnier éclata d’un rire sec.
— Voilà. Elle sait.
Drast ne lui accorda même pas un regard. Toute son attention restait sur Saëlin.
— Pourquoi vous n’avez rien dit ?
Saëlin baissa à peine les yeux sur le dossier qu’elle tenait encore.
— Parce qu’un fragment ne fait pas une ligne de lecture.
Le silence se tendit encore.
Drast fit un pas vers elle.
— Et maintenant ?
— Maintenant, répondit-elle, il y a trop de fragments qui convergent pour continuer à les laisser séparés.
Le second prisonnier fixait toujours Marek.
— Vous comprenez, maintenant ?
Marek le regarda sans bouger.
— Je comprends que vous nous accusez d’être venus ici avant même cette guerre.
L’homme eut un rictus.
— Vous appelez ça une accusation. Pour nous, c’est la mémoire.
Drast parla plus bas.
— Les enlèvements.
Saëlin répondit :
— Documentés par fragments.
— Les expérimentations.
— Documentées partiellement.
— Kars.
Cette fois, Saëlin laissa une seconde avant de répondre.
— Corrélée à trop d’archives pour continuer à être tenue à distance.
Lior sentit son propre souffle se raccourcir.
Le premier prisonnier cracha de nouveau à travers les barreaux.
— Et après ça, vous voulez encore savoir pourquoi on les frappe.
Drast se tourna enfin vers lui.
— Vous frappez l’île ou vous frappez Kars à travers elle ?
La question heurta la cellule comme une lame.
L’homme sourit. Pas de joie. Pas de triomphe. Juste ce contentement féroce d’avoir enfin forcé quelqu’un à poser la bonne question.
— Vous commencez à comprendre, dit-il.
Drast reprit d’une voix plus dure :
— S’ils frappent Kars à travers nous, alors ils savent qui ils cherchent.
— Bien sûr qu’ils le savent, répondit le second prisonnier. Vous, vous commenciez juste à l’oublier.
Marek tourna légèrement la tête vers Saëlin.
— Vous aviez quoi, exactement ?
Saëlin répondit sans détour :
— Des traces d’extraction humaine. Des transferts incomplets. Des disparitions recoupées. Des archives lacunaires sur des sujets déplacés hors de l’île. Et des convergences trop fréquentes avec les premières stabilisations karsiennes.
Lior demanda enfin :
— Pas assez pour conclure. Mais assez pour douter.
Saëlin le regarda pour la première fois depuis le début de la scène.
— Assez pour surveiller. Pas assez pour annoncer.
Drast recula d’un pas.
Comme pour faire de la place à ce qu’il venait de comprendre.
— Donc ce qu’on subit ici, dit-il, n’est pas seulement une campagne venue profiter d’un territoire affaibli.
Personne ne répondit tout de suite.
Ce fut Marek, finalement, qui posa les mots les plus justes :
— Non. Pas seulement.
Les prisonniers se turent.
Même leur haine semblait avoir trouvé un point d’équilibre plus dangereux que le tumulte. Ils avaient lancé ce qu’ils voulaient lancer. Le reste n’était plus leur affaire.
Lior regarda les barreaux, les deux hommes derrière, puis Saëlin, puis Drast.
Ils commençaient à savoir.
Pas tout.
Pas encore assez pour enfermer la vérité dans un dossier, un drapeau ou une chaîne de commandement nette.
Mais assez pour que le conflit change de visage.
Drast fixa un instant les cellules sans rien dire. Puis il regarda Marek.
Cette fois, il n’y avait plus seulement de la fatigue dans ses yeux. Il y avait autre chose : la naissance tardive, brutale, d’une lecture qu’il aurait préféré ne jamais avoir à faire.
Le nom de l’ennemi ne tenait plus dans une seule bouche.
Mais il commençait à se dessiner.
Et ça suffisait déjà à rendre le reste beaucoup plus vaste.