Ceux qui survivent
Chapitre 13 : L'expédition extra-muros (part.1)
3266 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 29/04/2026 11:27
Le bruit de sabot des chevaux lancés au galop emplit les oreilles de Rosa tandis qu’elle sentait le vent s’engouffrer dans ses longs cheveux ramenés dans son dos grâce à un élastique de fortune. Son cœur eut un petit pincement, à la fois d’excitation et de peur. C’était leur première expédition extra-muros.
Après une intense formation, notamment pour apprendre la stratégie de détection à distance du major, ils avaient été considérés comme prêts. Ou plutôt il fallait qu’ils le soient. Car cette expédition ne pouvait être repoussée à plus tard.
L’air frais matinal venait fouetter les joues de Rosa et s’engouffrait dans sa cape sur laquelle étaient brodées les ailes de la liberté. L’uniforme officiel du Bataillon. Qui avait entériné leur entrée dans ce corps d’armée dédié à l’exploration extra-muros et à la découverte du monde.
Rosa y avait retrouvé Eren, qui avait déjà pris ses marques. Elle avait rencontré le fameux nabot qui lui avait mis une raclée au tribunal. Clairement, Mikasa ne l’avait pas oublié et avait passé les premiers jours à lancer des regards noirs au caporal-chef Livaï. Elle avait fait la connaissance d’Hansi Zoe, cheffe d’escouade et curieuse invétérée. Ses connaissances en matière de titan étaient impressionnantes et, plus surprenant encore, malgré ses années d’expérience dans le Bataillon et sur le terrain, elle leur vouait toujours une aussi grande fascination. Elle n’avait pas peur. Elle était fascinée. C’était rare.
Leurs aînés ne les avaient pas bercés d’illusions. Ils leur avaient clairement dit que la survie n’était pas chose aisée mais que grâce aux nouvelles stratégies développées par le major, le taux de survivants avait augmenté. Ils leur assuraient par ailleurs que s’ils revenaient en vie des premières expéditions, avec l’expérience engrangée et la progression qu’ils connaîtraient, ils deviendraient des soldats aguerris pouvant faire face à n’importe quelle situation de ce monde. Une promesse alléchante mais semée d’embûches et de dangers.
Les chevaux filaient à toute allure. Autour, ce n’étaient que des bâtiments en ruines, des espaces autrefois urbains désormais désolés. La nature avait repris ses droits. Des lianes et de la mousse avaient proliféré. Tristement, Rosa songea que cinq ans auparavant, ce lieu était un hameau comme tant d’autres à l’intérieur des murs. On y vivait tranquillement. On se contentait de cette existence entourée de murailles. Ignorants du monde extérieur mais au moins vivants.
Tout à coup, une ombre imposante dans son regard périphérique lui fit lever la tête. Un titan de 10m se dirigeait tranquillement vers le groupe qui avançait à bride abattue. Elle retint sa respiration, sans pour autant faire ralentir son cheval. Elle savait que ce n’était pas leur rôle de se battre. L’équipe d’assistance s’occupait de leur libérer le passage jusqu’à la prochaine agglomération. Eux devaient filer. Suivre le major sans hésiter.
Les mains serrées sur la bride de son cheval, elle se demandait à quoi pensaient ses camarades. Jean chevauchait à côté d’elle. L’air concentré. Il avait été de peu de mots la veille. Il leur avait juste dit de son éternel ton provocateur qu’ils n’avaient pas intérêt à se débiner face aux premiers titans venus. Mais elle avait eu l’impression qu’il ne ressentait pas l’assurance qu’il voulait afficher. Après tout, les événements de Trost étaient encore frais et bon nombre d’entre eux avaient encore en tête les sensations de terreur ressenties face aux titans.
Devant elle, Armin et Reiner maintenaient, eux aussi, le cap. Elle avait échangé la veille avec Armin. Tout comme elle, il avait exprimé un mélange d’excitation et d’appréhension. C’était la première fois qu’ils allaient se retrouver en territoire titan. Ils avaient conscience que Trost n’était rien comparé à ce qui les attendait. Les créatures seraient plus nombreuses et surtout, traversant des plaines, leur équipement tridimensionnel serait presque inutile. Sans obstacles auxquels s’arrimer, il était difficile de se déplacer et s’accrocher aux titans mêmes pour leur trancher la nuque sans solution de repli demeurait risqué. Pourtant, les deux amis partageaient une même excitation : si la mission était un succès, s’ils parvenaient à établir un avant-poste qui servirait aux prochaines expéditions, ils avaient l’espoir de, peu à peu, reconquérir le mur Maria. Bien évidemment, restait une inconnue de taille : reboucher la brèche. Mais les mystérieuses capacités d’Eren laissaient entrevoir un espoir. Et pour les deux âmes curieuses qu’ils étaient, cette mission portait avec elle la promesse d’une exploration toujours plus lointaine.
D’une voix forte et autoritaire, Erwin déclara le début de l’opération de détection longue distance. Rosa comme les autres jeunes recrues avait été affectée aux équipes de communication. Leur mission : relayer les tirs de fumigène venant des équipes de repérage afin que le major ait connaissance à tout instant de la position des titans et puisse adapter la trajectoire de l’ensemble du bataillon afin d’éviter au maximum la confrontation. En jouant sur la prudence plus que sur la témérité inconsidérée, Erwin avait permis un meilleur taux de survivabilité du Bataillon. Rien que pour ça, Rosa estimait qu’il n’avait pas usurpé son titre de major.
-Soyez prudents, recommanda Reiner en adressant à ses amis un regard entendu.
-Et vous pissez pas dessus si vous croisez des titans, renchérit Jean.
-N’allez pas non plus les attaquer en vous croyant plus forts que vous ne l’êtes, répliqua Rosa.
-Oui, on suit les instructions du major et on joue la prudence, affirma Armin d’un hochement de tête.
Ils échangèrent tous les quatre un dernier regard et se séparèrent, prenant position comme cela leur avait été indiqué la veille.
Le cœur battant, Rosa maintenait la vitesse de son cheval tout en jetant de fréquents regards autour d’elle. Les bâtiments en ruine commençaient à faire place à la plaine. Quelques arbres s’élançaient vers le ciel mais plus ils avançaient, plus la végétation se faisait rare. Le soleil levant illuminait la scène de ses rayons, venant caresser le vert des capes qui volaient au vent. Sous les sabots des chevaux, l’herbe folle avait repris ses droits et recouvert ce qui autrefois étaient des routes permettant de lier une ville à l’autre. En cinq ans, le paysage avait changé. Tout était plus sauvage. Plus brut. Quelques oiseaux prirent leur envol en sentant les vibrations provoquées par les dizaines de chevaux lancés au galop. Cramponnée à ses rênes, Rosa avançait. L’air décidé.
Une colonne de fumée rouge s’éleva dans les airs à sa droite.
-Vas-y Rosa, lança Emmy, son binôme plus expérimenté dans cette mission.
Sans hésiter, elle saisit son propre pistolet pour répéter le signal, tirant un fumigène rouge. Son regard ne pouvait se détacher de la colonne de fumée. Elle songea que la personne qui l’avait tiré avait repéré un titan. Peut-être même qu’elle n’avait pu éviter un combat et était en train de vendre chèrement sa peau. Elle déglutit à cette idée. Elle ne se sentait pas à l’aise. Outre l’expérience qui lui manquait malgré le baptême du feu à Trost, elle ressentait surtout le danger d’évoluer en terrain plat. Heureusement qu’elle était campée sur son cheval lequel était normalement assez rapide pour distancer les titans et accroître ses chances de survie. Mais elle savait qu’elle n’était pas à l’abri d’un danger inattendu. Les déviants existaient. Ils étaient imprévisibles et cette caractéristique les rendaient extrêmement dangereux.
Comme une réponse immédiate à ses pensées, elle vit soudainement un fumigène noir s’élever dans le ciel. Elle se raidit, serrant les dents. Elle eut quelques secondes de flottement, se demandant si elle ne rêvait pas. Noir. Déviant. Un fumigène noir annonçait un titan déviant. Les ennemis les plus redoutables pour la stratégie mise en place par le major. Diriger l’ensemble du Bataillon pour éviter un titan imprévisible n’allait pas être chose aisée. Mais Rosa décida de remettre sa confiance dans les compétences d’Erwin et de croire en lui. Il saurait les diriger et elle survivrait.
Bientôt, le déviant pour lequel un fumigène noir avait été tiré apparut dans son champ de vision. Il devait mesurer près de 12m et avançait rapidement.
-Rosa, continue droit devant, cria Emmy. Je me charge de ce titan.
La jeune fille eut un moment d’hésitation avant de hocher la tête. Elle n’était pas sûre d’être d’une grande aide en restant ici et elle devait faire confiance à ses aînés. Emmy avait à son actif plus d’une mission du Bataillon, elle devait savoir comment gérer ce genre de situation.
Lui lançant un dernier regard entendu, elle vit sa compagne d’armes changer de trajectoire, fonçant droit vers le titan. De son côté, elle se pencha un peu plus sur son cheval, comme pour réduire son emprise au vent et continua de chevaucher au triple galop.
Cependant, elle nota rapidement qu’en dépit des fumigènes tirés et relayés, quelque chose clochait. La formation continuait d’avancer droit devant et les informations semblaient parfois se perdre.
Tout à coup, elle nota un nouveau fumigène noir. Un autre déviant ? Si rapidement après le premier ? Ils n’étaient pourtant pas censés être si nombreux.
Elle regarda autour d’elle, aux aguets. Sa respiration commençait à accélérer tout comme son cœur. Elle tendit l’oreille, à l’affût de vibrations anormales annonçant un titan fonçant droit sur elle. Mais rien.
Soudainement, ses yeux perçurent au loin une silhouette gigantesque qui ne courait pas vers elle mais dans la même direction qu’elle. Puis elle repéra une autre forme qu’elle pensa identifier comme Jean, lequel venait de tirer un nouveau fumigène noir. D’un coup de talon, elle intima à son cheval d’accélérer le pas. Celui-ci, n’étant pas au maximum de sa vitesse, obéit. Et rapidement, elle rejoignit son ami. Elle constata que quelques foulées devant elle se trouvaient aussi Armin et Reiner.
-C’est quoi ce truc ? interrogea-t-elle en désignant du menton la créature qui courait devant eux.
-C’est le déviant qui a été signalé, répondit Jean.
-Je ne crois pas que ce soit un déviant, répondit Armin sans lâcher le monstre des yeux. Je crois… je crois qu’il est comme Eren. C’est un humain capable de se transformer en titan.
Un silence empli d’une certaine incrédulité suivit la déclaration du jeune homme.
-D’où il vient ? interrogea Rosa. Pourquoi la formation semble aussi désordonnée ?
-Il n’y a plus d’aile droite, informa Jean, l’air soucieux. On ne sait pas pourquoi, une masse de titans est arrivée d’un coup. Des déviants. Tous. Il y a eu beaucoup de pertes. On ne peut pas se battre comme il faut sur terrain plat.
Le regard de Rosa s’agrandit au fur et à mesure que Jean expliquait la situation catastrophique de l’aile droite.
-Comment c’est possible… de ce qu’on sait, les déviants ne sont statistiquement pas ceux qu’on croise le plus. Alors pourquoi…
-C’est lui, souffla Armin, fixant le titan qui les devançait. Il vient de la même direction que les autres. Il a dû éliminer une bonne partie de l’aile droite. Et il guide les autres.
-Bah merde, jura Rosa. Je croyais que les titans n’avaient aucune forme de coopération… remarque si tu dis que c’est quelqu’un comme Eren… en supposant qu’il ait plus d’expérience et maîtrise mieux sa transformation qu’Eren, ça doit être un adversaire redoutable.
-Armin, commença Reiner, pourquoi penses-tu que ce soit un humain dans un corps de titan ?
-Eh bien… les titans ne tuent pas volontairement les humains. Ils les mangent, ce qui les tuent, mais la mort n’est pas leur but premier. Celui-là… je l’ai vu écraser Cith et Ness dès qu’il a senti qu’on visait son point vital. Pas pour les manger. Pour les éliminer.
Rosa déglutit.
-Mais alors en plus d’être un humain en titan, il aurait la capacité de communiquer avec les autres et les… guider ? interrogea-t-elle en sentant une sueur froide couler le long de son échine.
-Possible, répondit Armin. On n’a jamais noté aucune communication entre titan mais on n’avait jamais noté d’humains titans non plus.
-Pas faux, approuva Jean, les mâchoires serrées.
-Ce qui veut dire que les tactiques habituelles ne fonctionneront pas, rappela Rosa. S’il est conscient de son point faible, il le protégera coûte que coûte. On ne pourra pas l’abattre de la même façon qu’on abat les autres, y compris les déviants. Pour peu que l’humain qui s’y cache soit lui aussi un bon stratège, on est dans la merde.
Continuant de galoper à vive allure, elle regarda le titan qui poursuivait sa course à grandes enjambées. Elle calcula qu’il devait mesurer environ 14m. C’était impressionnant de poursuivre sur une si longue distance une créature aussi grande. Elle eut le temps de détailler sa peau à nue, avec l’impression de voir ses muscles transparaître. La plupart des autres titans qu’elle avait vus à Trost n’avaient pas cette apparence. Leur corps était recouvert d’une peau comme n’importe quel humain dénudé. Mais celui-là…
-Pourquoi ne nous a-t-il pas attaqués ? questionna-t-elle en fronçant les sourcils.
-Je peux me tromper, commença Armin. Mais j’ai l’impression qu’il cherche quelqu’un. Et si c’est le cas, il se pourrait que ce soit Eren.
-Eren ? reprit Reiner, surpris. Il était parmi les troupes de l’aile droite qui ont été décimées.
-Ah bon ? réagit Rosa. Il n’était pas près de Mikasa, sur l’aile gauche ?
-Oui, c’est aussi ce qui était indiqué sur ma feuille de route, confirma Jean.
-Sur la mienne, il était indiqué à l’avant droit, souffla Armin.
Rosa comprit que par mesure de sécurité, le réel emplacement d’Eren n’avait pas été révélé. Quelles que soient les intentions du major, elle se convainquit que c’était pour le bien de tous.
-Alors où est-il ? demanda Reiner, d’un ton pressant.
Armin réfléchit quelques secondes. Rosa n’écoutait qu’à moitié. Ce qui la préoccupait était ce à quoi avait pu penser le major. Était-il toujours aussi méfiant ? Ou avait-il de bonnes raisons de l’être ? Après tout, il était vrai qu’Eren était devenu une cible particulièrement juteuse. Son étrange pouvoir avait de quoi intriguer et attirer les convoitises. Mais Erwin avait-il des raisons de penser que la menace pouvait se tapir au sein même du Bataillon ? Elle entendit distraitement Armin répondre que logiquement, Eren devait se trouver à la position la plus sécurisée du convoi : à l’arrière centre. Mais Jean le coupa, clamant que ce n’était pas le moment de réfléchir à ça. Cette affirmation eut le don de sortir Rosa de ses propres questionnements. Elle reporta son attention sur le titan devant eux.
-Ce titan fonce droit sur les escouades de tête, continua Jean. Il va les anéantir comme l’aile droite. Si ça arrive, l’ensemble de la formation sera fichue.
-Alors quoi ? demanda Rosa.
-On peut essayer d’attirer son attention et gagner du temps pour permettre le repli.
-Gagner du temps ? répéta la jeune femme, un peu dubitative.
Jean ne sembla pas plus convaincu par sa proposition mais c’était bien la seule chose qu’ils pouvaient faire. Un sourire nerveux se dessina sur les lèvres de Rosa :
-Ca m’a tout l’air du plan désespéré.
Elle se souvint de sa mère qui lui avait dit de ne rien tenter de désespéré. Mais de ne jamais abandonner un camarade s’il restait une chance.
-Je sais, souffla Jean. Mais… que veux-tu faire ?
-C’est bien toi ? Le Jean que je connais ne pense qu’à lui, fit remarquer Reiner.
Rosa ne put s’empêcher de glousser même si la situation ne s’y prêtait pas tellement. Une façon d’évacuer sa nervosité tandis que de légers tremblements agitaient ses mains cramponnées à la bride de son cheval.
-Je ne te permets pas… je ne veux pas décevoir mes camarades…
Elle sut immédiatement qu’il parlait de Marco. Elle le revit devant le brasier, annonçant en tremblant qu’il rejoindrait le Bataillon. Pour la mémoire de tous les camarades incinérés ce jour. Ce souvenir eut pour effet d’apaiser ses tremblements. Elle repensa à sa propre promesse de ce soir-là. Avancer. Portée par la force de ses compagnons disparus.
-Oui, lâcha-t-elle en déglutissant. Tu as raison. On ne les décevra pas.
Elle regarda tour à tour Armin puis Reiner pour sonder leurs propres intentions. Les suivraient-ils ? Ou préfèreraient-ils mettre toutes les chances de survie de leur côté et garder leurs distances ?
Elle lut dans le regard d’Armin la volonté de ne pas laisser tomber ses camarades. Elle trouva cela très courageux, sachant qu’il avait l’esprit vif mais n’était pas le meilleur en situation de combat. Cependant, elle comptait énormément sur lui pour réfléchir à la meilleure façon d’aller se confronter à ce titan pour maximiser leurs chances de survie.
Puis elle croisa le regard de Reiner. Il eut un imperceptible hochement de tête. Elle repensa à la conversation qu’ils avaient échangée quelques semaines plus tôt. Dans un réfectoire vide. La dernière vraie discussion qu’ils avaient eue. Où il lui avait avoué, sans qu’elle s’y attende, qu’il tenait à elle.
Alors qu’ils s’apprêtaient tous les quatre à se lancer, bille en tête, dans un plan aussi désespéré qu’incertain, elle se dit soudainement qu’elle aimerait bien survivre encore un peu pour pouvoir partager un nouvel instant suspendu comme ce soir-là. Cela ne fit cependant pas fondre sa détermination. Au contraire. Son cœur se gonfla et elle se promit de tout faire pour survivre et assurer les mêmes chances à ses compagnons.