La journée du lendemain sembla s’étirer indéfiniment. Le ciel obscur de la nuit avait fait place à une matinée ensoleillée. Mais, par mesure de sécurité ou de praticité, les soldats du Bataillon avaient cette fois-ci interdit l’accès à l’extérieur à leurs cadets. Ils avaient eu un air d’excuse et leur avaient promis que ça ne durerait pas longtemps.
Rosa n’avait pas échangé à nouveau avec Reiner depuis les montagnes russes émotionnelles de la veille. Elle ne savait pas bien comment se comporter et ça semblait réciproque. Ils s’étaient poliment salués mais avaient pris soin de ne pas s’installer près l’un de l’autre à l’heure du déjeuner. Rosa avait rejoint Sasha et Conny, qui fantasmaient sur un bon rôti -il fallait dire qu’ils n’avaient pas mangé de bonne viande depuis une éternité.
-Vivement qu’on reconquiert le mur Maria, lança Sasha. Comme ça on aura à nouveau des terres pour faire de l’élevage. Et on mangera de la viande !
-Oh oui, ça serait tellement bien, répondit Conny, le regard dans le vague. Ma mère avait l’habitude de faire un rôti avec des herbes… j’en salive d’avance.
-Et mon père faisait du lapin mijoté avec tout plein d’ingrédients…
-Encore tes lapins ? Pourtant c’est trop mignon !
-Bah les p’tits veaux et les p’tits cochons aussi, et pourtant t’en mangerais bien.
Conny grommela et Rosa éclata de rire. Puis son regard tomba sur leur assiette -des pommes de terre bouillies, une sorte de dhal de lentilles corail et pois chiche, une miche de pain. Au moins, ça tenait au corps. Mais ça n’avait pas la même prestance qu’un bon plat de viande en sauce.
Laissant ses amis continuer à discuter cuisine, elle jeta un coup d'œil de l’autre côté de la table. Où Reiner était assis en face de Bertolt. Ils ne parlaient pas. Il y avait une forme de tension sous-jacente.
Elle n’écoutait que d’une oreille Sasha parler de la meilleure façon de manger du bœuf, soutenue par les exclamations de Conny et les soupirs d’Ymir qui la trouvait barbante avec sa bouffe.
Elle se demandait si elle devait trouver un moment pour parler avec Reiner de ce qui s’était passé la veille. Il avait l’air encore plus perdu que lorsqu’il s’était empêtré dans ses excuses et elle n’était pas sûre que ce soit le bon moment pour revenir dessus. Mais elle ne pouvait pas non plus faire comme si rien ne s’était passé. Aussi, elle avait trouvé la solution la plus simple : se taire. Il semblait avoir fait le même calcul.
Après le déjeuner, les jeunes soldats s’activèrent pour débarrasser, faire la vaisselle, nettoyer. Cela créa un petit brouhaha de raclement de chaises et d’assiettes qu’on empile. Rosa était en train de rassembler les restes de nourriture intouchés quand Reiner passa près d’elle, chargé des assiettes et des couverts. Il s’arrêta un instant.
-Rosa ?
Elle se tourna vers lui sans rien dire.
-Écoute, pour hier… je ne regrette aucun mot que je t’ai dit parce que je les pensais vraiment. Mais je crois que tu t’es attachée à la pire personne qui soit…
-Arrête, on dirait que tu t’excuses sans cesse d’exister, répliqua-t-elle en secouant doucement la tête.
-Je ne peux pas t’offrir ce que tu espères.
-Et qu’est-ce que j’espère ? Que crois-tu que j’espère ?
Sa question le désarçonna et il mit quelques secondes avant de reprendre sans y répondre vraiment :
-C’est compliqué, Rosa. Je t’aime beaucoup et c’est pour ça que… je veux te protéger.
-De quoi ?
Il faillit dire “de moi” mais se retint. A la place, il soupira.
-Je n’ai pas besoin de ta protection, reprit Rosa. Je me suffis à moi-même.
-Je sais, répondit Reiner avec un sourire. Tu es solide et tu es parfaitement ta propre protectrice. Mais…
La voix de Bertolt ressortant de la cuisine appela soudainement son ami. Ce dernier détourna son attention de Rosa. Conny surgit derrière Bertolt, les mains pleines de mousse :
-Eh le Don Juan là-bas ! clama-t-il. On va pas laver les assiettes si y’a pas d’assiettes à laver ! Bouge-toi, ramène-les, qu’on en finisse vite !
Rosa nota avec une pointe d’amusement que l’appellation de Conny perturba quelque peu Reiner qui eut un sourire gêné avant de répondre qu’il arrivait.
-Crois-moi, lui dit-il avant de s’éloigner. Je n’en ai pas plus envie que toi mais… c’est mieux comme ça.
C’est mieux comme ça.
C’est mieux qu’on s’éloigne.
Qu’on ne s’autorise pas. A quoi, d’ailleurs ? Se rapprocher ? Aimer ? Créer du lien ?
Elle ne comprenait pas ces soudaines barrières que Reiner prenait soin de dresser entre elle et lui. Si ses sentiments n’avaient pas été partagés, si elle n’était qu’une camarade parmi tant d’autres elle aurait compris. La douleur et la tristesse n’en seraient pas moindre mais au moins, ça répondrait à une forme de logique. Sauf qu’à en croire ses dires, il pensait chaque mot qu’il lui avait dit la veille. Y compris lorsqu’il avait expliqué pourquoi il l’aimait autant. Il n’avait pas dit avoir regretté leur baiser ou leur étreinte. Juste… quelque chose en lui ne l’autorisait pas à ces pas de côté.
Ces pensées tournaient dans sa tête tandis qu’elle tentait de se concentrer sur la suite du roman qu’elle avait entamé la veille. Elle était installée dans le séjour, dans un fauteuil. Face à elle, elle voyait Sasha, installée avec Conny, Reiner et Bertolt autour d’une table. Si les deux premiers regardaient paresseusement par la fenêtre, les deux autres disputaient une partie d’échec mais Rosa avait l’impression que ni l’un ni l’autre n’était très attentif.
-Mais qu’est-ce qu’on s’ennuie, se plaignit Sasha en laissant tomber sa tête sur la table.
-Ouais, carrément, renchérit son ami. En plus, mon patelin est pas loin d’ici. Mais je peux même pas y aller… sauf si je fais le mur.
-Moi aussi, mon village n’est pas loin, commenta Sasha. Mais bon. Je peux pas tellement y retourner. Ils m’ont interdit de revenir avant que j’aie fait quelque chose de ma vie.
-Te retrouver dans le Bataillon et avoir survécu à ta première expédition n’est pas suffisant ? demanda Rosa en relevant les yeux de son livre -elle avait décidé de se rendre à l’évidence : elle n’aurait pas la concentration nécessaire pour lire.
-Bof… ils attendent beaucoup. Il faudra encore que je survive à quelques expéditions avant qu’ils ne m’accueillent chaleureusement.
-C’est pas cool… commenta Conny avec une grimace. Et toi, Rosa ? Tu nous as pas dit, quand t’es allée voir ta mère avant toute cette merde. Elle a dit quelque chose à propos de ton engagement dans le Bataillon ?
-Qu’elle s’en doutait. Et n’aurait pas su me faire changer d’avis. Elle m’a donné quelques conseils.
Conny, qui lui tournait le dos, pivota brusquement sur sa chaise pour lui faire face, les yeux grands ouverts.
-Des conseils pour découper des titans ? Pour survivre aux expéditions ? Pourquoi tu nous as rien dit !
Rosa eut un rire avant de répondre :
-Elle m’a surtout dit de jouer l’esprit d’équipe et de ne pas oublier de faire preuve de compassion.
-Ah, lâcha Conny avec un air déçu. Je croyais que ta super maman ancienne soldate avait plus de conseils… techniques à donner.
-Tu ne connais pas ma mère, répondit Rosa amusée, elle est toujours comme ça. Elle donne des leçons de vie qui te servent de boussole morale plus que des leçons de combat. Mais je suppose que c’est ça qui l’a aidée à survivre toutes ces années au sein du Bataillon.
Soudainement, Sasha releva la tête, l’air paniqué.
-J’entends un grondement ! s’écria-t-elle en se redressant, manquant de renverser sa chaise.
Ses amis la regardèrent avec stupeur. Reiner suspendit son geste au-dessus de l’échiquier et échangea un bref regard avec Bertolt.
-Comment ça, un grondement ? interrogea Conny, en se redressant à son tour.
Rosa songea que Sasha avait toujours eu un très bon instinct et percevait parfois des signaux avant-coureurs qu’ils ne voyaient ou n’entendaient même pas. Elle eut donc tendance à la croire mais ne parvenait pas pour autant à expliquer ce grondement.
Elle n’eut pas à réfléchir bien longtemps car Nanaba, l’une de leur supérieur, apparut à la fenêtre.
-Bougez-vous, des titans ont été aperçus à l’intérieur du mur Rose. Pas le temps d’enfiler un équipement, il faut partir. On doit avertir les villages alentour.
Un sentiment de surprise générale parcourut le petit groupe. Tous se levèrent, stupéfaits.
-Attendez, intervint Ymir, vous voulez qu’on parte sans équipement ?
-Vous n’avez pas le temps, je vous dis.
-Vous avez conscience que c’est nous condamner ? Comment on peut s’en sortir, sans équipement ?
-Ymir, ne discute pas, interrompit Christa, l’air décidé. Ce sont les ordres ! Il y a plus urgent à gérer !
-Pardon de vouloir gérer notre survie.
-Nous ferons des équipes, expliqua Nanaba, mêlant jeunes recrues sans équipement avec des soldats armés. Notre mission n’est pas l’affrontement mais prévenir les civils pour commencer à les faire évacuer.
Alors qu’elle se précipitait à l’extérieur, en suivant ses camarades, Rosa lança à l’adresse de ses aînés :
-Mais si des titans ont été vus, ça veut dire que le mur Rose a été percé ? Où ?
-On ne sait pas. On n’a pas encore de rapport clair de la situation.
Le ton de Gelger, son autre supérieur, trahissait l’urgence. L’incompréhension, aussi. La nécessité de gérer la crise sans en savoir tous les tenants et aboutissants. Elle comprit rapidement qu’ils allaient évoluer à l’aveugle, le temps de comprendre ce qui se passait réellement et, surtout, que toute la chaîne de commandement soit avertie.
En quelques gestes secs et précis, elle sangla un cheval et se hissa sur son dos. Au loin, elle aperçut effectivement plusieurs silhouettes de gigantesques humanoïdes se dirigeant vers eux.
-Est-ce que certains d’entre vous sont familiers avec des villages alentours ? demanda Gelger aux jeunes recrues.
Conny et Sasha répondirent que oui.
-Moi aussi, dit Rosa après un temps. Enfin, un peu. Un village à l’ouest du mur Rose. Ma mère et moi y avons été accueillies quelques mois après… la chute du mur Maria. Un peu plus à l’ouest que Dauper, le village de Sasha. Je connais quelques personnes. Je veux y retourner.
Nanaba hocha la tête et lança un regard à Mike, leur chef d’escouade, comme pour lui demander confirmation.
-Bien, dit celui-ci. Sasha et Rosa, vous partirez dans cette direction avec l’équipe Nord. Conny, tu veux aller à Ragako ?
-Oui.
-Je viens avec toi, affirma Reiner.
Il jeta un coup d'œil à Rosa et elle hocha doucement la tête. Elle aussi, pensait qu’il n’était peut-être pas plus mal qu’ils soient séparés. Elle ne savait toujours pas comment elle allait gérer tout ce qui s’était passé entre eux depuis la veille et moins elle y pensait mieux elle pouvait se concentrer sur sa mission.
-Je vous suis, lâcha Bertolt en direction de son ami.
-Parfait, vous partez avec l’équipe Sud, ordonna Mike. On se sépare dès que ces titans auront atteint la lisière des arbres au loin.
Un air décidé sur son visage, Rosa lança son cheval au galop derrière Sasha et quelques autres soldats. Avant que le groupe ne se sépare, elle avait croisé le regard de Reiner. Qui semblait lui demander de faire attention à elle.
Les mains crispées sur la bride de son cheval, elle filait aux côtés de ses compagnons d’armes.
Elle se demandait où le mur avait été brisé. Aucun message en ce sens ne leur était parvenu mais peut-être que personne à part eux n’était encore au courant. Elle songea qu’au-delà d’évacuer les villages proches, il fallait surtout déterminer l’emplacement de la brèche. Et… trouver une solution. A Trost, ils avaient eu la chance qu’un énorme rocher puisse reboucher l’entrée. Et surtout qu’Eren ait réussi à le déplacer. Auraient-ils autant de chance cette fois-ci ?
Le vent fouettait son visage. Les rayons de soleil sur sa peau n’avaient plus cet aspect réconfortant et enveloppant. Elle était bien trop tendue pour en profiter.
Elle ne ressentait que l’urgence du moment.
Et la nécessité de rester lucide. Malgré la panique qui montait. Lucide face aux événements pour les anticiper au mieux. Elle savait que c’était une question de vie ou de mort.