Ceux qui survivent

Chapitre 24 : Le Colossal et le Cuirassé (part.1)

Par ShleyAsheila

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World Map - Taking down the Paintress - Lorien Testard et Alice Duport-Percier

World Map - Until you’re gone - Lorien Testard


Rosa serrait les poings. Elle avait, pour la énième fois, vérifié son équipement tridimensionnel. Le major en avait distribué aux jeunes recrues qui en étaient dépourvues. Les chevaux avaient été transportées de l’autre côté du mur.

D’un geste souple, Rosa suivit ses camarades, s’aidant de son équipement pour descendre du mur. Le groupe était composé de soldats du Bataillon mais également de la Garnison et des Brigades Spéciales. Un mélange bien hétéroclite et assez exceptionnel.

L’objectif était clair : récupérer Eren. Et, dans la mesure du possible, en finir avec le Titan Colossal et Cuirassé qui demeuraient des dangers pour l’humanité. 

Fidèle à ce qu’elle avait dit à Mikasa, Rosa ne s’était intérieurement engagée qu’à aider au sauvetage d’Eren. Elle n’était pas sûre d’avoir les nerfs assez solides ni la volonté assez forte pour tenter quoi que ce soit d’autre. 


Elle ne niait plus la vérité. Elle avait dû faire face à ce qui était. Contrairement à Conny qui continuait de se raccrocher au fait qu’il ne les avait pas vus, de ses propres yeux, se transformer, Rosa avait arrêté de se mentir. Pour autant, cela ne rendait pas les choses plus faciles. Elle ne parvenait pas à concilier ce que son esprit pragmatique lui disait et ce que son cœur lui dictait. Elle avait l’impression de marcher sur un fil tendu au-dessus de la vérité qu’elle contemplait sans pouvoir prendre de décision. Tomber d’un côté et faire de la place à la voix de la raison : elle avait prêté serment de protéger l’humanité, elle ne pouvait pas laisser de tels dangers continuer à perpétrer leurs actes en toute impunité. Même si c’était Reiner. Tomber de l’autre côté et embrasser la profondeur de ses sentiments : elle reconnaissait la vérité mais était incapable d’agir comme le demanderait son devoir car elle aimait trop -trop fort, trop puissant, trop intense.

Elle continuait de se débattre sur son fil et il lui semblait qu’aucune décision n’était satisfaisante. Aussi, elle avait opté pour la troisième option : se concentrer sur un objectif tiers. Eren. Ca, elle pouvait gérer. 


Sur le signal du major, les soldats s’élancèrent.

Hansi leur avait parlé d’une forêt d’arbres géants et avait fait le pari que Reiner et Bertolt y étaient, attendant de pouvoir repartir une fois la nuit tombée et les titans inactifs. A l’ouest, le soleil entamait sa course descendante. Ils n’avaient pas une seconde à perdre. Ils devaient atteindre la forêt des arbres géants avant qu’il ne soit trop tard. Car ce délai dépassé, s’ils parvenaient à repartir avec Eren, il n’y avait aucune garantie que les soldats puissent le récupérer. 

Les chevaux étaient sollicités au maximum de leurs capacités. Leurs sabots frappaient le sol et leur élan était tel qu’ils donnaient parfois l’impression de léviter pendant une demi-seconde.

Rosa sentait une boule dans sa gorge. A la fois l’anxiété à l’idée qu’ils arrivent trop tard. Et son débat intérieur qui continuait.

Ses mains crispées sur les rênes ne tremblaient pas. Pourtant, elle se sentait fébrile. Elle n’avait pas vu ce qu’avaient affronté ses camarades -Armin, Mikasa et les autres. Elle n’avait pas vu Reiner et Bertolt se transformer comme l’avait raconté son ami. Elle n’arrivait pas à mettre d’image sur cette écrasante vérité.

Mais elle savait.

Elle savait que c’était réel.

Elle savait qu’un gouffre s’était ouvert sous ses pieds. Et qu’elle manquait à chaque instant d’y tomber. 


-Rosa, commença Armin d’une voix inquiète, tu sais y’a peut-être encore moyen de…

-De quoi ? coupa Jean. Négocier ?

-En rêve, répliqua Mikasa, regardant droit devant elle. On ne négocie rien du tout. 

-C’était nos amis tout de même, répondit Armin, l’air pincé.

-Je sais pas. Tout ce que je sais c’est qu’ils ont enlevé Eren. Et que je les laisserai pas faire.

Sur ce, la jeune fille talonna son cheval qui prit un peu plus de vitesse et elle devança ses amis, rejoignant l’équipe de tête. Rosa la regarda partir sans rien dire. Elle comprenait sa détresse. Eren était tout pour elle. 

-Pourquoi ont-ils aussi pris Ymir ? se contenta-t-elle de demander.

-Je ne pense pas qu’elle était de leur côté, avança Christa. Elle s’est battue pour nous ! Pour nous protéger ! Elle n’est pas une ennemie de l’humanité.

Rosa nota que les yeux de son amie étaient voilés de tristesse. Peut-être qu’elle se disait qu’elle ne reverrait jamais Ymir. Et que ça lui déchirait le coeur. 

-Ils doivent être intéressés par tous les humains pouvant se transformer en titan, supposa Armin. Mais je ne sais pas pourquoi.


Au loin, quelques titans déambulaient. Le major ordonna de les contourner. Il n’était pas question d’engager un quelconque combat qui leur ferait perdre du temps mais aussi des ressources en gaz et peut-être même en soldat.

Manoeuvrant son cheval, Rosa suivait les troupes, contournant les créatures tout en gardant en ligne de mire leur objectif : la forêt des arbres géants.

Elle sentait ses paumes devenir un peu plus moites. L’anxiété et l’anticipation de la confrontation inévitable. Elle avait tant de questions. Tant de non-dits. Tant de points obscurs. Elle voulait crier sa rage et ses sentiments, hurler sa colère et son coeur déchiré. Elle avait crû, elle avait espéré. Elle n’avait pas compris, cette nuit-là, que le problème n’était pas d’être sûr ou de prendre le temps. Le problème était bien plus profond. Elle aurait dû le sentir. Qu’à sa façon, Reiner avait tenté de l’éloigner après avoir succombé. Par peur. Par honte. Par incertitude. Elle avait crû que ça passerait, qu’il y avait une chance. Mais il avait choisi son devoir plutôt qu’elle. Ou alors il ne l’avait jamais vraiment aimée en dépit de la sincérité qu’elle avait crû voir en lui cette nuit-là.


-Tu aurais pu rester sur le mur avec Hansi et les autres, lança Jean en lui lançant un regard à la dérobée. Je ne suis pas sûr que tu aies envie de t’imposer ça.

-Raconte pas n’importe quoi, répondit-elle d’un ton tranchant. Je ne resterai pas derrière. 

-Elle a besoin de savoir, expliqua Christa. Comme moi. J’ai besoin de voir Ymir… il y a tant de choses que je ne savais pas sur elle…

Sa voix se brisa.

Rosa la regarda avec compassion. A cet instant, elle se dit qu’en effet, Christa était peut-être celle qui pouvait le mieux la comprendre. Elle aussi devait être perdue dans un méandre de questions sans réponse. Avec le sentiment de n’avoir jamais vraiment connu la personne qu’on aime. A la différence près qu’Ymir n’avait pas enfoncé de mur et ne s’était servie de sa forme titan que pour protéger Christa -et les autres par extension. 


Reiner avait maladroitement tenté de la protéger en rétropédalant suite à leur baiser mais il avait attaqué l’humanité, il avait détruit la porte intérieure de Shiganshina, il avait permis aux titans d’envahir tout le territoire compris entre le mur Maria et le mur Rose. Avant de se fondre dans la masse, de rejoindre la 104ème brigade, de gagner la confiance de tous ses camarades, de se démarquer devant l’instructeur jusqu’à obtenir la deuxième place du classement. Il avait conduit à la mort de nombre d’innocents avant de jouer au parfait soldat et de la regarder l’admirer puis tomber amoureuse sans rien dire. 

Elle ne savait pas si elle lui en voulait pour ça ou se sentait juste extrêmement triste et déçue. 

Tout se bousculait dans sa poitrine et elle n’avait aucune idée du sentiment qui prendrait le dessus lorsqu’elle se retrouverait face à lui.

Colère ?

Haine ?

Déception ?

Tristesse ?

Dégoût ?

Un cocktail explosif de tout ce qu’elle ressentait ?


Au loin, l’ombre des arbres géants se dessinait. Le major accéléra le mouvement et donna ainsi le rythme aux autres soldats. Il ordonna à une équipe de s’occuper des chevaux tandis que tous les autres passeraient en manœuvre tridimensionnel.

Agissant comme un même corps, les hommes et les femmes armés suivirent les ordres d’Erwin et jouèrent leur partition à la perfection. La plupart des soldats enclenchèrent le mécanisme de leur équipement et les grappins virent se ficher dans les arbres. Dans un élan, ils s’envolèrent, se réceptionnèrent sur les premières branches. Il n’y eut pas une once d’hésitation dans leurs mouvements. Ces derniers étaient fluides, symboles d’un entraînement maintes et maintes fois répétés. Les soldats avancèrent entre les arbres. A l’ouest, le soleil déclinait chaque minute davantage. Mais il ne faisait pas nuit. Les titans étaient toujours actifs. Malgré leurs capacités, Reiner et Bertolt demeuraient des proies pour eux. Aussi, Hansi avait parié qu’ils ne prendraient pas le risque de s’enfuir à travers la plaine de jour. Ils allaient sans doute y être forcés à mesure que le Bataillon avançait. Mais le major et ses hommes avaient pu combler leur retard et pouvaient être en mesure de les rattraper, même s’ils décidaient de fuir sans attendre la nuit tombée.


L’air décidé sur le visage, Rosa imita ses camarades et s’éleva dans les airs. Elle avait l’habitude de se déplacer à l’aide de son équipement. Les trois années d’entraînement et le baptême du feu à Trost avaient payé. Elle n’avait aucun doute sur ses capacités et manœuvrait aisément entre les branches. Le feuillage réduisait la visibilité, ils ne pourraient donc repérer Reiner et Bertolt de loin. Par contre, elle était persuadée qu’eux les avaient entendus arriver. Les fumigènes lancés pour prévenir de titans et adapter la direction empruntée par la formation étaient visibles de loin -c’était leur but premier.

Dents serrées, elle regardait droit devant.

Elle avait juré d’aider à sauver Eren.

Mais elle voulait aussi voir. Voir de ses propres yeux. Mettre enfin une image sur la terrible réalité. Se rendre compte par elle-même que Bertolt était le Titan Colossal et Reiner le Titan Cuirassé. Elle n’était pas sûre que ça la fasse vraiment se sentir mieux. Il était même possible que ça ne fasse que l’enfoncer davantage. Mais elle en avait besoin.

Alors elle filait.

Le vent dans les cheveux.

Le vert des feuilles défilant devant ses yeux.

Elle volait. Légère et agile sur ses câbles.

Elle s’arrimait, se propulsait, rétractait son grappin pour le lancer un peu plus loin. Des mouvements simples, basiques, d’avancée en ligne droite. Elle ne cherchait pas à réaliser des figures compliquées. Elle voulait avancer. Vite.

A côté d’elle, Christa arborait le même visage déterminé. Elle aussi avec des comptes à régler. Des réponses à avoir. 

Devant elles, Jean, Conny et Armin filaient eux aussi d’un bon rythme. Mikasa ne les avait pas attendus et continuait de voler au secours d’Eren à allure rapide.


Tout à coup, une lumière jaune déchira l’espace entre les arbres. Tous se figèrent et Rosa les imita. Elle se souvenait avoir vu le même éclat à Trost, peu avant l’entrée en scène du Colossal. Et lorsqu’Eren s’était transformé pour transporter l’énorme rocher. Aussi, elle en déduisit que quelqu’un s’était métamorphosé en titan.

Suspendue par ses câbles, elle guettait au loin. Son cœur battait la chamade. 

Qui ?

Venait-il vers eux ? Ou fuyait-il ?

Soudainement, un titan de petit gabarit qu’elle n’avait jamais vu surgit des fourrées. Instinctivement, Jean et elle armèrent leurs lames.

-Non, arrêtez ! s’écria Conny. C’est Ymir ! C’est sa forme de titan !

Rosa sentit Christa bouger à côté d’elle. Elle l’avait bien évidemment reconnue et, laissant libre court à son instinct et à son cœur, activa son équipement pour foncer dans sa direction.

-Eh, attends ! cria Rosa en imitant son amie dans l’idée de l’arrêter.

Quoi qu’aient pu raconter les autres, elle ne savait pas si Ymir était vraiment de leur côté. Que s’était-il passé durant toutes ces heures où elle avait été, avec Eren, prisonnière de Reiner et Bertolt ? Pourquoi était-elle là tout à coup ? Avait-elle réussi à leur fausser compagnie ? Ou était-elle là… volontairement ? Peut-être était-ce un piège…

Elle tendit la main en s’élançant vers Christa dans l’idée de l’attraper par le bord de sa cape et la tirer en arrière, lui intimant une distance d’observation avant de tenter quoi que ce soit.

Mais

Trop tard.

Ymir, très agile, bondit dans leur direction et sa gueule sur referma sur la jeune blonde qui disparut sans pouvoir dire un mot.

Rosa eut l’impression que le temps s’était figé.

Elle cligna des yeux. Peut-être une fois. Ou deux. Ou trois. Le tout ne dura qu’un dixième de seconde mais il lui semblait que c’était bien plus que ça.

Autour d’elle, les autres furent tout aussi décontenancés et abasourdis. Tellement sonnés qu’ils ne réagirent pas de suite. Et la suite fut pire.

Ymir prit à nouveau de l’élan pour un nouveau saut et, sans même qu’elle puisse esquisser un mouvement, Rosa se retrouva elle aussi prise au piège.

La sensation de voir la lumière puis plus rien.

Le noir.

Total.

L’absence de son. De sensation.

Des secondes dilatées dans l’incompréhension.




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