La lumière succéda au noir lorsque Rosa se sentit être recrachée sans délicatesse. Elle était désorientée, en apnée et recouverte d’un liquide gluant. Son corps heurta brutalement une surface qui n’était pas plane, elle faillit glisser et tomber mais ses réflexes furent plus rapides ; elle se rattrapa in-extremis d’une main.
-Putain c’est dégueulasse ! cria-t-elle en toussant. J’avais pas signé pour être couverte de bave de titan !
Elle cligna des yeux, tentant de s’acclimater à la nouvelle luminosité. Ses autres sens percevaient un chaos indescriptible tout autour. Des vibrations sourdes, des voix lointaines, un bruit étouffé de sabots porté par le vent.
D’abord flou, elle distingua la silhouette de Christa, retenue par la gigantesque main d’Ymir-titan. La jeune blonde reprenait conscience car ses jambes s’agitèrent. Rosa ressentit un certain soulagement de la savoir en vie.
Puis son regard lâcha sa jeune amie pour se concentrer sur le reste. Son environnement. Comprendre au plus vite où elle était et analyser ses chances de survie. Elle se figea quand toutes les pièces du puzzle s’assemblèrent.
Le sol lui paraissait lointain alors que sa main était accrochée à l’une des plaques protectrices de l’épaule du Titan Cuirassé. Un peu plus loin, juché sur l’autre épaule, Bertolt retenait prisonnier un Eren inconscient. Il la regardait les dents serrées, l’air anxieux.
Rosa ne comprenait pas pourquoi mais Ymir l’avait avalée en même temps que Christa puis avait rejoint Reiner et Bertolt avant de les recracher.
Le Bataillon était à leurs trousses mais pas assez près pour qu’elle puisse tenter quoi que ce soit. Entourée de plaines, sans cheval, elle n’avait pas beaucoup de chance de s’en sortir en un seul morceau sachant que nombre de titans erraient dans les alentours. Dans l’immédiat, sa seule chance de survie était d’accepter son sort et d’espérer que le Titan Cuirassé de Reiner pouvait en effet faire face à tous les autres sans se faire dévorer.
Elle sentit sa respiration s’accélérer alors qu’elle continuait d’analyser son environnement, à la recherche de l’option C qu’elle n’aurait peut-être pas vue. Sans succès. Elle ne comprenait pas ce qu’elle faisait là, pourquoi Ymir l’avait enlevée, pourquoi elle se retrouvait avec Reiner et Bertolt… mais une part d’elle lui chuchotait que c’était aussi une opportunité car elle avait rejoint Eren bien plus rapidement que prévu. Ce dernier était ficelé au dos de Bertolt et elle savait qu’on ne la laisserait pas l’atteindre aussi facilement.
Elle activa son équipement tridimensionnel de sa main libre et son grappin vint se ficher entre deux plaques protectrices du Cuirassé, lui permettant de retrouver un équilibre à peu près viable sur son épaule.
De là où elle se trouvait, elle pouvait voir son visage, celui que tant de soldats avaient rencontré et craint car il avait enfoncé la porte à Shiganshina, il avait affronté les membres du Bataillon sur le mur Rose. Elle ne parvenait pas à deviner l’expression que pouvait avoir Reiner à cet instant-là. La regardait-il ? Avait-il conscience qu’elle était si proche ? Pourquoi était-elle là ? Il continuait de courir, son pas lourd de Titan Cuirassé faisant vibrer l’air ambiant. Il fuyait à la fois le Bataillon lancé à ses trousses et les autres créatures humanoïdes pour lesquelles il demeurait une proie. Il ne parlait pas -ne pouvait pas parler.
-Pardon, Christa, de t’avoir gobée, lança la voix d’Ymir.
Elle venait de surgir de la nuque de son titan et regardait la jeune blonde d’un air sincèrement désolé. Puis elle reporta son attention sur Rosa qui la fixait d’un air méfiant.
-Et toi… t’étais juste une part de l’accord. Je peux pas dire que je suis désolée.
-Quel accord ? demanda abruptement Rosa.
-On n’aurait jamais dû t’embarquer, commença alors Bertolt d’une voix étouffée, comme nouée par l’angoisse.
La jeune fille laissa Ymir et Christa à leurs retrouvailles pour tourner à la fois son attention et son corps vers Bertolt. Celui-ci avait un équipement tridimensionnel qui l’aidait à se stabiliser contre le corps titan de son ami et complice. Il eut un petit frisson en voyant le regard bleu devenu glacial de Rosa qui le dévisageait sans rien dire.
-T’aurais pas dû te retrouver là, continua-t-il en déglutissant. J’étais contre. Mais Reiner… a accepté d’attendre le retour d’Ymir uniquement si elle promettait de te récupérer aussi si tu étais là. Et Ymir… est quelqu’un de parole, acheva-t-il en lançant à la concernée un regard réprobateur.
Parce qu’elle aurait pu se contenter de Christa.
Parce qu’elle aurait pu mentir. Dire que Rosa n’était pas venue avec les autres.
Qu’avait-elle besoin de s’encombrer d’une passagère clandestine supplémentaire ?
Mais peut-être qu’Ymir était la mieux placée pour comprendre la requête de Reiner. Parce qu’elle était prête à tout pour sauver Christa et la sortir de cet enfer. Parce qu’elle aurait pu donner sa vie pour la revoir une dernière fois. Alors, même si elle n’était pas proche de Rosa, elle pouvait comprendre que Reiner veuille tenter sa chance. Parce qu’elle savait ce qu’il vivait. Elle, mieux que quiconque, pouvait se figurer le tunnel infernal dans lequel il venait de s’enfoncer.
Alors quand elle avait vu Rosa, à deux pas de Christa, elle n’avait pas hésité.
Elle ne le faisait pas pour elle -ce qui était étrange, car elle avait toujours semblé n’agir que dans des buts égoïstes.
Elle le faisait pour lui.
C’est pourquoi elle ne répondit pas au regard désapprobateur de Bertolt. Incarnant la voix de la raison et du devoir, il avait très bien compris à quel point cette mission de sauvetage était futile et désavantageuse pour eux. Le Bataillon les talonnait, les autres titans n’allaient pas tarder à être un deuxième obstacle de taille. Ils n’auraient pas dû perdre de temps. Et pourtant…
-Qu’est-ce que tu racontes ? lâcha Rosa entre ses dents, un air toujours méfiant sur le visage.
Elle tentait de savoir si Bertolt mentait. Si l’anxiété qu’elle lisait sur son visage était réellement due au fait qu’elle était là alors qu’elle n’aurait pas dû l’être. Il serra lui aussi la mâchoire, une goutte de sueur perlant sur son front alors qu’il passait une main nerveuse dans ses cheveux.
-Maintenant que tu es là, souffla-t-il finalement, comme résigné, viens avec nous.
La proposition la laissa sans voix. Comment osait-il lui dire une telle chose ? Lui, le traître. Lui, qui avait passé trois ans parmi eux à regarder dans les yeux ceux et celles dont il avait détruit les vies en détruisant la porte de Shiganshina. Lui qui, après trois ans passés avec eux, n’avait pas hésité à remettre ça à Trost, conduisant à nouveau à la mort de nombre de soldats et de jeunes recrues qu’il avait pourtant côtoyées quotidiennement.
L’image de Franz, coupé en deux, d’Hannah, criant son déni avant de se faire broyer les jambes, lui revint. Elle se souvenait parfaitement de sa main dans la sienne. De ses mots hachés, de la douleur qu’elle disait ressentir à mesure que la vie la quittait.
Elle repensa à Jean, qui leur annonçait la mort de Marco. La boule dans la gorge et la pierre dans le cœur.
Le responsable de tout ce désastre n’était autre qu’un adolescent qu’elle croyait sans histoire. Épaulé de son plus fidèle ami, un autre adolescent auquel elle s’était attachée plus qu’elle n’aurait dû. Qu’elle aimait beaucoup trop pour sa propre sécurité.
-Viens avec nous, répéta Bertolt, avant que l’enfer ne se déchaîne ici. Ce monde n’a pas d’avenir. C’est pour ça que Reiner voulait qu’Ymir te récupère.
L’expression de Rosa changea subtilement. Elle passa d’un mélange de méfiance et de colère à de la surprise puis à quelque chose de plus doux. Elle détourna son attention de Bertolt pour se concentrer à nouveau sur le Titan Cuirassé qui continuait de courir. Elle ne pouvait pas voir Reiner. Mais était sûre qu’il l’écoutait.
-Alors c’est ça, dit-elle dans un souffle. Finalement, tu n’as pas été capable de tout sacrifier.
Elle ferma les yeux quelques secondes. Pour se recentrer. Elle ne comprenait toujours pas les raisons ayant poussé Bertolt et Reiner à agir tel qu’ils l’avaient fait. Elle ne se figurait toujours pas ce qui pouvait leur faire choisir de trahir l’humanité entière. Mais à cet instant, elle eut une certitude qui lui fit mal au cœur : Reiner n’avait fait que lui mentir par omission. Il avait été honnête dans ce qu’il lui avait dit. Il tenait sincèrement à elle. Et l’embarquer dans sa fuite était sa dernière tentative de le lui prouver.
Une partie d’elle mourait d’envie de rester avec lui. S’accorder un délai pour comprendre ses réelles motivations. Ce ne serait pas une fuite permanente. Seulement un instant transitoire, le temps d’avoir toutes les cartes en main et de prendre une décision consciente.
Mais une autre partie d’elle lui rappela les propos du major Erwin.
Le devoir pousse parfois à piétiner ses sentiments pour une cause plus grande.
Elle avait toujours considéré que son devoir de soldate était de protéger ceux qui ne le pouvaient pas. Sauver des vies. Comment pourrait-elle continuer à agir en ce sens si elle craquait et se ralliait à des traîtres uniquement pour des sentiments, sans rien savoir de leurs objectifs et de leurs motivations ?
Elle songea à Dimitri. Elle revoyait son air volontaire tandis qu’il s’agrippait à sa fourche comme à une arme pour protéger tous les siens.
Dimitri, le jeune garçon qui n’avait rien du soldat mais pouvait avoir un avenir dans sa passion : les plantes et la flore.
Dimitri, qui l’avait remerciée pour ses encouragements et avait osé lui avouer la trouver jolie.
C’était pour des gens comme lui qu’elle se battait. Pour lui accorder un avenir. Pour qu’il puisse grandir, qu’il puisse se construire son avenir, trouver sa voie, trouver sa raison de vivre.
C’était pour tous les Dimitri qu’elle avait juré d’offrir son cœur à l’humanité. Qu’elle avait réaffirmé son serment devant Erwin. Elle ne pouvait pas laisser ses sentiments balayer toute sa ligne de conduite et ses convictions. Même s’il s’agissait de Reiner.
Le bruit des sabots se faisait de plus en plus proche. Du coin de l'œil, elle nota que le Bataillon les avait rattrapés. Elle tourna légèrement la tête pour voir, en contrebas, ses amis la regarder avec inquiétude et incrédulité. Ils étaient tous là. Prêts à l’assaut.
-Ca fait mal, reprit-elle à voix basse, fixant à nouveau le visage impassible du Titan Cuirassé. Parce que je t’aime vraiment beaucoup et que je suis sûre que tout n’était pas qu’illusion. Mais…
D’un geste rapide, elle arma ses lames.
C’était le moment idéal.
Ses amis et le Bataillon étaient là. Elle n’était plus seule.
-Je ne peux pas te suivre vers un but et une destination dont je ne connais rien. J’ai moi-même un devoir à accomplir et des promesses à tenir.
Sans demander son reste, elle activa à son équipement tridimensionnel pour se propulser en direction de Bertolt, lames brillantes sous les rayons du soleil couchant. Elle voulait libérer Eren de son kidnappeur, permettant au Bataillon de le rattraper et se replier avec lui.
Elle fila tandis qu’elle rembobinait son câble. Le regard dur. Décidé.
Bertolt poussa un cri de panique en se déplaçant. Il n’était clairement pas prêt à un affrontement.
Au moment où les lames de Rosa allaient s’abattre sur lui, Reiner protégea son ami de sa main et les lames se brisèrent sur sa cuirasse. Elle ne s’y attendait pas. Son souffle se coupa. L’onde de choc se répercuta dans ses bras et, désorientée, elle n’eut pas le temps de s’arrimer à nouveau. Elle se sentit glisser en arrière. Le Titan Cuirassé mesurant environ 15m, elle savait qu’une telle chute ne pouvait pas bien se passer pour elle.
Heureusement, elle sentit un bras ferme enserrer sa taille et remarqua Jean, qui avait quitté son cheval pour lancer ses grappins contre la chair du Cuirassé dans l’idée de se rapprocher d’Eren. Autour de lui, ses autres camarades avaient pris la même initiative. Mikasa avait déjà filé en direction des mains protectrices de Reiner, défiant les deux hommes d’un regard noir et terrifiant.
-Tu nous a vachement foutu la trouille, commenta Jean en la hissant là d’où elle était tombée. On a cru qu’on ne te reverrait jamais.
-Ne t’en fais pas, tout va bien, rassura Rosa en hochant la tête en direction de son ami.
Soudainement, elle perçut dans son regard périphérique Ymir allonger un bras agressif en direction de Mikasa. Ils étaient sur le chemin. D’un bond, elle saisit Jean et sauta pour esquiver l’attaque, se rattrapant in-extremis à l’aide de son équipement. Elle constata que Mikasa n’avait eu aucun mal à éviter le coup porté et qu’elle reportait désormais son attention sur Ymir.
Rosa aida Jean à se stabiliser à nouveau tandis que Mikasa, l’air férocement décidé sur le visage, venait de s’en prendre à l'œil gauche d’Ymir qui grogna. Aussitôt, Christa s’interposa, assurant qu’elle n’était pas leur ennemie.
-Ça ne dépend que d’elle, répliqua froidement Mikasa, prête à repartir à l’assaut. Si elle se met entre Eren et moi, je la tue.
-Ymir, sois raisonnable, supplia la jeune blonde, reste tranquille.
Personne ne doutait du fait que les menaces seraient menées à exécution si quiconque s’interposait. Le titan de petit gabarit abaissa son bras, signe qu’il ne tenterait plus quoi que ce soit. Du coin de l'œil, Rosa nota un autre soldat qui tentait de s’attaquer aux tendons du Cuirassé dans l’idée de l’immobiliser. Mais ses lames se brisèrent sur les plaques protectrices et il fut balayé un peu plus loin. Elle reporta à nouveau son attention sur Jean, immobile, qui semblait attendre une ouverture. Puis sur les mains fermées du Cuirassé qui protégeaient Bertolt et Eren. Enfin, elle regarda Mikasa qui n’était pas prête à abandonner. En effet, elle activa à nouveau son équipement tridimensionnel pour se propulser en direction de Jean et Rosa qui se trouvaient à proximité de Bertolt et Eren. L’air froid, elle pointa sa lame en direction de sa camarade :
-Et toi ? Tu as choisi ton camp ?
-Mikasa ! s’offusqua Jean.
-Je t’ai dit que je t’aiderai à sauver Eren, répliqua Rosa, calme. Et je le ferai.
Soudainement, elle entendit des cris étouffés et la voix de Bertolt suppliant Eren de se tenir tranquille. Elle comprit que le jeune homme avait repris conscience et qu’il se débattait. Il ne devait cependant pas être en état de faire grand-chose, ligoté au dos de Bertolt, prisonnier des mains titanesques de Reiner.
-Tu perds ta salive pour rien, lança Jean en direction de leur ancien camarade. Ce type est indomptable. J’en sais quelque chose, c’est bien pour ça que je le supporte pas.
-Ouais il est têtu comme une mule, renchérit Sasha qui venait d’arriver en compagnie d’Armin et de Conny. Il râle tout le temps et il sait même pas apprécier les bonnes patates !
-Et il a une obsession un peu trop prégnante pour les titans que je n’ai jamais comprise, ajouta Rosa en secouant la tête. Mais on ne vous laissera pas l’emmener.
-Bertolt, commença Mikasa d’un ton dur, rends-le-moi.
-Dites-nous que ce n’est pas vrai, implora Conny qui ne parvenait visiblement toujours pas à accepter les faits. Dites-nous que… tout ça… vous n’êtes pas…
Rosa posa une main ferme sur son épaule. Un réconfort muet. Tandis qu’elle guettait la moindre réaction de la part de Bertolt ou Reiner.
-Vous vous êtes vraiment foutus de nous pendant toutes ses années, continua néanmoins le jeune homme, la voix tremblante d’émotion. C’est… ignoble.
-On était pourtant camarades, ajouta Sasha.
Le rappel de ce qu’ils étaient -ou ce qu’ils pensaient être- les uns pour les autres fit vibrer l’air d’une tension indicible. Rosa retira sa main de l’épaule de Conny pour reprendre sa lame. Elle ne dit rien. Elle sentait que tout était beaucoup plus complexe. Elle ne voulait pas croire qu’il était possible de simuler autant pendant trois ans.
D’une oreille distraite, elle écouta Jean rappeler à Bertolt les poses inconcevables qu’il prenait la nuit en dormant. Le goût amer de la banalité passée, des moments du quotidien partagés alors qu’ils vivaient côte à côte, s’épaulant les uns les autres, échangeant sur leurs rêves et leurs espoirs d’avenir.
-Quand je pense qu’un meurtrier comme toi dormait juste à côté de ses victimes, souffla Jean sans cacher son sentiment de déception et de trahison.
-C’était vraiment que des mensonges ? pressa Conny. Quand on se promettait qu’on survivrait à tout ça, tous ensemble ? Qu’on se retrouverait de temps en temps, qu’on trinquerait ensemble quand on serait vieux ?
-Et les anniversaires que Conny voulait fêter ? ajouta Sasha. Et les événements de la vie qui devaient nous réunir ? Vous n’avez jamais eu l’intention de… partager ça avec nous, hein ?
Rosa écoutait ses amis tenter de trouver une raison, une explication qui apaiserait leur peine. Mais elle savait qu’il n’y en avait pas. En tout cas, pas qui leur soit accessible. Ses mains se crispaient sur les manches de ses lames. Elle aussi, avait tout un tas de questions à poser. Il y avait tellement de choses qu’elle voulait dire à Reiner. Mais elle ne le pouvait pas. Pas ici. Pas maintenant. Peut-être qu’elle ne le pourrait jamais.
Elle n’oubliait cependant pas qu’à sa façon, il avait voulu la sauver. C’était pour quoi elle se persuadait que tout n’était pas faux. Mais elle ne pouvait pas dire ça à ses amis pour apaiser leurs tourments. Alors elle garda le silence.
-On s’en fout de tout ça, lança Mikasa, froide et pragmatique. Tout ce qu’il faut, c’est leur trancher la tête. Sinon on perdra Eren définitivement. Ce sont des fléaux de l’humanité, c’est tout ce qu’ils sont.
Les mains de Rosa se crispèrent encore davantage sur ses armes tandis que la voix de Bertolt résonna pour la première fois depuis sa prison protectrice.
-Vous pensez vraiment qu’on avait envie de tuer tous ces gens ?
Rosa entendit dans son ton toute la détresse et le poids des actes, la douleur d’être ce qu’ils étaient ou d’avoir agi comme ils l’avaient fait. Mais elle restait persuadée qu’ils n’auraient pas fait différemment. Les enjeux la dépassaient clairement. Peut-être qu’ils les dépassaient eux aussi.
-Le poids de nos crimes était trop lourd à supporter. Alors nous faire passer pour des soldats nous aidait à supporter ce fardeau. Ce n’était pas du baratin ! On vous a trompés mais tout n’était pas que mensonges !
Imperceptiblement, les épaules de Rosa se relâchèrent. Pour la première fois, elle entendait ce qu’elle pressentait. Ce qu’elle espérait. Ce qu’elle voulait croire.
-Je sais, murmura-t-elle alors, trop bas pour que qui que ce soit puisse l’entendre.
Elle sentit un frisson lui parcourir l’échine et eut envie de pleurer et crier tout en même temps, demandant ce qui valait tellement la peine qu’ils les trahissent alors qu’ils étaient réellement leurs camarades. Elle se retint. Elle conserva son calme même si elle bouillait de l’intérieur.
-Bertolt, reprit Mikasa d’un ton moins dur mais conservant cette volonté froide, rends-nous Eren.
-Non, je ne peux pas. Il faut que quelqu’un le fasse. Il faut que quelqu’un se salisse les mains.
Sa réponse surprit tout le monde. Personne ne comprenait le sens de ses paroles. Mais Rosa saisit parfaitement qu’il ne s’agissait pas d’un caprice ou d’une décision prise à la légère. Quelles qu’en soient les raisons, il ne pouvait pas accéder à la demande de Mikasa. Elle eut l’impression qu’ils auraient pu tout lui demander. Sauf ça. Eren avait de la valeur. Sans doute parce qu’il pouvait se transformer en titan, comme eux, comme Annie.
-Les enfants ! cria soudainement une voix en contrebas.
Rosa remarqua un soldat de la Garnison qui galopait à leur hauteur.
-Hannes ?! s’exclama Armin en le reconnaissant.
-Dégagez d’ici ! Regardez droit devant : je ne sais pas ce que le major a en tête mais il vient vers nous avec une horde de titans.
-Oh putain ça craint, grogna Rosa.
Tous semblaient figés d’incompréhension. Ils s’attendaient à tout sauf à voir le major les prendre à revers, poursuivi par une horde de titans. Il fallait lui reconnaître un sacré courage et une volonté sans faille.
-Dégagez de là maintenant ! répéta Hannes d’une voix forte.
D’un même mouvement, ils obéirent, conscients qu’il était devenu bien trop dangereux de rester perchés sur le Cuirassé. Les équipements tridimensionnels furent activés et ils reprirent pied avec le sol et les chevaux. Rosa ayant perdu le sien après avoir été avalée par Ymir, Jean la fit grimper derrière lui. Les yeux écarquillés, elle regardait le major et quelques soldats se disperser tandis que les titans poursuivaient leur route, certains à leur poursuite, d’autres fonçant droit vers le Cuirassé.