Ceux qui survivent
Chapitre 26 : Le Colossal et le Cuirassé (part.3)
3140 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 14/06/2026 19:20
Un frisson parcourut tout le corps de Rosa tandis qu’elle observait, à une certaine distance, des dizaines de titans de gabarits différents s’agglutiner autour du Cuirassé. Ses mains agrippées à la taille de Jean se serrèrent.
-Christa est encore là-bas, murmura-t-elle tandis qu’elle voyait Ymir-titan se défendre comme un beau diable.
-Eren aussi, ajouta Mikasa, les dents serrées.
Rosa observait la scène d’un air ahuri. L’idée du major avait fonctionné : leurs ennemis avaient été stoppés dans leur course. Mais quelque chose lui serra le coeur. Quelque chose qu’elle ne pouvait décemment pas dire à voix haute. Le rugissement du Cuirassé tendit tout son corps et sa prise sur Jean se raffermit davantage. Elle entendait son cœur résonner dans ses tempes. Elle ne pouvait pas bouger mais ne voulait pas…
Elle ne voulait pas que les titans aient raison de lui.
Elle savait qu’elle ne l’aiderait pas.
Mais une partie d’elle priait pour ne pas le voir se faire dévorer.
Elle ne voulait pas…
Elle tenait encore à lui même si elle savait qu’elle ne devrait pas.
Sa tête avait accepté la réalité mais son cœur n’y parvenait pas. Tout était trop soudain, trop brusque, trop douloureux.
Elle voulait
Elle aurait tellement souhaité que tout soit différent.
Qu’ils aient
Un avenir.
Ensemble.
Mais là
Sous ses yeux
Des dizaines de titans s’acharnaient tandis que Reiner tentait de se dégager coûte que coûte, les mains toujours immobilisées à protéger Bertolt et Eren.
-Aïe Rosa tu me fais mal, grogna Jean.
La voix de son ami la ramena brutalement sur terre et elle desserra sa prise sur sa taille.
-Pardon, murmura-t-elle.
Il lui jeta un regard par-dessus son épaule. Il ne dit rien. Mais semblait comprendre.
Soudainement, elle vit qu’Erwin avait fait demi-tour et se dirigeait à nouveau en direction du Cuirassé, lame brandie :
-Bataillon, en avant ! hurla-t-il, la voix forte et pleine de conviction. C’est ici que se joue le destin de l’Humanité ! Sans Eren, nous sommes perdus ! Nous devons le récupérer, ici et maintenant ! Récupérons-le et rentrons ! Offrons notre coeur !
Ses propos et son énergie électrisèrent Rosa qui se rappela soudainement sa mission première : sauver Eren. Le major avait raison. Ils devaient y aller. Ici et maintenant.
Sans attendre, l’ensemble des soldats emboîtèrent le pas de leur supérieur, galvanisés. Rosa s’agrippa à Jean tandis que son ami dirigeait son cheval au grand galop. Ils se rapprochèrent rapidement du Cuirassé ; elle guettait autour d’eux les mouvements des titans, prête à découper ceux qui s’approcheraient de leur position. Mais pour le moment, ils semblaient concentrés sur Reiner.
Ce dernier était acculé, ne pouvant plus avancer et commençant à ployer sous les assauts des créatures. Il n’eut bientôt plus d’autre choix que de retirer ses mains qui protégeaient Bertolt pour se battre et repousser l’assaut. Ainsi, tous purent voir Eren, désormais bien conscient, ligoté au dos de son ancien camarade.
-C’est le moment ! cria Mikasa.
-T’es folle ? s’exclama Jean. Avec tous ces titans autour ?
-Il a raison, approuva Rosa, le regard toujours fixé sur Eren. Même pour toi, ça fait beaucoup et d’autant plus de chances d’y rester.
Pourtant, la stratégie ne semblait pas être de jouer la prudence mais l’attaque frontale car le major ordonna à ses soldats de charger. Brandissant à nouveau sa lame en direction du Cuirassé, il cria un nouvel ordre galvanisant mais fut interrompu.
Sous les yeux ébahis du Bataillon, une gigantesque mâchoire se referma sur son bras. Le titan à qui elle appartenait arracha Erwin du dos de son cheval. Le cri de Rosa resta coincé dans sa gorge et un sentiment de stupéfaction parcourut l’ensemble de la troupe.
Pourtant, le major était encore en vie.
-Je vous ai dit de charger ! hurla-t-il, les yeux exorbités, animés d’une flamme indicible. Eren est droit devant ! Ne vous arrêtez pas ! Chargez !
Ce feu qui émanait de lui alors qu’il se faisait emmener par la gueule d’un titan sembla entrer en résonance avec celui qui couvait dans le coeur de Rosa. Elle sentit son souffle s’accélérer. Elle fixa encore le major qui s’éloignait. Et ses veines s’électrisèrent tandis que les propos d’Erwin continuait de résonner dans son esprit.
-Jean, on y va ! cria-t-elle en fixant à nouveau Eren.
Le ton sûr de lui de son amie sembla le décida car il donna un coup de talon dans le flanc de sa monture et reprit de l’allure.
Rosa arma à nouveau ses lames tandis qu’elle regardait le mur de titans se rapprocher dangereusement. Il leur fallait passer ce mur pour atteindre Eren. Elle devait le faire.
Du coin de l’oeil, elle nota un soldat qui venait de se faire écraser par un pied géant. Un cri lui fit comprendre qu’un autre se faisait croquer. Elle n’avait pas le temps de s’en préoccuper. Elle devait foncer. Comme l’avait demandé Erwin.
-Continue Jean, je vais essayer de vous dégager la voie !
-Attends tu vas pas…
Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase. Elle s’élança.
Son équipement émit ce son caractéristique tandis qu’elle rembobinait son câble arrimé à la nuque d’un titan. D’un geste précis, elle découpa un morceau de chair et la créature s’écroula. D’un rapide coup d’oeil, elle vit ses autres camarades avancer au triple galop.
Jean lui lança un regard alors qu’elle esquivait avec souplesse une main géante dont elle découpa les doigts avant de s’attaquer à la nuque de son propriétaire.
Les titans étaient nombreux. Quelques minutes plus tôt, il lui paraissait totalement impossible de s’attaquer à une telle horde.
Mais à cet instant
Galvanisée par les ordres d’Erwin
Et portée par son feu intérieur
Elle voulait croire que tout était possible.
Elle pouvait s’occuper de ces titans pour permettre à ses camarades d’avancer. Elle devait viser ceux qui étaient en travers de leur chemin.
Elle poussa un cri de rage tandis que ses lames s’enfonçaient dans la nuque d’un troisième titan.
Elle ne ressentait plus de peur. Ni de doute. Ni d’anxiété.
Elle savait ce qu’elle devait faire.
Et était prête à tout pour cela.
Elle cria encore lorsqu’elle esquiva la mâchoire d’une autre créature et se rattrapa in-extremis à son épaule, se balançant dans les airs. Enfin, elle pouvait hurler tout ce qu’elle avait sur le cœur depuis la veille. La tristesse, la colère, la déception. Elle pouvait crier au milieu du chaos, faire de cet espace un exutoire pour toutes ses émotions entremêlées.
L’incendie de son cœur la portait et l’adrénaline dans ses veines la boostait. Cet étrange pouvoir qu’elle avait expérimenté à Trost, puis lors de leur confrontation avec le Titan Féminin s’éveillait à nouveau.
Elle se sentait capable. De tout.
Elle volait au-dessus des titans comme elle danserait au-dessus du chaos. Elle vrillait, sautait, esquivait. Elle tailladait la chair qui se présentait sans plus réfléchir aux parties qu’elle taillait.
Le souffle court, elle s’attaqua aux tendons d’un titan qui s’écroula au sol. Elle reprit de la hauteur en s’arrimant à son voisin et s’attaqua à sa nuque.
Ses mouvements étaient fluides.
Précis.
Elle avait l’impression d’avoir des ailes tandis que l’air fouettait ses joues et que tout autour d’elle, l’atmosphère était rempli de cris et de vibrations.
Tout à coup, la voix de Jean la ramena à la réalité. Il venait de hurler le prénom de Mikasa et Rosa constata que sa camarade venait d’être attrapée par un titan. Cela la décontenança -Mikasa lui paraissait tellement invincible qu’elle n’avait jamais imaginé qu’elle puisse se retrouver dans cette posture.
Elle voulut l’aider mais ses quelques secondes de surprise lui avaient fait oublier sa propre posture : entourée d’autres titans.
Elle esquiva in-extremis une main qui cherchait à se saisir d’elle et constata, du coin de l'œil, que Jean avait volé au secours de Mikasa.
Elle se concentra alors à nouveau sur sa tâche. Tandis qu’elle s’escrimait contre un gabarit de 12m, elle nota de vifs mouvements du côté du Cuirassé. Erwin, qui, contre toute attente, était toujours en vie et en état d’agir, venait de surgir et de libérer Eren des liens qui le retenaient à Bertolt. Vive comme l’éclair, Mikasa le rattrapa au vol.
-Repliez-vous ! hurla le major.
Agissant comme un seul corps, les soldats encore en vie ne discutèrent pas et firent demi-tour avec leurs chevaux.
-Rosa ! appela Jean en passant à proximité.
Elle comprit aussitôt, désengagea son grappin et se laissa tomber près de lui. D’un geste souple, elle monta à nouveau derrière lui et il s’éloigna à la suite des autres.
-Dis donc, t’as été incroyable, commenta-t-il en lui lançant un regard et un petit sourire.
-Je t’ai vu secourir Mikasa, t’as été pas mal non plus, répliqua-t-elle sur le même ton.
-Pas mal seulement ? demanda-t-il d’un ton faussement vexé.
-Eh le petit génie, dis-le de suite si mes compliments ne sont pas… compliments pour toi !
-Disons que tu peux faire mieux.
Elle lui donna un gentil coup de front à l’arrière de sa tête en lieu et place d’une tape amicale. Cependant, leur espace de respiration fut de courte durée car une ombre passa au-dessus de leur tête à toute vitesse et le corps d’un titan de petit gabarit s’écroula quelques mètres devant la troupe. L’impact créa un souffle qui balaya des soldats mais également des gravats, devenus dangereux missiles.
Jean manoeuvra son cheval avec précision, leur permettant d’éviter d’être blessés. Il comprit rapidement ce qu’il se passait.
-Cet enfoiré de Reiner nous balance des titans dessus ! s’exclama-t-il.
Elle regarda en direction du Cuirassé et constata que Jean disait vrai. Un deuxième titan fit un vol plané et balaya chevaux et soldats.
-Eren ! Mikasa ! cria Armin en constatant que ses deux amis étaient à terre.
Il voulut les rejoindre mais Rosa l’arrêta : un troisième titan s’échoua à proximité.
-C’est trop dangereux d’aller vers eux ! lui dit-elle. On ne sait pas où les titans vont atterrir, on ne peut pas manœuvrer les chevaux avec précision.
-Mais pourquoi Reiner ferait ça, commença Armin, il prendrait le risque qu’Eren se fasse manger ?
-J’en sais rien, coupa Rosa. C’est peut-être juste un geste désespéré. Mais là faut surtout qu’on fasse en sorte de pas se faire bouffer, ajouta-t-elle en voyant un titan se redresser face à eux.
-Putain vous faites chier ! cria Jean, passablement énervé. Foutez-nous la paix !
Sur ce, il se précipita en avant, les mains crispées sur les rênes de son cheval. Armin suivait. Rosa tenait ses lames prêtes. Lorsque la main du titan se dirigea vers eux, elle décrivit un mouvement précis et lui trancha les doigts, leur accordant quelques secondes de répit. Suffisamment pour dépasser sa position. Jean dirigeait son cheval avec fluidité. Elle devait lui reconnaître de bonnes compétences de cavalier. Il fonçait droit vers la position où ils avaient vu Eren et Mikasa s’écrouler. Quand la voix d’Armin retentit :
-Jean attention !
Avant que le jeune homme n’ait pu esquisser un geste, un énième titan le survola et s’écrasa extrêmement proche. Le choc effraya le cheval qui se cabra. Rosa lâcha ses lames sous le coup de la surprise et bascula en arrière. Elle eut de la chance et parvint à rouler au sol, la tête rentrée dans les épaules pour amortir la chute. Jean, en revanche, fit une mauvaise chute.
Armin sauta à terre et se précipita vers son ami.
Rosa se redressa, un peu tremblante. Elle constata que ses coudes et genoux étaient abîmés. Le sol et les cailloux avaient déchiré des pans de son uniforme et éraflé sa chair plus ou moins profondément. Elle essuya un mince filet de sang qui coulait de sa pommette. L’adrénaline coulait toujours dans ses veines, amoindrissant la sensation de douleur.
D’un rapide regard, elle constata que la situation était critique.
Jean était à terre et semblait ne plus répondre. Armin le soutenait. Il n’y avait plus de chevaux. Des titans arrivaient droit sur eux.
Ravalant sa salive, elle arma à nouveau ses lames. A l’intérieur d’elle, son feu brûlait toujours. La situation était critique mais elle refusait de croire que tout était fini maintenant. Elle voulait s’accrocher, comme toujours, au fol espoir de survivre. A la rage qui la maintenait debout en dépit des blessures.
Dans un cri, elle se précipita vers le titan qui s’approchait d’Armin et Jean. Activant son équipement, elle s’arrima à son épaule et fonça droit vers sa nuque. La créature l’aperçut et, d’un mouvement de bras, tenta de la dégager. Habilement, elle retira son grappin et vint le planter dans son dos, esquivant de ce fait la large main qui avait cherché à la balayer.
-Laisse-nous tranquilles ! hurla-t-elle en lui tailladant la nuque.
Le titan s’écroula mais d’autres venaient.
Haletante, elle reprit pied sur le sol et courut vers ses amis. Elle s’accroupit auprès d’eux, l’air inquiet.
-Jean, est-ce que ça va ?
-Il est inconscient, murmura Armin. Mais il respire. Par contre…
Il releva la tête et sa voix mourut. Plusieurs titans arrivaient dans leur direction.
-On est foutus, acheva-t-il dans un souffle.
-Pas question ! affirma Rosa en se redressant.
-Sois pas idiote ! Tu… même si tu abats ceux-là… d’autres viendront… on… on ne peut plus bouger… les chevaux sont dispersés… on va… on va… c’est foutu… Eren n’a aucune chance… nous… non plus… on… les titans… ils vont…
La voix d’Armin devenait erratique. Rosa comprit que la panique le gagnait peu à peu. Elle serra les poings autour des manches de ses lames comme pour se donner de la contenance. Elle refusait de céder au même état que son ami. Elle avait décidé d’enterrer la peur et la panique sous le feu qui continuait d’alimenter ses veines et son souffle. Tant qu’elle serait encore debout elle refuserait de croire que tout était perdu.
-Armin, dit-elle d’un ton posé. Je ne vous laisserai pas. Et je refuse de croire que tout est perdu. Tant que je bougerai. Je me battrai.
Cette simple déclaration lui permit de s’ancrer dans le sol, s’ancrer dans le moment. Et dans sa volonté de vivre.
Tournant le dos à ses amis, elle fit face à deux titans qui s’approchaient dangereusement. Elle savait qu’elle ne tiendrait pas éternellement. Si son corps ne lâchait pas avant, elle se retrouverait sans gaz. Sans lame. Mais en attendant que cet instant n’arrive, elle était prête à vendre chèrement sa peau et celle de ses amis.
D’un bond sur le côté, elle esquiva la main que le titan venait d’abattre dans sa direction. Elle activa son équipement, profitant du déséquilibre de la créature pour atteindre plus facilement sa nuque. Elle dut cependant s’y reprendre à deux fois car les premières entailles n’étaient pas assez profondes.
Merde, songea-t-elle, à croire que je commence à manquer de force.
Malgré l’adrénaline et l’incendie qui brûlait dans sa poitrine, lui donnant du cœur à l’ouvrage, son corps commençait à fatiguer. Elle refusa cependant de l’écouter. Elle ne pouvait pas se le permettre. Elle devait tenir. Pour survivre. Pour sauver ses amis.
Sans perdre de temps, elle dirigea ses grappins en direction du deuxième titan. C’est alors qu’une chose étrange se passa : la créature suspendit son avancée, releva la tête, comme intriguée. Puis elle changea subitement de direction.
Les grappins de Rosa percutèrent le vide et elle perdit l’équilibre. Elle se rattrapa et constata avec stupeur que tous les titans environnants se dirigeaient dans une seule et même direction.
-Qu’est-ce qui se passe…? demanda-t-elle en revenant vers Armin et Jean.
-Je… je sais pas… ils… ont changé de direction… comme si on les y avait appelés. Comme la dernière fois…
-Dans la forêt des arbres géants, se rappela Rosa. Sauf qu’on avait entendu le Titan Féminin pousser cet effroyable cri pour les attirer. Et là…
-Oui… c’est… du jamais vu…
Ils restèrent tous les deux à contempler les titans qui venaient de se jeter sur l’une des leurs. Rosa humecta ses lèvres trop sèches. Elle n’arrivait pas à croire à un tel miracle. Ils étaient vivants. Du moins pour l’instant.
-Profitons-en ! s’exclama-t-elle. On doit filer d’ici tant qu’ils sont occupés ailleurs !
D’un geste assuré, elle aida Armin à se relever et à soutenir Jean, toujours inconscient. Des yeux, elle chercha des montures qui pourraient leur servir. Dans le chaos qui les environnait, elle parvint à repérer deux chevaux.
A bout de souffle et de force, Armin et elle hissèrent Jean sur l’un d’eux. Elle prit place derrière, calant son ami contre le cou de l’animal. Elle saisit la bride et dirigea le cheval dans la direction inverse des titans. Armin galopa à côté d’elle, attentif aux mouvements du corps inconscient de Jean, soucieux qu’il ne tombe pas suite à un cahot trop brutal. Mais il semblait bien stabilisé, entre l’animal et le corps de Rosa qui appuyait sur son dos.
Beaucoup de questions se pressaient dans leurs esprits.
Mais pour l’heure, ils n’avaient qu’un seul but : s’assurer qu’Eren était encore en vie, le récupérer. Et dégager d’ici.