Lost Voice - Lorien Testard et Alice Duport-Percier
La nuit était tombée depuis un moment lorsqu’ils gravirent le mur Rose. Les blessés étaient nombreux, les pertes encore plus. Presque tous les soldats des Brigades Spéciales y avaient laissé leur vie, si peu habitués à la confrontation avec les titans.
Le major y avait laissé un bras.
Mikasa était immobilisée, les côtes cassées.
Jean avait repris connaissance mais avec une belle plaie à la tête.
Le bilan était lourd.
Mais Eren était là.
Debout sur le mur, Rosa avait le regard baissé sur ses pieds. Mais en vérité, elle ne voyait pas grand-chose. Pupilles dans le vague.
Toute la tension retombait.
Toute la peur.
La panique.
La terreur à l’idée de mourir là-bas.
Et l’assurance incroyable qu’elle ferait tout pour survivre.
L’adrénaline quittait peu à peu ses veines et ses membres commencèrent à trembler.
Elle entendit la voix lointaine d’Armin lui dire qu’elle devrait prendre prendre soin de ses plaies aux coudes et aux genoux avant que ça ne s’infecte. Elle ne réagit pas et son ami n’insista pas, conscient qu’elle devait reprendre ses esprits.
Vaguement, elle capta Conny qui, d’un ton tremblant, réalisait qu’il était encore en vie. Ce qui lui paraissait incroyable.
-La 104ème brigade, on a décidément une sacrée veine, commenta Jean en constatant qu’ils étaient tous revenus de cette mission. On a tous survécu à cette virée en enfer. Enfin sauf peut-être ces traîtres de titan…
Le cœur de Rosa se serra en l’entendant. Elle n’avait aucune certitude sur le fait que Reiner, Bertolt et Ymir aient bel et bien survécu à l’assaut des titans. Mais elle ne voulait pas croire que ça ne soit pas le cas.
Maintenant que l’adrénaline retombait, qu’elle était en sécurité, elle sentait à nouveau affluer toutes les émotions qu’elle avait enterrées pour mieux combattre et mieux survivre.
Le rêve d’une histoire qui aurait pu être différente. Si seulement…
Si seulement quoi ?
Si seulement Reiner l’avait choisie plutôt que son devoir ?
Ou si elle l’avait choisi plutôt que sa mission et ses convictions ?
L’un et l’autre lui paraissaient absurdes.
Et pourtant.
Ravalant un sanglot, elle se prit à imaginer ce que ça aurait pu être. S’il n’était pas celui qu’il était. S’il n’avait pas cette part d’ombre et ce rôle qu’elle ne comprenait pas. Elle se prit à imaginer qu’ils auraient peut-être pu être heureux. En tout cas essayer. Qu’il l’aurait embrassée à nouveau. Qu’elle l’aurait pris dans ses bras.
Elle voulait pleurer.
Mais ne voulait pas le faire là, en haut d’un mur, entourée des blessés et des survivants qui réalisaient à peine qu’ils s’en étaient sortis.
Redevenant presque une petite fille, elle voulut soudainement que sa mère soit là. Elle qui lui avait dit que rien n’invalidait ses sentiments. Qu’elle n’avait pas à avoir honte de ce qu’elle ressentait. Elle voulait que sa mère soit là et qu’elle puisse lui dire à quel point ça faisait mal. A quel point elle en voulait à Reiner, pour tout, mais à quel point elle continuait de l’aimer malgré tout. Elle voulait lui dire qu’elle se sentait perdue. Comme face à un monde qui s’effondre. Qui s’effrite sous ses yeux impuissants. Elle ne contrôlait plus rien et ça l’effrayait.
Les voix de ses amis autour d’elle lui arrivaient comme étouffées.
Jusqu’à ce que celle de Christa -ou plutôt Historia, comme elle l’avait appris- transperce la nuit, s’adressant à Eren :
-Il faut retourner là-bas ! Il faut retrouver Ymir avant qu’elle ne s’en aille !
Rosa releva la tête pour voir le visage de son amie déformé par l’inquiétude. Elle semblait encore sous le choc et avait du mal à être en phase avec la réalité. Celle qui disait que personne ne retournerait là-bas. Pas après y avoir réchappé de justesse.
Son corps la rappela néanmoins à cette réalité car bientôt, ses jambes ne la soutirent plus et elle tomba.
D’un ton calme, Eren expliqua que lorsqu’ils étaient prisonniers de Reiner et Bertolt, Ymir s’inquiétait beaucoup pour elle. Elle avait fait de sa sécurité sa principale préoccupation. Mais, sans comprendre pourquoi, elle s’était finalement rangée de l’autre côté. Elle n’avait pas suivi le Bataillon. Elle était revenue aider Reiner et Bertolt. Et tous l’avaient perdue de vue.
-P… pourquoi ? murmura Historia, les larmes aux yeux. Pourquoi elle m’a abandonnée comme ça ? Après toutes les promesses qu’on s’est faites ?
Rosa lut dans son regard tout le désespoir et l’incompréhension. Le poids des questions sans réponse et du cœur brisé. Les rêves avortés, les espoirs balayés. Elle aussi, avait dû s’imaginer heureuse avec Ymir -ou du moins essayer.
Mais Ymir n’était plus là.
Et elle était seule.
Avec son cœur trop lourd à porter.
Sa peine trop grande à embrasser.
-Pourquoi, répéta-t-elle, à genoux, incapable de se relever tandis que de grosses larmes roulaient sur ses joues. Je pensais… que… je comptais pour elle…
Sa voix mourut dans un sanglot.
Ses amis la regardèrent, compatissants. Personne n’osait bouger. Personne ne savait quoi faire.
Alors Rosa s’avança. Elle s’accroupit devant Historia puis se laissa tomber à genoux elle aussi. Dans un geste tendre, elle l’étreignit. Sans un mot.
Historia eut un petit sursaut mais ne se dégagea pas. Au contraire. Ses bras vinrent entourer les épaules de son amie tandis que ses larmes venaient mouiller le tissu de son uniforme.
Rosa garda le silence.
Elle ne pouvait s’empêcher de voir en Historia un miroir d’elle-même. De ses propres questions. De ses propres peines. De son propre sentiment d’abandon. D’espoirs envolés.
Elle avait une boule dans la gorge et un vide dans le cœur.
Elle aimait trop fort et souffrait tout aussi fort. Elle ne parvenait même pas à poser des mots sur le tourbillon de sentiments qui l’animait. Elle savait juste que…
C’était douloureux.
Qu’elle ne voulait pas y penser mais ne pouvait pas s’en empêcher.
Qu’il y avait trop de choses encore en suspens, de questions non élucidées, de paroles non-dites pour qu’elle n’accepte de tourner la page.
Tout aurait été tellement plus facile si…
Si Reiner lui avait dit -ou lui avait fait croire- qu’il ne l’aimait pas.
S’il n’avait pas tenté de la sauver à sa façon.
S’il ne lui avait pas prouvé qu’il tenait à elle tout en s’éloignant d’elle.
S’il lui avait donné une bonne raison d’enterrer ses sentiments à jamais.
Historia traversait les mêmes tourments. Ymir tenait à elle plus qu’à n’importe qui. Elle voulait la sauver, la protéger. Et elle avait estimé qu’il était mieux pour elle qu’elle parte, tandis qu’Historia devait rester auprès des siens. Alors même qu’elle était prête à l’accompagner jusqu’au bout du monde.
L’étreinte de Rosa se fit un peu plus forte. Et elle sentit une larme rouler sur sa joue, comme un miroir de celles qui s’échappaient des yeux de son amie. Une larme libératrice qui ouvrit le passage à d’autres sœurs.
Elles pleuraient en silence dans les bras l’une de l’autre.
Elles pleuraient leur peine, leurs pertes.
Elles pleuraient l’avenir volé. Les rêves écrasés.
Elles pleuraient les espoirs déchus.
Rosa ferma les yeux. De longues secondes. Elle sentait le souffle chaud d’Historia contre sa nuque. Ses bras agrippés à ses épaules, un peu tremblants. Elle pouvait presque entendre son cœur battre dans sa poitrine. Preuve qu’elle était encore en vie. Et que c’était pour ça que ça faisait si mal.
Elle ferma les yeux. De longues secondes.
Le temps de reprendre son souffle.
Renifler un peu.
La douleur était toujours présente. Mais elle savait qu'elles ne pouvaient pas rester éternellement prostrées. Pas ici. Pas maintenant.
Elles devaient avancer. Parce qu’elles vivaient.
Elles devaient avancer. Même si c’était sans Ymir. Sans Reiner. Elles ne pouvaient pas courber le dos et se noyer dans leur chagrin. Elles devaient faire face. Parce que le monde n’attendait pas. Qu’il restait impitoyable et que la survie n’était jamais assurée.
Lorsque Rosa rouvrit les yeux, elle décolla légèrement son menton de l’épaule d’Historia. Son étreinte ne se relâcha cependant pas. Elle se fit un peu plus douce, un peu moins forte. Son amie sentit cet imperceptible changement car elle releva la tête à son tour.
Au-dessus d'elles, les étoiles brillaient. Impassibles à leur chagrin. Elles veillaient sur elles tout comme elles devaient veiller sur Ymir, Bertolt et Reiner si tant est qu’ils s’en soient sortis.
Sous le ciel étoilé, les soldats apportaient les premiers secours aux blessés.
Et les recrues de la 104ème brigade regardaient, avec une tristesse partagée, leurs deux amies s’étreindre, se reconnaissant l’une l’autre dans sa peine.
Rosa s’écarta un peu d’Historia, pour lui faire face. Elle regarda ses yeux clairs, baignés de larmes. Son expression où se mêlaient désespoir, incompréhension et colère. Elle avait l’impression de ressentir exactement la même chose.
Doucement, elle posa son front contre le sien.
Un geste de tendre réconfort.
-Demain viendra, murmura-t-elle en prenant ses mains dans les siennes.
Une promesse.
On ne se laissera pas abattre.
On se relèvera.
On avancera.
Car
Demain viendra.