Ceux qui survivent

Chapitre 29 : Le pressentiment d'Erwin

2156 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 26/06/2026 12:55

Les hypothèses d’Hansi résonnaient encore dans la pièce servant de chambre. La capitaine était arrivée accompagnée de Conny Springer, jeune recrue du Bataillon. Ils avaient expliqué que le jeune homme était originaire de Ragako, le village d'où semblaient être partis les titans qui avaient envahi le mur Rose. Plus encore, le titan aux membres atrophiés retrouvé en lieu et place de sa maison avait une étrange ressemblance avec sa mère. Aussi, Hansi avait émis l’hypothèse probable que tous les titans soient en réalité des humains transformés. La raison de leur transformation, savoir pourquoi certains comme Eren pouvaient redevenir humains et contrôler leur forme titan restaient inconnus. Mais cette hypothèse apportait un éclairage terrible à la longue lutte que l’humanité pensait mener contre ces créatures anthropophages.

Livaï avait semblé particulièrement tendu à l’idée que ceux qu’il avait charcutés durant tout ce temps, avec tant de rage et de hargne, étaient en réalité des humains soumis à un sort les dépassant.

Erwin avait senti son coeur battre un peu plus fort. Il avait eu l’impression d’avancer d’un seul coup sur un chemin qui l’obsédait depuis enfant. Depuis qu’il avait commencé à poser des questions. Depuis que son père, instituteur, avait commencé à lui murmurer que certaines informations avaient été volontairement occultées ou modifiées par le pouvoir central. Il n’en avait aucune preuve mais affirmait qu’il existait des incohérences incompréhensibles dans les manuels d’Histoire qu’il était censé enseigner. Sa disparition et sa mort brutal n’avaient pas enterré l’esprit critique du jeune Erwin qui avait continué à se poser des questions et à courir après une ombre -celle de la Vérité.

Alors l’idée d’Hansi, que les titans puissent être, à l’origine, des humains, lui apportait du grain à moudre. Car si le pouvoir central était au courant de cette ignominie, il aurait eu toutes les raisons de vouloir la dissimuler à l’opinion publique. Il aurait pu modifier l’Histoire racontée, inventer un mythe concernant l’origine des titans pour en faire des créatures démoniaques venues de nulle part, prédateur naturel de l’être humain face auquel il n’avait d’autre choix que de se défendre. 

Erwin sentait que son père avait dégagé les ronces du bon chemin.

Un chemin boueux, dangereux, inquiétant. Sur lequel il ne fallait pas s’aventurer sans être prêt. Mais c’était le seul qui le mènerait à la Vérité.

Alors il avait souri.

Il avait souri en entendant Hansi.

Parce que tellement de choses pouvaient découler de cette simple hypothèse. 


Quelqu’un frappa doucement à la porte. D’une voix posée quoi qu’un peu fatiguée, Erwin invita son visiteur à entrer.

Romilda apparut, ses cheveux châtains lâchés sur ses épaules, vêtue d’une chemise claire sur une longue jupe. Malgré les années, Erwin ne s’habituait toujours pas à la voir en civil les rares fois où il la croisait. Pour lui, elle restait cette soldate courageuse et fière, curieuse et têtue. Celle qui avait prouvé sa force et sa bravoure à ses côtés, qui avait contrôlé sa peur lors de leur première expédition et en avait fait son moteur. Transformer la crainte en flamme et s’élancer au-devant du danger en hurlant plutôt que reculer dans les ombres. 

Il la salua d’un signe de tête. Il ne s’attendait pas à la voir. 

-Il paraît que t’as failli y rester cette fois, commença-t-elle doucement en se dirigeant vers lui et désignant, du menton, son bras manquant.

-Que veux-tu ? Un jour, j’y passerai moi aussi, répondit Erwin avec un petit sourire fatigué.

-Pas trop vite, j’espère. 

-Ne t’en fais pas. Je ne me laisserai pas abattre si facilement.

Romilda s’assit sur le bord du lit et regarda son vieux camarade. Elle aussi avait un air un peu fatigué mais quelque chose brillait dans ses yeux clairs. Une sorte de joie presque enfantine. Mêlée à un soulagement latent. Elle était heureuse de savoir Erwin en vie.

-Alors, raconte-moi. Que s’est-il passé ?

Le major se lança dans un récit synthétique des événements des derniers jours. Il raconta le sauvetage d’Eren, l’étrange pouvoir qu’il avait semblé activer en lançant tous les titans à l’assaut d’une des leurs. Romilda avait levé un sourcil, sincèrement intriguée. Personne jamais n’avait été témoin d’une telle scène par le passé. Elle n’avait jamais entendu dire que les titans puissent être contrôlés d’une quelconque façon. Si l’un des leurs avait développé cette capacité, c’était une information particulièrement cruciale -et dangereuse. 

Puis Erwin continua sur la fuite supposée du Titan Cuirassé et Colossal. Car, n’ayant pas pu constater de ses propres yeux qu’ils s’étaient faits manger par les autres créatures, sa prudence le conduisait à les considérer comme toujours en vie.

-Et Rosa ? demanda Romilda, légèrement inquiète.

-Elle va bien. Elle a… merveilleusement bien géré. Je suppose que ces prochaines semaines ou ces prochains mois ne vont pas être faciles pour elle. Mais elle est bien entourée. Les jeunes de la 104ème brigade sont impressionnants. Livaï en a fait sa nouvelle escouade.

Romilda eut un air surpris et admiratif. 

-Il doit leur avoir reconnu un sacré potentiel ! Il n’est pas du genre à choisir les premiers venus.

-Non, en effet. Mais ce sont effectivement de très bonnes recrues. Ils ont un instinct de survie et une dynamique collective assez impressionnants. C’est pour ça que je ne m’en fais pas pour Rosa. Elle saura se relever. 

Romilda hocha la tête. Elle avait confiance en sa fille. Et était heureuse de voir qu’Erwin partageait cette assurance tranquille. Ils se regardèrent quelques secondes en silence. Puis il reprit, plus lentement, un peu hésitant, expliquant l’hypothèse qu’Hansi venait de lui soumettre.

-Les titans ? Des humains ? s’étonna la femme. Je n’y avais jamais pensé… mais comment…

-Je sais pas. Ce n’est qu’une hypothèse. Mais les derniers événements nous poussent à y croire. Les titans surgis de nulle part, le village de Ragako ravagé sans une trace de sang ni de combat, les habitants disparus, et la mère du jeune Springer… c’est absolument incroyable, il y a quelques années, on ne l’aurait pas cru, hein ?

-Absolument, confirma-t-elle en secouant la tête. On se battait contre des créatures venues d’ailleurs, pas contre des humains transformés.

-Il s’en est passé des choses, depuis nos jeunes années dans le Bataillon. On a découvert que certains humains pouvaient contrôler une forme de titan… et que certains d’entre eux n’étaient pas voués à la défense et à la survie de l’humanité.

-Ca, ça m’échappe toujours. 

-Quelles que soient leurs motivations, on ne peut pas les laisser faire. Et il faudra aussi déterminer si on a débusqué tous les titans cachés à l'intérieur de nos murs. 

-Tu te remets à parler comme un major ! 

-Que veux-tu, déformation professionnelle, répondit Erwin avec un sourire amusé.

Il paraissait malgré tout préoccupé. Et Romilda le sentit. Elle garda le silence quelques secondes tandis que les yeux de son ancien camarade se perdaient sur la surface plane de sa couverture. Il paraissait assembler ses idées et elle lui laissa un temps pour faire le tri dans son esprit. Puis elle posa doucement une main chaude sur la sienne.

-Que se passe-t-il Erwin ? Il y a autre chose que tu ne me dis pas.

-J’ai un mauvais pressentiment.

-De quel genre ?

-Les hypothèses d’Hansi concernant la réelle nature des titans circuleront bien vite, même si on essaie de les garder pour nous. Tu sais comment se lancent les rumeurs. Et quelque chose me dit que quelque part, certaines personnes n’ont pas envie qu’on regarde de ce côté-là. Sans compter le prêtre du culte du mur qui nous a parlé de la famille Reiss et d’une jeune recrue qui est une bâtarde du patriarche Reiss.

-Reiss comme la famille de nobles ?

-Exact. Selon le prêtre, ils auraient accès à des vérités cachées sur notre monde. Historia ne sait pas grand-chose car elle n’a jamais été élevée par les Reiss. Mais elle représente sans conteste une grande valeur pour les grands pontes là-haut. Ils apprendront bientôt que nous savons désormais ce qu’elle représente et qu’elle est sous notre garde.

Le regard d’Erwin accrocha à nouveau celui de Romilda quand il reprit : 

-Je me demande combien de temps encore il nous reste avant que les Brigades Spéciales ne se mettent en action. Probablement pas longtemps. 

La main de Romilda raffermit sa prise sur celle de son ancien camarade : 

-Je peux t’aider.

-Non, coupa le major d’un ton ferme. Tu as quitté le Bataillon pour une bonne raison. Je refuse que tu te mettes à nouveau en danger.

-J’ai quitté le Bataillon pour protéger Rosa, rappela la femme d’un ton calme. Aujourd’hui, Rosa n’a plus besoin de ma protection. Elle fait ses propres choix. Elle est bien entourée. Et puis si les grands pontes là-haut veulent te faire tomber, l’ensemble du Bataillon te suivra dans ta chute. Y compris Rosa.

Pendant un temps, ils se dévisagèrent en silence. Puis Erwin abdiqua. Ses épaules se relâchèrent quelque peu et il soupira : 

-J’avais oublié à quel point tu es têtue quand tu veux.

Elle eut un rire amusé.

-Le nombre de fois où Shadis t’a conseillé de quitter le Bataillon pour ta propre survie avant que tu ne l’acceptes.

-Je ne l’ai accepté que pour Rosa, murmura Romilda. Parce que tu m’as fait prendre conscience que devenir mère, c’était aussi assumer la responsabilité d’une autre vie que la mienne.

-C’est le meilleur choix que tu aies pu faire. Et je sais que ta fille suivra ta voie. Elle ira là où tu n’as pas pu aller. Tu lui as montré le chemin, elle le perpétuera. 

-Alors dis-moi ce que je peux faire pour t’aider.


Deux heures plus tard, Romila se leva et s’étira longuement avant de se diriger vers la porte. Elle avait longuement discuté avec Erwin et savait désormais ce qu’elle devait faire.

Alors qu’elle s’apprêtait à sortir, la voix du major interrompit son geste : 

-Tu sais, tu devrais lui dire la vérité. A propos de ton histoire. De sa naissance. Elle est assez grande aujourd’hui pour l’entendre.

Romilda dévisagea son ancien camarade sans rien dire. Elle attendait la suite. Parce qu’elle sentait qu’Erwin n’en avait pas fini. 

-Je ne connais pas tous les détails mais elle mérite de les savoir. Par ton biais. Avant qu’elle ne l’apprenne par la bouche de quelqu’un d’autre. Comme d’un gradé des Brigades Spéciales. 

La femme eut un air pincé et fronça les sourcils, réfléchissant sincèrement aux propos d’Erwin. 

-D’ailleurs, reprit-il, je suis surpris qu’ils l’aient laissée arriver jusque-là. C’est plutôt un miracle.

-Elle a eu Shadis comme sergent-instructeur, expliqua Romilda. Quelque chose me dit qu’il n’est pas étranger à ce miracle. Il n’a pas dû clamer sous tous les toits d’où elle venait. Il y a tellement de jeunes recrues chaque année qu’on peut facilement se perdre dans la masse si personne ne dit rien. Heureusement qu’elle n’a pas souhaité rejoindre les Brigades Spéciales.

-Qu’aurais-tu fait si elle avait voulu choisir ce corps d’armée ?

Elle prit quelque secondes de réflexion avant de répondre : 

-Je lui aurais peut-être raconté la vérité plus tôt. Paradoxalement, elle est davantage en sécurité avec toi au-delà des murs qu’au sein de la Brigade Spéciale à l’intérieur des murs. 

Ils échangèrent un hochement de tête entendu.

Ils n’avaient plus besoin de mot pour se comprendre.

Ils savaient parfaitement ce qui leur restait à faire. Et avaient conscience que les ennuis ne faisaient que commencer.

Laisser un commentaire ?