Ceux qui survivent
-Il y a quelques semaines, Erwin m’a confié avoir un mauvais pressentiment.
Betty avait apporté deux grandes théières remplies et un lot de tasses. Elle avait servi tout le monde et avait pris place un peu en retrait, laissant à Romilda et à l’escouade Livaï une forme d’intimité. Elle resta cependant à proximité, écoutant le récit de l’ancienne soldate.
La surprise qui avait submergé Rosa en voyant sa mère alors qu’elle ne l’attendait pas était passée. La chaleur du thé était réconfortante. Elle serra ses doigts autour sa tasse en soupirant. Tous ses camarades étaient suspendus aux lèvres de Romilda qui but une gorgée de sa boisson chaude avant de continuer :
-Ça fait un moment qu’il se doute du fait que le pouvoir central vous traquera pour récupérer Eren et Historia. Nous ne savons pas encore pourquoi Historia est si précieuse à leurs yeux. Quelle qu’en soit la raison, Erwin est persuadé que ce n’est pas pour un bon dessein. Et surtout, il dérange en haut lieu. Tout prétexte est bon pour se débarrasser du Bataillon. Il m’a donc demandé de garder un œil sur les Brigades Spéciales. D’écouter les rumeurs pour essayer de définir leurs prochains mouvements. Cette dernière semaine, les Brigades se sont agitées. Et surtout, la 1ère division centrale semble être de sortie. Le prêtre Nick a été tué à Trost. Je suppose qu’ils ont eu peur de ce qu’il pouvait révéler. J’ai signalé à Erwin qu’une équipe vous traquait et qu’il ne leur faudrait pas longtemps pour vous retrouver. Ces types sont très doués pour ce genre de choses.
La main de Romilda se crispa sur sa tasse et elle se tut quelques secondes, le regard plongé dans la couleur foncée de son thé. Livaï la regardait sans rien dire. Il ne connaissait de l’histoire de Romilda que ce qu’Erwin lui en avait dit. Il ne connaissait pas les détails et n’était pas particulièrement désireux de les connaître. Il n’était pas curieux de nature concernant la vie des autres. Cependant, il savait que le rapport de Romilda aux Brigades Spéciales était une histoire ancienne. Et douloureuse.
-Erwin a joué la prudence. Il vous a fait évacuer au plus vite. Et m’a demandé de réactiver mon réseau pour vous trouver une planque.
Elle lança à Betty un regard plein de gratitude et celle-ci se contenta d’incliner la tête. Un signe de respect, de dévouement et de lien sincère.
-Betty m’a déjà aidée, à l’époque. Il lui est aussi arrivé de fournir quelques informations à Shadis, du temps où il était major.
-Attendez, attendez, interrompit Conny. Shadis, le flippant sergent-instructeur ? Major ?
-C’est vrai que quand on le voit aujourd’hui, on n'imagine pas forcément ça, répondit Romilda dans un rire. Mais oui, il est le prédécesseur d’Erwin.
-Purée, renchérit Sasha, ça devait pas être drôle avec lui. Il devait pas vous offrir souvent des patates bien chaudes. Remarquez, Erwin non plus ne nous en offre pas tellement, ajouta-t-elle d’un ton pensif.
-Tss, t’as un vrai problème avec la bouffe, toi, marmonna Livaï.
-Shadis n’était pas aussi impressionnant et effrayant qu’en tant qu’instructeur. Il était attentif à ses soldats. Mais manquait d’un esprit créatif capable de concevoir des stratégies parfois osées mais sortant du cadre. Le Bataillon essuyait régulièrement de lourdes pertes et il était de plus en plus critiqué à ce propos. Je crois que c’est pour ça qu’il a fini par passer la main à Erwin et se retirer sur un autre poste. Un jour, il n’a plus supporté le poids des morts sur ses épaules.
Elle se tut à nouveau. Les membres du Bataillon respectèrent son silence. Se remémorant leurs années d’entraînement, les invectives de Shadis, leur peur bleue de se faire réprimander une fois de plus. Cependant, ils devaient reconnaître que l’entraînement d’une poigne de fer avait payé. Ils étaient devenus des soldats aguerris. Et mieux que tout, ils avaient tous survécu à leurs premières expéditions au-delà des murs. Alors même qu’elles n’avaient rien de banal. L’affrontement avec des humains-titans venait réhausser le niveau de difficulté.
-Quelle est la suite du programme ? demanda Livaï d’un ton direct.
-Il faut qu’on comprenne qui veut Eren et Historia, pourquoi et où les Brigades sont censées les amener. Il est très probable qu’elles ne se déplacent pas elles-mêmes et qu’elles fassent faire la première partie du boulot par d’autres petites mains.
-Alors que proposes-tu ?
-Un leurre. Pour les forcer à baisser leur garde. On doit découvrir quels sont leurs plans. Initialement, lors du procès, les Brigades Spéciales ont proposé d’étudier Eren et de le disséquer pour obtenir des informations à propos de sa capacité à se transformer en titan.
-Je ne les laisserai pas faire, asséna Mikasa d’un ton froid.
-Évidemment, répondit calmement Romilda. Mais je ne crois pas que ce soit toujours leur intention aujourd’hui.
-Pourquoi dites-vous ça ? interrogea Armin.
-S’ils voulaient seulement le disséquer, le plus simple aurait été tout bonnement de l’exécuter. Un sniper ferait l’affaire. Plus qu’à se servir sur son corps encore chaud après vous avoir tous descendus.
Un frisson parcourut l’assemblée.
-Ils ne l’ont pas fait. Ils vous ont traqués, surveillés, ont espéré vous surprendre dans votre cachette. Ce n’est pas par bonté d’âme ou charité. Les Brigades Spéciales et en particulier la 1ère division centrale ne s’embarrassent pas de tels sentiments. Ils n’ont jamais eu aucun scrupule à éliminer sans procès toute forme d’obstacle pour peu qu’on le leur demande.
-Tu as l’air d’en savoir long sur eux, commenta Livaï d’un ton égal mais le regard attentif.
Rosa remarqua que la main de sa mère tremblait légèrement sur sa tasse. Cela l’étonna. Elle n’avait jamais vu sa mère trembler. Romilda plongea à nouveau dans la contemplation de son thé. Une tension se lisait dans la façon dont sa mâchoire se serrait. Dans ses sourcils froncés. Puis, après quelques secondes, elle poussa un petit soupir, ferma les yeux. Comme si elle venait de prendre une décision importante.
-Erwin m’a dit qu’il faudrait un jour que je raconte tout.
Lorsqu’elle rouvrit les yeux, son regard clair se planta dans celui de sa fille.
-Il m’a dit que tu avais le droit de savoir. Et peut-être que mon histoire vous fera prendre conscience, si ce n’est pas déjà fait, à quel point vous jouez avec le feu. Loin de moi l’idée de vous décourager. Erwin a l’air fermement décidé à aller jusqu’au bout et j’ai toujours eu confiance en lui. Il n’est pas sûr de gagner mais s’il a lancé la partie, c’est qu’il pense avoir des chances. Même infimes.
Romilda prit le temps d’une nouvelle gorgée de thé avant de reprendre :
-Quand j’étais encore au sein du Bataillon, j’ai été approchée par un homme, un civil. Il s’appelait Ludwig. Il m’a approchée parce qu’il savait que j’étais une Ackerman.
Rosa sentit Mikasa se tendre imperceptiblement. Entendre son propre nom être prononcé lui rappelait soudainement que, quels que soient leurs liens, elle avait quelque chose en commun avec Rosa. Et, par extension, avec la femme se tenant face à elle.
Les deux jeunes filles n’avaient jamais su précisément ce que signifiait être une Ackerman. Elles n’avaient pas d’informations à échanger à propos de leurs familles respectives. Le père de Mikasa n’avait jamais parlé de sa généalogie. Il menait une vie simple dans les montagnes. Une survie tranquille avec sa famille. Jusqu’au jour du drame.
La mère de Rosa n’avait jamais rien dit non plus. Tout comme elle n’avait jamais parlé du géniteur. Mais cette nuit-là, la jeune fille comprit que sa mère en savait plus long qu’elle le pensait.
-Il m’a expliqué que sa mère avait mené une enquête scrupuleuse sur l’Histoire qu’on ne raconte pas, continua Romilda. Elle était persuadée qu’il y avait des non-dits et des zones d’ombre qu’on nous dissimulait à dessein. Un jour, alors qu’il était encore enfant, elle a disparu mystérieusement. Elle n’a jamais été retrouvée. Il a été élevé par son grand-père qui lui a toujours répété qu’on l’avait aidée -ou forcée- à disparaître parce qu’elle en savait trop. Il était persuadé que les brigades centrales l’avaient faite taire avant qu’elle n’aille trop loin. Alors Ludwig s’est donné pour mission de perpétuer son travail, en dépit des risques et du danger.
Elle sonda les jeunes soldats suspendus à ses lèvres.
-Sa mère avait dissimulé des notes que les brigades n’ont jamais trouvées et qui ont été remises à Ludwig par son grand-père lorsqu’il a été assez âgé pour prendre la relève. Parmi les informations qu’elle avait dénichées, elle mentionnait que la lignée royale avait un lien étroit avec l’apparition des titans et qu’elle était dotée d’un étrange pouvoir permettant d’effacer la mémoire de tous ses sujets.
-Comment ?! s’exclama Jean en se redressant presque. Qu’est-ce que vous… enfin… c’est impossible !
-Ludwig ne savait pas comment elle avait obtenu ces informations. Il n’y avait pas non plus de preuves concrètes. Mais pour lui, cela pouvait expliquer les failles dans le récit, les points d’interrogation et, surtout, l’activité secrète des Brigades centrales. Elles ne font pas que faire régner l’ordre. Elles font taire toutes les voix dissidentes. C’est pour ça qu’évoquer le monde au-delà des murs est si tabou. C’est pour ça qu’aucun livre ou presque ne parle de ce qu’il peut y avoir au loin. L’Histoire ne nous raconte jamais ce qu’il y avait il y a cent ans, avant les murs.
-Oui, murmura Armin, pensif. C’est vrai… mon grand-père avait un livre parlant du monde extérieur… il le gardait secret.
-C’est vrai, se rappela Eren. Tu me l’as montré une fois. Et franchement, ça craignait que t’aies ça. Les Brigades Spéciales pouvaient t’arrêter à tout instant si ça se savait.
-Exactement, affirma Romilda. Le pouvoir central a toujours tout fait pour étouffer un quelconque intérêt pour le monde extérieur. Et aucun récit ne parle vraiment de ce qu’il y a, ce qu’il y avait. Pour Ludwig, l’idée que la famille royale puisse effacer les souvenirs était à la fois une explication à tout cela et une possibilité réelle. Après tout, on vit dans un monde où des géants anthropophages menacent notre existence chaque jour. Alors avoir la capacité d’effacer des souvenirs, pourquoi pas.
-Mais quel rapport avec le fait que vous soyez une Ackerman ? demanda Mikasa, très intéressée.
-Il m’a expliqué que selon sa mère, quelques familles, pour une raison inconnue, ne pouvaient pas être touchées par ce pouvoir. Elle avançait que c’était pour cela que ces quelques clans se partageaient le pouvoir. Et à côté, il y avait les Ackerman et la lignée des asiatiques. Qui eux, pour une autre raison inconnue, ne font pas partie des clans dirigeants. Il m’a donc approchée dans l’espoir d’en savoir plus. Seulement, même si cette théorie est juste, force est de constater que les récits se sont perdus avec le temps.
-Je n’avais jamais entendu parler de ça, murmura Mikasa, pensive.
-Je pense que le pouvoir central a tenté, par le tous les moyens, d’étouffer ce que notre famille a gardé comme savoir. Tant et si bien que notre génération a totalement perdu ce savoir qui est pourtant une arme précieuse. Dans l’espoir de retrouver une partie de cette connaissance, nous avons décidé de travailler ensemble. Par le Bataillon, j’avais accès à l’extérieur. C’était tout ce que j’avais toujours voulu faire : comprendre le monde au-delà des murs. Aussi, je me suis donné pour objectif de pousser chaque fois plus loin, essayer de voir ce qu’il en était réellement du monde extérieur. Etait-il réellement aussi dévasté que le prétendait le gouvernement ? Les titans étaient-ils réellement la menace ultime face à laquelle nous devions nous terrer derrière des murs ? Ludwig, lui, continuait son enquête à l’intérieur. Remontant la piste de sa mère.
« On a travaillé main dans la main pendant presque deux ans. Au début, on ne faisait pas de vagues. Mais petit à petit, on a senti qu’on dérangeait. C’était discret, dans un premier temps. Shadis s’entretenait parfois des des gradés des Brigades qui lui conseillaient de me renvoyer. Lui, me laissait le choix mais me recommandait la prudence. Il savait que si on venait le trouver pour ça, c’était que les choses pouvaient clairement mal tourner pour moi. Mais j’étais jeune, idéaliste, complètement têtue et surtout, j’avais un rêve à accomplir. Parallèlement, j’ai vécu une belle histoire avec Ludwig.
Un fin sourire vint éclairer son visage, quoique teinté d’une douce mélancolie. Le souffle de Rosa se figea. Elle commençait à assembler les pièces du puzzle. C’était la première fois que sa mère parlait de ce Ludwig. Et c’était la première fois, surtout, qu’elle parlait d’un homme avec qui elle avait eu une belle histoire. Elle n’osait pas poser la question. Elle n’osait pas aller trop vite. Elle voulait lui laisser le temps de dérouler son récit comme elle l’avait prévu. Mais, sous la table, sa main trembla légèrement. Assis à côté d’elle, Armin posa doucement sa main sur son poignet. Un geste discret de soutien. Il était observateur et vif. Bien évidemment qu’il avait compris la possible suite du récit et, surtout, les émotions qui traversaient Rosa à cet instant.
-Après les conseils, continua Romilda, sont venues les menaces. Elles ne m’étaient jamais directement adressées mais passaient par Shadis. Il devait m’empêcher d’aller à l’extérieur, trouver un moyen de me renvoyer du Bataillon ou ça allait mal se terminer. Lui-même le savait. Mais il n’aurait jamais rien fait contre ma volonté. Il ne m’aurait jamais forcée à partir. Même s’il essayait de me convaincre. Ludwig, de son côté, sentait aussi la menace s’accroître. Sa mère étant une dissidente, il était fort à parier qu’il était surveillé de façon plus ou moins permanente depuis un moment. Étrangement, il avait réussi à passer entre les mailles du filet pendant plusieurs années. Mais bientôt, ce ne fut plus le cas. Il se sentait parfois pris en filature, des ombres inquiétantes rôdaient où qu’il aille. Il n’était même plus sûr d’être en sécurité chez lui. Pourtant, il n’avait aucune envie d’arrêter. Et moi non plus.
« Et un jour, je me suis rendue compte que j’étais enceinte. C’était… étrange. Je ne sais pas pourquoi, je n’en ai pas parlé à Ludwig. Je suppose que j’avais besoin de l’intérioriser avant. J’ai passé plusieurs jours avec cette révélation au fond de moi. Et le premier à qui j’en ai parlé n’a même pas été lui. C’était Erwin.
Une exclamation collective agita le petit groupe. Personne n’avait conscience jusque-là des liens qui avaient uni Romilda et Erwin. Elle parlait souvent de lui comme d’un ancien camarade. Tous avaient senti à quel point elle le respectait. Mais personne ne s’était dit qu’elle aurait pu lui annoncer sa grossesse avant même de l’annoncer à l’homme qui partageait sa vie.
-Pourquoi ? risqua Rosa d’une petite voix.
-Je ne sais pas. Peut-être que je ne me sentais pas prête à le dire à Ludwig. Forcément, cet événement allait changer des choses pour nous. Et je n’arrivais pas à trouver le courage d’y faire face. Erwin était… pas vraiment un confident mais un homme en qui j’avais une confiance aveugle. Et qui a toujours été là, toujours été de sage conseil. Bien évidemment, quand il a appris ça, il n’a pu que prendre le parti de Shadis et me dire que je devais laisser tomber mon enquête, que je devais me mettre à l’abri même si cela signifiait quitter le Bataillon. Car désormais, je n’étais plus responsable que de ma vie. C’était encore tellement nouveau et si peu concret pour moi que je me suis obstinée. Puis le quotidien nous a balayés. Les expéditions, les missions, je n’avais plus le temps ni l’occasion de revoir Ludwig avant un moment. Je me disais que ça me permettait de préparer ce que je lui dirais lors de ma prochaine permission. Erwin n’approuvait pas mon choix mais il restait un soutien indéfectible. Je crois qu’on a dû passer près de deux ou trois mois à la caserne, enchaînant mission sur mission, vivant dans un microcosme parfois étouffant. D’autres soldats ont commencé à remarquer mon changement d’état physique. Ils n’étaient pas tendres, parfois grossiers mais Erwin a toujours pris ma défense.
-Ca lui ressemble bien, lâcha Livaï et Rosa fut surprise de l’entendre se fendre d’un commentaire, lui qui était si souvent taiseux.
-Les autres ne devaient être que de sales abrutis, grogna Jean.
-Ouais, carrément, clama Sasha. Des triples buses !
-Encore plus idiots que moi, ajouta Conny. Parce que moi je ne ferais jamais ça.
-T’es idiot mais gentil, remarqua Rosa. C’est pour ça qu’on t’aime.
Romilda eut un petit sourire tendre avant de reprendre :
-Quand on nous a enfin offert un espace de respiration où chacun a pu reprendre le cours de sa vie civile durant une semaine, je me suis rendue chez Ludwig dans le district de Quinta. Il n’était pas chez lui. Il m’avait laissé une clé, dans la mesure où je vivais chez lui presque à chaque fois que j’avais des permissions. Mais… je ne l’ai jamais vu revenir.
Sa voix se brisa et Betty, silencieuse et immobile jusque-là, se leva de sa chaise et posa une poigne ferme sur son épaule. Un encouragement muet. Elle savait. Elle connaissait l’histoire.
-Quelques jours plus tard, je l’ai retrouvé dans un caniveau à proximité de son logement. Mort. La version officielle était une altercation ayant mal tourné. Il avait reçu plusieurs coups de couteau. Mais j’ai vu son corps. J’ai vu à quel point il avait été mutilé, abîmé. Ce n’était pas une altercation. C’était de la torture. Suivi d’une exécution. Je n’ai jamais vraiment eu le droit de le pleurer et il n’a jamais su qu’il devait être père.
Elle ferma les yeux quelques secondes, comme pour retenir un sanglot, tandis que la main de Betty ne quittait pas son épaule.
Rosa se sentait lourde. Comme engluée sur l’afflux de vérité.
Elle avait tout imaginé. Sauf ça.
Elle avait imaginé être le fruit d’une histoire sans lendemain. D’un banal accident dont on ne parle pas. Elle s’était dit que son géniteur n’était qu’un inconnu sans importance. Dont sa mère elle-même ne se rappelait peut-être pas très bien.
Mais elle n’avait jamais pensé pouvoir être le fruit d’un véritable amour. Condamné par leur curiosité et volonté à lever les tabous et les non-dits.
-Après ça, j’ai compris. C’était l’ultime menace. Ce n’était pas un hasard, qu’ils m’aient permis de découvrir son corps. Les affreuses mutilations elles-mêmes étaient un message. Je ne sais pas pourquoi ils m’ont offert un ultime sursis. Peut-être que Shadis a joué toutes ses cartes pour me protéger jusqu’au bout. En tout cas, c’est lui qui m’a aidée à négocier avec le pouvoir central. Il était entendu que je disparaisse, que je me fasse oublier, que je n’aie plus de contact avec le Bataillon. En contrepartie, je vivrai. Et mon enfant aussi.
-Concernant le dernier point, t’as pas toujours suivi les instructions à la lettre, remarqua Livaï. Non pas que ce soit un reproche.
-Je le reconnais, admit Romilda. J’ai attendu que Rosa grandisse un peu et que cette affaire soit un peu étouffée. Et il m’est arrivé, par moment, d’échanger quelques fois avec Shadis, de le renseigner lorsque c’était dans mes cordes. Mais je n’ai jamais rien tenté d’aussi inconsidéré que ce soir, ajouta-t-elle avec un sourire à la fois fatigué et tendre.
-Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis pour ce soir ? demanda Livaï.
-Rosa est bien entourée aujourd’hui. Elle est devenue la fière et forte jeune femme que j’ai toujours imaginée. J’ai quitté le Bataillon pour la protéger. Aujourd’hui, je sais qu’elle a les armes et les relations nécessaires pour se protéger sans mon aide.
Rosa lut dans le regard que sa mère posa sur elle toute la fierté et l’amour qu’elle lui vouait. Une femme qui avait tout abandonné pour protéger son enfant. Qui avait fait d’elle la femme qu’elle était en train de devenir. Et qui lisait, sur son visage encore juvénile, tout l’aboutissement de ces années d’amour et d’éducation. Rosa sentit son coeur battre un peu plus fort. Émue. Touchée. Et sur son poignet, la main d’Armin se raffermit à nouveau, comme une reconnaissance muette du moment fortement émotionnel qu’elle traversait.