Ceux qui survivent
Chapitre 40 : Les préparatifs à la reconquête (part.1)
3178 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 05/08/2026 17:30
La chute du régime et le couronnement d’Historia fut suivi d’un souffle de renouveau. Des technologies jusque-là gardées secrètes par les Brigades Spéciales furent rendues publiques et étudiées pour servir au plus de personnes possible. Ainsi, la roche luminescente trouvée dans la chapelle souterraine des Reiss permit un meilleur éclairage dans les foyers que les habituelles lampes à huile. Eren s’entraîna dur pour maîtriser l’auto-pétrification, rendant soudainement possible la reconquête du mur Maria en se basant sur ses capacités. Et Rosa put rendre visite à sa mère, célébrant avec elle ce vent de changement qui lui redonnait, par la même occasion, la possibilité d’une vie nouvelle. Une de celle où l’on cesse de regarder par-dessus son épaule et de craindre pour sa propre vie ou celle de ses proches.
Romilda décida cependant de ne rien changer à la vie à laquelle elle s’était habituée depuis toutes ces années. Elle demeura à Krolva, profitant de sa vie de civile loin des titans et du sang. Elle ne tenta pas pour autant de dissuader sa fille dans la voie qu’elle avait empruntée.
-Tu ne veux plus voir ce qu’il y a de l’autre côté du mur ? demanda Rosa.
-Si, bien sûr. Tu le verras pour moi. Tu me raconteras. Mais tu sais, ça fait bien trop longtemps que j’ai quitté le Bataillon. Et aujourd’hui, je suis trop âgée pour reprendre tout ça. J’ai fait le deuil de mon rêve de jeunesse quand j’ai pris la décision de te protéger. Et je ne regrette rien.
Romilda adressa à sa fille un sourire tendre, plein d’espoir et de foi en l’avenir. Elles étaient attablées dans la petite maison de Krolva. Une tasse de thé fumant devant chacune.
-Je sais que tu verras ce qu’il y a au-delà des murs. Que tu exploreras le monde, qu’importe que tu en sois déçue ou émerveillée. Pour moi, aujourd’hui, c’est suffisant.
Rosa baissa le regard, émue.
-Tu sais qu’Erwin prépare la prochaine mission de reconquête du mur Maria ?
-Oui, je le sais. Le Bataillon a commencé à recruter de nouveaux membres pour étoffer ses rangs. On dit que ça devrait se tenir dans un mois ou deux.
Rosa hocha la tête, doucement. Elle se mordit la joue, cherchant ses mots. Patiente, Romilda regarda sa fille avec cette bienveillance qui la caractérisait.
-Quelque chose te tracasse ? demanda-t-elle.
-Eh bien… comme toute mission en territoire titan, c’est un saut vers l’inconnu. On ne sait pas à quoi ressemble Shiganshina, aujourd’hui. Ni ce qu’on va y trouver.
-Jusque-là, l’inconnu a plus eu tendance à t’intriguer que te faire peur. Cette mission n’est certes pas sans danger mais tu n’as jamais semblé perturbée comme ça sur tes expéditions précédentes. Même lorsque vous vous êtes mis tout un gouvernement à dos.
Rosa inspira profondément avant de lâcher :
-Le major pense que l’ennemi pourrait profiter de notre mission pour tenter à nouveau d’enlever Eren.
Elle n’eut pas besoin de préciser de quel ennemi elle parlait.
Elle n’eut pas besoin de prononcer son nom.
Reiner.
Romilda savait.
-Ah. Oui. Je vois. Et que feras-tu ?
-Je… ne sais pas. J’ai peur, maman. J’ai peur de… faillir.
Doucement, la femme posa une main sur celle de sa fille.
-Je sais que tu ne failliras pas. J’ai toute confiance en toi. Tu as besoin de prendre une décision. Mais une fois que tu l’auras prise, tu t’y tiendras. Que veux-tu faire ? Tu n’es pas obligée de participer à cette mission. Je suis sûre qu’Erwin peut comprendre. Mieux vaut une soldate qui se retire en amont qu’une soldate qui manque de se désister au dernier moment face à l’ennemi.
-Non !
L’exclamation partit sans hésitation. Un souffle brusque, lancé sous le coup de l’émotion.
-Non, répéta Rosa, plus calmement. Je veux faire partie de l’expédition. Parce que… Eren nous a dit qu’il y avait, à Shiganshina, la cave de ses parents. Et que son père y aurait laissé des informations confidentielles concernant notre monde et les titans. Je… j’ai besoin de savoir ! C’est peut-être la clé de beaucoup de choses… la clé du monde extérieur !
Son regard clair s’illumina à cette idée tandis qu’elle fixait sa mère et que sa main tremblait légèrement.
-Je veux y aller. Pour savoir. J’ai l’impression qu’on n’a jamais été aussi proches de toucher ce rêve que j’ai… que tu avais… Je dois y aller pour pouvoir te raconter.
Romilda eut un sourire à la fois amusé et tendre.
-Eh bien tu vois. Tu as fait ton choix. Pour ce que ça vaut, je trouve que c’est un très beau choix. Mais aies aussi conscience que ce choix impliquera sans doute des sacrifices. En particulier si l’ennemi vous attend là-bas.
Rosa hocha la tête. Elle comprenait. Mais n’était toujours pas sûre qu’elle saurait faire ce qui s’impose le moment venu.
-N’oublie pas ton rêve. Ce qui t’a portée jusqu’ici. Ce pour quoi tu te bats aujourd’hui. Et continue d’avancer en ce sens.
-Mais j’ai tellement peur… Je… j’ai l’impression… j’ai l’impression de l’aimer… encore…
-C’est possible. Et ce n’est pas grave. Tes sentiments sont tels qu’ils sont. Ils sont beaux, ils sont porteurs. Mais je sais que tu choisiras ton rêve. Tu l’as toujours fait.
-Et si… le moment venu je ne parviens pas…
-Alors prends un autre chemin. Protège tes camarades. Sauve-les. Défends-les. Et laisse-leur le soin de s’occuper de l’attaque à ta place. Rosa, tu n’es pas dans une position confortable. Mais tu n’es pas obligée d’affronter toi-même celui que tu portes dans ton coeur. Il y a d’autres façons d’agir.
Il y eut quelques secondes de silence avant que la jeune fille n’opine :
-D’accord…
-Mais je sais que tu feras ce qu’il faudra le moment venu, rassura Romilda, confiante.
Plus tard, la mère et la fille s’étreignirent sur le pas de la porte. Puis Rosa reprit la route vers Trost. Le cœur un peu plus léger. Mais l’esprit toujours aussi bourdonnant.
***
En poussant la porte du réfectoire, Rosa constata qu’il y avait plus de monde qu’à l’accoutumée. Et, surtout, des visages qu’elle n’avait pas revu depuis un bon moment et qui n’avaient, normalement, rien à faire ici.
Elle était en retard et la plupart avaient déjà commencé leur repas. Elle repéra, à une table, une coupe au bol qu’elle reconnut aussitôt. Noyé au milieu de visages familiers -Sasha, Conny, Jean, Eren, Armin, Mikasa.
Avec un sourire, elle rejoignit la joyeuse tablée en quelques pas et ébouriffa en une attaque surprise la coupe au bol :
-Marlo ! Quelle surprise de te voir ici ! Alors t’as vraiment fait c’que tu nous as dit l’autre fois dans la forêt ? T’as vraiment rejoint le Bataillon ?
Le jeune homme eut un sursaut et releva la tête vers Rosa, au début confus, un peu agacé puis un peu plus détendu quand il la reconnut.
-Bah évidemment, répondit-il. Tu croyais que je ne tiendrais pas parole ?
-C’est étonnant qu’Hitch t’ait laissé t’enrôler, fit remarquer Sasha. Elle ne t’a rien dit ?
-Hitch ? Pourquoi elle me dirait quelque chose ?
Sasha lança un regard complice à Rosa, toujours debout, avant de répondre, un sourire malicieux aux lèvres :
-Bah je sais pas… parce que vous êtes…
-Ouais, renchérit Conny, affichant la même mine, vous êtes, comment dire…
Rosa pouffa et Marlo ne sembla rien comprendre. Toujours aussi strict, il répliqua :
-Non, elle a juste dit d’arrêter de me la péter, que j’avais pas l’étoffe pour le Bataillon et que je serais bien plus tranquille en restant avec les Brigades. Alors je lui ai dit de la fermer, qu’elle ne savait pas ce qu’elle disait !
-Sérieusement ?! s’exclama Rosa, poings sur les hanches. Tu lui as vraiment dit ça ?
-Bah oui. Elle racontait encore n’importe quoi sur le Bataillon, avec ses grands airs de je-sais-tout.
-J’y crois pas, souffla la jeune fille. Quelle buse tu fais.
-Carrément, renchérit Sasha, croisant les bras sur sa poitrine.
-Mais quoi ?! s’énerva Marlo.
-T’as pas la lumière à tous les étages, fit remarquer Conny en roulant des yeux.
Rosa voulut ajouter que c’était juste totalement évident qu’Hitch voulait le protéger en le dissuadant de s’engager mais Jean prit la parole, beaucoup plus sérieux que ses amis :
-Toutes façons, y’a que les bleus comme toi qui sont aussi réjouis de cette mission de reconquête du mur Maria. Vous avez pas connu les vrais combats.
-Ah parce que vous, vous êtes des vétérans ? lança une voix mi-amusée, mi-provocatrice.
Rosa lâcha Marlo du regard pour reporter son attention sur celui qui venait de parler. Celui-ci, attablé un peu plus loin, se levait. Rosa eut un petit rictus, croisant les bras sur sa poitrine lorsqu’elle le reconnut :
-Bah tiens. Floch Forster. Alors toi aussi, t’as répondu à l’appel ?
-Evidemment. On est tous très motivés à reprendre le mur Maria !
A côté de lui se tenaient deux autres anciens camarades de la 104ème brigade. Rosa se rappelait vaguement qu’elle s’appelait Sandra et lui Gordon. Ils avaient intégré la Garnison avec Floch quelques mois plus tôt. Et les voilà arborant désormais l’uniforme du Bataillon.
-Motivés, lâcha Jean d’un ton lugubre, ça nous fait une belle jambe, tiens.
-Oh, ça va Jean, réprimanda Floch, va pas nous faire le coup du type bien plus expérimenté. On était tous dans la même brigade d’entraînement, je te rappelle. Quoique…
Il s’interrompit quelques secondes, dévisageant ses anciens camarades.
-C’est vrai que vous n’avez plus le même regard. Qu’est-ce qui vous est arrivé depuis ces quelques mois ?
-T’as vraiment envie de le savoir ? grogna Jean.
Discrètement, Rosa secoua la tête pour faire comprendre à Floch qu’il ne valait mieux pas lancer qui que ce soit sur le sujet. Déjà parce que ce n’était pas sûr que l’un d’entre eux ait vraiment envie d’en parler. Puis parce que ça risquait d’être long, déprimant et peu utile là, maintenant, de suite.
-Euh… non, pas vraiment, se reprit alors Floch en s’éloignant, en compagnie de Sandra et Gordon. Une autre fois, peut-être.
Jean soupira et marmonna :
-Faut toujours qu’il soit trop idéaliste celui-là. Qu’est-ce qu’il croit ? Que tout se passera comme sur des roulettes comme dans un conte de fée ?
-T’es grognon ce soir, Jean, fit remarquer Rosa en prenant cette fois place à table, avec ses amis.
-L’enthousiasme des nouveaux venus le rend grognon, expliqua Conny.
-En même temps, commença Eren, quand on sait ce qui nous attend probablement, je comprends. Ils ne se rendent pas compte.
-Mais même si on leur racontait, ils ne se rendraient pas compte, répondit Rosa en haussant les épaules. On était pareils, nous aussi. Enfin… ça dépend pour qui. Mais d’une certaine façon, on idéalisait ce qui pouvait se passer. Pourtant, on savait que le Bataillon déplorait nombre de pertes après chaque expédition. Mais on croyait, nous aussi, qu’on ferait la différence.
-Et on a eu un sacré pot d’être encore tous vivants aujourd’hui, remarqua sombrement Jean.
-C’est vrai que de notre brigade d’entraînement, on n’a pas eu de perte, commenta Armin, pensif. Enfin… à part ceux qui ont déserté, reprit-il sans oser énumérer leurs noms.
Le regard de Rosa balaya le réfectoire, s’arrêtant sur chaque nouvelle silhouette, chaque nouveau soldat. Ils étaient nombreux à avoir rejoint leurs rangs, sans doute galvanisés par les discours exhortant à la reconquête désormais possible du mur Maria. Portés par l’idée qu’ils pourraient, eux aussi, sauver l’humanité et reprendre aux titans le territoire qu’ils leur avaient volé. Elle dut avouer qu’ils représentaient cette forme d’innocence que les anciens avaient perdu. Son regard tomba sur la chevelure rousse de Floch qui parlait avec animation avec Sandra et Gordon et elle se dit que c’était pas trop mal, ce temps-là. Où ils pouvaient encore se bercer d’illusions avant d’être confrontés réellement à l’horreur.
-De toutes façons, commença-t-elle sans quitter Floch, Sandra et Gordon du regard, si on racontait, qu’est-ce que ça changerait ? S’ils avaient tous une mine aussi lugubre que toi, Jean, est-ce que ça serait mieux ?
-C’est pas question d’être lugubre ou pas, répliqua son ami en serrant les poings. Mais les voir tous aussi insouciants alors qu’on s’apprête à plonger en plein territoire ennemi, ça me…
Il s’interrompit, serra les dents.
Rosa comprit que, d’une certaine façon, il se projetait en eux. Concilier leur insouciance et les horreurs qu’il avait vues étaient intenable pour lui. Alors elle ne dit rien. Ne chercha pas à lui donner raison ou tort. Elle hocha simplement la tête. Pour dire qu’elle comprenait.
***
Depuis plusieurs jours, la caserne était agitée par un vent d’excitation et de trépidation venant particulièrement des nouveaux venus, impatients de se lancer dans la reconquête du mur Maria.
En cette fin de journée, le ciel était bas, les nuages gris et un vent frais soulevait les capes des soldats qui s’activaient, pris dans leurs tâches quotidiennes. Erwin et les hauts-gradés étaient occupés à établir les plans pour l’expédition à venir. Au sein du Bataillon, le quotidien se déroulait pas après pas.
Rosa traversa la cour intérieure d’un pas pensif. Elle devait rejoindre Armin pour faire l’inventaire des équipements tridimensionnels à disposition et lister les pièces ayant besoin d’un entretien ou d’une réparation. Il fallait que tout soit prêt et fonctionnel en vue du jour du départ.
Le vent s’engouffra dans ses longs cheveux sombres et elle ramena quelques mèches derrière son oreille. Tout à coup, une voix l’interrompit dans son trajet :
-Eh ! Rosa !
Surprise, elle se tourna et vit Sandra qui lui adressait un signe. Elle était avec ses deux autres inséparables amis, Gordon et Floch, tous les trois installés autour d’une fontaine qui ne fonctionnait pas -que Rosa n’avait jamais vue fonctionner, d’ailleurs. Intriguée, elle alla vers eux. Le regard de Sandra brillait d’excitation :
-Dis, commença-t-elle d’une voix enthousiaste, à ton avis, où va nous affecter le major ?
-Comment ça ?
-Qu’est-ce que tu crois qu’on devra faire ?
-En tout cas, vous ne serez pas en première ligne, se contenta de répondre Rosa avec un sourire à la fois amusé et un peu dépité face à leur enthousiasme sans faille.
-C’est pas vrai, grogna Floch en croisant les bras sur sa poitrine, toi aussi tu crois qu’on est des incapables ?
-C’est pas question d’être capable ou pas. C’est votre première mission et expédition avec le Bataillon. On en est tous passés par là et parfois, certains ne reviennent même pas de leur première mission.
Elle n’avait pas voulu être amère mais honnête.
-T’es pas un peu trop négative ? demanda Gordon, avec, cependant, un éclat d’incertitude dans le regard.
-A croire que Jean a déteint sur toi, renchérit Floch avec un grimace.
Elle eut un petit rire et secoua la tête :
-C’est peut-être Jean qui a raison. Il ne vous prend pas pour des incapables. Mais sait que ce qui nous attend au-delà des murs est tout sauf un séjour de villégiature.
-Ouais ça on sait, s’agaça Floch. Mais cette fois-ci, on a toutes nos chances, pas vrai ? Le major dit qu’avec le pouvoir de titan d’Eren, on peut reconquérir le mur. Et puis, quand ce sera fait, ce sera une sacrée avancée pour l’humanité, non ?
Rosa considéra ses propos pendant quelques secondes avant de hocher doucement la tête :
-Pour une fois, je ne peux pas te donner tort. C’est sûr que reconquérir le mur Maria serait un sacré avantage pour nous. On pourrait enfin retrouver l’étendue de terres que nous avions, se remettre à cultiver, à faire de l’élevage pour nourrir toute la population. Je ne remets pas en question l’importance capitale de cette expédition. Je dis juste que c’est dangereux. Mais vous êtes des soldats. Je suppose que vous savez qu’on risque nos vies chaque fois qu’on part.
Les trois jeunes recrues la regardèrent en silence.
Rosa savait parfaitement qu’elle pouvait dire ce qu’elle voulait, que Jean pouvait grogner comme il voulait, comprendre intellectuellement le danger et le vivre étaient deux choses différentes. Floch, Sandra et Gordon comprenaient peut-être les possibles périls qui les attendaient au-delà des murs. Mais qui pouvait savoir comment ils réagiraient réellement sur le terrain ?
-Mais bon, soupira-t-elle, je suppose qu’il en faut bien, des enthousiastes comme vous. On l’a nous-même été. Sinon, le Bataillon ne recruterait plus.
Soudainement, la voix d’Armin la rappela à son devoir. Son ami était apparu à une porte, agitant une main dans sa direction. Elle avait à faire. Elle lança un dernier regard au trio, tapota l’épaule de Floch et lâcha :
-Bon, à plus tard. Ne vous perdez pas trop en conjectures. Le major vous mettra précisément au meilleur poste pour vous.
Sur ces paroles, elle les dépassa et rejoignit Armin. Celui-ci lui adressa un sourire et ensemble, ils se rendirent dans la salle de stockage où étaient entreposés les équipements tridimensionnels de chacun ainsi que les pièces de rechange.