Ceux qui survivent

Chapitre 41 : Les préparatifs à la reconquête (part.2)

Par ShleyAsheila

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Rosa était en train de s’occuper de son cheval au sein de l’écurie du Bataillon quand elle remarqua trois soldats plus âgés qui passaient, les bras chargés de paperasse. Elle ne connaissait pas leurs noms mais les avait déjà vus. Ils faisaient partie des vétérans et, comme eux tous, se préparaient, jour après jour, à la future reconquête du mur. Celle-ci avait été programmée pour dans une semaine. Le temps allait filer. Il fallait être efficace. Être sûr que tout serait parfaitement coordonné, préparé pour le jour J.

Les trois hommes ralentirent subtilement le pas en l’apercevant dans l’écurie et ne purent s’empêcher de lui lancer un regard muet. Ce n’était pas un salut silencieux ou une quelconque reconnaissance de soldats du Bataillon envers une autre. Rosa y lisait autre chose. Comme une question muette. Ou… un air dubitatif.

Elle n’eut pas le temps de s’interroger davantage car les trois hommes avaient continué leur chemin, échangeant à voix basse.

Rosa fronça les sourcils, brossant machinalement la crinière de son cheval. Elle ne comprenait pas cette réaction.


Quelques heures plus tard, alors qu’elle discutait avec Armin, elle nota un autre vétéran qui la dévisageait de loin. Il paraissait se poser des questions. Mais il ne vint pas vers elle, se contentant d’un regard analytique muet.

-Mais qu’est-ce qu’ils ont ? s’agaça Rosa.

-Que veux-tu dire ? demanda Armin en suivant son regard et en notant, à son tour, l’étrange posture de l’homme.

Ce dernier finit par se détourner et s’éloigner.

-Je sais pas, j’ai l’impression que les vétérans me regardent comme si… j’en sais rien… comme si subitement ils doutaient.

Armin eut un petit haussement d’épaule : 

-Peut-être qu’ils font ça avec nous tous… ils nous trouvent peut-être encore jeunes pour se lancer dans un mission aussi périlleuse que la reconquête du mur. Même si on commence à avoir de l’expérience et que clairement, ils n’ont pas le luxe de refuser ceux qui veulent s’engager, ils ont besoin de soldats, surtout s’ils sont aguerris. 

Rosa secoua la tête : 

-Non, je pense pas que ce soit ça. J’ai pas eu l’impression que ce type te regardait. C’était moi, qu’il fixait. Et tout à l’heure, quand j’étais dans l’écurie, y’en a trois autres qui m’ont lancé un regard… étrange. J’ai pas pu entendre ce qu’ils disaient.

-Ca t’inquiète ?

-Non. Ça m'énerve ! 

Armin eut un petit rire et posa une main rassurante sur l’épaule de la jeune fille : 

-T’as toujours eu le don de t’agacer et t’agiter quand quelque chose t’échappe.

-Ouais, ouais, je sais, grommela Rosa. Le caporal dit que je dois canaliser mon hyperactivité.

-Je suis pas sûr que ce soit de l’hyperactivité.

-Ah, tu vois ! T’es d’accord avec moi ! 

-Mais il faut bien avouer que t’es toujours plus agitée quand tu as le sentiment de ne rien contrôler. Ne t’en fais pas, je suis sûr que ce n’est rien. On est à une semaine de la reconquête. Tout le monde est un peu tendu, c’est normal. Moi aussi, ça m’angoisse, avoua le jeune homme dans un souffle.

Rosa le contempla pendant quelques secondes en silence. La main de son ami glissa de son épaule. Elle l’attrapa alors et la serra d’une étreinte présente, rassurante : 

-Oui, c’est angoissant. Mais on va faire face. Comme toujours.


Le lendemain, elle nota à nouveau quelques regards furtifs qu’elle n’avait jamais notés auparavant et des murmures qui la suivaient comme une traînée de poussière. Murmures qu’elle ne comprenait jamais vraiment, c’était comme un bruit de fond dénué de sens. Elle se retint de ne pas faire à plusieurs reprise volte-face pour confronter directement ses aînés qui paraissaient subitement dubitatifs quant à sa présence parmi eux. Sa valeur et ses compétences n’avaient jamais été remises en cause et elle avait prouvé à plusieurs reprises qu’elle était capable. Elle ne comprenait pas ce soudain revirement.

Le soir venu, elle se trouva avec Livaï en train d’inventorier le contenu de caisses de matériel fraîchement reçues.

-Dites, caporal-chef…

-Hm ?

-Pourquoi est-ce qu’une partie des vétérans me dévisage bizarrement en ce moment ?

Livaï lui lança un regard en coin, la mine toujours impassible. Puis il reporta son attention sur les lames neuves qui s’étalaient devant lui. Elle n’aurait su dire s’il était pensif ou s’il ne savait pas comment lui répondre. Finalement, d’un ton égal, il lança : 

-C’est parce que les rumeurs vont vite et que tout finit par se savoir.

-Qu’est-ce qui finit par se savoir ?

-Tu te rappelles, quand Erwin t’a convoquée à Ehrmich ?

Silencieusement, Rosa hocha la tête, ne comprenant pas où voulait en venir son supérieur.

-On t’a dit ce jour-là qu’on avait besoin de jauger ta fiabilité. Parce qu’on ne savait pas comment tu pouvait réagir ou même si tu n’étais pas toi-même une ennemie de l’humanité compte tenu de tes relations avec Braun.

Elle déglutit. Le souvenir douloureux qui lui paraissait lointain tellement les derniers événements avaient accaparé toute son attention et son instinct de survie. Bien sûr, elle pensait toujours à Reiner. Parfois. Il hantait ses pensées comme un fantôme à qui on n’a pas pu dire tout ce qu’on voulait dire. Mais ces dernières semaines et derniers mois, elle était trop occupée à sauver sa propre vie, échapper à la potence et aux balles mortelles des divisions centrales pour lui laisser beaucoup d’espace.

-On sait que t’es pas une ennemie de l’humanité, reprit Livaï, sans la regarder. Par contre, certains se demandent si t’es toujours fiable.

-P… pourquoi ?

-Pas parce que tu nous voudrais du mal. Mais ils se demandent si tu ne faibliras pas face à l’ennemi. Ils se demandent si tu serais vraiment capable de tout donner et d’abattre le Cuirassé si l’occasion venait à se présenter.

Rosa prit quelques secondes pour entendre et digérer ce que lui disait Livaï. Elle n’avait pas réalisé que ses propres questionnements pouvaient être posés par d’autres. Elle n’y avait même pas pensé. Et, surtout, n’avait pas imaginé que cela aboutirait à une défiance à son égard.

-Et… et vous ? Qu’est-ce que vous en pensez ?

Livaï la considéra de longues secondes en silence. Son visage restait impassible, difficile à déchiffrer. Mais ses yeux la fouillaient. Analysaient. 

-Quoi que tu fasses, tu ne nous mettras pas de bâtons dans les roues. Je ne suis personne pour te dire quelle est la meilleure conduite à tenir dans ton cas. Ni même s’il y en a une. Tu feras tes choix. Mais j’ai confiance en le fait que tu te battras aux côtés du Bataillon. Sinon, je ne t’aurais pas prise dans mon escouade.

Rosa eut un regard de gratitude envers son supérieur.

Livaï n’imposait jamais une vision, une conduite à tenir. Il ne se mettait pas dans la position du sachant qui aurait la science infuse. Mais l’entendre affirmer sa confiance à son égard eut don de la conforter avec elle-même.

Au fond d’elle, elle sentait encore un vacillement. Des questionnements sans réponse.

Elle repensa à sa mère, qui lui avait dit qu’elle pouvait choisir la troisième voie. Que tout ne se résumait pas à combattre ou ne pas combattre. Qu’elle pouvait choisir de ne pas être celle qui chercherait à abattre Reiner mais celle qui protégerait ses camarades, permettant surtout qu’ils rentrent en vie. La défense plutôt que l’attaque frontale.

Elle songea à Livaï, qui avait dit que, quoi qu’elle fasse, elle ne ferait pas faux bond au Bataillon.

Elle baissa légèrement la tête, comme une esquisse de révérence silencieuse et pleine de gratitude. 

-D’accord, lâcha-t-elle après un moment. Je vois. Je… merci.

Livaï ne dit rien. Son attention se reporta à nouveau sur les caisses de matériel et il soupesa l'une des nouvelles lames afin d’en apprécier la qualité. Il devait être sûr qu’ils partaient avec du matériel adéquat pour mettre toutes leurs chances de leur côté. Ce simple geste suffit pour faire passer le message : assez parlé, on doit se mettre au travail.


***

-Alors… c’est pour dans trois jours ?

-Ouais… ça va passer tellement vite…

Appuyée contre le mur d’un vieux corps de ferme, Historia lança un regard en coin à Rosa. A quelques mètres, des enfants couraient, riaient et semblaient se lancer des branches dessus. Un gringalet d’environ vingt ans tentaient de leur faire comprendre que se lancer des branches à la figure pouvait être dangereux mais a priori, ses paroles n’avaient que peu d’effet.

Devenue reine, Historia avait mis tous ses premiers efforts dans l’accueil des orphelins de la ville souterraine. Elle voulait offrir à ces enfants oubliés de tous la perspective d’un avenir meilleur. Lorsqu’elle avait appris cela, Rosa s’était sentie heureuse pour son amie. Elle avait l’impression qu’elle trouvait enfin sa voie. Celle d’une reine qui rêve d’un futur glorieux pour son pays et ses enfants. 

-J’aurais aimé vous accompagner…

-Tu es reine, coupa Rosa. D’autres missions t’attendent, désormais. 

-Oui, je sais. Je ne le remets pas en question. J’espère juste que… que ça ira.

La jeune Ackerman hocha doucement la tête. Elle ne savait pas bien à quoi elle disait oui. Au fait qu’elle aussi, elle espérait que ça irait ? Ou au fait que ça irait -même si elle n’en avait absolument aucune certitude ?

-Tu as peur ?

-De mourir ?

-Oui… de ne jamais revenir…

-Quand j’y pense… oui je crois que ça me terrifie. Alors… je n’y pense pas. Je n’y penserai que quand j’y serai. Quand je serai face au danger. Et que la peur ne sera plus paralysante mais au contraire… motrice de l’action. Si j’y pense maintenant, je me fige. 

Rosa songea à ce qu’elle appelait désormais son feu intérieur. Qui se développait et la portait chaque fois qu’elle frôlait la mort. Ce n’était que dans ce moment du dernier instant, ce souffle suspendu au-dessus du vide, quand elle manquait de basculer vers le point de non-retour qu’il se déclenchait. Ce n’était que dans l’urgence du moment, quand tout dans son corps criait pour la survie, qu’elle pouvait déployer ses ailes et embraser l’air. En dehors de ces instants, la peur avait tendance à la paralyser. Brouiller ses sens et ses pensées. Elle avait alors besoin d’action, de marcher, de courir pour se recentrer.

-Et…

Historia lança un nouveau regard en coin à son amie. Elle semblait hésiter. Chercher ses mots. Quand son attention revint sur le petit groupe d’enfants qui jouaient, elle reprit : 

-Et qu’est-ce que tu vas faire de Reiner, s’ils vous attendent là-bas ?

-J’y ai beaucoup réfléchi, commença la jeune fille, le regard fixé sur l’horizon. Depuis un mois, j’y pense. J’ai pesé toutes mes options.

-Et ?

-Shiganshina… pour moi, au-delà de reprendre nos territoires et espérer un meilleur confort de vie en ayant plus de terres pour cultiver et élever à nouveau des bêtes, c’est surtout la promesse d’avoir enfin des réponses. La cave d’Eren, tu te souviens ? Quoi qu’il y ait là-dedans, Hansi dit que ça pourrait nous apporter des réponses concernant les titans. Et ça… c’est un trésor inestimable. Sans compter qu’une victoire à Shiganshina et des réponses sur notre monde pourraient relancer des expéditions au-delà des territoires connus. On en saurait plus sur nos ennemis et on pourrait enfin se concentrer sur l’inconnu. Ces cinq dernières années, le Bataillon n’a eu de cesse de faire des expéditions dans l’idée de reconquérir le mur Maria. Ce n’était que voir des terrains connus et abandonnés. Ce… ce n’est pas ça que je veux.

Historia écoutait son amie avec une attention non-feinte. Plus elle parlait, plus la voix de Rosa devenait exaltée. 

-Moi, ce que je veux, c’est l’inconnu. C’est… Armin a parlé de la mer ! Et des champs de sable ! Et des montagnes de feu ! Moi je veux tout ça. Je veux voir ce qu’on n’a jamais vu !

Le regard de Rosa quitta l’horizon pour se concentrer sur son amie laquelle eut la même idée au même moment. Leurs yeux se croisèrent, dans un éclat de reconnaissance.

-Alors c’est pour ça que tu vas à Shiganshina ? demanda Historia. Pour impulser ce nouveau départ vers de nouvelles découvertes ?

-Oui ! C’est ça qui me motive. Et… et j’en suis venue à la conclusion que je ne laisserai personne me prendre ce rêve. Pas même Reiner. Si… si je dois l’affronter pour nous permettre d’envisager ce nouveau départ… alors… je le ferai. 

-Ca te fera mal…

-Oui, sans doute. Rien que d’y penser, ça me fait mal. Mais… au fond de moi, je sais que je protégerai toujours mes amis. Et que je me battrai pour mon rêve. Ces deux objectifs ne sont sans doute pas compatibles avec ceux qu’ont Reiner et Bertolt. Je… je ne dis pas que je serai capable de vraiment totalement tout sacrifier. Mais… si l’affrontement est inévitable alors… soit. 

Historia considéra son amie en silence. Puis elle esquissa un léger hochement de tête. Ses yeux bleus brillaient d'un éclat de compréhension et de compassion.

-Tu es tellement courageuse, murmura-t-elle en prenant sa main dans les siennes. 

-Je ne sais pas si c’est une question de courage…

-Si. Il faut beaucoup de courage pour accepter de sacrifier ce qu’on aime si fort pour un objectif plus grand. 

L’une des mains d’Historia vint se poser sur la joue de Rosa, en un geste tendre et spontané.

-Revenez en vie. Je ne pourrai rien faire d’autre que d’attendre votre retour en priant pour que vous soyez tous en vie. Et je vous attendrai.

-Je ferai tout pour qu’on survive à cette expédition. Encore une fois. Je ne promets rien, mais je donnerai tout.

Les deux amies se regardèrent d’un air décidé. Elles avaient chacune leur rôle à tenir dans l’affrontement à venir. Et chacune devait se draper de courage pour accomplir le rôle pour lequel elle était attendue : attendre avec anxiété le retour de ses amis ou se battre contre un être cher pour reconquérir les territoires perdus et protéger ses camarades.


***

La veille de la reconquête fut célébrée comme un jour de fête. Rosa songea que c’était une façon pour leur état-major d’enterrer la peur et leur donner du coeur à l’ouvrage. Ou alors ils envisageaient cela comme leur possible dernier repas et en tant que tel voulaient faire de leur mieux. Toujours est-il qu’ils s’étaient dépassés et avaient aligné sur les tables des morceaux de viande comme ils n’en avaient plus vu depuis un bon moment.

Inquiète, Rosa lança un regard à Sasha qui bavaient sans retenue en regardant les assiettes garnies posées sous ses yeux. Avant même que le signal du début de repas ne fut lancé, les exclamations fusèrent et les soldats entreprirent de découper la viande pour se la partager. Sauf Sasha, bien évidemment, qui se saisit du plat tout en entier et tenta de croquer sans retenue au milieu.

-Arrête Sasha ! s’écria Conny en lui saisissant le bras.

-Mais quelle goinfre, laisses-en aux autres ! renchérit Jean.

-Sasha ça suffit ! ordonna Rosa en donnant un coup sur la tête de son amie.

Cependant, cela ne sembla pas fonctionner car la jeune fille ne lâcha pas l’énorme morceau de viande. Elle se permit même de mordre Jean au passage qui avait tenté d’éloigner son visage de la nourriture tant convoitée.

-Putain mais c’est Jean ! s’écria Conny, presque paniqué. C’est pas un rosbif ! Le mange pas !

Décidant d’employer les grands moyens, Rosa usa de toutes ses forces pour arracher le morceau de viande des mains de son amie. Elle reçut en réponse un cri à glacer le sang et une Sasha gesticulant de rage, vainement contenue par Conny et Jean. Soudainement, alors qu’elle allait poser la viande un peu plus loin, hors de portée, elle sentit une douleur sourde partir de son avant-bras. Sasha, qui ne pouvait plus bouger ses membres à cause de Conny qui la maintenait trop fermement, était parvenue à balancer sa tête en avant. Ses dents acérées, qui avaient précédemment goûté à la main de Jean, venaient de se refermer sur l’avant-bras de Rosa.

-Mais t’es dingue ! hurla la jeune fille en secouant son membre pour lui faire lâcher prise. Aidez-moi, elle mord fort ! 

-Sasha, ça suffit ! grogna Jean en appuyant sur ses joues pour tenter de lui faire ouvrir la mâchoire, sans succès. Conny, fais quelque chose ! Assomme-la !

-Putain mais je saigne ! s’écria Rosa en agitant désespérément son bras. C’est un vrai titan dissimulé, cette fille !

Conny passa un bras autour du cou de Sasha, tentant de l’étouffer sans la tuer afin de l’obliger à lâcher prise.

-Qu’est-ce que tu attends ?! s’impatienta Rosa.

-J’essaie ! Elle résiste ! Quand il est question de nourriture, plus rien ne l’arrête !

Finalement, entre la clé de bras de Conny et un deuxième bon coup à la tête de la part de Jean, Sasha finit par tourner de l’oeil et sa mâchoire s’ouvrit, libérant l’avant-bras de Rosa. Celle-ci s’empressa de s’éloigner en marmonnant : 

-C’est un vrai démon de la nourriture…

Tandis qu’Eren vint aider Conny et Jean à transporter puis ligoter Sasha un peu plus loin, Armin releva la manche de Rosa et observa son avant-bras. Une belle marque de morsure se voyait, les dents de la jeune fille clairement imprimées dans sa peau. Un peu de sang perlait et Armin l’essuya délicatement.

-La vache, souffla-t-il. Elle n’y est pas allée de main morte.

-Finalement, je me demande si je préfère pas affronter des titans plutôt que Sasha face à un plat de viande, plaisanta la jeune Ackerman.


La suite du repas ne fut pas de tout repos. Une nouvelle dispute éclata entre Jean et Eren qui évolua en combat à mains nues. Rosa haussa un sourcil et lança un regard à Armin et Mikasa. Le premier hésitait à intervenir mais la seconde avait ce sourire étrangement confiant aux lèvres. Ce qui étonna Rosa. Elle, qui était toujours prompte à défendre Eren et le sauver des griffes de n’importe qui ne semblait pas déterminée à lever le petit doigt pour l’instant.

-Ca va les défouler, commenta-t-elle tranquillement.

Rosa étouffa un rire. Elle était surprise, mais ne pouvait pas dire que l’idée lui déplaisait. Après tout, ces deux-là étaient de telles boules de nerfs surtout quand ils étaient ensemble, à se chamailler sur tout et sur rien qu’un petit affrontement en règle pouvait en effet leur permettre de se défouler un peu. C’était bien le dernier soir où il pouvait se permettre de tels écarts. Dès le lendemain, lorsqu’ils partiraient pour Shiganshina, il ne serait pas question de gaspiller son énergie sur de telles luttes futiles.

Rosa se leva sans quitter du regard l’affrontement entre Eren et Jean. Les deux jeunes hommes pestaient, répondant coup de poing par coup de poing, envoyant valser les chaises vides à proximité. Rosa esquiva de justesse un projectile et se décala encore d’un pas. 

-Bordel mais pourquoi y’a autant de foutoir ce soir ? demanda une voix derrière elle.

Elle leva les yeux et vit Floch, mâchoire serrée, qui regardait Jean et Eren avec un air à la fois d’incompréhension et d’exaspération. Avec un petit sourire, elle haussa les épaules : 

-Bienvenue au Bataillon d’Exploration, répondit-elle. Que des têtes de mule, ici. 

-Et… vous les arrêtez pas ?

-Mikasa dit que ça va leur permettre de se défouler. Et puis…

Elle repéra une ombre furtive dans son champ de vision périphérique.

-...je crois que quelqu’un d’autre va s’en charger.

En effet, une seconde plus tard, Livaï séparait les deux jeunes hommes à grands coups de pied. Son intervention, simple et efficace, signa la fin de la fête. 


Plus tard, alors que la plupart des soldats finissaient de ranger ou de boire les dernières gouttes d’alcool qui leur restaient, Rosa regarda son reflet dans le miroir de la salle de bain. Elle avait l’impression d’à peine se reconnaître. Ses longs cheveux bruns tombaient sur ses épaules, encadrant un visage fatigué. Elle devait avouer que depuis plus de deux mois, elle ne parvenait pas à sombrer dans un sommeil correct et réellement réparateur. D’abord, il y avait eu la trahison de Reiner et tout ce que cela impliquait qui était venu hanter ses cauchemars et parasiter ses nuits. Puis la peur viscérale de finir pendue et d’être en train de s’attaquer à quelque chose de beaucoup trop grand, trop fort pour elle. Le sentiment d’être minuscule face à une machine parfaitement huilée. Après la chute de l’ancien régime, elle était parfois parvenue à dormir de façon plus correcte. Mais parfois, ses songes étaient agités par l’anticipation de l’opération à venir. L’angoisse du futur qu’on ne maîtrise pas. La terreur de devoir sacrifier celui auquel elle tenait tant. Et la douloureuse résolution qu’elle le ferait. 

Elle ferma les yeux pendant quelques secondes.

-Je le ferai, murmura-t-elle. Evidemment, je le ferai.

Elle sentit son coeur se serrer. Sa gorge se nouer. Alors elle répéta : 

-Je le ferai.

Derrière ses paupières closes, elle sentit ses yeux s’humidifier. Son nez picoter. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, ceux-ci brillaient d’un voile de larmes contenues.

-Je le ferai.

Elle ne pouvait pas reculer. Elle ne devait pas reculer.

Malgré ses larmes, ses pupilles bleues scintillèrent d’un éclat de détermination. Elle entendit encore la voix d’Historia lui dire qu’elle était courageuse pour prendre une telle décision. C’était un courage douloureux. Mais dont elle devait s’armer.

Ses mâchoires se crispèrent.

D’un geste décidé, elle rassembla ses cheveux dans une main et de l’autre, saisit la lame qu’elle avait prévu pour cet effet. Les mèches sombres glissèrent sur ses épaules et tombèrent au sol sans effort. L’une après l’autre, à mesure que la lame tranchait aussi efficacement qu’elle était effilée. 

Quand elle se regarda à nouveau dans le miroir, ses cheveux étaient désormais au-dessus de ses épaules, dégageant le bas de sa nuque.

Ce geste était minime mais hautement symbolique pour elle.

C’était sa façon d’enterrer celle qu’elle était, celle qu’elle était depuis qu’elle avait commencé sa formation avec la 104ème brigade. Celle qui aimait tresser ses cheveux longs pour qu’ils ne se prennent pas dans l’équipement.

C’était sa façon de se répéter je le ferai. Je dois le faire. 

La gorge nouée, elle repensa à Reiner qui, la dernière fois qu’elle l’avait vu, n’avait pas été capable de tout sacrifier -avait maladroitement tenté de la sauver. Cette fois-ci, y était-il résolu ? Eren paraissait si important pour lui, pour Bertolt. Elle ne comprenait toujours exactement pourquoi. Mais elle avait le sentiment que cette fois-ci, aucun des deux camps ne se ferait de cadeau.

Alors couper ses cheveux, c’était aussi ça.

C’était affirmer la Rosa qui était décidée à sacrifier une part de son humanité et piétiner ses sentiments pour ce qu’elle considérait comme une cause supérieure -son rêve, la liberté et la victoire de l’humanité. 

C’était faire advenir la Rosa qui n’avait pas pu trouver de façon de concilier devoir et amour et prenait la décision de sacrifier le deuxième pour embrasser le premier.

Courage douloureux.

Courage tout de même. 

Malgré la larme qui s’échappa et glissa lentement le long de sa joue.





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