Ceux qui survivent

Chapitre 45 : La reconquête du mur Maria (part.4)

3032 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 23/08/2026 10:46

Shiganshina fumait. Ses ruines étaient encore brûlantes des débris qui avaient été lancés par Bertolt. Mais le silence était retombé. De toutes parts. Comme un silence de mort. Une fin de bataille qui charriait son lot de morts. Mais pour l’heure, Rosa n’en savait rien.

Ils avaient vu le Colossal s’effondrer au niveau de la porte intérieure.

Hansi, après avoir tranché les membres de Reiner et lui avoir bandé les yeux, l’avait adossé à un bâtiment en ruines. Il avait tenté de s’emparer de quelque chose dans la poche de sa chemise mais la capitaine avait été plus rapide. Il s’agissait d’une étrange boîte en fer que la femme examina de son œil valide sans pour autant l’ouvrir. 

Un peu en retrait, Rosa observa sa supérieure.

Elle leur avait expliqué qu’elle n’avait survécu que grâce à Moblit, son second, qui l’avait poussée dans un puits au moment où Bertolt s’était transformé. Malheureusement, le soldat n’avait, de son côté, pas survécu. Et bien qu’elle ne se soit pas étalée sur le sujet, Rosa avait senti à quel point cette mort l’affectait. Tout comme celle de tous les autres membres de son escouade. Mais Moblit avait une place particulière. Il était tout le temps là. Il l’avait accompagnée fidèlement jusque dans ses obsessions les plus prégnantes pour les titans. Il était celui qui, parfois, l’ancrait et la ramenait à la réalité lorsqu’elle se laisser dépasser par cette frénésie de savoir. Il veillait sur elle sans lui faire d’ombre.

Rosa se sentit triste pour Hansi.

Puis son attention se reporta sur Reiner. Mutilé et grièvement blessé, elle peinait à le reconnaître. Pourtant, quelque chose chez lui faisait qu’elle y retrouvait une familiarité douloureuse.

Il n’avait pas voulu répondre aux questions d’Hansi même sous la menace d’une lame. Il ne voulait donner aucune information. Il avait seulement lâché que la boîte en fer contenait une lettre qu’Ymir avait écrit pour Christa.

Le cœur de Rosa fit un bond en l’entendant.

Si Ymir avait écrit une lettre pour Historia, cela signifiait qu’elle ne prévoyait probablement pas de la revoir un jour. Le pressentiment de son amie était-il donc exact ? Elle se souvenait qu'elle lui avait confié que lorsqu’Ymir l’avait quittée, ce jour-là, elle avait senti que c’était la dernière fois qu’elles se voyaient. Comme un adieu alors que la jeune fille courait vers une mort certaine, voyage dont elle connaissait l’issue mais dans lequel elle s’engageait malgré tout. 


-Y’a pas à dire, commença Hansi, t’es vraiment pas très causant. Tant pis. On fera sans.

D’un geste rapide, elle appuya sa lame sur la gorge de Reiner dans l’intention claire d’en finir une bonne fois pour toute.

-Non attendez ! 

Le cri avait quitté les lèvres de Rosa avant même qu’elle n’ait pu réfléchir. C’était la première fois qu’elle prenait la parole depuis qu’ils avaient vaincu Reiner. Jusque-là, elle s’était contentée d’observer, le visage fermé quoiqu’un peu mélancolique. 

Elle s’était concentrée sur des choses simples pour ne pas craquer : Mikasa qui l’avait aidée à arrêter l’hémorragie de son épaule et lui avait fait un bandage de fortune, faute de mieux pour le moment. Quelques débris de lance foudroyante avaient ouvert sa chair et elle aurait besoin d’une intervention médicale pour soigner sa plaie en bonne et due forme. La douleur qui restait lancinante l’avait parfois aidée à s’ancrer à nouveau dans son corps qui criait grâce pour ne pas se noyer dans ses propres pensées.

Mais à cet instant

Quand elle avait vu Hansi menacer d’en finir

Quand elle avait regardé le visage de l’homme -et non du titan

Toute menace directe envolée

Elle n’avait pas pu.

Pas pu résister.

Pas pu s’empêcher.

Les mots étaient sortis tout seuls et, dans un geste réflexe, sa main droite se tendit en direction de sa supérieure, comme une supplique muette.

-A… attendez, répéta-t-elle dans un souffle.

Elle s’interrompit. Elle était à court d’arguments. Elle n’avait aucune raison rationnelle à opposer au geste d’Hansi. Elle n’avait que des raisons émotionnelles et sentimentales. 

Elle ferma les yeux, déglutit.

Finalement, une fois la nécessité de survivre et la menace directe passées, elle était incapable de sacrifier ce qu’elle s’était promis.

Ses jambes tremblèrent légèrement alors qu’elle se maudissait intérieurement mais ne pouvait faire autrement. Elle n’était tout simplement pas capable de regarder sa supérieure tuer de sang-froid l’homme qu’elle aimait. 

-On… on doit le garder en vie, avança Jean. On doit utiliser le sérum et transformer l’un des nôtres pour qu’il acquiert son pouvoir.

Rosa rouvrit les yeux. 

Elle observa son ami sans rien dire.

Il semblait, lui aussi, incertain. Il était tiraillé entre la rationalité qui disait qu’ils ne pouvaient pas laisser vivre un ennemi aussi dangereux et l’émotion qui clamait qu’il était un ancien camarade et que, malgré tout, une petite part de lui ne pouvait se résoudre à une fin aussi tranchée.

Rosa n’ajouta rien. Jean ne donnait pas d’argument pour sauver Reiner -il n’en avait aucun. Il ne lui octroyait qu’un maigre sursis. Mais à cet instant, elle songea qu’elle s’accrocherait à tout, même si ce n’était que pour mieux repousser l’échéance. Elle ne pouvait tout simplement pas regarder Hansi achever froidement Reiner. 

Leur supérieure considéra les paroles de Jean pendant quelques secondes.

-On ne sait même pas si on a toujours le sérum, commença-t-elle. Ni où est Livaï, à qui Erwin l’avait confié. 

-Oui mais… on doit vérifier, répondit Jean, un peu tremblant.

Hansi soupira : 

-D’accord. Mikasa, est-ce qu’il te reste du gaz ?

-Pas assez pour rejoindre le caporal. Mais assez pour rejoindre Eren et Armin en haut du mur.

-Très bien. Vas-y. Essaie de voir quelle est la situation là-bas. Si, pour quelque raison que ce soit, tu n’es pas en capacité de me ramener la seringue avec le sérum, tire un fumigène rouge. J’achèverai aussitôt celui-là.

La jeune fille hocha la tête et se mit en route en attendre.

-Je… je suis désolé Hansi, commença Jean.

-Tu n’as pas à l’être. C’est ma décision.

La capitaine lança un regard à Rosa qui baissa les yeux sur ses bottes. Elle ne sentait pas de reproche ou d’agressivité. Pour autant, elle ne fut pas capable de soutenir le regard de sa supérieure. Un voile de tristesse passa sur le visage de cette dernière. Qui ne comprenait que trop bien ce que pouvait vivre la jeune fille. 

Un silence lourd tomba.

Conny avait installé Sasha contre un mur. Elle gémissait et babillait parfois des paroles incompréhensibles. Jean avait été blessé au bras mais assurait que ça allait. L’épaule gauche de Rosa continuait de la lançait et l’empêchait de faire de vastes mouvements. 

Ses yeux restèrent fixés quelques secondes sur ses bottes avant de remonter sur l’homme mutilé qui gisait face à elle. Il ne pouvait pas la voir puisqu’Hansi lui avait bandé les yeux. Mais elle savait qu’il avait conscience de sa présence. Il avait dû l’entendre comme il avait dû entendre Jean. Elle se demanda ce à quoi il pouvait penser. Il n’avait aucune chance de s’en sortir et elle… elle ne voulait pas le voir mourir mais ne trouvait aucune raison rationnelle et stratégique de continuer à s’opposer à Hansi.


Soudainement, un fumigène rouge fut tiré depuis le haut du mur. Tous se figèrent.

-Qu’est-ce qu’il se passe là-bas ? demanda Conny dans un murmure.

Hansi ne se laissa pas distraire longtemps : 

-Peu importe, annonça-t-elle en faisant un pas en direction de Reiner. Mikasa ne peut pas ramener la seringue. On doit l’achever.

Elle était plus décidée que jamais.

-N… non, bégaya Rosa mais sa supérieure ne l’écouta pas cette fois-ci. 

Alors qu’elle levait sa lame dans le clair but d’en finir, Jean repéra une ombre massive et rapide fondre sur eux.

-Attention ! cria-t-il en se jetant sur Hansi, la sauvant in-extremis des crocs d’un titan qu’ils n’avaient jamais vu.

Rosa fit un bond en arrière, surprise. Le geste vif lui arracha un grimace lorsque sa douleur à l’épaule se réveilla, passant d’un tiraillement lancinant à quelque chose de plus mordant et brutal. 

Avant que le Bataillon ne puisse réaliser ce qui se passait, le titan quadrupède se saisit du corps mutilé de Reiner et s’enfuit. Rosa avait eu le temps de noter la présence, sur son dos, d’un homme blond, lui aussi mutilé et fumant, de profondes traces de transformation visible sous ses yeux. Elle comprit qu’il s’agissait de l’hôte du Titan Bestial, qu’il avait essuyé une défaite de l’autre côté du mur et qu’il tentait de s’enfuir en récupérant ce qu’il pouvait de ses soldats. 

Alors que le titan s’éloignait à grands pas, Conny se précipita mais Hansi l’arrêta : il n’aurait jamais assez de gaz pour les poursuivre.

-Merde, jura Jean en se laissant tomber à genoux, martelant le sol de coups de poing rageurs. C’est ma faute… On… On aurait pu…

-Je te l’ai dit, répondit calmement Hansi, c’était ma décision. 

Rosa fixa la silhouette du titan qui diminuait de taille à mesure qu’il s’éloignait. Rapidement, il disparut, emportant avec lui Reiner qui, bien que grièvement blessé, était toujours en vie et pourrait se régénérer. Elle sentit une étrange chaleur envahir sa poitrine. Comme une sorte de soulagement malvenu. Elle n’aurait pas dû se sentir reconnaissante du fait qu’un ennemi ait réussi à s’échapper. Et pourtant, c’était le cas. 

Elle n’eut cependant pas le temps de s'appesantir sur ses contradictions car Hansi leur donna l’ordre de se rapatrier en haut du mur. 


***

La scène qui s’offrit à leurs yeux leur glaça le sang.

Rapidement, Rosa comprit la situation et ça la terrorisa. Sur un toit, au pied du mur, gisaient deux corps. Le major était grièvement blessé, un bandage grossier lui offrant un sursis provisoire tandis que son corps mourait lentement. Une autre silhouette, brûlée à ne plus la reconnaître, était étendue, immobile mais toujours attachée à un fil de vie. Rosa comprit que c’était Armin. Son ami qui lui avait promis de faire attention à lui. Et qui avait été jusqu’à sacrifier sa propre personne pour permettre à Eren d’abattre Bertolt.

Entre les deux mourants, il y avait leur ancien camarade, membres tranchés, inconscient. Et Livaï, seringue à la main, qui devait décider de qui aurait une seconde chance et qui mourrait. Etrangement, il y avait aussi Floch, qui paraissait avoir perdu de son insouciance et de sa prétention. Tout son corps était tendu, le regard empli d’une dureté que Rosa ne lui connaissait pas.

-Oh non, gémit Hansi, c’est pas vrai…

La pire configuration venait de se présenter. Un dilemme, encore un. Terrible. Angoissant. Atrocement déchirant.

Eren plaidait pour que le caporal ramène Armin, arguant que ce serait lui qui permettrait de sauver l’humanité. Mikasa avait ce regard acerbe, empli d’un désespoir fou, sachant que la décision ne lui reviendrait pas et qu’elle était totalement impuissante. D’autant que Livaï n’était pas quelqu’un qu’on pouvait plier et faire ployer devant sa volonté. 

-Le… le major nous a guidé jusqu’ici, clama Eren, mais Armin… Armin aussi est spécial ! Vous ne le connaissez pas…

-Non en effet, coupa Floch d’un ton brusque, empli d’une colère sourde. On n’a pas passé notre enfance avec lui, nous. Pour ce que ça vous intéresse, il n’y a plus un seul soldat qui respire de l’autre côté du mur ! Le major avait un plan qui impliquait qu’on se sacrifie tous et on l’a suivi ! Il… si on veut gagner contre les titans, il nous faut un démon ! Quelqu’un prêt à abandonner son humanité pour faire ce qu’il faut. C’est ce qu’est Erwin : un démon ! On doit le ramener !

-Non, c’est Armin qui sauvera l’humanité, contra Eren, les poings serrés. 

Alors que les deux jeunes hommes débattaient, Rosa lança un regard au mur. Les propos de Floch l’avaient atterrée : il n’y avait plus aucun survivant ? Mis à part eux ? 

-Fermez-la, ordonna soudainement Livaï. Ma décision est prise. Je vais injecter ce sérum à Erwin, un point c’est tout. Maintenant, barrez-vous. Je veux pas qu’il bouffe quelqu’un d’autre que Bertolt.

-Qu… quoi ? lâcha finalement Rosa d'une voix blanche.

Son attention fut recentrée sur le corps brûlé d’Armin. Son ami. Si curieux, si vif, si posé. En un flash, elle le revit lui parler presque secrètement de ce livre que son grand-père gardait caché. Et qui s’accordait avec ce qu’elle rêvait de voir au-delà des murs. Elle se repassa certaines de leurs conversations philosophiques et de ce sentiment qu’elle avait, chaque fois qu’elle parlait avec lui, de se sentir connectée. Il était comme un miroir d’elle-même avec sa curiosité et sa volonté de comprendre les choses et les gens. 

-C… C’est pas possible, murmura-t-elle, sentant ses larmes monter. Armin il…

-Barrez-vous ! répéta Livaï d’une voix encore plus ferme.

Mikasa poussa un hurlement de désespoir et de rage. Hansi la retint avant qu’elle ne se jette sur le caporal.

-C’est dur, je sais, convint la capitaine tandis que des larmes roulaient sur ses joues. Mais on a besoin d’Erwin.

-Mais… Armin… Armin il… il est… il est spécial ! bégaya Mikasa.

-Oui, il est spécial. Mais on ne peut pas sauver les deux. C’est tellement, tellement injuste…

-Pourquoi ? demanda Rosa, alors que ses propres larmes coulaient.

Elle était restée debout, immobile, comme assommée par la décision de Livaï. Elle ne pouvait pas envisager de perdre cet ami dont elle se sentait proche. Son cœur, déjà en miettes, était à nouveau déchiré.

Hansi força Mikasa à s’éloigner tandis que Floch emmenait Eren. Conny, portant Sasha sur son dos, suivit ses camarades et Jean secoua Rosa par son bras valide. 

-Viens, lui dit-il d’un ton qui se voulait doux. Armin… adieu, ajouta-t-il la gorge nouée.

Rosa renifla. Jean la tira un peu plus fermement et elle abdiqua. 


La suite fut comme une succession d’événements flous pour Rosa. Ses oreilles bourdonnaient de sa propre peine et épuisement. Les mouvements dus à l’utilisation de l’équipement tridimensionnel ravivaient chaque fois sa douleur dans l’épaule.

Elle ne comprit pas vraiment pourquoi, mais au dernier moment, Livaï changea d’avis. Alors qu’il allait injecter le sérum à Erwin, il suspendit son geste.

Quelques secondes plus tard, un éclair jaune déchira l’air et à la place du corps brûlé d’Armin se dressa un titan maladroit, cherchant dans des gestes désordonnés à attraper une proie. 

Bertolt revint à lui au moment où la poigne du titan se saisissait de son corps sans défense. Il comprit rapidement ce qui se passait et cria de peur et d’effroi. En apercevant ses anciens camarades, il les supplia de le sauver mais personne ne bougea.

Rosa resta tétanisée. Son corps était crispé d’horreur alors qu’elle regardait, comme dans une scène au ralenti, son ami transformé en titan amener son ancien camarade vers sa gueule béante. Elle ne pouvait empêcher ses larmes de couler. Cette fois-ci, ce n'était plus pour la perte d’Armin. Mais pour les cris de désespoir du jeune homme qui se débattait faiblement et dont le sort était scellé. Encore une fois, elle réalisait qu’elle avait face à elle un être humain et non plus un titan, un ancien camarade qu’elle avait côtoyé durant trois ans et qui, à cet instant, comme tout être humain, était terrifié à l’idée de mourir. 

-Non, non, cria-t-il dans une vaine et désespérée tentative de s’en sortir. Annie ! Reiner !

Ce furent ces derniers mots avant que les dents du titans ne broient son corps.

Incapable de regarder, Rosa détourna les yeux.

Elle se sentait minable. Brisée. 

Ils avaient dû laisser mourir Erwin pour ramener Armin. En finir avec Bertolt pour lui permettre de reprendre forme humaine.

Tremblante, elle songea qu’il n’y avait aucune issue pleinement satisfaisante. La conquête de Shiganshina s’achevait sur un succès et une victoire du Bataillon. Mais à quel prix ? La perte du major et des deux cents soldats était un bilan extrêmement lourd. Et à titre personnel, Rosa se sentait plus minuscule que jamais. Il n’y avait rien d’héroïque dans cette victoire. Que des morts. Des sacrifices. Une âme déchirée, des sentiments piétinés, des rêves à jamais brisés.

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