Elle flottait.
Comme dans une bulle de savon.
C’était doux et léger. Elle avait l’impression qu’un souffle de vent pouvait la faire dériver n’importe où. Elle était comme une feuille que l’on emporte au gré de la météo. Ce sentiment lui procurait une étrange sensation de bien-être. Comme si rien n’existait en dehors de cette bulle où elle se laissait flotter. Tous les tourments, les peines et les regrets effacés dans cet espace infini baigné d’une douce lumière.
Lentement
Elle s’éleva
La bulle de savon se fit plus grande
Et peu à peu
Le monde infini, silencieux et lumineux se troubla.
Quelques sons parvinrent.
Des gémissements bas.
Une respiration lourde, presque sifflante.
Le froissement d’un drap.
Elle ouvrit les yeux.
Elle se trouvait allongée dans un lit au matelas presque trop fin mais elle n’y fit pas attention. Des draps rêches recouvraient son corps. Une douce lueur filtrait à travers des rideaux. En tournant la tête, elle vit Sasha, inconsciente, qui gémissait tout bas, luttant contre la douleur.
Précautionneusement, elle se redressa. Elle constata qu’on lui avait retiré sa chemise qui était soigneusement pliée sur la table de chevet à côté. Elle se souvenait vaguement d’une médecin qui l’avait examinée lorsqu’ils étaient revenus à Trost. Qui s’était occupée de la charcuter pour mieux la sauver -retirer les fragments de lance et de débris qui avaient causé la profonde blessure partant de son épaule gauche jusqu’au haut de sa poitrine. Après, c’était le flou. Entre la fatigue et la douleur, elle s’était probablement écroulée. On l’avait pansée, bandée, soignée.
Alors qu’elle s’habillait lentement, grimaçant lorsqu’elle levait trop son bras gauche, elle songea aux derniers événements. A l’après Shiganshina. Elle était restée avec ses camarades, veillant sur Sasha tandis qu’Armin, Mikasa, Eren, Hansi et Livaï étaient partis en quête du fameux sous-sol. Elle les aurait bien accompagnés mais ne s’en sentait pas la force. L’après-bataille avait ce goût amer de la victoire arrachée au prix d'innombrables vies. Depuis le haut du mur, Rosa avait vu le massacre qui s’étendait de l’autre côté. Celui que Floch avait décrit lorsqu’il avait affirmé qu’il n’y avait plus aucun survivant. Tous s’étaient fait lapider par le Bestial dans une guerre sans merci.
Les heures s’étaient écoulées. Sasha était la plus grièvement blessée d’eux tous. Elle s’était vraiment pris la lance explosive de plein fouet là où Rosa n’en avait reçu que quelques éclats. Ils s’étaient relayés à ses côtés, veillant son état. Puis ils faisaient des rondes, sans doute plus pour s’occuper qu’autre chose. Ils ne pensaient pas que Reiner et l’hôte du Bestial reviendraient. Pas après une si douloureuse défaite. Ils étaient des titans, certes, mais n’étaient ni invincibles ni inépuisables. Ils devaient être aussi exténués qu’eux et se lancer dans une nouvelle bataille au bord de l’épuisement était stratégiquement une mauvaise idée.
Quand Eren et les autres étaient revenus, les visages qu’ils arboraient mêlaient stupeur, incompréhension et incrédulité.
Peu à peu, le récit s’était agencé.
Brutal.
Incroyable.
Presque fictionnel.
Ils avaient parlé des carnets de Grisha, du monde au-delà des murs qui n’était absolument pas celui qu’elle imaginait. La vie continuait, les civilisations se construisaient, grandissaient, évoluaient. Ils avaient appris que Grisha venait de cette terre lointaine et qu’ils appartenaient tous à ce qu’il nommait le Peuple d’Ymir -les Eldiens.
Les révélations faites par Eren avaient assommé Rosa et ses camarades.
Elle avait eu l’impression que son cerveau allait exploser. Il y avait eu trop de choses en une seule journée. Elle avait eu juste envie de se rouler en boule et dormir. Longtemps. Très longtemps.
Elle se redressa et fit quelques pas hésitants. Ses jambes tenaient bon. Elle ne savait pas combien de temps elle avait dormi.
Elle jeta un dernier coup d'œil à Sasha avant de se diriger vers la porte de l’infirmerie.
Les propos d’Eren ne cessaient de tourner et retourner dans sa tête. Un monde plein de vie et de gens à l’extérieur. De gens qui les voyaient, eux, comme un ennemi terrifiant. Alors qu’ils n’étaient que des gens banals luttant chaque jour pour leur survie. Mais la différence fait peur. L’autre, l’alter horrifie lorsqu’il s’éloigne trop de ce qu’on est. Le monde avait ployé sous le poids des titans et avait appris à les craindre autant qu’à les haïr. Alors aujourd’hui, c’était eux, les descendants sans souvenir, qui héritaient de cette crainte et de cette haine.
Elle ne parvenait toujours pas complètement à saisir l’ampleur de toute cette révélation. Et surtout, elle se demandait ce qu’il en était alors de son rêve. Elle avait imaginé un monde extérieur dépourvu d’humains mais empli d’une nature brute, sauvage et terriblement belle -la mer, les étendues de sable, les rivières de feu, les terres gelées. Que devait-elle alors penser d’un monde extérieur empli d’humains… qui les haïssaient ?
Elle marcha au hasard d’un couloir, perdue dans ses pensées. Quand elle entendit des bruits de bottes venant d’un couloir adjacent et se retrouva face à Jean et Hansi.
-Tu es réveillée ! s’exclama son ami en pressant le pas dans sa direction.
Il avait un bras en écharpe et posa sa main valide sur son épaule qui n’était pas blessée. Un geste d’affection et de reconnaissance.
-Comment tu vas ? demanda-t-elle en désignant son bras.
-Boh… ça va aller. Ce n’est pas grave. Les médecins disent que ça va guérir rapidement. Et toi ?
-Beaucoup mieux. Je peux toujours pas faire de grands gestes mais disons que c’est bien assez pour le moment.
-Tu veux venir avec nous ? demanda Hansi en agitant sous son nez une boîte en fer. On l’a faite examiner, il n’y avait aucun piège ni aucun mécanisme étrange. Il semblerait que Reiner n’ait pas menti et que cette boîte contienne réellement uniquement une lettre pour Historia. On allait la lui apporter.
-Historia est ici ? s’étonna Rosa.
-Bien sûr, répondit Jean avec un petit sourire en coin. Que crois-tu ? Sa Majesté se devait bien de venir saluer les héros de Shiganshina.
-Les héros, répéta la jeune fille, dubitative. Je me sens tout sauf une héroïne…
-Oui, je sais, murmura son ami d’une voix empathique. L’héroïsme, c’est pour ceux qui ne l’ont pas vécu. Pour ceux qui nous ont vu revenir en ayant accompli notre mission. Pour nous… c’est surtout des morts… des pertes…
-Des sacrifices et des choix intenables, compléta Rosa dans un souffle.
Un petit silence passa. Les deux jeunes soldats regardaient le sol, une grimace douloureuse sur leurs lèvres tandis qu’ils se perdaient dans leurs propres souvenirs -ceux qui les hanteraient pendant encore longtemps. Finalement, ce fut Hansi qui brisa le moment :
-Allez, venez. Ne ressassons pas. Avançons.
Leurs pas résonnaient dans le couloir. Ils croisèrent quelques soldats des autres corps d’armée qui les saluèrent d'un rapide mouvement de tête.
-Où sont les autres ? demanda Rosa. A part Sasha, je l'ai vue en me réveillant, elle est toujours inconsciente.
-Conny, Armin et Floch doivent être quelque part dans le coin, répondit Jean. Eren et Mikasa ont été foutus au mitard.
-Au mitard ? répéta Rosa.
-Pour leur insubordination. Quand Livaï a annoncé qu'il sauverait Erwin…
La voix de Jean se perdit sur les derniers mots, le souvenir douloureux encore frais dans leurs têtes.
Ils s’arrêtèrent devant une grande porte richement décorée. Hansi frappa et un soldat arborant le blason de la Brigade Spéciale leur ouvrit. Aussitôt, une jeune fille blonde habillée d'un manteau militaire vint à leur rencontre. Rosa songea qu’Historia était plutôt classe comme ça, ses cheveux joliment coiffés et retenus en arrière. Elle faisait plus âgée.
-Je suis tellement heureuse de vous revoir, annonça-t-elle en saisissant les mains de Rosa.
-La reconquête de Shiganshina s’est clôturée par un lourd bilan humain, dit Hansi. Mais… cela n’a pas été vain.
Elle montra à Historia la boîte en fer qu'elle tenait :
-Majesté, le contenu de cette boîte vous est adressé. Nous avons vérifié, rien n'est piégé.
La jeune fille invita les soldats à s'asseoir autour d'une longue table en bois. Puis elle se saisit délicatement de la boîte qu’Hansi lui tendait et prit place un peu plus loin, dans un fauteuil qui lui avait été préparé.
Rosa nota que les mains de son amie tremblaient légèrement. Elle redoutait sans doute ce qu’elle pourrait y découvrir.
Personne ne parla tandis qu’Historia dépliait lentement les feuillets et commençait à lire. Le silence était pesant. Empli d’une émotion sourde mêlant tristesse et regrets.
Rosa regarda autour d’elle. Elle était entre Hansi et Jean et aucun des deux ne semblait trop savoir où se mettre. Le moment paraissait particulièrement intime et Rosa avait l'impression d'être une témoin gênante. Pourtant, elle ne bougea pas. Puisqu’Historia les avait invités à s’asseoir, c'était qu'elle voulait qu'ils restent.
-Il n’y a aucune information utile ? Stratégique ? demanda Hansi au bout d'un moment, sans pour autant demander le contenu exact de la lettre.
-Non, je n’en vois pas.
-Pas de code secret ?
-Ce n’est pas le genre d’Ymir. Elle n’a peut-être pas pu tout nous dire… ou elle n'avait peut-être pas vraiment d'informations à donner…
Sa voix se brisa et Rosa nota, dans la lumière du soleil, une larme briller au coin de l'œil de son amie. Elle se mordit la lèvre et regarda ses genoux, gênée d'être spectatrice de ce moment d'émotion qu’Historia aurait peut être aimé vivre seule.
-S’il-vous-plaît, commença la jeune reine, pourriez-vous… me laisser un moment ?
Son ton était comme oppressée. La gorge nouée par les larmes qu'on retient.
-Oui, bien sûr, excusez-nous, s’empressa de répondre Hansi en se levant.
Jean et Rosa l’imitèrent, se dirigeant vers la porte sur les talons des deux soldats des Brigades Spéciales.
-Rosa, interpella la jeune fille. Reste.
La concernée lança un regard à Jean, une question muette échangée entre eux. Mais personne ne discuta. Ils savaient que depuis quelques mois, Rosa et Historia avaient créé un lien particulier et supposaient que c'était au nom de ce lien que la jeune blonde avait besoin de son amie à ses côtés.
Lorsque la porte se referma derrière elle, Rosa resta debout quelques secondes avant de rejoindre Historia, d’un pas hésitant.
Une larme avait roulé sur sa joue tandis qu'elle relisait encore une fois la lettre d’Ymir.
-Alors ? demanda doucement Rosa.
-Je ne la reverrai plus, murmura Historia. Plus jamais… je le savais. Je le sentais. Mais…
-En avoir la confirmation, ce n'est jamais pareil, compléta Rosa.
-Assieds-toi.
D'un geste, la souveraine l'invita à prendre place face à elle. Son amie hésita un instant, ne comprenant pas pourquoi elle lui avait demandé de rester. Avait-elle besoin d'un soutien émotionnel pour traverser cette vague ? Alors qu’elle prenait place, Historia poussa vers elle une feuille pliée.
-Qu’est-ce que c’est ?
-Je ne sais pas. C’est pour toi.
-Pour… moi ?
Sans un mot, la jeune blonde fit glisser sur la table le dernier feuillet de sa lettre. Au début, Rosa ne comprit pas où elle voulait en venir. Puis lorsqu’elle reporta son attention sur la feuille, elle vit, sous les derniers mots d’Ymir, une phrase griffonnée d’une écriture différente. Celle-ci demandait à Historia de remettre le feuillet suivant à Rosa si tant est qu’elle ait survécu. Il n’y avait ni nom ni signature. Mais ni l’une ni l’autre n’était dupe. Il n’y avait qu’une seule personne susceptible de vouloir profiter de la lettre d’Ymir pour faire passer un message à Rosa. Un message qu’il n’aurait probablement pas pu lui transmettre autrement que discrètement au risque de passer pour un traître aux yeux de sa hiérarchie.
Le cœur de Rosa rata un battement. Tremblante, elle se saisit du papier qu’Historia avait fait glisser jusqu’à elle. Elle comprenait désormais pourquoi son amie lui avait demandé de rester. Pourquoi elle avait fait partir les autres. Parce que si elle comprenait Rosa et l’avait encouragée à assumer ses sentiments même s’ils étaient pour un traître, elle n’avait pas voulu lui imposer les regards et les suspicions des autres.
« Rosa,
Je suis désolé d’avoir cherché à t’emmener sans même te poser de question. Je pensais agir dans ton intérêt mais c’était purement égoïste. Je n’avais pas le droit de t’arracher à tout ce que tu es et ceux que tu aimes. Tu avais raison : cette fois-là, je n’ai pas été capable de tout sacrifier -pas toi. Mais aujourd’hui, j’y suis bien décidé.
J’espère malgré tout que tu survivras à cet affrontement.
Si tel est le cas, je souhaite que tu vives aussi heureuse que tu le pourras.
Quelle que soit l’issue de cette bataille, avance et oublie-moi. Tu mérites d’être heureuse. Ne t’accroche pas à tes souvenirs de nous, construis-en de nouveaux, plus beaux. Avec des personnes qui méritent de te faire sourire.
Si tu lis cette lettre, peut-être que je n’ai pas survécu. Peut-être que si. Dans tous les cas, laisse-moi derrière.
Vis ta vie.
On ne se reverra plus. »
Sans qu’elle ne s’en rende compte, une larme glissa sur sa joue. Sa vue se brouilla alors que les mots s’emmêlaient. La lettre n’était pas signée. Il n’en avait pas besoin.
-Reiner, murmura-t-elle comme si ce simple nom pouvait la rassurer ou changer les choses.
Doucement, Historia posa une main sur la sienne. Sa paume était chaude. Douce. Elle ne dit rien. Il n’y avait rien à dire. Elle ne demanda pas ce que contenait la lettre comme Rosa n’avait pas cherché à en savoir plus concernant les mots d’Ymir. Elles respectaient une certaine pudeur vis-à-vis des sentiments de l’autre. Et se contentaient d’être là. Comme un soutien muet.