Curieuse, Rosa regarda les soldats descendre du bateau les uns après les autres. Certains, ceux qui s’étaient présentés comme les mercenaires anti-Mahr, affichaient une mine confiante voire heureuse d’avoir atteint les côtes de Paradis. Les autres oscillaient entre la peur, la défiance et la haine. Le fusil pointé dans leur direction, Livaï les faisait marcher au pas tandis qu’Hansi leur souhaitait une nouvelle fois la bienvenue sur l'île.
Ils avaient eu de la chance d’avoir pu intercepter ce débarquement. Une patrouille avait repéré une forme suspecte au loin et les troupes avaient été mobilisées en un temps record. Eren n'avait pas hésité, utilisant sa forme de titan pour forcer le bateau à s'échouer sur la plage et tenir les soldats en respect. Hansi avait tenté l'approche chaleureuse, à l'image de sa nature joviale toujours enthousiaste de la moindre découverte. Malheureusement, le ton n'était visiblement pas le même du côté Mahr car un officier éructa, les traitant tous de sales démons avant de se faire descendre par une autre soldate. Bientôt, l'équipage du bateau avait été divisé entre Mahr et anti-Mahr, tous devant débarquer et se rendre auprès des forces de Paradis s'ils tenaient encore à la vie.
-C’est quand même incroyable, murmura Rosa en regardant la soldate blonde et un homme à la peau sombre suivre Hansi et Livaï vers une tente. Y'a vraiment des soldats anti-Mahr ?
-On a eu de la chance, constata Eren en se dirigeant vers ses amis après s'être défait de sa transformation. C’est presque du pur hasard qu'on ait intercepté ce débarquement.
-Ouais, confirma Jean dans un soupir. Je crois qu'on n'était vraiment pas préparés… imaginez ce qui se serait passé si… enfin…
-Vous croyez que c’est prudent de garder tous ces gens prisonniers ? demanda Conny, l'air anxieux.
-Qu’est-ce que tu veux en faire d'autre ? voulut savoir Rosa. On va pas les descendre juste parce qu'ils ont débarqué ici.
-J’en connais un qui se serait pas fait prier, je suis sûr, ricana Jean.
-Ouais ben de toute façon, c’est pas Floch qui donne les ordres ici, renchérit Rosa, ayant très bien compris l’allusion de son ami. Et connaissant Hansi, jamais elle n’ordonnera une telle aberration.
-Ce débarquement est peut être une opportunité, commença Armin. S'il y a vraiment des mercenaires anti-Mahr, ils seront heureux de collaborer avec nous.
-Peut être bien, souffla Eren d’un ton qui n'était pas totalement convaincu.
-Mais si, insista le jeune homme. Ce serait super ! Paradis a tellement de retard sur beaucoup de choses. Ce serait une occasion en or !
-Si tant est qu'ils ne nous descendent pas avant, marmonna Jean.
Un silence suivit sa remarque. Les soldats reportèrent leur attention sur la tente où s'étaient installés Hansi, Livaï ainsi que leurs deux invités. Le reste de l'équipage était tenu en joue par des hommes du Bataillon armés de fusils. Ils ne semblaient pas vouloir opposer de résistance, sans doute plus à cause de la présence proche d’Eren que pour les armes braquées sur eux.
La nuit était claire et l’air marin venait chatouiller les narines. Le doux bruit des vagues agissait comme une berceuse enrobante et Sasha étouffa un bâillement.
Après de longues minutes de silence, la voix de Mikasa vint rompre cet instant en suspens :
-Eh, Sasha, t’endors pas !
Elle venait de saisir la queue de cheval de son amie pour l'obliger à relever la tête et rouvrir ses yeux.
-Mais j'ai sommeil, gémit la jeune fille. Le soleil va bientôt se lever et on n’a pas pu dormir.
-Tu dormiras plus tard, réprimanda la jeune fille. Tiens bon.
-T’auras un saucisson si tu t’endors pas, promit Conny avec un sourire.
-C’est vrai ?!
Rosa donna un coup de coude à son ami avant de murmurer :
-Pourquoi tu fais de fausses promesses comme ça ?!
-Ben quoi ? C’est pour la motiver.
-Mais quand elle se rendra compte que y’a pas de saucisson, elle va devenir folle !
-Alors faut négocier avec Hansi pour qu'elle lâche un saucisson de la réserve.
-Négocier un saucisson avec Hansi ? Tu rêves en plein jour. Elle va pas couvrir tes mensonges en sacrifiant les réserves du Bataillon !
Conny roula des yeux avant de lancer un regard en direction de Sasha qui s'était redressée, yeux grands ouverts, presque au garde à vous.
-N’empêche, reprit-il à voix basse en direction de Rosa, t’as vu, ça marche.
La jeune fille soupira pour la forme mais esquissa un mince sourire en se promettant de ne pas être dans les parages lorsque la vérité serait révélée à Sasha.
Le soleil commençait à baigner la plage d'une pâle lueur lorsqu’Hansi fit sa réapparition et ordonna un repli vers Shiganshina. Derrière elle, Livaï jetait des coup d'œil toujours un peu méfiants à leurs deux invités. Rosa constata que la femme blonde qui avait abattu son supérieur avant de se présenter comme mercenaire anti-Mahr était gigantesque. Encore plus à côté du caporal. Elle ne fut visiblement pas la seule à se faire la remarque car Conny et Sasha échangèrent quelques mots à voix basse avant de pouffer en regardant leur supérieur.
-Allez, ordonna Hansi. On ramène tout ce beau monde à Shiganshina. On a encore beaucoup de choses à discuter. Je sens qu'on va faire plein de belles choses, pas vrai ?!
Son ton était des plus enthousiastes quand elle donna une vigoureuse tape dans le dos de l'homme à la peau sombre.
-Au fait, major, qui sont ces deux-là exactement ? demanda Armin.
-Ah oui, je manque à tous mes devoirs ! Yelena et Onyonkopon, nos nouveaux alliés.
Ça va rudement vite en alliance, songea Rosa un peu dubitative par l’engouement affiché par la major.
-Ils nous ont parlé de plein de trucs, souffla Hansi comme sur le ton de la confidence. Vous saviez qu'ils ont des appareils qui ressemblent à des bateaux qui volent ?
-QUOI ?! s’exclamèrent les jeunes d'une même voix.
-Ts, siffla Livaï, parlez pas trop fort, on va encore passer pour des bouseux qui ne savent rien et qui découvrent le monde.
-Mais c’est un peu ce qu'on est, admit Hansi. C’est pour ça qu'on a besoin d’eux. On a beaucoup à apprendre d’eux.
Rosa hocha doucement la tête. Elle appréciait la curiosité de la major et était sûre que l’avoir à la tête du Bataillon leur permettrait de mettre de côté les vieilles rancunes pour nourrir la soif du savoir et la nécessité d’évolution.
***
Quelques jours plus tard, Hansi s’échinait toujours à obtenir l'adhésion des soldats Mahr. La plupart refusaient de lui adresser la parole, se plongeant dans un mutisme profond en regardant les murs de leur cellule. Les mercenaires anti-Mahr, de leur côté, s'étaient joints avec plaisir au Bataillon et leur expliquaient comment fonctionnait le monde extérieur ainsi que les différentes avancées technologiques qu'ils ne connaissaient pas sur Paradis. Ainsi, Rosa apprit que les bateaux volants comme les appelait Hansi étaient désignés sous le terme d’avions et de dirigeables. Elle avait du mal à se figurer qu'une telle chose puisse exister.
-Mais c’est pas genre… méga dangereux de voler aussi haut ?
-Non, ils sont spécifiquement conçus pour, répondit Onyonkopon avec un sourire.
Il était clairement attendri par l'ignorance et les questions naïves des soldats. Il n'y avait aucune moquerie dans son regard. Seulement la volonté d’offrir à ces gens un monde bien plus grand que tout ce qu'ils avaient pu imaginer.
-Et… et les trains, commença Conny. T’as dit que ça s’appelait comme ça, c’est ça ? Ça va plus vite qu'un cheval ?
-Absolument. Bien plus vite. Et ça peut transporter plein de personnes en même temps.
-Wah, incroyable, siffla le jeune homme.
-Mais pour les faire rouler, il faut des rails. C’est des sortes de routes spécifiques pour les trains.
-Ça ne roule pas en dehors des rails ? interrogea Rosa en levant un sourcil.
-Non, en effet. C'est pour ça que ça doit suivre un chemin bien précis.
Elle eut une moue :
-Alors c’est pas si intéressant que ça si on ne peut pas aller où on veut avec. Ça ne servirait même pas aux explorations.
Onyonkopon eut un rire :
-Tu as raison. Le but d'un train n’est pas l'exploration. Mais ça permet de rallier de longues distances en un temps record. Vous pourriez par exemple aller de Shiganshina à la capitale en quelques heures à peine. Après pour l'exploration, il vaut mieux miser sur l’automobile.
-L… l’auto… quoi ? s’exclama Conny.
-L’automobile, répéta Onyonkopon. C’est… comment dire… des sortes de boîtes sur roue qui permettent à plusieurs personnes de se déplacer où elles veulent.
-Ah ouais…
-Dis Onyonkopon, interrompit subitement Sasha qui n'avait eu de cesse de le dévisager durant toute la conversation. Pourquoi t’as la peau sombre ?
La question de la jeune fille traversa tous ses camarades qui se l'étaient posée à maintes reprises sans oser la formuler à voix haute. Un murmure s'éleva et tous attendirent impatiemment la réponse du concerné.
-Oh, ça ? C’est parce que nous sommes tous tels que le Créateur tout puissant l’a voulu. Et il aime la diversité.
-Le créateur tout puissant ? répéta Rosa, d'un ton surpris.
-Qui c’est ? demanda Sasha.
-Certains diraient que c'est celui qui a donné à votre ancêtre, Ymir, son pouvoir. Chacun est libre de ses croyances et de voir en ce Créateur ce qu'il veut.
Les soldats hochèrent lentement la tête. Chacun réfléchissait aux paroles d’Onyonkopon pour les interpréter à sa façon.
Rosa n'avait jamais conçu le monde comme étant dominé par un créateur tout puissant qui aurait tout pouvoir. Mais il fallait avouer que cela pouvait expliquer les raisons de l'existence d'un pouvoir comme celui des titans. Aucune explication rationnelle ne pouvait donner de la cohérence à ce sang qui leur permettait de se transformer. Alors à défaut, la piste mystique pouvait être une solution.
***
Rosa sortit de la salle de réunion la tête bourdonnante. Elle soupira en s’appuyant contre un mur. Les débats avaient été intenses. Hansi avait présenté les intentions des mercenaires anti-Mahr et surtout de celui qui était à l'origine de cette opération de débarquement sur Paradis : Sieg Jaeger. Autrement dit le premier fils de Grisha, le demi-frère insoupçonné d’Eren et, surtout, l’hôte du titan bestial ayant anéanti quasiment tout le Bataillon. Évidemment ce dernier point avait fait scandale : il était hors de question de se rallier à un type pareil, même s'il clamait ne vouloir qu’aider le peuple Eldien. Les débats s'étaient envenimés, entre ceux qui refusaient totalement de faire confiance ou même laisser une chance à celui qu'ils voyaient comme l'ennemi ultime et ceux qui étaient plus réservés voire intrigués.
Le plan de Sieg pour venir en aide aux Eldiens était encore flou, Yelena n'ayant pas voulu en dire plus. La seule chose qu'ils savaient, c'était qu'il fallait le détenteur de l’Originel ainsi qu'un titan de sang royal. Alors que tous paraissaient décontenancés voire sceptiques, Eren avait affirmé que Sieg devait avoir raison. La seule fois où il était parvenu à activer un pouvoir étrange lui ayant permis de commander à tous les titans était la fois où il avait touché Dina Fritz, descendante royale, elle-même transformée. Il n'en avait rien dit jusque-là car il n'était pas sûr de l'information et avait peur de ce qui pouvait arriver à Historia s'il avait divulgué cette hypothèse.
-Quelle galère, maugréa Rosa en quittant le bâtiment, les mains dans les poches de son manteau.
Elle ne s'était pas attendue à ce que les mercenaires anti-Mahr soient guidés par Yelena elle-même agissant selon la volonté de Sieg. Ni même que ce dernier puisse se présenter comme un incongru allié. Elle n'oubliait pas le massacre du Bataillon plus d'un an auparavant. Elle ne parvenait pas à comprendre ce retournement de situation. N’était-il pas censé les voir comme d'affreux démons à éliminer ?
Une petite part d’elle se prenait à espérer que les intentions de Sieg soient honnêtes et qu'il ait réellement une solution à leur proposer. Une qui n'imposait pas que toute l'île de Paradis soit rayée de la carte ni qu'ils s’engagent dans une guerre longue et insensée.
-On va quand même pas faire confiance à ce type ? grogna Floch quand il passa près d’elle.
Elle n’était pas sûre qu’il lui parlait. Il semblait plutôt s’adresser à lui-même. Depuis le premier débarquement qu’ils avaient intercepté, il avait regardé d’un œil sceptique la décision d’Hansi de confiner les soldats Mahr et d’ouvrir sa confiance aux mercenaires anti-Mahr. Il n’était toujours pas persuadé que ces derniers soient de réels alliés et détestait l’idée que les premiers soient toujours en vie sur l’île. Sa défiance trouvait écho chez de nombreux autres soldats, notamment dans les autres factions. Plusieurs clamaient qu’il était bien trop risqué de garder ces ennemis en vie, surtout qu’ils n’en tiraient visiblement rien puisque leurs prisonniers refusaient de coopérer et n’ouvraient la bouche que pour les traiter de sales démons.
-C’est vrai que vu l’historique, ça n’inspire pas à la confiance, concéda Rosa en calant son pas sur le sien.
Il eut un léger sursaut et tourna la tête vers elle, comme s’il découvrait qu’elle était là.
-Mais… peut-être qu’on peut essayer ? suggéra-t-elle.
-Essayer ? répéta-t-il, incrédule. T’as conscience que c’est pas juste une petite expérience sans conséquence ?
-Ouais, je sais pas. Mais imagine qu’il dise vrai. Et qu’il ait réellement une porte de sortie à nous proposer.
Floch interrompit subitement sa marche et dévisagea Rosa.
-T’as oublié ce qu’il a fait ? demanda-t-il d’une voix blanche. Comment… comment il nous a tous détruits ? Les centaines de cadavres explosés par ses tirs de rochers… Tu… tu serais prête à faire confiance à un type comme ça ?
-Non, avoua-t-elle. En l’état, bien sûr que non. Il ne nous donne aucune garantie de rien du tout. Mais… on peut continuer à avancer tout en restant prudents. On ne sait pas quel est son soi-disant plan. Je pense que ça vaut le coup de l’écouter sans que ça ne nous engage à quoi que ce soit.
Elle remarqua que les bras de son camarade tremblaient légèrement. Comme s’il contenait une émotion trop forte. Les souvenirs de Shiganshina étaient toujours très prégnants chez lui. Et la mention de Sieg n’avait fait que l’accentuer.
Doucement, elle serra son bras, comme dans un geste de réconfort :
-Je sais que c’est pas facile. Mais tu le répètes chaque jour : le monde entier nous déteste. Alors si on parvient à trouver une solution qui permettrait de sauver l’île et de sortir de ce cycle de haine…
-Les exterminer avant qu’ils nous exterminent, souffla Floch d’un ton si bas que Rosa ne fut pas sûre d’avoir bien entendu.
-De quoi ?
-Rien, répondit-il en secouant la tête. Laisse tomber.
Elle eut une moue, les yeux plissés comme si elle cherchait à lire en lui. D’un geste un peu plus sec qu’il ne l’aurait voulu, il dégagea son bras de sa prise et reprit sa marche. Rosa resta quelques secondes pensives, à le regarder s’éloigner. Puis elle le rejoignit en quelques pas rapides.
Ils marchèrent en silence pendant un court instant. Il ruminait et elle lui lançait des regards en coin. Finalement, elle reprit avec un petit sourire en coin :
-Au fait…
Elle laissa planer quelques secondes pendant lesquelles elle l’observa tout en avançant. Il lui lança un regard interrogatif.
-Ça, continua-t-elle en pointant ses cheveux d’un index. Tu tentes une nouvelle coupe ?
Elle avait remarqué que les épis qui caractérisaient habituellement sa chevelure rousse avaient eu tendance à disparaître alors que des mèches plus longues tombaient sur son front.
-Qu’est-ce que tu racontes ? grommela-t-il en passant instinctivement une main dans ses cheveux.
-C’est parce que t’as perdu la guerre contre tes épis, t’as trouvé une nouvelle stratégie ? taquina-t-elle. C’est plus facile à brosser le matin ?
-Arrête avec tes remarques idiotes ! s’énerva-t-il alors qu’une légère rougeur montait dans sa nuque.
-Remarque, continua-t-elle en faisant fi de ses protestations, ça te va plutôt bien.
-Hein ?!
-Les épis, c’était sympa, ça te donnait un style que personne d’autre n’avait. Mais finalement, t’es plutôt pas mal avec ta nouvelle coupe.
Elle rit devant son air décontenancé avant de noter, du coin de l'œil, une silhouette qui agitait un bras dans sa direction. En tournant la tête, elle remarqua qu’Historia avait elle aussi quitté le bâtiment militaire avec quelques soldats des Brigades Spéciales. Elle lui faisait signe. Ça faisait longtemps qu’elle n’avait pas vu son amie et, avant même que Floch ne puisse répondre quoi que ce soit, elle se précipita vers la jeune reine.
Floch eut l’impression de rester planté comme un idiot, regardant Rosa courir vers Historia. Il ne s’était pas du tout attendu à une quelconque remarque sur ses cheveux et, en grommelant, il passa à nouveau sa main dans ses mèches rousses. Il ne comprenait pas cette fille trop idéaliste pour son propre bien. Il ne comprenait même pas que Jean, qui était pourtant plutôt pragmatique et réaliste, puisse être aussi proche d’elle. Et surtout, il ne comprenait pas pourquoi des fois elle balançait des phrases comme si ça l’amusait de mettre les gens mal à l’aise.
-Quelle emmerdeuse, maugréa-t-il en reprenant sa route, frappant dans un caillou du bout de sa botte.
Malgré tout, il devait avouer que ses paroles avaient légèrement flatté son égo. Personne ne lui disait de choses réellement gentilles ou flatteuses. Il n’en cherchait pas non plus. Pourtant, à cet instant, il sentit une étrange chaleur dans sa poitrine. Comme un sentiment de satisfaction sans avoir rien accompli.