Ceux qui survivent

Chapitre 55 : Dissociation et reconnexion

Par ShleyAsheila

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Run - Ludovico Einaudi


Il pleuvait dru. La cape de Rosa était trempée et ses mains glacées sur les rênes de son cheval. Le soleil disparaissait à l’horizon minute après minute et elle prenait le chemin vers la caserne de Shiganshina. Elle avait passé la journée sur la côte avec quelques autres soldats du Bataillon. Hansi insistait pour qu’il y ait toujours des militaires postés sur une mission de surveillance et d’observation. Ils ne savaient pas quand les prochains navires Mahr étaient susceptibles de se manifester et devaient donc se tenir prêts.

Yelena leur avait dit que la nation était engluée dans une nouvelle guerre loin de Paradis mais qu’il était plus que probable qu’ils n'abandonnent pas pour autant leurs vues sur l’île. Aussi, des missions de reconnaissance allaient très probablement être déployées dans les mois à venir, d’autant plus après le silence radio de deux de leurs navires. 

Pourtant, ce jour-là, comme les précédents, le rapport dirait qu’il n’y avait rien à signaler.

Rosa avait passé la journée sous la pluie pour rien. 

Au moins, elle avait eu le temps de penser. Mais n’était pas certaine que c’était la meilleure des choses à faire.

Scrutant l’horizon battu par la pluie, elle avait ressenti une forme d’angoisse à l’idée de ce qui les attendait. De la possible guerre imminente. Il y avait pourtant une lueur d’espoir. A force de patience et de conversations, le Bataillon était parvenu à obtenir l’adhésion de quelques ingénieurs Mahr. Ceux-ci étaient toujours un peu méfiants mais reconnaissaient que leur expertise était nécessaire à Paradis et que l’île gagnerait à être développée. Il y avait donc bon espoir pour que les autres finissent par suivre et que les travaux envisagés pour la construction du port soient un succès. Yelena avait évoqué le clan Azumabito, venant d’Orient, qui pourrait ainsi se rendre sur Paradis. Sieg avait dit qu’ils seraient du côté de l’île et soutiendraient leur ouverture vers le monde. Aussi, Armin voulait miser sur cette collaboration pour étendre leur partenariat à d’autres pays et, pourquoi pas, parvenir à établir de solides alliances qui permettraient de résoudre la situation par le dialogue plutôt que par la violence.


Rosa soupira. Elle voulait croire en Armin. En son idée. Elle détestait l’issue qui disait que la guerre était inévitable. Même si Eren lui avait répété, encore une fois, qu’elle ne devait pas se perdre dans ses illusions. Ils allaient essayer. Sans aucune garantie.

Alors qu’elle apercevait la silhouette du mur Maria se découper à travers le rideau de pluie, Rosa donna un petit coup de talon dans le flanc de son cheval pour le faire accélérer.

Elle n’en pouvait plus de cette humidité froide.

Elle était fatiguée et un peu sur les nerfs.

La situation globale de Paradis était inquiétante. Sa dernière conversation avec Yelena ne faisait qu’accentuer ses propres combats intérieurs. 

Elle guida son cheval jusqu’à l’écurie où elle prit quelques minutes pour prendre soin de lui. Après tout, lui aussi avait eu une mauvaise journée pluvieuse. Il méritait bien un peu de repos.

Lorsqu’elle referma la porte de l’écurie, elle rejoignit à grands pas l’intérieur de la caserne. Les couloirs étaient calmes. Sans doute que la plupart de ses camarades étaient dans la salle commune ou dans leur chambre. Certains devaient terminer leurs tâches quotidiennes avant de se préparer à se coucher. 


D’un pas presque mécanique, elle se dirigea vers l’aile du bâtiment où se trouvaient les casiers. Sa cape trempée laissait des flaques d’eau derrière elle. Ses mains étaient froides. Elle se promit d’emporter des gants la prochaine fois. 

Pliant et dépliant ses doigts comme dans une vaine tentative de les réchauffer, elle repensait pour la énième fois à sa dernière conversation avec Yelena.

Elle avait voulu savoir. Elle avait su. Et elle ne s’était pas sentie mieux. Maintenant qu’elle avait la confirmation que Reiner était toujours en vie, elle crevait d’envie de le revoir. Et en même temps, elle en avait peur. Parce que Mahr et Paradis étaient toujours ennemis. Elle ne voulait plus avoir à l’affronter. Parfois, les images de Shiganshina revenaient sans prévenir. La façon dont Hansi l’avait extrait de son titan avant de lui trancher les membres. Son corps ravagé par les explosions des lances foudroyantes. C’était douloureux à se remémorer. Parce qu’on ne peut pas souhaiter un tel sort à une personne qu’on aime.

Alors elle continuait d’avancer comme une automate. Poursuivie par ses fantômes, parfois un peu absente. Elle avait l’impression que son corps agissait mais son esprit ne suivait pas. Il se perdait. Entre souvenirs et fantasmes. Elle ressentait alors une forme de nostalgie pour une vie qu'elle n'avait même pas vécue. Presque comme une sorte d’anémoia mais pour une vie fantasmée plutôt que pour une époque révolue qu'elle n’aurait jamais connue.

Depuis un an, elle avait cette affreuse sensation d’être déconnectée d’elle-même. De son corps. Les rares fois où elle s’était sentie à nouveau en phase étaient quand ils avaient fait le ménage entre les murs Maria et Rose. Quand ils avaient affronté de nouveaux titans et que l’instinct de survie avait repris le dessus. En dehors de ces moments d’adrénaline, malgré les quelques rires, sourires et partages avec ses amis, elle se sentait toujours aussi vide et mal-alignée avec elle-même. 


Elle ouvrit la porte de son casier et entreprit de dégrafer sa cape trempée. Alors qu’elle allait la suspendre dans son casier, elle entendit des bruits de pas dans le couloir et tourna légèrement la tête sur sa gauche.

Floch apparut, visiblement pensif. Il avait l’air fatigué. Toujours un peu tendu, avec cette posture trop raide à laquelle elle s’était habituée.

Elle suspendit son geste en le voyant. Il la remarqua lui aussi et s’arrêta à quelques pas.

-T’as pas l’air d’avoir passé une bonne journée, constata-t-il en guise de salut.

-T’as l’air fatigué, retourna-t-elle.

-J’ai passé la journée à compiler des rapports de patrouille pour Hansi, répondit-il dans un soupir, en passant sa main dans ses cheveux en un geste las. C’est vraiment chiant. 

-Peut-être pas autant que passer la journée sous la pluie à avoir froid.

-Au moins, t’as vu du paysage. 

-Hm… pas faux, concéda-t-elle en accrochant sa cape trempée. Mais toi, au moins, t’étais au chaud. 

Elle lissa délicatement les plis de son vêtement et s’assura qu’il était stable sur son crochet. L’eau s’écoulait en gouttes sur le sol. Elle les regarda un instant, pensive. Puis elle tourna à nouveau la tête en sentant les yeux qui pesaient sur elle.

-Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle. 

-Rien. Tu veux vraiment qu'on fasse le comparatif de nos journées pour savoir lequel des deux a eu la journée la plus pourrie ?

Elle eut un ricanement : 

-Pourquoi pas ? Après tout dépend de ce que gagne celui qui remporte la palme de la journée la plus pourrie.

Un mince sourire étira le coin des lèvres de Floch. Malgré la fatigue, la réaction de Rosa sembla l'amuser. Elle se fit la remarque que lorsqu'il souriait, même légèrement, quelque chose se détendait chez lui. Alors qu'il semblait souvent à cran, agacé et intraitable, son visage s’adoucissait lorsqu'il souriait, rappelant presque celui qu'il était avant Shiganshina. 

Elle ramena derrière son oreille une de ses mèches de cheveux trempée, avant d’entreprendre de retirer son équipement tridimensionnel. Ses doigts étaient toujours aussi froids et engourdis et elle nota qu'elle manquait de précision lorsqu'elle tenta de défaire la boucle au niveau de sa poitrine. Elle pesta en fronçant le nez. Elle n'était clairement pas d'humeur à perdre du temps avec son équipement. Et c'était évidemment lorsqu'on était le moins d'humeur que rien ne se déroulait simplement.

-Attends, je vais t’aider.

La voix suspendit son geste et elle nota que Floch s'était approché. Il défit la boucle sans souci, dans un geste précis qui dénotait l'habitude du soldat à mettre et retirer l'équipement tridimensionnel. 

Lorsque ses doigts effleurèrent ceux de Rosa, elle remarqua qu'ils étaient chauds. Vu que les siens étaient glacés, ce n'était pas très compliqué de trouver plus chaud que les siens. Mais la constatation la surprit tout de même durant un court instant.

-Voilà, souffla-t-il en se reculant d'un pas. Tu devrais mieux t’en sortir comme ça. 

Muette, elle eut un léger hochement de tête tandis qu'elle se débarrassait de son équipement et le rangeait consciencieusement dans son casier. Elle avait appris à prendre soin de son matériel de combat car sa vie en dépendait.

Alors qu'elle déposait ses affaires avec organisation et méthode, elle jeta un regard en coin à Floch. Une pensée fugace la traversa qu'elle chassa aussitôt.

Refermant la porte de son casier, elle se tourna vers lui. Il n'avait pas bougé et avait scruté le moindre de ses gestes avec attention. Elle ne comprenait pas pourquoi il ne passait pas son chemin.

Et sa pensée fugace revint.

Que se passerait-t-il…

Quelle idiote. Pourquoi devait-elle tenter des expériences aussi absurdes ? Elle ferait mieux d’aller se coucher. 

Elle soupira en se passant une main dans les cheveux. 

-Merci pour le coup de main, dit-elle, comme s'il n'attendait qu'un remerciement pour s’en aller.

Ce qui était absurde. Floch Forster n'était pas du genre à s'offusquer qu'on oublie de le remercier. Il n'était pas très protocolaire et pouvait parfois lui-même s’asseoir sur les conventions et les règles sociales. 

Cependant, il eut un signe de tête, prouvant qu'il l'avait entendue et glissa les mains dans les poches de son pantalon. 

-Ce n’est rien. Tu devrais enfiler des vêtements secs. Je suis sûr que tu n'attends que ça. 

Sur ce, il fit un pas, puis deux, dans l’intention de la dépasser et reprendre son chemin. Son regard s’attarda cependant un instant sur ses cheveux trempés, son uniforme où des traces humides se voyaient éparses, malgré la maigre protection de la cape. Et la pensée fugace revint dans l'esprit de Rosa.

Que se passerait-t-il si je l’embrassais là, maintenant ?

Elle avait parfaitement conscience que c'était seulement une sorte de curiosité mal placée.

Peut-être fruit d'une fatigue tant physique que mentale. D'un imbroglio de pelotes émotionnelles qu'elle ne parvenait toujours pas à démêler.

Alors qu'elle continuait d’avoir ce sentiment d'être déconnectée de son corps, elle eut l'impression de se voir de l'extérieur saisir Floch par le col alors qu'il la dépassait. Sans rien contrôler d’elle-même, elle le poussa sans brutalité contre le mur et posa ses lèvres sur les siennes. 


La chaleur qui se propagea dans son corps agit comme une impulsion électrique. Soudainement, ce fut comme si elle habitait de nouveau sa chair et qu’elle cessait de se regarder agir pour le sentir. Pleinement. Complètement.

Elle sentait le souffle chaud contre le sien.

La tension de surprise puis, presque imperceptiblement, le léger relâchement.

La douceur des lèvres contre les siennes.

La seconde suspendue.

Les pensées qui se taisent -enfin.

Le mental qui fait place au corps. A l’instinct. Comme lorsqu’elle combattait et qu’elle devait sauver sa vie. Elle s’ancra pleinement dans ses bottes, sentant chaque battement de cœur au fond de la poitrine. 


Il y eut une seconde ou deux de tension. Elle ne savait plus très bien ce qu’elle faisait mais elle se laissait porter par cette indescriptible satisfaction d’être enfin de nouveau en phase avec elle-même.

De son côté, Floch ne masqua pas sa surprise et son corps, déjà habituellement crispé, le fut davantage. Il s’était attendu à tout sauf à ça.

Mais il reprit bien vite ses esprits -il n’était pas du genre à se laisser submerger. En tout cas, il n’était plus de ce genre-là.

Son cœur battit un peu plus fort. Il n’avait jamais regardé Rosa comme autre chose qu’une camarade qu’il respectait autant qu’elle l’agaçait. Ils étaient trop différents pour qu’il ressente une attirance émotionnelle pour elle. De toutes les façons, il n’était pas non plus du genre à s’attacher émotionnellement ou romantiquement aux gens. En revanche, il l’avait toujours trouvée physiquement pas trop mal. Il aimait la façon dont elle regardait les gens et ses sourires taquins -même s’il ne l’avouerait jamais. Il ne s’était jamais posé plus de questions que ça. Mais les lèvres désormais collées aux siennes agirent comme un déclencheur. L’étincelle qui enflamme la forêt. Il y avait quelque chose de très brut et absolument désirable dans la façon dont elle avait saisi son col pour l’embrasser. 

Alors dans un mouvement un peu désordonné, ses mains vinrent chercher sa taille puis le bas de son dos. Il sentait sous ses doigts la froideur de la chemise, l’humidité du vêtement et l’odeur de pluie. 


La chaleur des mains dans son dos se propagea dans tout le corps de Rosa.

Elle avait remisé la sensation de froid, la mauvaise humeur, la fatigue. A cet instant, elle habitait le moment. C’était tout. Les fantômes se taisaient, les images s’amenuisaient. Il n’y avait qu’elle. Son corps. Et l’autre. 

Elle se recula légèrement pour reprendre son souffle. Ses mains n’avaient pas lâché le col de Floch. Ce dernier ne parla pas, ne demanda pas pourquoi, n’intellectualisa pas. Ils étaient tous les deux pris dans une pulsion purement physique, un sentiment d’abandon pour mieux faire face aux fantômes et aux traumatismes qui les attirèrent à nouveau l’un vers l’autre.

Comme en réponse à la prise d’initiative de Rosa, cette fois-ci ce fut Floch qui l’embrassa à nouveau, écrasant ses lèvres sur les siennes. Il n’y avait rien de tendre. Plutôt un contact physique brusque, presque sauvage et ça convenait à Rosa. Elle ne recherchait pas de tendresse. Mais une sensation qui puisse l’aider à retrouver son corps en dehors de l’adrénaline du combat. Et cette intensité presque sauvage, râpeuse, pleine d’aspérités était parfaite.

Les doigts de Rosa resserrèrent leur prise sur le col de Floch tandis que ce dernier griffait presque son dos à travers ses vêtements. Puis ses mains, maladroites, cherchèrent plus de contact. Elle sentit ses paumes chaudes glisser sur ses hanches, sur sa ceinture, trouvant une faille et soulevant légèrement la chemise pour toucher sa peau.

Elle soupira contre ses lèvres, le contact du peau contre peau la faisant frissonner. Elle se détacha à nouveau de lui et le regarda. Elle lut dans ses yeux le même besoin d’exutoire et le même feu qu’elle sentait en elle. Cette intensité presque sanguine et sauvage qu’il arborait habituellement, cette fois-ci transformée en désir brûlant. 


Elle lança un regard dans le couloir qui demeurait désert. Elle connaissait plutôt bien cette aile du bâtiment parce qu’ils y passaient quotidiennement pour ranger leurs affaires. Et elle avait eu le temps de l’explorer lorsqu’elle avait besoin de marcher seule pour tenter de remettre de l’ordre dans ses idées. 

Sans un mot, elle tira légèrement sur le col de Floch pour lui intimer de la suivre. Elle emprunta un couloir adjacent et s’arrêta devant une porte en bois. Il lui lança un regard interrogatif quand elle actionna la poignée et constata, sans grande surprise, que ce n’était pas fermé à clé. Il s’agissait d’un espace de stockage où elle se souvenait avoir entassé tout un tas d’affaires inutilisées qu’elle avait trouvées avec Jean lorsqu’ils avaient entrepris de remettre la forteresse en ordre. 

La pièce était sombre, avec une unique lucarne pour tout éclairage. Elle était pleine de sacs, de caisses, de mobiliers et d’affaires en tout genre que tout le monde avait dû oublier depuis tous ces mois. De la poussière avait commencé à s’accumuler.

 

Le regard que Floch posa sur elle lui dit clairement qu’il avait compris. Il n’avait aucune envie de faire demi-tour. Sa main glissa sur le poignet de Rosa avant qu’il ne s’en saisisse dans un geste possessif. Il la plaqua doucement contre la porte ouverte, n’osant pas encore entrer dans la pièce poussiéreuse. Sa main libre ramena une de ses mèches sombre derrière son oreille avant qu’un léger rictus ne se dessine sur ses lèvres : 

-Tu peux encore me dire d’aller me faire foutre, murmura-t-il d’une voix un peu rauque.

Elle le dévisagea calmement avant d’esquisser, elle aussi, un rictus : 

-Pourquoi je t’aurais emmené ici si c’est pour te dire d’aller te faire foutre ? 

Reprenant le contrôle, elle le poussa dans la salle de stockage et referma d’un coup de pied la porte derrière elle.

L’obscurité se fit plus profonde. La nuit était sombre et la pluie tambourinait contre la lucarne. 

Répondant à nouveau à un instinct brut et un besoin pressant de connexion physique, ils s’embrassèrent encore. Elle pouvait sentir chacun de ses souffles qui soulevait sa poitrine, chaque battement de cœur qui pulsait un peu plus fort, chaque frémissement de sa peau. Elle ne s’était plus sentie aussi vivante depuis bien longtemps. 

Avec des mouvements un peu maladroits, Floch entreprit de défaire un à un les boutons de sa chemise. Elle le laissa faire, lui rendant la pareille. Il y avait quelque chose de désordonné mais d’attendrissant dans ces deux êtres qui se découvraient pour la première fois. Dans ce besoin irrépressible de passer par le corps pour oublier l’esprit, se noyer dans le désir physique pour échapper aux fantômes émotionnels. 


Il embrassa sa peau froide, elle se perdit contre sa chair chaude. 

Les vêtements glissèrent un à un au sol. Il resta un instant suspendu à ses seins qu’il caressa, embrassa, mordit un peu trop fort la faisant sursauter.

-Aïe, sois pas si brusque.

-Pardon.

Elle le poussa contre une étagère pleine de bibelots abandonnés qui ne servaient probablement à rien. Elle finit de lui retirer sa chemise et parcourut du bout des doigts les quelques cicatrices qu’il avait. Leurs corps étaient marqués, rappel de leur fonction première d’être une arme avant d’être des objets de désir. 

Elle effleura son cou, sa clavicule, son torse du bout de ses lèvres et le sentit frissonner. Il y avait quelque chose de très primal, satisfaisant et désirable dans la réaction de l’autre. Elle laissa glisser ses mains sur la peau nue et entreprit de défaire la ceinture de Floch. Elle entendit son souffle se couper quelques secondes et son murmure : 

-Rosa…

Elle interrompit son geste et le regarda. Elle ne dit rien mais attendit calmement. Il passa ses bras autour de son corps et l’attira un peu plus à lui. Il embrassa le creux de son cou, mordillant légèrement sa peau. Elle plongea ses doigts dans ses cheveux roux et demanda : 

-Ça va ?

-Oui, souffla-t-il. Tu es sûre que…

-Oui, coupa-t-elle dans un murmure. Si toi aussi tu veux.

Il releva la tête et plongea son regard dans le sien. Elle y lut une flamme intense et un désir brûlant. 


Bientôt, leurs souffles s’accordèrent. Leurs gestes, toujours un peu maladroits, se firent plus décidés. Ils avaient trouvé une table stable parmi le mobilier oublié et Floch la hissa dessus.

Elle qui avait froid plus tôt dans la soirée se sentait maintenant brûlante, transpirante et frissonnante. Elle n’avait pas envie que l’instant s’évapore. Elle dévorait cette sensation d’extase physique et de connexion avec elle-même.

Il agrippa ses hanches, caressant sa peau, enfonçant ses ongles dans sa chair. Elle ne broncha pas. Ils se guidèrent mutuellement à la découverte d’un territoire inconnu fait de souffles, de gémissements, de tensions et de relâchements. Elle frissonna en sentant la pulpe des doigts et des lèvres découvrir chaque recoin de son corps. C’était étrange : ces nouvelles sensations lui donnaient l’impression, elle aussi, de se redécouvrir. La reconnexion avec elle-même était à la fois douce et délicieusement brute. Elle était consciente de chaque frémissement de sa peau avec une acuité nouvelle tandis qu’elle sentait les doigts de Floch alterner entre effleurements et pressions plus appuyées, écoutant chacune de ses réactions, cherchant à comprendre ce qu’elle appréciait.

Elle laissa, elle aussi, ses mains se perdre sur la peau de l’autre. C’était une sensation assez grisante de communiquer aussi intimement avec un corps qui n’était pas le sien. Elle détailla du bout des ongles son cou, le creux où se joignaient les épaules, les muscles de ses bras et de son ventre, preuve d’un usage quotidien de l’équipement tridimensionnel. Elle apprécia la chaleur et la flexibilité de la chair, se nourrit de son souffle plus court lorsqu’elle effleura ses cuisses. Elle aussi, écouta ses réactions, sa respiration, ses gémissements, la façon dont il se tendait mais l’incitait à continuer. Elle caressa, pressa, effleura, découvrant avec curiosité et désir ce corps qu’elle ne connaissait pas. Ce corps qui avait été malmené par la guerre, qu’elle avait toujours vu comme un arme à l’instar du sien et qui, dans la pénombre de ce débarras, apparaissait soudainement comme objet de désir. 

Elle enroula ses jambes autour de ses hanches, le forçant à s’approcher encore davantage. Elle le guida entre ses cuisses, il grogna en plongeant son nez dans son cou. Malgré le côté brut et purement physique de leur connexion, leurs gestes furent étonnamment doux lorsque leurs corps s’accordèrent l’un à l’autre, l’un dans l’autre. Elle étouffa un gémissement, il ralentit, la regarda, elle hocha la tête, souffla : 

-Vas-y. 


Le peau contre peau, chaleur contre chaleur la firent frissonner et soupirer d’extase. Leurs souffles se mêlèrent, leurs lèvres s’effleurèrent, leurs gémissements se confondirent en un ballet à la fois universel et personnel. Une danse du corps et du désir, d’abandon et d’oubli, une façon de laisser derrière soi, pour un temps, les fantômes envahissants et les pensées parasites. 

Ils se laissèrent glisser sur la vague, surfant sur les flots exaltés du désir. Il y avait, dans leurs mouvements, une énergie à la fois brute et délicate, dans ce subtil équilibre entre intensité physique et douceur maladroite de la première fois. 


Lorsque leurs corps s’apaisèrent, l’un contre l’autre, Rosa laissa sa tête tomber en arrière, pantelante, en appui sur ses mains. Le visage de Floch se perdit entre ses seins qu’il embrassa presque tremblant. Ses mains entouraient sa taille pour l’aider à maintenir son équilibre. Elle ferma les yeux, déglutit. Elle sentait ses cuisses fébriles, contrecoup de l’effort. Son cœur tambourinait dans sa poitrine, résonnant dans ses oreilles. 

Les minutes s’étirèrent en silence. Finalement, Rosa se redressa, appuyant son front contre celui de Floch. Elle ne s’attarda cependant pas. Maladroitement, elle se laissa glisser au bas de la table.

Elle rassembla ses vêtements et commença à se rhabiller dans des gestes mécaniques. Son esprit était étrangement vide. Muet. C’était reposant. Elle voulait se perdre dans ce néant qui faisait taire les fantômes. 

Suivant son exemple, Floch entreprit également de se rhabiller. Cependant, il lui lançait des regards en coin. Maintenant que tout était redescendu et que l’instinct primal s’était mis en sommeil, il ne pouvait s’empêcher de se poser des questions. Non pas qu’il s’attende particulièrement à quelque chose pour la suite mais il ne pouvait pas faire comme si rien ne s’était passé.

Il ouvrit la bouche pour parler mais les mots se perdirent, quelque part entre son esprit et ses lèvres. 

-On en parlera demain, si tu veux en parler, murmura Rosa en reboutonnant sa chemise. 

Il fronça les sourcils mais ne contredit pas. 

Elle remit sa veste encore humide. Puis elle lui lança un dernier regard dans l’obscurité du débarras. Elle effleura doucement sa joue, sembla vouloir dire quelque chose avant de se raviser. Finalement, elle remit ses cheveux en place et se contenta de tourner les talons et quitter la pièce.

Elle se sentait à la fois fatiguée et étrangement satisfaite. Cette sensation d’habiter à nouveau son corps était délectable. Elle eut le sentiment que, pour la première fois depuis très longtemps, elle allait dormir d’un sommeil sans rêve et sans tracas.




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