-Eh bah, Flegel a pris de l’assurance et un poil de charisme ! C’est un vrai patron, maintenant.
-C’est vrai qu’il ne ressemble plus au type un peu pleurnichard qu’on a connu il y a plus d’un an.
Rosa et Jean sortaient du siège de la compagnie Reeves. Ils y avaient été envoyés par Hansi avec les dernières instructions concernant le matériel pour les travaux du port. Le dernier conseil de Dimo Reeves à son fils avait été d’avoir le nez creux et de flairer les bonnes affaires. Il lui avait donné le meilleur exemple qui soit en misant toutes ses cartes sur le Bataillon -bien que cela lui coûtât finalement la vie. Car depuis que le Bataillon avait été réhabilité et l’ancien gouvernement renversé, la compagnie Reeves se voyait octroyer la primauté de tous les contrats proposés par l’armée à des compagnies marchandes. Ils avaient eu de gros chantiers avec la reconstruction de Shiganshina et des villages à l’intérieur du mur Maria. Aujourd’hui, ils étaient chargés de coordonner l’approvisionnement en matériaux pour la construction du port. Cela faisait déjà trois mois que le projet avait été lancé.
-Il paraît que c’est un bon patron, reprit Rosa en s’étirant. Il a à cœur de soutenir ses employés et leur octroyer la meilleure vie possible.
-Ouais… Dimo pouvait paraître un sale égoïste sous certains abords, il tenait tout de même à ses employés et a transmis ça à son fils.
Les deux soldats empruntèrent une rue animée de Trost pour rejoindre l’écurie où ils avaient laissé leurs chevaux. Le temps était radieux et la ville, qui avait traversé une année particulièrement difficile, se relevait peu à peu. Des commerces rouvraient, les gens retrouvaient un peu de pouvoir d’achat. La compagnie Reeves n’était pas étrangère à ce miracle. Que ce soit Dimo ou Flegel, ils n’avaient jamais abandonné le district et s’étaient assurés de donner du travail à ceux qui avaient tout perdu et de quoi survivre aux plus démunis.
-Dis donc, commença Jean en lançant à son amie un regard en coin. Tu vas mieux en ce moment, non ?
-Qu’est-ce que tu veux dire ?
-Je sais pas… depuis quelques mois t’as l’air… plus apaisée. Ou plus présente. Je ne saurais pas trop expliquer.
Rosa haussa les épaules.
-T’es pas obligée d’en parler, reprit Jean. Mais c’est bien, si tu remontes la pente. Je suis content pour toi.
La jeune fille eut un petit sourire touché. Mais elle ne dit rien. Elle n’avait pas vraiment envie de parler de Floch ou de leur accord. Non pas qu’elle en ait honte. Mais cet espace et ce qu’elle y faisait lui appartenaient. C’était sa bulle. Elle n’avait pas spécialement envie que d’autres soient au courant.
Soudainement, la voix d’un jeune garçon interrompit leur marche.
-Mais puisque j’vous dis que c’est non ! Dégagez d’ici, on ne peut rien d’autre pour vous !
Un homme adulte lui répondit avec un grognement méchant :
-P’tit morveux, tu perds rien pour attendre ! J’exige de voir le patron !
-Mon maître ne f’ra rien de plus pour vous ! Vous avez qu’à aller voir ailleurs !
L’homme s’énerva davantage, la tension monta. Jean et Rosa se précipitèrent et se retrouvèrent face à une officine de pharmacie. Un grand gaillard à la peau tannée par le soleil était sur le seuil de la porte. Sa carrure était imposante, masquant son interlocuteur qui lui demandait, une fois de plus, de partir. Mais l’homme n’en démordait pas et commença à agiter les poings en de potentielles menaces physiques. Jean ne perdit pas de temps et s’interposa :
-Eh, monsieur, dit-il calmement. Je crois qu’on vous a demandé de partir.
-T’es qui, toi ? éructa l’homme.
-Pas d’esclandre et pas de violence ici. Dégagez avant que je ne vous force à le faire.
Avec un sourire en coin, Rosa observa son ami gérer la situation avec calme et aplomb. Jean avait cette assurance tranquille et cette autorité naturelle qui faisait de lui un leader qu’on avait envie de suivre.
Après quelques autres protestations, l’homme tenta de forcer le passage mais Jean, d’une habile clé de bras, l’immobilisa. Il lui tordit légèrement le membre pour lui faire comprendre qu’il ne plaisantait pas et pouvait lui faire sérieusement mal s’il ne déguerpissait pas. Finalement, l’homme obtempéra bon gré mal gré.
Lorsqu’il s’éloigna, Rosa vit avec qui il s’embrouillait et son sourire en coin se transforma en large sourire éclatant.
-Dimitri ! Quelle surprise de te voir ici ! s’exclama-t-elle en rejoignant Jean.
-Oh, m’dame Rosa ! répondit le jeune garçon d’un ton tout aussi enthousiaste. Je suis trop content de vous voir ! Vous avez vu, j’ai suivi vot’ conseil et tada, j’suis ici !
Rosa regarda à nouveau la devanture de l’officine.
-Tu travailles dans cette pharmacie ?
-Ouip ! Maître Elbert m’a pris comme apprenti. Il va m’apprendre les rouages du métier.
-Et qu’est-ce qu’il te voulait, le lourdaud de tout à l’heure ? demanda Jean en fronçant les sourcils.
-Il est v’nu y’a quelques jours, c’est mon maître qui s’est occupé de lui.
Dimitri se pencha légèrement vers les deux soldats et baissa le ton, comme s’il leur confiait un secret important :
-Il a des problèmes d’érection et mon maître lui a donné un truc qui… bon en vrai j’sais pas si c’est vraiment censé fonctionner… franchement moi j’suis pas d’venu apprenti pharmacien pour gérer les problèmes d’érection des gens.
Rosa éclata de rire et Jean pouffa devant la franchise du jeune garçon.
-Bref, reprit ce dernier d’une voix un peu plus forte. A priori, ça n’a pas marché et il faisait pression pour qu’on lui concocte aut’ chose. J’lui ai dit qu’on n’avait rien d’autre et on va pas perdre du temps en laboratoire pour ses petits problèmes à lui, on a déjà bien à faire à fabriquer de vrais baumes et onguents notamment pour les soldats. Il s’est énervé et vous êtes arrivés.
Dimitri haussa les épaules, fataliste. Rosa essuya une petite larme de rire qui perlait au coin de son œil.
-Tu seras un redoutable pharmacien qui sait pourquoi il a choisi cette voie et pourquoi il ne l’a pas choisie, constata-t-elle.
-Bah quoi ? C’est vrai. Moi j’veux soigner des gens, sauver des vies avec mes connaissances en herbes médicinales !
-T’es un sacré gamin, toi, nota Jean, ce qui fit rougir Dimitri.
-Ton choix de quitter ton village pour venir jusqu’à Trost n’a pas inquiété tes parents ? demanda la jeune fille après un temps.
-Nope ! J’étais surpris mais mes parents étaient super contents ! J’crois que Madame Palls leur a parlé, ça a aidé. Mais ils étaient contents qu’enfin, je trouve ma voie qu’ils ont dit. Z’ont toujours su qu’les champs d’patates, c’était pas pour moi.
Lorsque Jean et Rosa prirent congé du jeune Dimitri, celui-ci agita vigoureusement la main pour leur dire au revoir. Il les suivit des yeux jusqu’à ce qu’ils tournent dans l’angle d’une rue et qu’il les perde de vue.
Rosa expliqua à son ami d’où venait Dimitri, comment elle l’avait connu et comment elle l’avait encouragé à suivre son rêve.
En remontant en selle, Jean avait un petit sourire :
-C’est bien que certains gamins suivent leur instinct pour trouver leur voie. Ça donne de l’espoir pour l’avenir. C’est ça qu’on est censé défendre en tant que soldat : une terre sur laquelle les jeunes Dimitri puissent construire leur futur.
Rosa donna un petit coup de talon dans le flanc de son cheval et hocha doucement la tête. Elle s’était déjà dit la même chose. En tant que soldate, elle se battait pour tous les Dimitri, pour qu’ils aient une chance de voir leurs rêves s’accomplir. Mais à quel prix était-elle prête à mener ce combat ?
***
En revenant à Shiganshina, ils conduisirent leurs chevaux dans l’écurie et rejoignirent le QG. Ils notèrent une agitation palpable. Certains soldats couraient dans un sens et dans l’autre, des ordres secs fusaient. Ils repérèrent Sasha et Conny et les interpelèrent :
-Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Jean.
-Oh, vous êtes là ! s’exclama Sasha. Je me demandais si vous seriez de retour à temps pour le dîner.
-Eren et Armin ont intercepté un nouveau bateau Mahr, expliqua Conny. On vient de conduire les membres d’équipage dans des cellules en attendant de voir ce qu’on va faire d’eux.
-Ouais, du coup, c’est un peu agité. Certains disent que ça fait trop d’ennemis gardés captifs sur l’île. Ils ont peur.
Rosa écouta avec attention ses deux amis. Un nouveau débarquement. Yelena les avait prévenus. Elle était persuadée que ça arriverait. Mahr n’en avait pas fini avec Paradis. D’autant qu’il s’avérait que l’île était une superbe réserve naturelle de ressources précieuses comme la roche explosive gelée.
Prenant congé de leurs amis, Jean et Rosa prirent le chemin du bureau d’Hansi pour lui indiquer que leur mission était accomplie, que Flegel allait rassembler les nouveaux matériaux nécessaires pour le port et qu’aucune interruption des travaux ne devrait avoir lieu.
Alors qu’ils empruntaient le couloir menant au bureau, des éclats de voix leur parvinrent par la porte restée entrouverte.
-C’est complètement de la folie, major ! Et je ne suis pas le seul à le penser. C’est bien trop dangereux de garder captifs autant d’ennemis en un même lieu !
-Écoute, j’entends ce que tu dis mais pour le moment, nous n’avons pas le choix.
-Bien sûr que si. C’est juste que vous ne voulez pas envisager les autres options.
Jean et Rosa poussèrent la porte pour découvrir un petit rassemblement. Hansi, debout derrière son bureau, faisait face à Floch et quelques autres soldats un peu crispés. Eren et Armin se tenaient sur le côté et Livaï était assis sur une chaise, une tasse de thé à la main.
Tous les visages se tournèrent vers Jean et Rosa lorsqu’ils entrèrent.
-Qu’est-ce qu’il se passe ? s’enquit Jean, sourcils froncés.
-On a coulé un nouveau bateau Mahr, expliqua Hansi. Pour le moment, il n’est pas question d’une quelconque alliance avec les nouveaux venus. De toutes les façons on l’a vu avec les bateaux précédents, il faut du temps pour que les préjugés ne soient levés et que les Mahr nous fassent assez confiance pour collaborer avec nous. Alors en attendant, on les enferme.
-Mais c’est bien trop dangereux de garder autant d’ennemis sur l’île, contra Floch d’un ton agressif. Et s’ils s’alliaient entre eux pour nous prendre à revers ?
-Écoute, soupira Hansi, je comprends tes craintes et elles sont légitimes. Malheureusement, pour le moment, on ne peut pas faire autrement.
-Absolument, confirma Rosa. Parce que sinon quoi ? Tu proposes qu’on les balance à la mer et qu’ils rentrent à la nage ou se noient ?
-Et pourquoi pas ? grogna Floch. Ils l’auraient pas volé.
Rosa soupira bruyamment.
-Tu peux pas dire des choses pareilles.
-Eh bah quoi ? Parce que si Eren et Armin n'avaient pas utilisé leurs titans pour les faire couler, tu crois qu’ils seraient gentiment venus demander l’hospitalité et à visiter nos contrées ?
Énervé, Floch se détourna d’Hansi pour se tourner vers Rosa qui soutint son regard.
-Ils n’auraient eu aucun scrupule à nous massacrer ! Alors je vois vraiment pas pourquoi on les épargnerait en retour.
-La violence en réponse à la violence ne résout pas grand-chose, constata Jean, d’un air pincé.
-Mais Floch a raison, intervint Eren en faisant un pas vers Hansi. Je ne dis pas que ces soldats doivent mourir. Mais si d’autres tentatives de débarquement ont lieu, à un moment donné se posera la question de quoi faire avec tous ces soldats étrangers. L’île n’est pas grande et réunir autant de gens qui nous haïssent en un même lieu n’est peut-être pas la meilleure idée.
-On peut faire quelque chose de cette haine, répondit Armin. On… on a réussi à créer des liens avec certains Mahr, avec les ingénieurs qui nous aident pour le port. Alors on peut aussi le faire avec les nouveaux venus. Ça va demander du temps, mais…
-Combien d’entre eux nous regardent désormais comme des humains et non plus comme des démons ? coupa Eren, d’un ton sec. Une minorité. La plupart d’entre eux sont toujours cloîtrés dans leur silence et derrière leurs barreaux. Ils ne nous regardent même pas dans les yeux tellement on les dégoûte.
-Certes, reprit Hansi. Mais le fait qu’on ait réussi à gagner la confiance de certains d’entre eux et à travailler main dans la main nous laisse de l’espoir pour la suite.
-Ils ne méritent tellement pas toute cette considération, grogna Floch. Ils n’avaient qu’à pas venir jusqu’ici.
-On ne pourra pas éternellement arrêter les navires de Mahr, ajouta Eren. On doit trouver une autre solution pour régler le problème.
-Finissons la construction du port, assura Armin. Lorsque nous rencontrerons les Azumabito, on aura peut-être plus de solutions.
-Bon, vous avez fini de vous engueuler pour rien ? demanda Livaï que tout le monde avait oublié. On ne tue pas des soldats qui se sont rendus, un point c’est tout. Et s’ils tentent quoi que ce soit depuis leurs geôles, j’en fais mon affaire. Ils ne recommenceront pas deux fois.
Floch serra les lèvres, visiblement pas convaincu par les propos du caporal. Mais il ne répliqua pas. De toutes les façons, Hansi frappa son bureau du plat de sa main et clama que les choses étaient ainsi car elle l’avait décidé. Pour le moment, ils devaient s’en tenir à cet état de fait.
Ceci marqua la fin de la confrontation et les soldats commencèrent à se disperser. Rosa lança un regard à Floch qui souffla en quittant le bureau de la major. Il était frustré. Ça se voyait. Frustré et agacé.
Jean et Rosa s’attardèrent pour faire leur rapport à Hansi concernant l’entreprise Reeves. Puis ils sortirent à leur tour.
Ils se séparèrent dans le couloir, se promettant de se revoir à l’heure du dîner.
Rosa retrouva Floch sur la grande terrasse entourée de créneaux au sommet du Fort. Elle avait noté qu’il avait tendance à s’y rendre lorsqu’il était particulièrement énervé. Une façon de prendre l’air. Avant, il y avait la cour intérieure lorsqu’ils étaient à Trost. Shiganshina avait sa terrasse qui aurait mérité d’être davantage investie qu’elle ne l’était pour le moment.
S’adossant à l’un des créneaux, à côté de Floch qui regardait la ville s’étalant à leur pied, elle demanda :
-Pourquoi tu veux toujours tuer tout le monde ?
Il lui lança un regard sombre :
-Je ne veux pas tuer tout le monde. Je veux protéger cette île.
-On peut protéger l’île et ne pas toujours clamer qu’il faudrait balancer les autres à la mer, non ?
-On n’aurait pas à balancer les autres à la mer si les autres ne voulaient pas tous nous massacrer jusqu’au dernier, répliqua-t-il en détournant son regard d’elle et en se concentrant de nouveau sur le paysage urbain qui s’offrait à lui.
-Mais si on fait ça, on risque juste de s’attirer les foudres des autres pays, non ?
-Et si on ne le fait pas, ils vont croire qu’on se laisse faire et qu’on est une cible facile.
Rosa leva les yeux sur le ciel. La journée avait été belle, ensoleillée. A présent, la lueur déclinait. Le soleil avait entrepris sa course descendante et annonçait le soir à venir.
-Alors il vaut mieux faire peur pour être tranquilles ?
-Peut-être, répondit-il en haussant les épaules.
-Je vois…
-Non, tu ne vois pas du tout.
-Si, je comprends. C’est pas parce que je ne partage pas cette idée que je ne la comprends pas.
Un long silence suivit. Le soleil disparaissait rapidement à l’horizon. Une légère brise se leva, agitant les capes et les cheveux.
-Je veux juste que notre île survive, lâcha finalement Floch dans un souffle.
-Oui. Je sais. Je ne peux pas t’en vouloir pour ça.
Il tourna la tête vers elle et elle esquissa un petit sourire teinté d’une certaine mélancolie.
-Je sais pas comment tu fais, reprit-il au bout d’un moment en fronçant les sourcils.
-Pour faire quoi ?
-Pour être à la fois super chiante et… quelqu’un avec qui on aime bien être.
La mélancolie de son sourire se transforma en éclat d’amusement lorsqu’elle rit :
-C’est peut-être juste parce que t’aimes bien quand on couche ensemble.
Il leva les yeux au ciel en soupirant :
-Tu vois, t’es chiante.
-Mais tu reviens à chaque fois.
-Ouais. C’est peut-être parce que je suis bête.
-Ou juste parce que ça te fait du bien.
Il souffla à nouveau mais ne répondit rien. Ils restèrent ainsi à regarder les ombres s’étirer à mesure que le soleil se couchait.