Ceux qui survivent

Chapitre 58 : De part et d'autre de la mer

Par ShleyAsheila

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Loin d’Elle - Lorien Testard et Alice Duport-Percier


Combien encore de combats et de personnes envoyées à la mort avant qu’ils ne se sortent enfin de cette guerre absurde ?

Cette question le taraudait alors qu’un immense sentiment de lassitude et de fatigue tant physique que mentale l’envahissait.

Un an que le conflit s’étirait. Que tout n’était que centimètres de terrain gagnés, perdus, repris. Que les corps morts s’accumulaient, que les blessés se dénombraient par centaines et milliers. 

Sieg avait dit que c’était leur échec qui avait conduit tout droit à ce désastre. Affaiblie par sa défaite sur Paradis et son incapacité à remettre la main sur l’Originel, la nation de Mahr était apparue comme cible fragilisée pour ses ennemis qui n’avaient pas tardé à monter une coalition dans l’idée de la mettre à genoux. Évidemment, les guerriers avaient été appelés sur la ligne de front. Étant les armes principales de l’empire Mahr, ils se devaient de défendre ce pays qui les méprisait mais qui était leur foyer, le lieu où ils étaient nés, où ils avaient grandi. 

Les guerres changeaient parfois de forme, de visage, de cible. Mais elles étaient immanquablement les mêmes : sales, puantes, destructrices. 


Mahr venait de remporter une première victoire qui était loin de suffire à un arrêt des hostilités. D’autant que des rumeurs couraient sur le test imminent de nouvelles armes déployées par l’Alliance du Moyen-Orient qui pourraient anéantir facilement les titans. Nul ne savait encore ce qu’il en était réellement mais l'État-Major prenait cette menace très au sérieux.

En attendant, les troupes avaient été rapatriées dans une ville alliée où elles devaient attendre les prochains ordres. Les prochains combats au cours desquels elles sacrifieraient sans doute leur vie. Les régiments eldiens étaient toujours les premiers à être envoyés au front, se faisant facilement faucher par les armes ennemies. Ceux qui survivaient par miracle sans blessure incapacitante n’avaient qu’à attendre le prochain assaut pour remettre en jeu leur incroyable capacité à survivre. 

L’aviation de Mahr s’était révélée presque incompétente ou confrontée à une puissance plus grande que la sienne. Toujours est-il que les bombardements de villes ennemies n’avaient que peu porté leurs fruits et les lignes stratégiques demeuraient, obligeant l’infanterie à porter presque seule le devoir d’une victoire tant attendue. 


La ville avait été touchée en certains endroits par des bombardements. Des bâtiments étaient en ruines, certains quartiers complètement rasés. Mais d’autres survivaient et étrangement, la vie y était plus présente que jamais. A croire que la perspective de la mort imminente poussait les gens à consommer la vie à grandes gorgées, profitant de chaque instant et de chaque déboire. 

Dans un bar, plusieurs soldats se retrouvaient, fêtant le simple fait d’être encore là après tant de batailles. L’alcool coulait à flot, maigre consolation pour une année d’enfer. 

Assis au comptoir, Reiner regardait son verre sans vraiment le voir. Cela faisait déjà plus d’un an qu’il était rentré. Il avait quitté son foyer en se promettant de revenir en héros. Il était revenu plus brisé que jamais. Et comme si un malheur ne suffisait pas, rapidement, ce nouveau conflit avait éclaté, mobilisant les guerriers Mahr qui avaient été immédiatement envoyés sur le front. La vie ne lui laissait pas le temps de souffler et pourtant, l’action et les combats répétés ne suffisaient pas à étouffer la culpabilité qui le rongeait depuis son retour. 

Il avait pensé, ressassé, revu ses dernières années à Paradis.

Il avait pleuré Bertolt, qui était celui qui le comprenait le mieux et qui était le plus attaché à lui. Cet ami discret, peu sûr de lui-même mais fidèle. Qui l’avait soutenu lorsqu’ils étaient enfants, lorsqu’il n’arrivait à rien, lorsqu’il se désespérait de ne pas être à la hauteur pour être choisi comme guerrier. Bertolt, qui ne l’avait jamais abandonné, même lorsqu’il lui avait forcé la main pour continuer la mission sur Paradis. 

Il avait pensé à Annie. Il n’avait aucune idée de ce qui lui était arrivé. Sieg avait assuré qu’elle allait s’en sortir. Qu’elle était débrouillarde. Mais un an plus tard, ils n’avaient toujours reçu aucun signe de vie d’elle. Et son père attendait désespérément des nouvelles.

Il avait pensé à la 104ème brigade d’entraînement. A la façon dont ils croyaient tous en lui, dont ils lui faisaient confiance. Et comment il les avait trahis, comment il avait piétiné tout ce qu’ils croyaient.


Évidemment, il avait pensé à elle.

Il ne savait plus très bien quelle était la dernière image qu’il avait d’elle.

Mais il se souvenait parfaitement de la dernière fois qu’il avait entendu sa voix. Lorsqu’elle avait arrêté Hansi, lorsqu’elle avait essayé de l’épargner alors qu’elle n’avait aucune bonne raison de le faire. 

Lorsqu’il pensait à elle, il devenait encore plus maussade que d’habitude. Il les avait tous trahis. Il l’avait trahie elle aussi. Il n’était pas parvenu à trouver d’autres solutions. Il aurait voulu pouvoir la sauver. Mais il n’avait rien d’un sauveur. Il n’avait pas pu sauver Bertolt. Ni Annie. Marcel s’était sacrifié pour lui. Il n’avait clairement rien d’un sauveur. Tout ce qu’il savait faire, c’était détruire -les murs, les vies, les sentiments des gens. 

Il regrettait s’être attaché à elle et plus encore, il regrettait de l’avoir laissée s’attacher à lui. Elle ne pouvait pas savoir mais lui savait. Depuis le début. S’il avait coupé court dès le début, il lui aurait épargné bien des souffrances. Mais il n’avait pas pu. Parce qu’elle l’avait touché. Parce que ce regard qu’elle posait sur lui, cette façon qu’elle avait de le voir comme un humain derrière le masque du soldat, ou du guerrier ou même, plus tard, du titan… il en avait eu besoin. Et il l’avait aimée pour ses yeux qui n’avaient jamais cessé de le regarder avec tendresse et compréhension. 


Les regrets étaient immenses et chaque jour, il avait l’impression de ployer sous leur poids. Pourtant, il avançait. Plus ou moins. Il s’enlisait dans ce conflit qui l’utilisait comme une arme, ne lui reconnaissant que sa capacité à encaisser les coups comme le bouclier de Mahr qu’il était censé être. Personne ne le regardait vraiment pour l’homme qu’il était. Sa seule valeur était d’être utile sur le champ de bataille. Alors quand ça lui pesait trop, ses pensées revenaient toujours à elle. Qui avait su voir à travers tout ça. Ça ne lui faisait pas du bien d’y penser parce que c’était toujours douloureux. Mais il ne pouvait pas s’en empêcher.

Il se raisonnait en se disant que rien ne changerait ce qui était et qu’ils ne se reverraient plus. De toutes les façons, il ne lui restait pas plus de cinq ans à vivre. Quel avenir aurait-il pu lui offrir en étant condamné d’avance ?


-Bah dis donc, Braun, fais gaffe tu vas finir par te noyer dans tes pensées plutôt que dans l’alcool.

Le ton sarcastique où pointait un fiel certain sortit Reiner de ses songes. Porco prit place sur un tabouret à côté de lui et fit signe au patron pour commander un verre.

-Pokko, réprimanda Pieck en s’asseyant de l’autre côté, arrête de l’embêter. On est tous fatigués.

-Je t’ai déjà dit de ne pas m’appeler comme ça. Je déteste ça. 

La jeune femme eut un petit rire mais ne promit pas d’arrêter. De toutes les façons, tout le monde savait qu’elle ne le ferait pas. Personne ne savait trop pourquoi elle lui donnait ce surnom mais il était amusant de voir Porco s’énerver à chaque fois qu’elle l’utilisait. 

-Putain, quand j’pense qu’on est dans cette merde juste parce que t’as pas été foutu d’accomplir ta mission correctement, grommela Porco en lançant à Reiner un regard en coin. 

-Ça ne sert à rien de l’engueuler encore une fois pour ça, soupira Pieck en regardant ses deux camarades avec attention.

-J’me demande bien ce que t’as foutu sur cette île pendant cinq ans. A part te faire sauver les miches par mon frère qui s’est fait bouffer à ta place.

Le ton était acerbe. Il était clair que Porco ne portait pas Reiner dans son cœur. Il ne l’avait jamais aimé et le retour du guerrier, seul survivant de l’équipe qui avait été envoyée sur Paradis n’avait rien arrangé. Porco lui en voulait pour son frère, pour le déclenchement de la guerre contre le Moyen-Orient et sans doute pour un tas d’autres choses inavouées. 

-Désolé, se contenta de répondre Reiner sans le regarder.

Que pouvait-il dire d’autre ? Il ne voulait pas se confronter à Porco et créer une esclandre. Par ailleurs, il reconnaissait qu’il y avait une part de vrai dans ses attaques verbales. Tout avait commencé parce que la mission de récupération de l’Originel avait été un cuisant échec. Et il ne pouvait pas justifier cet échec sans raconter ce qu’il avait vécu sur Paradis. Sans passer subitement pour un potentiel traître qui se serait attaché à ces démons insulaires. 

-Allons, on n’est pas là pour régler des comptes, lança Pieck en levant son verre. On est là pour s’octroyer un moment de pause. Alors garde ta rancune, Pokko, et passons une bonne soirée. 

-Je t’ai déjà dit de ne pas m’appeler comme ça ! 

-Moi j’aime bien, je trouve que ça te va bien.

Alors que Porco surenchérissait, le regard de Reiner se perdit à nouveau dans le liquide ambré de son verre. Il n’avait presque rien bu. Et ses pensées se perdirent à nouveau. Dans ces méandres de culpabilité douloureuse qui l’assaillaient depuis qu’il était revenu et hantaient ses nuits. Il se sentait plus seul que jamais, de retour auprès de camarades à qui il ne pouvait rien raconter sans passer pour un traître, loin d’autres camarades aux yeux desquels il était effectivement un traître et devant enterrer l’amour tendre qu’il continuait d’éprouver malgré tout pour une soi-disant démon insulaire. 


***

La nuit était profonde et le ciel clair. Le silence régnait en maître à cette heure tardive. Assise sur la chaise de son bureau, Rosa regardait les étoiles par la petite fenêtre de sa chambre. Elle se balançait machinalement, pensive. Ses cheveux étaient encore un peu désordonnés et elle ramena une mèche rebelle derrière son oreille. 

Une heure plus tôt, elle avait quitté Floch et arpenté les couloirs silencieux jusqu’à sa chambre. C’était apaisant de se déplacer en pleine nuit dans un bâtiment déserté. Il y avait le sentiment de se mouvoir à travers le sommeil de chacun en prenant garde à ne réveiller personne. 

Son accord avec Floch avait un sentiment d’étrangeté familière qui ne lui déplaisait pas. Après tout, elle ne cherchait pas le confort ou la sécurité affective. Ce qu’il lui offrait lui suffisait et était exactement ce dont elle avait besoin.

Les nuits où ils se retrouvaient, leurs gestes étaient désormais emprunts d’une forme d’empressement mécanique. A force, ils avaient appris à mieux danser ensemble et étaient clairs sur ce qu’ils attendaient de ces moments. La familiarité de l’instant et des corps mêlés pouvait laisser penser à une forme d’automatisme. Pourtant, l’étrangeté venait de l’attachement inévitable qui avait fini par doucement fissurer la simplicité brute de leur accord. Il n’y avait aucune romance ni réelle attache émotionnelle mais une affection mutuelle qui n’existait pas avant. Cela se traduisait par des petits gestes moins mécaniques et plus empreints d’une attention sincère. Des moments où la danse était moins à la recherche de l’extase pur qu’à la connexion du moment. Dans tous les cas, le résultat était le même pour Rosa : cela lui permettait de se sentir exister à nouveau à travers son corps et de se réapproprier ses sensations.

Pendant un moment, elle pouvait fermer les yeux et croire que le monde extérieur n’existait plus. Lorsqu’ils se quittaient, elle s’endormait parfois d’un sommeil sans rêve, comme la première fois. D’autres fois, elle ne parvenait pas à maintenir cet état d’abandon et les pensées revenaient. Mais elles étaient plus faciles à porter. Pas moins douloureuses. Mais la douleur était plus facilement gérable. 


Cette nuit était l’une de celles-là. 

Assise près de la fenêtre, elle avait laissé ses pensées s’égarer. Elle était fatiguée mais ne pouvait se résoudre à se noyer sous ses draps. C’était venu comme ça. Comme un flash. Sans prévenir.

En constatant que les étoiles étaient bien visibles, elle s’était dit que c’était peut-être aussi le cas à Mahr. Ils étaient séparés par des murs et des frontières mais les étoiles n’en avaient cure. Elles étaient les mêmes pour tout le monde.

Cette pensée l’avait inévitablement ramenée vers lui.

Elle n’avait pas voulu laisser de place aux souvenirs de Shiganshina -trop brutaux, trop violents. Depuis qu’elle avait reconnecté avec son propre corps, elle arrivait mieux à contrôler les souvenirs qu’elle accueillait et ceux, au contraire, qu’elle chassait. C’était aussi comme ça que Floch l’aidait à mieux porter ce vide qu’elle avait en elle.

Comme elle avait chassé les images de Shiganshina, elle était remontée davantage en arrière. Sur les années de formation. Ou les premiers temps au sein du Bataillon. Les moments encore heureux malgré la présence constante de la mort. 

Elle revoyait ses sourires, la façon dont ses yeux ambrés se posaient sur elle. Elle repensait à cette fois, cette unique fois où elle avait senti ses lèvres contre les siennes. La chaleur de son corps, la tendresse de ses gestes malgré la culpabilité qui l’écrasait -et qu’elle n’avait pas comprise comme telle. Elle connaissait désormais par cœur les mots de sa lettre et ressentait toujours une tristesse mêlée de tendre affection quand elle y repensait. Elle le traitait souvent d’idiot dans sa tête -parfois à mi-voix. Idiot parce que sa lettre avait l’effet inverse de celui escompté par ses mots : elle était loin de l’oublier et revenait sans cesse à lui. Idiot parce qu’il n’avait jamais été capable de lui dire clairement qu’il l’aimait tout en le montrant par des actes maladroits -la protéger alors qu’elle n’en avait pas besoin, l’enlever pour la sauver, lui demander de l’oublier pour lui épargner un avenir de regrets. C’était sa façon de l’aimer, malgré la culpabilité. 


Elle soupira en cessant de se balancer sur sa chaise.

-Peut-être que malgré tout, on se reverra un jour, murmura-t-elle. Avant que…

Avant que le temps ne soit écoulé.

Sept ans.

Peut-être moins.

Elle ne savait pas exactement combien de temps il lui restait. Elle se demandait parfois comment il vivait avec cette échéance. Comment Armin, comment Eren parvenaient à avancer en se sachant condamnés d’avance.

Elle supposait que ça octroyait un certain détachement et qu’on ne faisait jamais de projet d’avenir.

-J’aimerais bien te revoir, continua-t-elle finalement.

Seule la nuit fut témoin de son vœu murmuré.

Et seules les étoiles semblèrent lui répondre par un mutisme compatissant.




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