L'Île au Trésor
Chapitre 1 : L'Ivrogne de l'Amiral Benbow
2597 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 12/12/2024 18:43
**ANNONCE**
Après plusieurs mois de réflexion, j'ai pour projet de transformer cette fanfiction en véritable œuvre originale. J'ai donc décidé de ne laisser ici que les premiers chapitres, tandis que tout le roman sera retravaillé et réécrit. Je remercie ceux qui m'ont suivi jusqu'ici et, si vous tombez sur ma réécriture, j'espère qu'elle vous plaira autant que la fanfiction !
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— On s’est mutiné, ouaip. Tous ensemble contre le capitaine England, ce flibustier d’eau douce ! Flint a pris sa place, le capitaine Flint ! Moi, j’étais son second. Il connaissait une planque à trois jours au large de l’île de la Tortue, dans la mer des Caraïbes. C’est là qu’il nous a menés pour enterrer le trésor. Assoiffé de sang et d’or qu’il était ce vieux démon, et ce jour-là j’peux vous dire qu’il a pas failli à sa légende… Tonnerre de Dieu, quinze hommes qu’il avait débarqués avec lui, il fut le seul à revenir au bateau… D’une balle dans la tête qu’il les a abattus après qu’ils ont eu enterré le trésor, son trésor ! Car après tout, les morts ne parlent pas…
La nuit était tombée à l’auberge de l’Amiral Benbow, les derniers clients finissaient leurs verres et les résidents habituels digéraient leur repas au chaud devant la cheminée, jouant aux dés ou aux cartes. C’est devant le foyer brûlant, dans la salle commune de la bâtisse que le vieux Billy Bones finissait de raconter son histoire, un verre de rhum à la main. Il cracha un jet gras dans les flamme, puis reprit :
— Et c’qu’il s’est passé après, j’vais vous l’dire ! La mort est allée l’faucher ce vieux brigand, avant qu’il puisse retourner sur l’île afin de déterrer son maudit trésor ! Seule une carte, que Flint a laissé, indique le nom de cette île et son emplacement !
L’homme se rassit à sa table, fier de son récit, tandis que les clients habitués soupiraient bruyamment. Cette histoire, ils la connaissaient par cœur. Voilà des mois que le vieux Bones était arrivé un soir d’automne à l’auberge, demandant une chambre et un verre en laissant nonchalamment tomber quelques sous sur le comptoir. Portant un vieux manteau qui ne demandait qu’à être changé tant il semblait usé, ses cheveux bruns tombant négligemment sur ses épaules, et puant l’alcool à plein nez. C’était le fils de la patronne qui avait en premier fait la connaissance de ce curieux personnage.
— Comment tu t’appelles, gamin ? avait-il demandé d’un ton bourru.
— Jim Hawkins, Monsieur.
— C’est qui l’patron, dans cette bicoque ?
— Ma mère, Monsieur. Mais elle est en ville pendant quelques jours.
— Et ton père, il est pas là ?
— Il est mort il y a de cela des années, Monsieur.
— Eh bien… En voilà un garçon bien poli. T’es pas un peu jeune pour tenir l’auberge de ta mère tout seul ? avait-il ajouté, s’attardant sur le menton imberbe du garçon.
— J’ai déjà dix-huit ans, Monsieur. Et il y a deux autres employés avec moi, ici.
Hochant la tête avec nonchalance, le vieil homme n’avait rien ajouté de plus. Vidant son verre d’un trait, il avait ensuite réclamé qu’on monte ses affaires dans une chambre, puis s’était enfermé à double tour sans un merci.
Il était resté une nuit, puis une deuxième, puis toute une semaine et le reste ensuite. Bones avait fait de l’auberge son repaire, buvant à longueur de journée ou guettant, inquiet, quelques présences invisibles depuis la falaise. Et lorsque venait le soir, sa consommation augmentait en même temps que son flot de parole, noyant la salle de nombreuses histoires de navigateurs et de pirates, farfelues ou non.
Cependant, le vieux Bones se montrait également d’humeur changeante, passant rapidement de l’apathie à l’agressivité. Une nuit qu’il était descendu dans la salle commune alors déserte, tenant son verre de sa main tremblante, il avait commencé à proférer des menaces et des insultes à haute voix, semblant s’adresser à des fantômes. Perdant soudain l’équilibre - ou étaient-ce ses jambes qui ne souhaitaient plus le retenir ? – il s’était violemment écrasé contre une table, renversant les meubles et s’ouvrant la tête au passage.
C’est Jim qui était parti chercher leur voisin, le docteur Livesey qui logeait non loin de là. Le vieil ami de la famille avait bravé le froid et la neige pour venir au chevet du malade. Et après lui avoir prodigué les soins nécessaires, le médecin avait pris à part la maîtresse de maison.
— Cet homme est en train de se détruire à petit feu ! Madame Hawkins, voici mon conseil : il faut surveiller sa consommation d’alcool ou bientôt, c’est raide mort que vous le retrouverez !
Très pieuse, elle avait essayé de calmer la consommation de son client difficile, mais celui-ci ne semblait n’avoir que faire de ses conseils. D’abord alité dans son lit durant des jours, il ne recevait comme visiteur que le docteur qui s’affairait à le soigner du mieux qu’il pouvait, et le fils Hawkins qui nettoyait sa chambre et venait lui tenir compagnie. Le vieux Bones avait tout de même fini par réapparaitre un soir, complètement pâle et tremblant de tous ses membres. Il avait alors supplié le jeune homme qui nettoyait la salle commune.
— Du rhum, Jim ! J’sens que j’tiendrai pas longtemps sans ma boisson ! J’t’en supplie, donne-moi juste un p’tit verre !
— Monsieur Bones, ce n’est pas raisonnable ! Pensez à ce qu’a dit le docteur Livesey, cela pourrait vous être fatal !
— Il radote, ce vieux bougre ! J’ai besoin d’reprendre des forces ! Et si tu veux pas me l’donner, gamin, j’me servirais moi-même !
Le vieux Bones avait alors franchi le comptoir en poussant le garçon et, saisissant une bouteille, l’avait vidé d’un trait sous son regard sévère. Et voilà que la routine avait recommencé de plus belle et que le vieux loup de mer s’était vite repris de sa fonction de chauffeur de salle, buvant verre après verre et changeant d’attitude plus vite que de vêtements. Heureusement ce soir, il semblait de bien belle humeur.
— Et cette carte, maintenant, où serait-elle ? demanda un convive avec amusement. Elle n’est même pas finie ton histoire, Billy !
Il eut des rires moqueurs dans l’assemblée et le vieil homme se releva, l’air grave.
— Qui a la carte maintenant ? Bonne question, un vieux boucanier poisseux et cruel ? Ou peut-être notre jeune ami, Jim Hawkins ?
Occupé à nettoyer les tables débarrassées des couverts, Jim ne put s’empêcher de sourire à l’appel de son nom, s’épongeant le front en écartant quelques-unes de ces mèches blondes.
— Si nous l’avions, ma famille et moi, nous ne serions pas là à céder à vos caprices, Monsieur Bones !
Deux muppets sortirent de derrière le comptoir, l’un balayant rapidement la salle, l’autre agrippant avec difficulté plusieurs verres remplis qu’il distribua aux clients. Gonzo, l’étrange muppet bleu avec un long nez recourbé, avait entendu la réplique de Jim alors qu’il commençait à passer le balai dans la salle encore pleine de monde.
— Tu l’as dit ! On serait partis chercher le trésor, explorer de nouveaux mondes ! Avancer vers l’inconnu au mépris du danger !
Rizzo le rat frémit en entendant parler son ami.
— Pas moi ! Si z’avais la carte au trésor, ze l’aurais vite échangé contre un bon repas !
Il servit rapidement les clients en boissons et en plats, non sans en avoir goûté un morceau en cuisine.
— Et voilà qu’à cause de tes histoires, Billy, les p’tits jeunes veulent partir à l’aventure ! répliqua le convive.
— Nous ne sommes plus des enfants, Monsieur ! lui lança le serveur. À cet âge, mon père avait déjà pris la mer !
— Ah tiens donc ? Et tu te crois déjà prêt pour ce genre de vie ?
— Ma foi, suffisamment prêt pour pouvoir suivre mes rêves… ou siroter un bon verre de rhum ! blagua-t-il en lançant un clin d’œil au client qui se mit à rire de bon cœur.
— En tout cas j’vais vous dire une bonne chose, poursuivit Bones comme s’il n’avait pas été interrompu, méfiez-vous des pirates ! Ils vous charment avec des grands sourires et de belles phrases, mais c’est des faux-frères, prêt à vous planter un poignard dans l’dos à la moindre occasion !
Le jeune ne put s’empêcher d’arrêter un instant son travail pour écouter le vieux marin, ses intenses yeux verts brillant d’excitation. Les histoires de flibustiers le fascinaient toujours.
— Ils sont si redoutables ?
— S’ils le sont ? Avec un peu d’chance, tu peux tomber sur des écervelés qui ne savent même pas t’nir une arme comme y faut ! Mais y’en a certain… mieux vaut pas avoir à faire à eux ! Y en a un, même le vieux Flint avait peur de lui, c’est dire ! Si jamais l’un d’entre eux pointe son nez, z’avez intérêt à venir me l’dire, et au pas d’charge !
— Vous pouvez compter sur nous, Monsieur.
— Oué ! Si on voit des gens avec un crochet au bras et un bandeau sur l’œil, on vous fera signe ! ajouta Gonzo avec ironie, mais le vieux Bones lui tira sévèrement le nez.
— Je plaisante pas ! Les pirates apportent toujours la mort !
La porte derrière le comptoir s’ouvrit soudainement et la maîtresse des lieux fit son apparition. La mère Hawkins était une petite dame dont la carrure imposante aurait fait frémir le plus malotru des brigands. Mais son visage et son sourire bienveillant avaient tôt fait de révéler la vraie nature de la brave femme.
— C’est bientôt l’heure, nous allons fermer ! Finissez vos boissons, payez vos repas et rentrez chez vous ! lança-t-elle d’une voix joviale, mais ferme.
Puis, voyant l’état de la salle à manger, elle ajouta : — Les garçons, vous n’avez pas fini de nettoyer l’endroit ? Allons, activez-vous ou vous ne verrez pas vos lits de sitôt !
— Pardon ! On finit au plus vite !
— Monsieur Bones, vous avez assez consommé pour aujourd’hui ! Montez dans votre chambre !
Elle fit les gros yeux à son fils, agacé qu’il ait encore cédé à sa demande d’alcool. Billy Bones jeta quelques pièces sur la table et se leva, n’osant tenir tête à la propriétaire au caractère bien trempé.
— Voilà pour la soirée, les garçons, je monte dans ma chambre !
— Bonne nuit, Monsieur Bones ! répondirent en chœur les trois amis.
Ils terminèrent de congédier les derniers clients, et au bout d’un quart d’heure verrouillèrent enfin la porte, achevant ainsi la journée. Puis la mère Hawkins se tourna vers ses employés.
— J’ai terminé la vaisselle et le ménage dans la cuisine. Les garçons, finissez de nettoyer la salle puis vous irez souper, sans oublier le bénédicité. N’oubliez pas d’éteindre les lampes en montant et ne traînez pas pour aller vous coucher sinon vous manquerez de sommeil demain. Bonne nuit, mes garçons !
Affamés, ils se dépêchèrent de terminer leurs corvées puis s’installèrent dans la cuisine bien rangée où les attendaient des patates chaudes et de la viande bouillie. Après une rapide prière, ils dégustèrent leur repas en bavardant gaiement. Pourtant Jim restait silencieux, les yeux perdus vers la mer lointaine, rêveur.
— Eh bah Jim, qu’est-ce qu’il t’arrive ? demanda Gonzo.
— Je repense aux histoires de Monsieur Bones… J’aimerais tant être un marin…
— Tu penses encore à ces bêtises ! répliqua Rizzo, la bouche encore pleine de patates. Tu veux disparaître en mer comme ton père ? Euh, désolé… ajouta-t-il devant son regard irrité.
— Et ta mère, tu as réfléchi à ce que tu vas lui dire ? Je ne sais pas si elle serait prête à te laisser partir comme ça !
— Je le sais bien. Mais j’ai l’impression que rester ici, c’est poursuivre une vie qui ne m’intéresse pas… Je suis un homme à présent, j’ai le droit de prendre le chemin que je souhaite emprunter !
— Mais si tu pars, nous on deviendra quoi ? S’il t’arrive quelque chose on aura plus de famille !
— On est orphelin, rectifia le rat, on a dézà plus de famille !
— Peut-être, mais Jim est comme un frère pour nous !
Le jeune regarda ses amis avec excitation.
— Vous pourriez m’accompagner ! Vous n’avez pas envie que votre vie soit aussi passionnante que celle de Monsieur Bones ? Parcourir les océans à la recherche de trésors perdus !
— Oh oui ! Découvrir des îles perdues et peuplées d’étranges civilisations !
— C’est reparti… répliqua Rizzo, peu emballé par l’engouement de ses amis.
— Combattre des terrifiants bandits et de redoutables monstres ! Commander des matelots et des soldats !
Il se mit debout sur sa chaise, mimant le geste d’une épée que l’on retire d’un fourreau.
— Rencontrer des tribus avec de magnifiques femmes exotiques ! blagua Gonzo en lançant un regard suggestif au garçon qui se mit à rire aux éclats.
La mère apparut subitement dans la cuisine, l’air énervé, mettant un terme à leur agitation.
— Les garçons, on vous entend depuis le grenier ! Montez vous coucher !
Penauds, les trois amis débarrassèrent rapidement et montèrent dans leurs chambres respectives. Une fois dans son lit, Jim saisit sous son oreiller une magnifique boussole dorée. À la lumière de sa bougie, il caressa le précieux objet récemment lustré avec soin, connaissant chaque gravure dans les moindres détails. Il se perdit une nouvelle fois dans ses rêveries.
« Souviens-toi, mon fils… Une boussole te montre la direction, mais ce sera toujours à toi de choisir le chemin. »
Des années après, ces mots résonnaient encore dans son esprit. Il n’avait pas dix ans lorsque son père mourut. Son navire avait disparu sans laisser de traces, et aucun des matelots ne fut jamais retrouvés. La perte de Sir Nathan Hawkins, un homme d'une grande valeur qui avait accompli de nombreux exploits au cours de sa carrière, provoqua un immense vide dans la vie de sa famille. Son décès brutal laissa à son fils un terrible sentiment d'abandon et l'ambition brûlante de suivre la voie de son père. Si pendant des années, il avait épargné sa mère de ses rêves pour ne pas lui donner de soucis, aujourd’hui alors qu’il devenait un homme, il songeait de plus en plus à mettre les voiles vers son destin.
Ce jour viendrait bien plus tôt qu’il ne l’aurait cru.