L'Île au Trésor

Chapitre 2 : Le Macabre Messager

Par Amy892

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Un soir du mois de mai frais et brumeux, alors que Jim finissait de nettoyer la salle vide avec ses deux amis, le vieux Bones redescendit de sa chambre. L’air complètement hagard, la démarche incertaine et tenant son épée à la main, il avait l’air encore plus mal en point que d’habitude.

— Du rhum ! Donnez-moi encore du rhum jusqu’à ce que j’me noie dedans !

Il commença à faire des mouvements avec son épée qui sifflait dangereusement, comme s’il voulait combattre un adversaire invisible.

— J’ai comme un mauvais pressentiment, ce soir ! Ils vont v’nir, j’en suis sûr ! J’ai besoin de prendre des forces !

Voyant les dégâts qu’il commençait à commettre sur le mobilier, le jeune homme se précipita et l’obligea à s’asseoir, de peur qu’il ne réveille sa mère et les clients.

— Vous êtes incorrigible, Monsieur Bones ! Je vous en donne un fond, mais pas plus ! gronda-t-il d’un ton sévère.

— M… merci Jim, t’es un brave garçon…

Tout en soupirant, il se dirigeait vers le comptoir lorsque des coups furent frappés à la porte. Tous s’immobilisèrent et le visage de Bones prit une expression de terreur.

— Je suis désolé, nous sommes fermés ! cria le serveur.

L’inconnu recommença à frapper à la porte avec force et insistance. S’avançant prudemment, il aperçut Gonzo et Rizzo, lui faisant signe de ne pas ouvrir. Mais il n’avait pas d’autre choix, le malotru allait finir par défoncer la porte avec ses coups ! Il finit donc par l’ouvrir d’un geste brusque, prêt à sommer le visiteur malpoli de revenir demain, lorsqu’il se figea. Dans l’encadrement se tenait un muppet à l’apparence fantomatique, coiffé d’un tricorne miteux et vêtu d’un vieux manteau troué. Ses yeux voilés fixaient le vide, et il tenait dans sa main caleuse un vieux bâton, tâtant le sol pour détecter un éventuel obstacle. Rassemblant son courage, il allait de nouveau l’inviter à revenir le lendemain lorsque, tout à coup, le muppet s’écria.

— Billy Bones ! C’est moi, c’est Pier !

À la vue du visiteur, le vieux marin devint aussi livide qu’un mort, et il fit signe de ne pas avertir de sa présence.

— Vous faites erreur Monsieur, mentit le jeune homme avec prudence, il n’y a personne de ce nom ici !

Le muppet saisit soudainement son poignet et ses cheveux, le prenant par surprise.

— Je suis peut-être aveugle, mon garçon, marmonna l’individu, resserrant sa prise tandis que ses doigts s’emmêlaient dans sa chevelure dorée, mais je sens bien que t’essaies de me cacher ce vieux Billy. Allons, conduis-moi à lui ! J’ai un petit cadeau à lui donner.

Il sortit un couteau de sa poche. Jim eut le souffle coupé lorsque la lame froide toucha sa peau. Son cœur battant à tout rompre, il n’eut d’autre choix que d’avancer doucement, contournant les tables et les chaises. Il vit du coin de l’œil ses deux amis devant le comptoir, prêts à se précipiter dans les escaliers pour chercher du secours. Mais il leur fit signe de ne rien tenter : le muppet, quoi qu’aveugle, était de toute évidence dangereux. En moins d’une minute, ils se tenaient à côté de Bones qui se mit à trembler de tous ses membres devant le sinistre personnage. Le forban lâcha enfin son otage, saisissant à la place le col de son vieil ami.

— Te voilà, Billy ! Je savais bien que t’étais dans l’coin ! Alors, tu pensais que tu pourrais t’en tirer à bon compte ? Tu t’es dit que tu pourrais tout garder pour toi et rien laisser à tes anciens camarades de bord ?

Tout en parlant, il sortit un papier de sa poche et le glissa dans la main du vieux marin qui était tétanisé d’effroi.

— Tu as bien mérité ce petit cadeau ! À très bientôt, vieille branche !

Il éclata d’un rire sans joie et fit volte-face, traversa la pièce avec une habilité impressionnante et quitta enfin l’auberge, disparaissant dans le brouillard nocturne. Ils reprirent leurs esprits et le garçon se tourna vers Bones. Celui-ci tenait le papier dans sa main tremblante, ses yeux écarquillés par la terreur. La feuille était vierge, marquée uniquement d’un gros rond noir tracé à l’encre ou au charbon. La respiration de l’homme devint saccadée, et ses jambes vacillèrent sous le poids de la fatalité.

— La tache noire… Je suis fini… !

Et il tomba à la renverse. Jim et ses amis se précipitèrent vers lui, se demandant s’il était mort, lorsque celui-ci revint brusquement à lui. Il se releva, aidé tant bien que mal par les trois pauvres garçons qui commençaient à sérieusement se poser des questions quant à l’état de santé de ce vieil ivrogne.

— J’dois partir ! Ils vont venir pour moi, ce soir p’t’être bien !

L’alcool lui faisait tourner la tête et il eut un mal fou à monter les escaliers. Arrivé dans sa chambre, il commença à ranger ses affaires et Jim demanda d’un air perdu :

— Mais qu’est-ce que c’est, la « tache noire » ?

— Une condamnation à mort, voilà c’que c’est ! répliqua l’ancien marin en rangeant frénétiquement divers objets dans sa malle. Ce soir, ils vont revenir pour me tuer, c’est sûr ! Ils en ont après mes affaires, mais j’ai plus d’un tour dans mon sac ! J’vais larguer les amarres et prendre le large ! Ce trésor est à moi, et c’est pas un sale pirate, un sale…

Bones s’interrompit, sa main se crispant contre sa poitrine. Il se traîna alors jusqu’à son lit et se laissa tomber sur le dos, les traits creusés et de la pâleur d’un mort.

— Rizzo, va chercher une serviette et de l’eau ! ordonna son ami, paniqué par l’état critique du vieil homme.

L’ancien marin lui prit la main et il dut s’approcher pour entendre ce qu’il murmurait.

— Trop tard pour moi… Jim, tu t’es toujours montré gentil avec moi, t’as toujours écouté mes histoires. J’l’ai bien vu dans tes yeux, cette p’tite lueur d’excitation. Tu rêves de suivre les traces de ton père… J’pense que t’es digne de prendre le relai pour cette aventure. La carte, prends-la !

— Quelle carte, Monsieur Bones ?

— Celle du vieux Flint, par tous les diables ! Je faisais partie de son équipage !

— Alors cette histoire de carte, c’est vrai ?? s’exclama Gonzo qui avait tout entendu.

— Évidemment ! répliqua Bones sous une quinte de toux. Ce vieux fou de Pier est un de mes vieux compagnons, j’suis sûr qu’ils vont m’étriper pour mettre la main sur cette carte ! Alors fouillez ma cantine, emparez-vous de c’maudit parchemin et prenez la mer avant qu’ils vous trouvent !

Il reposa sa tête sur l’oreiller, trempé de sueur et respirant bruyamment. Les deux jeunes s’exécutèrent aussitôt, sortant de l’énorme malle les vêtements, boussoles et autres affaires de marins qu’elle contenait. Puis Jim mit la main sur ce qui ressemblait à un énorme morceau de parchemin, enroulé d’une peau en cuir grossière et attaché avec un vieux bout de ficelle. Retenant leurs souffles, il défit lentement le nœud et déroula le parchemin avec le cœur battant. Sur le papier était dessiné une île, avec à l’intérieur des montagnes, des rivières ; mais surtout des croix et des lignes tracées en rouge avec sur le côté des indications ressemblants à des coordonnées.

— La carte au trésor… murmura-t-il, fasciné par l’objet dont il pensait jusqu’ici n’être qu’une invention.

— On va être riche…, ajouta Gonzo, son long nez frémissant d’excitation.

— Ou bien on va se faire embrocher par une bande de grosses brutes armés jusqu’aux dents… ! termina Rizzo qui était revenu, portant un seau d’eau et des serviettes.

Les amis retournèrent au chevet de Bones, leurs têtes fourmillant de question. Celui-ci était toujours allongé, la bouche et les yeux grands ouverts, fixant le plafond d’un regard vide. Hélas, le vieux marin n’était déjà plus de ce monde. Effrayés par cette vision macabre, ils reculèrent précipitamment dans le couloir. Jim serra la carte contre sa poitrine et essuya de ses yeux les larmes qui avaient commencé à couler. Le vieux Bones, quoiqu’un peu fou et excentrique, n’avait jamais été de mauvaise compagnie et sa mort soudaine l’avait pris par surprise. C’était fini. Jamais plus il ne l’entendrait raconter des histoires fascinantes devant l’âtre de la salle commune. Bouleversés, ils n’eurent pas le temps de reprendre leur esprit que Gonzo appela, scrutant la fenêtre avec un air terrifié. 

— Dehors… Il y a des gens qui s’approchent de l’auberge !

Des silhouettes sombres émergèrent du brouillard, leurs rires sinistres s'étouffés par le vent, comme les ombres de la mort venues réclamer leur dû. D’un bond, le jeune homme se précipita dans la chambre de sa mère pour la réveiller.

— Fils… enfin, qu’est-ce qu’il se passe ? murmura-t-elle d’une voix pâteuse.

— Billy Bones est mort ! Des brigands arrivent pour le voler, il faut sortir tout de suite !

Ils retournèrent au rez-de-chaussée et sortirent par la porte des cuisines. Puis ils coururent aussi vite que possible alors qu’ils entendaient des rires vicieux se rapprocher et se réfugièrent sous le pont de pierre, leurs pieds glissant dans l’eau froide de la rivière. Les voix étaient désormais si proches qu’ils purent même entendre leurs macabres paroles.

— Oh, Billy Bones ! Tes vieux copains sont là !

— On t’a apporté un joli collier de corde en cadeau ! À moins que tu préfères qu’on se serve de tes trippes ??

Grelottant de froid et de peur, ils se blottirent les uns contre les autres, essayant de se rassurer du mieux qu’ils pouvaient. Sa mère avait sorti son chapelet, ses lèvres remuant rapidement alors qu’elle prononçait d’innombrables prières pour leur venir en aide. Ils entendirent finalement les malfrats défoncer la porte principale avec des rires funestes et bientôt, il n’y eut plus qu’un horrible raffut tandis qu’ils pillaient le rez-de-chaussée. Ce pauvre Bones ne s’était pas trompé : les pirates étaient bel et bien des ennemis redoutables ! Il sentit tout à coup la main de sa mère sur son épaule.

— Nous ne pouvons pas rester caché ! Vite, descend au village, trouve des soldats et explique-leur ce qu’il se passe ! Cours le plus vite que tu peux !

Prudemment, il quitta la cachette et traversa le pont à quatre pattes, terrifié à l’idée d’être aperçu par l’une des fenêtres. Arrivé de l’autre côté, il se redressa et commença à suivre le petit chemin de terre menant au hameau. Jamais le garçon n’avait couru aussi vite de sa vie, avec une seule pensée en tête : protéger sa mère et ses amis. Heureusement pour lui il croisa rapidement le chemin de quatre cavaliers qui avait eux aussi été alerté par l’apparition du groupe de malfrats dans la bourgade. Jim leur expliqua la situation tant bien que mal et ils galopèrent pour mettre fin au pillage de la petite auberge.

Aux premières lueurs du jour, la bataille était terminée. La plupart des pilleurs avaient fui, mais certains avait été rattrapé et mis au fer. On retrouva le cadavre de Pier l’aveugle, piétiné par un des cavaliers en tentant de prendre la fuite. Les quelques pensionnaires qui logeaient dans l’auberge s’étaient barricadés dans leurs chambres en entendant le raffut, évitant une confrontation mortelle avec l’ennemi. En revanche, le rez-de-chaussée était dans un état lamentable. Les assaillants avaient eu le temps de saccager la salle principale, défonçant les meubles, retournant les tiroirs et pillant le garde-manger dans le même temps.

Les soldats trouvèrent également le corps de Billy Bones dans sa chambre, et Monsieur Livesey déclara qu’il était mort de ses nombreuses années d’alcoolisme. Ainsi la tache noire avait tout de même accompli son funeste présage. Ils sécurisèrent l’auberge, dissuadant les curieux d’approcher de trop près, et le prêtre se rendit sur place pour prononcer des prières à l’attention des morts. La famille Hawkins et les muppets s’étaient assis près du pont qui leur avait servi d’abri, constatant à distance les conséquences de cette rapide, mais redoutable attaque.

— Il va nous falloir du temps pour reconstruire tout cela… déclara doucement la femme.

Jim devina sur son visage creusé la fatigue et l’accablement. Ils savaient tous les deux que l’auberge aurait du mal à se relever de cette catastrophe. Le moment était venu. Pris d’un élan de courage, il inspira profondément et commença.

— Maman, tu te souviens des histoires de Monsieur Bones, de la carte et de l’île des pirates ?

— Billy Bones est mort maintenant, mon fils… Des histoires, il n’y en aura plus !

Il sortit la carte de sa veste, la main légèrement tremblante et la montra à sa mère.

— Ce n’étaient pas des histoires, murmura-t-il, sentant son cœur battre un peu plus fort. Il y a bel et bien un trésor qui sommeille, quelque part dans les Caraïbes… Peut-être que cet or pourrait nous permettre de nous reconstruire… et de réaliser les rêves que j’ai toujours eus…

Le femme contempla la carte un instant, sans vraiment l’étudier. Elle savait ce qu’il s’apprêtait à lui dire.

— Et c’est toi qui irais le chercher, n’est-ce pas ? Ça fait des mois que je vous entends murmurer des histoires de voyages avec les garçons, ajouta-t-elle devant sa surprise. Jim, je sais que tu ne manques pas de courage, mais vois le résultat de toutes ces histoires de flibustiers : notre auberge est à moitié détruite !

— Justement, Madame Hawkins… risqua Gonzo. Avec l’argent que nous rapporterais la carte, nous pourrions réparer l’auberge en un clin d’œil !

— Oué, ou sinon on va chercher un casque et une truelle et on répare nous-même les dégâts, z’est pas mal aussi ? tenta Rizzo à sa suite.

Jim lança un regard complice à Gonzo, mais sa mère reprit :

— C’est courageux et très gentil, les garçons, mais vous êtes encore si jeunes…

— Ne dis pas ça !

Elle se tut en l’entendant lâcher ses mots. Cette fois, son fils était bien décidé à prouver sa véritable valeur 

— Regarde-nous, nous sommes des hommes, plus des enfants ! Tu t’es occupé seule de moi durant toutes ses années et je t’en serais éternellement reconnaissant. Mais désormais, je suis assez grand pour prendre la relève ! Laisse-moi ramener cet argent à la maison… !

Légèrement choquée par ce discours, elle observa son fils intensément. C’était vrai, elle ne pouvait plus le nier. Malgré son visage encore enfantin et sa peau lisse, son petit garçon avait grandi. Il avait perdu son éclat innocent et sa voix aigu, ses mains étaient plus grandes et ses épaules plus larges. Il lui rappelait de plus en plus son défunt époux. Elle soupira :

— Tu es bien le fils de ton père. Il me faut te l’avouer : je n’ai pas seulement bâti cette auberge pour subvenir à nos besoins. Je pensais qu’ici, tu trouverais une vie stable loin des dangers de la mer. Mais je me suis trompé. La vie sur cette falaise t’ennuie, je le vois bien. Tu es comme lui, le même regard rêveur…

Elle dévisagea son fils, voyant brûler au fond de ses iris le même feu ardent qui habitait son mari autrefois. Alors même que son instinct de mère lui hurlait de retenir son enfant et de ne pas le laisser partir vers le danger ou la mort, son amour pour son fils prit tout de même le dessus. Elle s’adressa alors aux trois garçons.

— Soit, partez donc chercher cet argent et amenez-le à la maison ! Est-ce que tu te souviens de Monsieur Trelawney ? Sans doute pas, c’était un ami de ton père et un armateur diplômé ! Il habite à Bristol, si tu lui parles de cette mission, il pourrait bien te donner un coup de main !

Sur ses mots Gonzo parut subitement tout excité, Rizzo se cacha le visage dans ses mains et le sourire de Jim s’élargit. Ils se levèrent avec la ferme intention de partir le plus rapidement possible et il se tourna de nouveau vers sa mère.

— Et toi, ça va aller ? demanda-t-il, cherchant dans ses yeux un signe de réconfort. 

Elle réussit à sourire malgré l’humidité qui commençait à apparaitre au coin de ses yeux.

— Ne t’inquiète pas pour moi, ça ira toujours ! Certains voisins m’ont proposé de nous aider pour remettre l’auberge sur pied. Ce pillage va probablement faire baisser notre fréquentation, donc je saurai gérer l’affaire toute seule en attendant votre retour !

Elle prit son fils dans ses bras, peinant tout de même à cacher sa tristesse.

— Promettez-moi de faire attention à vous, et de vous protéger les uns les autres. La famille, l’amitié, c’est important… !

Les garçons acquiescèrent, attristé et un peu coupable de quitter leur bienfaitrice dans un moment aussi difficile. Ils firent rapidement leurs bagages, Jim emportant avec lui la boussole brillante de son père, et à peine une heure plus tard ils étaient prêts à partir.

— Maintenant, filez ! fit la mère d’une petite voix. Et je ne veux pas vous voir revenir sans au moins deux caisses d’or !

D’un dernier signe de la main, elle regarda les trois garçons s’éloigner vers la ville avec le cœur lourd. 

— Seigneur, veillez sur eux…

Elle ne savait pas que cette aventure changerait son fils pour toujours. 

Ils arrivèrent à Bristol deux jours plus tard. La ville était immense, ses ruelles animées contrastant avec leur petit hameau tranquille, et ils eurent un mal fou à trouver le cabinet de ce Monsieur Trelawney. Lorsqu’ils toquèrent enfin à la porte de l’immense et luxueux immeuble en plein milieu du centre-ville bondé, le valet leur déclara que le monsieur était parti en voyage et qu’il ne reviendrait pas de sitôt.

— Cependant, son fils est présent et prêt à vous recevoir, si vous n’avez rien contre les enfants riches et trop gâtés…, ajouta-t-il devant leurs mines déçus.

Trelawney Junior était un personnage pour le moins excentrique. Un muppet ours un peu plus âgé que Jim, il passait ses journées à dilapider la fortune de son père dans des bibelots et des plantes exotiques en tout genre. Il fut fasciné par la carte qu’il déclara selon lui d’une authenticité sans faille et se montra extrêmement généreux, prêt à financer l’intégralité du voyage. Nul doute que le riche muppet s’ennuyait dans le grand cabinet de son paternel.

— Nous tenons à préciser que cette carte est très précieuse, des pirates sont en ce moment même à sa recherche ! ajouta le jeune homme devant l’excitation démesurée du petit muppet trapu. Alors, évitons à tout prix d’ébruiter l’objectif de notre aventure !

— Pas d’inquiétude ! Je suis aussi discret qu’un furet ! Nous aurons tout ce qu’il nous faut d’ici quelques jours !

En attendant que tout soit prêt, le muppet invita ses nouveaux amis à les héberger, trop heureux d’avoir de la distraction. Ils passèrent une délicieuse semaine à visiter les moindres recoins de la ville, à déguster de nombreux mets raffinés, pour le plus grand plaisir de Rizzo, et à se demander avec excitation ce qui les attendrait à l’issue de ce voyage. L’ours possédait également une immense bibliothèque et Jim, avec sa curiosité insatiable, avait dévoré des dizaines de livres sur la navigation ou sur les bateaux.

Un jour qu’ils se prélassaient dans le somptueux salon aristocratique leur hôte débarqua en claquant la porte, un sourire ravi jusqu’aux oreilles.

— Vous ne devinez jamais, les garçons ! J’en ai appris un peu plus sur ce pirate dénommé Flint !!

Gonzo et Rizzo sautèrent sur leurs pieds, excité d’en savoir plus. Seul Jim resta silencieux et l’ours poursuivit :

— Selon les dires, Flint était pirate légendaire, un des plus grands qui n’ait jamais vogué sur les mers ! Il était connu pour être cruel et sans pitié, même envers son propre équipage !

Le jeune homme frissonna en repensant au récit de Billy Bones.

« D’une balle dans la tête qu’il les a abattus, après qu’ils ont eu enterré son trésor ! »

Pas de doute, il s’agissait bien de ce monstre.

— Mais… il est bien mort, pas vrai ? déglutit Gonzo.

— Oué ! Parce qu’il manquerait plus que ce malade ressurzisse de ze ne sais où pour nous faire la peau après qu’on a récupéré son butin !

— Pas d’inquiétude, pas d’inquiétude ! pouffa Trelawney. Ce criminel est mort depuis une bonne dizaine d’années !

Les deux muppets poussèrent un soupir de soulagement, puis Jim ouvrit enfin la bouche.

— Monsieur… où avez-vous apprit cela ?

— C’est là que vous n’allez pas me croire ! Figurez-vous que ce matin, j’ai rencontré un homme qui connaissait le capitaine Flint !

Le jeune homme écarquilla les yeux, paniqué.

— Mais… vous n’avez tout de même pas parlé de la carte, en ville ?

— Pas du tout ! Cet homme travaille dans une taverne, non loin ! Et quand je suis arrivé, il racontait à qui voulait l’entendre qu’il avait combattu Flint, par le passé !

— Il a combattu Flint ? Ouah ! lâcha Gonzo, des étoiles dans les yeux.

— C’est un homme charmant ! poursuivit l’ours, aussi excité que les deux muppets. On a discuté longuement, et devinez quoi ? Il m’a proposé ses services, et peut nous fournir plus de la moitié de l’équipage !

— La moitié ? répéta Jim, les sourcils froncés. Comme ça, gratuitement ?

Son hôte le toisa avec indulgence.

— Voyons, Jim, bien sûr que non ! Nous les payerons pour leur travail !

— Super affaire ! ajouta Rizzo. Plus de mains d’œuvres, donc moins de travail pour nous !

— Et en plus, je parie qu’il aura des tas d’histoires à nous raconter durant le voyage !

Devant l’enthousiasme des jeunes muppets, la poitrine de l’ours se gonfla de fierté.

— Sincèrement, mes amis, je pense avoir trouvé la perle rare !

Dans son coin, Jim demeura muet, ses sourcils froncés. Un homme qui avait connu Flint et qui leur offrait une aide non négligeable ? Sacré hasard. Mais devant l’enthousiasme de ses amis, il préféra garder ses doutes pour lui.

Trelawney Jr. n’avait pas menti, en même pas quelques jours il avait réussi à réunir un équipage, un capitaine, des vivres et un bateau qu’il avait emprunté à son père. C’est d’ailleurs sur le port qu’il donna rendez-vous aux trois amis, et le jour du départ, ils se tenaient ensemble sur la jetée emplie de marchands et d’étals en tout genre. Un vent doux, signe que les beaux jours approchaient, soufflait sur les quais, répandant une forte odeur de poissons, d’épices et d’herbes que vendaient ci et là les commerçants en vantant la qualité de leurs produits d’une voix assurée.

L’ours leur avait offert pour l’occasion des tenues de matelots beige finement cousus, ainsi qu’un simple mais élégant tricorne assortis. C’est avec fière allure qu’ils allèrent à la rencontre de leur riche bienfaiteur.

— Bienvenue Messieurs ! déclara-t-il d’une voix forte. Et le voici, notre bel Hispaniola !

Devant eux se tenait le bateau qui les mènerait vers l’île au trésor. L'Hispaniola était un majestueux trois-mâts, solidement construit pour l'aventure. Ses voiles blanches se déployaient comme des ailes, capturant les vents marins. Ses flancs, ornés de bandes colorées peintes avec soin, se dressaient fièrement au-dessus des vagues. À la proue, une sculpture en forme de sirène semblait veiller sur l'équipage en scrutant l'horizon à la recherche de terres inconnues et le pont en bois, soigneusement entretenu, dégageait une odeur de sel et de vernis. L'Hispaniola n'était pas seulement un navire : c'était une promesse d'aventure, portant en elle les rêves de tous ceux qui osaient monter à bord. C’est non sans émotions qu’ils traversèrent la passerelle qui les reliait au navire et montèrent enfin sur le pont, sous le regard des marins qui observaient avec curiosité leurs nouveaux mousses. Jim sentit sous ses pieds le bois vibrer sous le travail incessant des marins et inspira profondément l’air délicieusement iodé.

— Je ne suis pas peu fier ! lança le riche muppet, torse gonflé. Le bateau est chargé, l’équipage est complet et le capitaine sera bientôt là !

Les trois garçons n’écoutaient pas, leurs yeux étaient partout à la fois. Ils admiraient les hommes travaillant à leur besogne, les mouettes qui se posaient sur les mâts en les fixant avec un œil mauvais ou encore le délicat ouvrage que constituaient les nombreuses barricades en bois. Avec une mine émerveillée, il s’approcha du gouvernail et passa sa main sur le merveilleux outil qui étincelait sous le soleil. Il s’imagina un instant être le capitaine, donnant des ordres et portant l’Hispaniola à flot avec prestance.

— Alors, quel effet ça vous fait, Capitaine Hawkins ? plaisanta Gonzo avec un rictus, comme s’il avait lu dans ses pensées.

— Cette fois mes amis, c’est pour de vrai ! Nous allons vivre une authentique aventure !

— Et qui dit aventure, dis nourriture ! ajouta Rizzo en repérant les escaliers qui menaient aux ponts inférieurs. Je descends aux cuisines voir un peu ce qu’ils ont prévu au menu !

Alléché par la bonne odeur qui se dégageait de l’intérieur du navire, le rat se pressa de visiter sa pièce favorite avec ses deux amis sur ses talons.




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