Les Valeurs de la Famille Addams :
Soirée jeux
Découpée comme au travers un pochoir, la lumière de la lune dessinait sur le mur les barreaux des fenêtres.
Les ressorts grinçant de son lit métalliques avaient cessé de la bercer, mais elle ne dormait toujours pas. Le matelas n'était pas épais, aussi Debbie s'était-elle laissé directement tomber sur l'épaisse couverture que Lurch, le majordome, avait consciencieusement bordé.
Les doigts croisés sur sa poitrine, un sourire aux lèvres, Debbie était ravie.
Dans sa robe blanche, la nouvelle nurse des Addams, blonde, le teint clair, semblait rayonner dans la nuit. Elle était une lumière douloureuse au cœur des ténèbres rassurantes. Elle était la lame brillante et lustrée plantée dans le dos ce pauvre corps qui ne demandait qu'à reposer en paix, celui des Addams.
Elle contenait un rire de joie : son plan se déroulait à merveille. La marche nuptiale allait devenir funèbre.
La mort serait en blanc, du rouge aux lèvres. Et elle serait sexy en diable.
Il n'y avait qu'un inconvénient majeur au déroulé de ce papier à musique, et cet inconvénient frappa à la porte.
-Debbie...
La voix grinçante de Fetide paraissait monter directement du trou de serrure. Il frappa à nouveau.
-Muffin?
D'un bond, elle quitta le lit, saisit la poignée et ouvrit la porte. L'appel d'air fit voleter son carré de cheveux blond. Sévère, elle tempêta:
-Quoi!?
Face à elle se trouvait Fétide, la tête chauve enfoncée dans les épaules, uniquement vêtu d'une robe de chambre grise dont la texture tenait de la serpillière. Du petit bonhomme rondouillard émanait une odeur de moisissure.
Elle fit preuve d'un effort considérable pour se radoucir. Après tout, elle allait devoir l'épouser avant de le tuer pour toucher l'héritage.
-Qu'y a-t-il ma citrouille d'amour ?
L'animal s'en trouva ragaillardi.
-Eh bien, je me disais...
-Oui.
-Nous sommes fiancés, désormais.
-Pour mon plus grand bonheur, ma citrouille.
-Ne devrions-nous pas...?
-Quoi donc ?
-Ne pourrions-nous pas...?
-Où veux-tu en venir ?
Debbie commençait à trouver ce jeu amusant. Faire tourner chèvre cette bête de foire était une compensation en soi.
Fétide ne lâchait rien :
-Bah, tu sais…
Pour appuyer son propos, il fit de petits mouvements de bassin obscènes. La sadique singea la surprise.
-Ho, tu es fou mon rondoudou. Pas avant le mariage !
La moue grotesque de Fétide se fit pathétique.
-J'en brûle d'envie, repris l'infâme fiancée. Mais je serai strict, mon choupinou.
Les bras ballants, choupinou fit une ultime tentative :
-On n'aura qu'à rien dire au prêtre… De toute façon, ils ne sont pas si doués pour garder un secret…
Les bras en croix, remontant sa poitrine, la séductrice se montra ferme.
-Non, non, non.
Elle retourna vers son lit et tira une chose de sous son oreiller. La Chose.
La main tranchée était vivante, douée d'intelligence, et toujours volontaire lorsqu'il fallait rendre service. Toutes sortes de services.
Debbie déposa La Chose dans les mains moites de son futur époux.
-Je pensais la garder pour moi ce soir, mais tu sembles en avoir plus besoin.
Elle déposa une trace de rouge à lèvres sur les rides du front de Fétide.
-Bonne nuit ma citrouille.
Puis, elle claqua la porte.
Debbie entama une série d'aller-retour entre la fenêtre et la porte, tournant en rond dans l'espace exigu de la chambre. Les Addams lui mangeaient dans la main. Ils lui faisaient confiance pour être la nounou de Pubert, le petit dernier. Ils avaient avalé cette histoire d'amour avec Fétide.
Tout se passait admirablement bien.
Debbie n'arrivait pas à contenir toute cette excitation, toute cette appréhension.
Elle avait besoin d'un verre.
Sa silhouette blanche, presque spectrale, traversa les ombres du manoir des Addams. Jugée en silence par les portraits des aïeux accrochés aux murs, Debbie glissait dans les couloirs. Caressant la rampe de l'escalier, du premier au rez-de-chaussée, comme si les lieux lui appartenaient déjà, la femme fatale se dirigeait vers la cuisine.
Après avoir inventorié les liqueurs, les poisons et autres alcools à disposition sous l'évier, remplie une délicate tasse de porcelaine avec un raki possédant une forte personnalité olfactive, Debbie tira une chaise et s'installa à la table de la cuisine.
Du râtelier qui pendait du plafond, au-dessus de la table, descendaient de longs couteaux, un jambon, une scie à autopsie ainsi qu'un vieux chaudron.
Dans les entrailles de la cuisinière à bois scintillaient encore quelques braises.
Elles devaient être aussi brûlantes que le raki qui décapait la gorge de Debbie, seule dans les ombres de la pièce.
La nurse pensa que l'alcool lui jouait des tours lorsque les flammèches entrèrent dans la cuisine. La main délicate de Morticia Addams balayait les ombres de son bougeoir ouvragé. La lumière détaillait le visage délicat mais sévère de la maîtresse de maison, sa peau pâle presque luminescente, ses lèvres maquillées d'une teinte obsidienne assorties à ses interminables cheveux lisses.
Elle était grande. Véritablement grande. Impressionnante.
Elle posa son chandelier sur la table face à Debbie. Imperceptiblement, Morticia sourcilla :
-Ho, Debbie, excusez-moi, je ne vous avais pas vu.
Sa patronne était en permanence d'un calme olympien, presque inquiétant pour qui ne la connaissait pas. Or Debbie ne la connaissait pas encore tout à fait.
-Excusez-moi, Morticia, j'avais soif, bégayait la nurse.
-Donc vous vous êtes remplie une tasse d'alcool fort, s'amusa la brune.
Ce n'était pas tant l'impassibilité de son interlocutrice que ses vêtements qui troublèrent Debbie.
Sous un court kimono de satin noir aux manches bouffantes, Morticia s'était paré d'un inconfortable bustier de cuir aux reflets réglisse, fermé à l'avant par une série de petits crochets métalliques brillants. Son corps presque opalescent n'était recouvert que d'une autre pièce de vêtements : un petit tanga noire.
Comprenant soudain que sa nurse était frappée de mutisme, la maîtresse se fit mutine.
-J'espère que ce n'est pas ma tenue, ou plutôt mon absence de tenue qui vous met mal à l'aise ?
Après s'être saisie d'une tasse, elle prit place face à sa future belle-sœur puis tira vers elle la bouteille de raki.
-Excellent choix, approuva-t-elle en faisant à son tour couler le liquide doré dans la porcelaine.
Debbie articula finalement :
-Pour une femme qui vient d'accoucher, vous êtes sacrément en forme.
Dessinant des arabesques du bout des ongles, Morticia se désigna, amusée :
-Ce corps a subi de plus douloureuses épreuves qu'un simple accouchement.
La blonde avala une gorgée de poison.
-Ouais, mais quand même, souffla-t-elle.
Tenant sa tasse de ses deux mains délicates, Morticia, flattée, ne quittait pas Debbie du regard. Imperturbable statue de marbre, parfaitement consciente de la fascination qu'elle exerçait, elle expliqua d'une voix douce.
-Nous nous adonnons à un petit jeu, Gomez et moi.
Ajoutant même, amusée :
-En ce moment, mon cher et tendre est menotté dans le salon. Le faire patienter fait partie du jeu.
Définitivement empourprée, la nurse ne trouva qu'un maladroit :
-Ah, les joies de la vie de couple.
-Oui, Gomez et moi-même avons rejeté la torture de la routine et opté pour une routine de tortures. On transforme tout ennui potentiel en plaisir assuré.
Déglutissant douloureusement une gorgée de raki, Debbie bredouilla :
-Voilà qui semble judicieux.
Debbie avait le feu aux joues. Était-ce d'entendre cette imperturbable séduisante vénéneuse parler de sa sexualité ? Était-ce l'alcool ? La jeune nurse sentait son pouls s'accélérer ainsi que l'excitation pointer sous son décolleté.
Morticia termina sa boisson d'une longue et unique gorgée puis reposa la tasse. Nullement dérangée par la morsure de l'alcool, elle continua :
-En parlant de torture: l'abstinence prénuptiale n'est-elle pas trop insupportable ?
-Pa... Pardon ? Bégaya Debbie.
Le raki avait failli lui remonter par les narines.
-Fétide s'en est assez lamenté auprès de son frère.
Durant les quelques secondes où elle avait imaginé les petits jeux de Morticia et Gomez, Debbie avait totalement oublié sa machination macabre, Fétide et le mariage. Cette piqûre de rappel lui redonna un peu de consistance. Il en fallait pour rester dans le rôle de la naïve nurse amoureuse. Elle improvisa :
-Oui, l'abstinence... Il est important que les paroles aient plus de poids que la chaire. Nous devons nous jurer fidélité avant de s'offrir l'un a l'autre, ne pensez-vous pas ?
Ses yeux maquillés d'ombres étaient hypnotiques, la maîtresse de maison se pencha légèrement en avant. Complice, elle glissa :
-Je pense surtout qu'il est bon de montrer à ses messieurs qui commande sous les draps.
Morticia pouffa. Couvrant élégamment ses lèvres du bout de ses doigts manucurées, elle avoua, comme une excuse :
-Ce raki est fort.
Elle fit tourner à nouveau le bouchon métallique, remplie à nouveau sa tasse puis la leva, invitant sa future belle-sœur à trinquer. Les porcelaines tintèrent harmonieusement.
-Je comprends sans peine que vous torturiez cet adorable Fétide, repris Morticia. Mais pourquoi vous infliger la même punition ?
Debbie laissa cette question et l'alcool lui brûler la langue, la gorge, le cœur et le corps. Une véritable combustion interne. Entre deux pulsations cardiaques, elle demanda :
-Que voulez-vous dire ?
-Ce sont vos derniers instants de femme libre, vous devriez en profiter !
De l'index, Morticia caressait les rebords de sa coupe. Sa poitrine montait et descendait doucement dans son écrin de cuir. On aurait presque pu voir son cœur battre sous sa peau d'albâtre.
Étrangement, Debbie s'attendait à ce qui allait suivre.
-Vous devriez vous joindre à nous, fit la brune, le regard fuyant.
-Me joindre à vous ?
Avec plus d'assurance, Morticia repris, emballée :
-Oui, joignez-vous à notre jeu ! Juste, vous, moi et Gomez. Il ne dira pas non. Il ne peut rien me refuser. Voyez cela comme une alliance, une cérémonie. Beaucoup de pactes sont signés dans le sang ou dans la luxure. Et puis ce sera amusant !
Debbie s'étendit accepter comme dans un écho lointain.
Ce ne pouvait pas être le raki, elle n'en était qu'à sa deuxième tasse. À moins que ce ne fut la troisième.
Elle avait dit oui. Un "oui" franc, sincère et enthousiaste. Comme après une longue réflexion qui n'avait duré qu'une poignée de secondes.
-Voila qui me ravi, annonça Morticia en se levant, à nouveau maîtresse d'elle-même. Je vous fais confiance pour trouver une tenue adéquate. Je vais de ce pas finir de me préparer. Ne trainez pas très chère, lorsqu'il s'agit de la bagatelle, Gomez a une patience toute relative.
Laissant les deux tasses, Morticia se leva, emportant le chandelier et la bouteille de raki ouverte. Les volutes de son kimono se confondant avec les ombres, elle disparut.
Abasourdie, les joues enflammées, Debbie resta immobile, le temps d'assimiler ce qu'elle venait d'accepter. Elle jeta un dernier regard au fond de la porcelaine vide puis se leva.