La femme de ménage 2 : Quand la maison dort

Chapitre 4 : Dans la tête de Millie Calloway

Par onzelunes

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Chapitre 4

Je suis choquée de voir Byron, là devant moi, habillé en licorne. Je ne vois que son visage. Son costume blanc et coloré couvre presque la totalité de son corps.

— Millie ! s'écrie-t-il, joyeux.

Je l'observe, déconcertée.

— Je ne m'attendais pas à te voir habillé... Comme ça.

Je désigne du menton son accoutrement.

— Je reviens juste d'une fête organisée par un pote.

— Ah ouais. 

Je ne sais pas vraiment quoi lui dire. 

— Tu venais pour... ? il demande, curieux.

— Ah oui... J'ai oublié de faire des courses. Tu me dépannes ?

— Euh... Ouais... 

Il se retourne et part chercher quelque chose. 

— Tiens il me reste de la pizza. 

Byron me tend une boîte en carton toute grasse. Je sens, en la prenant en mains, qu'il ne reste plus grand chose dedans. Ça fera l'affaire pour ce soir.

— Je t'en dois une, je lui dis avec un clin d'œil.

— Bonne soirée.

— À toi aussi.

La porte se ferme derrière moi. J'ai quand même de la chance qu'il soit aussi gentil. Il s'en veut de m'avoir fait perdre autant d'argent, c'est certain.

Une fois à nouveau chez moi, j'ouvre la boîte. Il reste de deux parts d'une pizza quatre fromages. Je réchauffe le tout au micro-ondes, j'allume la télévision et je m'empiffre.

Je n'apprécie pas ce que je mange. En fait, je repense à ce que j'ai vu chez les Fowler.

Les multiples bleus d'Isobel.

Sa fatigue.

Le vase.

Peut-être que j'en fais trop ? Peut-être que je me prends la tête pour rien.

Je zappe. Il y a une série à la télé où une femme est en train de ce confier à psy.

Un signe ? Peut-être que je déraille complètement.

Non, je ne peux pas être folle, je ne suis pas si vieille que ça... J'ai encore toute ma tête.


19H02.

J'entre chez les Fowler. La maison est d'un calme mortuaire, et sombre. Les dernières lueurs du jour sont les seules lumières quand j'entre. Ils m'ont prévenue qu'ils n'étaient pas là. Tous les deux. C'est bien la première fois que je viens faire le ménage alors qu'ils sont absents. Je traverse le salon et je m'arrête un instant. Le grand tableau m'observe. C'est une peinture d'une femme, avec un regard particulier. Il me donne froid dans le dos. Les couleurs aussi. Le rouge semble sanglant, le noir m'étouffe. Je détourne le regard. Il y a quelques tâches de je-ne-sais-quoi au sol. Un liquide non identifié. Pas besoin de toucher le carrelage pour savoir qu'il colle. Je vais passer une serpillère.


En allant la chercher, je remarque une canette de Pepsi posée sur un meuble. Je ne savais pas que les Fowler étaient du genre à en boire. En même temps, je n'ai pas ouvert le frigidaire. Peut-être qu'ils se goinfrent de malbouffe et de sodas. Qu'est-ce que j'en sais, finalement ? Ça ne fait que peu de temps que je fais le ménage dans la villa. Je m'arrête, la serpillère mouillée dans les mains, pour contempler cette vue si belle sur la mer. J'adorerais avoir un tel paysage sous les yeux au réveil.


À part le sol sale et la canette, le reste de la villa était impeccable. Même si je viens travailler tous les deux jours, je pense que sans moi, ils s'en tireraient parfaitement bien.


Lorsque je me rends dans les toilettes, je constate que la lunette n'est pas baissée et que la chasse d'eau n'est pas tirée.

Eurk.

Ça me dégoûte.

Je ne pensais pas qu'Ethan était de ce genre.

Mais bref, ça reste un homme, après tout.

Je finis le ménage une demi-heure plus tôt que prévu. Intriguée, je pense à essayer d'ouvrir la porte. Celle qu'on m'a interdit d'ouvrir. Je la fixe, depuis le couloir. Je ne devrais pas. Et si les Fowler avaient des caméras ? Ils me prendraient pour une voleuse ou un truc du genre. Je ne peux pas perdre ce boulot, j'en ai besoin. J'aime mon appartement et je n'ai plus d'économies. Néanmoins, je n'ai pas aperçu de caméras depuis que je travaille ici. Il n'y en a peut-être tout simplement pas. Je décide d'essayer de l'ouvrir. Mais rien n'y fait ! Ça ne s'ouvre pas. Elle est fermée à clef. Je me demande bien ce qu'il s'y cache. Pourquoi la fermer à clef s'il n'y a rien à cacher ? Je n'y vois aucun intérêt. Cette porte fermée me donne la nausée. Elle me rappelle la petite chambre que j'occupais chez les Winchester.

Je chasse rapidement les mauvais souvenirs qui me reviennent.

Non Millie. Ça n'a rien à voir. Ce n'est pas ça. Monsieur Fowler n'est pas Andrew. Tu te fais des films.


Je suis dans le couloir quand j'entends du bruit venant de la pièce où je ne peux pas entrer. La porte tremble. Je la vois. Quelqu'un tape de l'autre côté. De toutes ses forces. Je suis effrayée.

— Qui est-ce ? je balbutie.

Pas de réponse.

J'entends un tambourinement plus fort, plus régulier. J'ai l'impression que la porte va céder. Puis, plus rien.

— Qui est-ce ? je répète.

Rien. Aucun bruit.

— Madame Fowler ?

Toujours rien.

— Isobel ?

Puis une masse sombre apparaît sous la porte et s'avance vers moi.

Non, ce n'est pas une masse.

C'est une flaque.

Une flaque de sang.

Je suis horrifiée. Pétrifiée. Persuadée qu'il s'agit du sang d'Isobel. Mon cœur qui se serre alors que la flaque de rouge s'agrandit peu à peu.

Je halète, je peine à respirer, je me sens mal, je vacille.

Soudainement, je me rends compte que tout ça n'était pas réel, et qu'il s'agissait encore d'un rêve. Hier soir, quand j'ai été à la villa des Fowler, j'ai bien essayé d'ouvrir la porte, mais je n'ai ni vu de sang ni entendu tambouriner sur la porte. Tout ça n'était qu'un cauchemar terrifiant. Cela fait plusieurs nuits de suite que mes nuits sont agitées. J'ai essayé des tisanes, des somnifères... Rien n'y fait. Je fais des rêves différents mais ils ont tous un point commun : la mort d'Isobel.


Cette après-midi, Byron m'a invité à faire une partie de cartes. Il faut dire que je n'avais pas grand chose de prévu à l'origine, alors j'ai accepté. Je ne fais pas ça d'habitude. Mais comme ce matin j'ai tout rangé et fait mes courses, je n'avais pas vraiment de raison de refuser. Je n'aime pas inviter les gens chez moi alors je lui ai simplement dit de me rejoindre dans un café à côté. On joue à la bataille.

— T'as l'air épuisée Millie.

Il pose un valet.

C'est vrai que mes nuits ne sont pas de tout repos.

— Je sais.

Je pose un dix. Zut.

— Tu dors la nuit ?

Il ramasse et pose un roi. Merde, j'ai que des cartes nulles.

— Pas hyper bien. J'imagine que j'ai trop chaud.

Je mens. Je pose un trois.

— Y a une solution à tout. T'as pas de ventilateur ?

Si c'était si simple que ça. Il ramasse.

— Je devrais en acheter un ?

— Bah... ouais, je pense, dit-il en haussant les épaules.

Cette conversation est lunaire. Je suis en train de comparer un cauchemar à la température. Bref.

— C'est pas juste normal d'avoir trop chaud ?

— Je pense que tout humain normalement constitué ne ferait pas ça.

J'imagine que voir une femme consulter un psychologue à la télévision l'autre jour s'avère être un message subliminal que je dois prendre en compte.

Après tout, j'ai jamais vraiment essayé. Pourquoi pas ?

— Au fait Millie, tu ne m'as pas dit. Tu as trouvé un travail ?

— Ouais.

— Alors ?

— Je fais le ménage chez une bonne famille.

— Cool que t'aies trouvé un boulot. Je t'ai mis dans une sacré galère...

Je le vois qui se mord la lèvre.

— T'as pas à t'en vouloir, Byron. T'es pas responsable, je te l'ai dit. Passe à autre chose.

Je l'observe. On n'est pas si proches que ça, Byron et moi. Et en fait, je me demande même ce que je fais là. Je n'ai pas l'impression d'avoir beaucoup de points communs avec lui. En fait, je ne sais pas vraiment si j'en ai. On ne discute pas beaucoup.

— On refait une partie ? demande-t-il.

— J'peux pas. Peut-être une autre fois.

Il range les cartes, je me lève et je rentre chez moi.

Parmi tous les psychologues qu'il y a à Los Angeles, je suis complètement perdue. Mais quand je réduis la recherche aux cabinets proches de moi, je n'en trouve plus que cinq. Carolina Ramirez ? Je compose le numéro. Malheureusement, en moins d'une minute j'ai une réponse : plus de nouveaux patients autorisés. Je fais défiler les autres noms. Il y en a un qui m'interpelle : Lucas Bennett. Il est possible de prendre un rendez-vous via internet. Je clique sur son site web et après quelques secondes de chargement, je me trouve face à un site clair et soigné. Sa photo m'inspire confiance. Les nouveaux patients sont acceptés et surtout, il y a un créneau demain matin à 11h. Et je crois que j'en ai grandement besoin.


Il est onze heures moins cinq quand j'entre dans le cabinet. Une dame plus âgée que moi me désigne du menton un fauteuil où m'asseoir pour attendre mon tour. Je scrute la pièce. Quelques plantes vertes sont rangées dans les coins. Une odeur boisée se fait sentir. En quelques instants, je suis déjà un peu rassurée.

Oui. J'ai un peu la trouille.

Parce que je ne sais pas ce que c'est, que de voir un psy. À part l'évaluation psychologique à mon entrée en prison, je n'ai pas eu de véritable suivi ensuite, sur la durée. Est-ce que c'est un problème ? Peut-être. Aujourd'hui, je me dis que c'est quitte ou double. Si je passe un sale quart d'heure, je ne remettrai jamais les pieds dans un cabinet de psychologue.


La porte s’ouvre pile à onze heures.

— Millie Calloway ?

Sa voix est calme, posée. Ni chaleureuse, ni froide. Juste… professionnelle.

Lucas Bennett correspond exactement à la photo de son site. La quarantaine, chemise claire, lunettes fines.

Je me lève. Mes jambes sont un peu raides.

— Entrez.

Son bureau est aussi épuré que la salle d’attente. Il y a un canapé gris, un fauteuil en face et un bureau sur le côté. Pas de diplômes ostentatoires aux murs. Juste un cadre avec une citation que je ne prends pas le temps de lire.

— Installez-vous où vous voulez. Je ne suis pas difficile.

Est-ce que c'est une façon de m'analyser ? Je ne sais pas. Je choisis le canapé.

Il s’assied dans le fauteuil, carnet posé sur ses genoux. Il ne note rien. Pas encore.

— C’est votre première séance ou vous avez déjà été voir un psychologue ?

— La toute première.

— Dans ce cas, on va commencer simplement. Qu’est-ce qui vous amène ?

Voilà. La question que je redoutais.

Je cherche mes mots. Je pourrais parler du travail. Des petits détails qui me dérangent. De Byron. D'Isobel.

Mais aucun de ces mots ne sort.

— Je… Je... Je doute beaucoup, dis-je finalement. De mes réactions.

Il incline légèrement la tête, sans m’interrompre.

— Depuis quand ?

— Je ne sais pas vraiment. J’ai juste l’impression que mon cerveau cherchait des problèmes, même quand il n’y en a pas.

Silence.

— Et ça vous fait peur ?

Je réfléchis.

Oui. Mais pas comme il l’imagine.

— Ça m’inquiète, dis-je.

Il note enfin quelque chose.

— Vous avez déjà eu le sentiment, par le passé, que votre perception de la réalité posait problème ?

La question est posée avec douceur. Trop de douceur.

— Oui.

Je ne précise pas. Il ne me force pas.

— Est-ce que quelque chose de précis a déclenché cette démarche ?

Une image me traverse l’esprit. Le bleu d'Isobel. Oui. C'est très probablement la source du problème.

Je secoue la tête.

— Rien de grave. Juste une accumulation.

Il accepte la réponse. Trop facilement. Pourquoi ne cherche-t-il pas plus loin ?

— Bien. Nous allons travailler là-dessus, Millie, dit-il. Sur la différence entre intuition et anxiété. Sur ce qui vous appartient… et ce qui ne vous appartient pas.

Cette phrase me fait frissonner. Je ne sais pas pourquoi.

— Pour la prochaine séance, ajoute-t-il, essayez simplement de noter ce que vous observez, et ce que vous ressentez. Sans interpréter.

Je hoche la tête. C’est raisonnable. Rassurant. Après tout, je pense être tout à fait capable de le faire. Et je n'ai rien à perdre.





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