Je me demande si aller voir un psychologue m'aide réellement. Oui, je me suis effondrée dans son cabinet. Néanmoins, je ne sais pas vraiment quel est son diagnostic. En a-t-il un ? Est-ce qu'il m'a tout de suite mise dans la case "tarée" ? Je me le demande. Même pas sûre que si je lui pose la question directement il me répondrait honnêtement. En même temps, son travail c'est de m'avoir comme patiente. Qui cracherait sur 70 dollars de l'heure ? Personne. Comment est-ce que je pourrais me fier à lui ? Est-ce que je devrais me livrer plus ? Qu'est-ce que je lui dirais, dans ce cas ? Est-ce que je ne finirais pas par me saboter moi-même ?
Je sors de chez moi tranquillement pour faire quelques courses quand je l'aperçois au coin de la rue. Maddie. J'en suis certaine, c'est elle. J'avance d'un pas plus décidé, mais quand j'arrive à l'endroit où elle se trouvait, je ne vois plus personne. Je commence à me demander sérieusement si je ne suis pas folle, pour de vrai.
« Hmm... »
Lucas Bennett observe avec attention mes notes.
« J'écris très mal, pas vrai ? dis-je pour détendre l'atmosphère.
— Vous avez une écriture tout à fait ordinaire.
— Je ne sais pas comment je dois le prendre...
— Ce qui m'embête voyez-vous, ce n'est pas votre écriture.
— C'est ce que j'ai écrit ...?
— Pas tout à fait. C'est plutôt ce que vous n'avez pas écrit. Vous avez morcelé vos pensées, comme si vous vouliez volontairement en effacer quelques parties.
— Ah...
— Non pas que je veuille absolument tout savoir de vous, Millie. Vous avez votre jardin secret et c'est tout à fait normal. Je ne vous forcerai en aucune manière à dévoiler des éléments que vous ne voulez pas partager avec moi. Cela dit, vous n'apportez pas beaucoup de matière à ma réflexion.
— Eh bien... Je ferai mon possible pour vous aider un peu plus...
Il décroise ses jambes et pose son crayon. Il me regarde, l'air serein.
— Vous savez Millie, je ne suis pas là pour vous juger mais pour vous aider.
— Pourquoi vous me dites ça ?
— Je connais votre passé. En tous cas, une partie. Je sais que vous avez fait de la prison. Je sais pourquoi vous y avez été.
— Oh... Je vois...
— Mais ce n'est pas pour cette raison que je vous considérerai différemment de mes autres patients. Vous avez l'air bien réinsérée dans la société maintenant. Je ne pense pas que s'attacher à vos années carcérales soit quelque chose à faire en tant que thérapeute. Je voulais que vous le sachiez.
Mes épaules se relâchent progressivement. Je me sens soulagée. J'avais peur que ce soit un problème, un frein à mon bien être. En même temps, je veux bien dire et penser que ça fait partie du passé. Mais 10 ans d'une vie, ça ne s'oublie pas et ça ne s'efface pas. Bien sûr, comment pourrait-il se les imaginer ? Il n'y a pas mis un seul pied.
— Vous savez... Il n'y a pas un seul jour qui passe sans que je repense à la prison. À chaque fois que je vois un agent de police, j'ai peur d'être emmenée, accusée de quelque chose. Et je me sens même coupable, alors que je n'ai aucune raison de l'être.
Il acquiesce légèrement.
— C'est tout à fait normal. C'est quelque chose qui s'observe souvent chez les personnes qui ont passé un long moment en prison. Ça ne fait pas de vous quelqu'un de coupable. Vous avez déjà purgé votre peine.
Quelque part, ses mots me réconfortent. Le canapé s'enfonce sous mon poids et je scrute l'horloge sur le mur. Les secondes paraissent être interminables. Il faut dire que Lucas Bennett incarné une figure rassurante. Il a le don de m'apaiser. En même temps, j'ai été complètement abandonnée par mes parents dès qu'ils ont appris ce qu'il s'était passé. J'ai dû vivre tant d'épreuves seule que je ne sais pas vraiment ce que ça fait d'être réconfortée et soutenue. Et je crois que ça me fait du bien.
Je me redresse sur le canapé. Je ne sais pas quoi répondre. Heureusement, il poursuit :
— Est-ce que votre boulot vous plaît, Millie ?
— Oui. Enfin, je crois...
Est-ce qu'il me plaît ? C'est une bonne question... J'en avais surtout besoin pour couvrir mes factures.
— Est-ce que vous vous rendez à votre travail en étant joyeuse ou plutôt stressée, préoccupée ?
— Je pense que c'est plutôt préoccupant pour moi que joyeux... En ce moment en tous cas.
— Pourquoi?
— La personne dont je m'occupe....
— Isobel ?
Ah oui, c'est vrai qu'il a lu mes notes.
— Oui c'est cela. Isobel.. est étrange. J'ai l'impression qu'elle va mal . Et pourtant lorsque je lui demande à elle ou à son mari, j'ai toujours la même réponse : « oui, ça va»
— Et pourquoi vous préoccupez-vous autant si Isobel elle même vous dit qu'elle va bien ?
— Je ne sais pas . J'ai l'impression que ce n'est pas le cas. Qu'elle cache la vérité.
— Vous voyez Millie, c'est exactement ce que je vous disais l'autre jour. Il y a des choses que vous maîtrisez et d'autres que vous ne maîtrisez pas. Votre intuition n'est pas maîtrisable. Votre intuition vous dit qu'Isobel ne va pas bien. Néanmoins, tout indique le contraire. Et surtout, vous pouvez choisir la façon dont vous vous sentez. Vous pouvez choisir d'accorder de l'importance à cette intuition ou cette impression si vous le voulez, ou non. Apprenez à choisir.
Apprendre à choisir.
Voilà qui est intéressant. Je ne m'étais jamais vraiment posée la question de choisir. J'ai, depuis récemment, cette impression de lutter contre mes propres choix. J'ai toujours l'impression de faire un bon choix lorsque j'en fais un, et puis je finis par me demander si c'était la bonne chose à faire.