Le Cèdre et l'Hermine - Des héros en devenir par

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Univers Parallèle / Aventure / Drame

0 Prologue

Catégorie: G , 8377 mots
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Un éclair doré jaillit des fourrés. Paniqué, l’animal au pelage clair courait à toute vitesse à travers la forêt. La peur lui nouait l’estomac alors que d’incessantes crampes lui tiraillaient le ventre. Le moment était enfin venu, mais il lui fallait à tout prix trouver une cachette au plus vite, sans quoi cette journée avait toutes les chances de mal finir.

La jeune chatte peina longtemps, trop longtemps, cherchant désespérément un endroit où se confiner pour faire son travail. La douleur était intense mais elle ne pouvait pas céder, elle avait besoin de se cacher, des vies en dépendaient.

Enfin, une lueur d’espoir s’alluma devant ses yeux. Des buissons bien fournis, un arbre aux racines larges, et une sorte de terrier creusé entre ces dernières. L’air était pur, aucun parfum d’animal n’y flottait, pas même dans l’antre qui avait dû autrefois appartenir à un blaireau.

La femelle se faufila rapidement entre les feuillages, les crampes se faisant moins vives alors que le soulagement la gagnait. Elle s’installa dans la tanière en s’assurant qu’aucun habitant n’était là pour l’en empêcher, et elle soupira. Une nouvelle douleur abdominale, et le labeur commença.

Un liquide visqueux vint mouiller l’arrière train de la chatte au poil doré. Elle y jeta un œil, peu rassurée de sentir l’humidité contre sa peau, puis se retourna bien vite en comprenant qu’elle ferait mieux de ne pas regarder une telle scène de trop près.

Sentant de nouvelles contractions dans son abdomen, elle prit une grande inspiration, tentant de se préparer à ce qui allait suivre, et poussa de toutes ses forces. C’était douloureux, mais elle le sentait, il sortait. Deux longues lunes à le porter, pour en arriver à ce moment merveilleux.

La femelle courba un peu l’échine. Elle y était presque, c’était bientôt fini, et malgré son esprit embrumé par la fatigue, elle parvint à se donner la force nécessaire pour en finir. Le chaton tomba au sol, son duvet tout collé contre son corps.

La chatte s’affala un instant en haletant frénétiquement, épuisée par cette éprouvante expérience, puis se rabattit bien vite sur son petit. Instinctivement, elle le rapprocha contre elle, et s’attela à lui faire une toilette minutieuse. Le chaton se tortillait et couinait, essayant déjà de rejoindre les tétines de sa mère pour goûter à son premier repas.

La petite séance de nettoyage dura quelques minutes, avant que la jeune mère ressente un nouvel éclair de douleur dans son ventre. Grognant, elle se concentra de nouveau sur la mise au monde de ce deuxième petit, poussant autant qu’elle pouvait pour mettre fin à ce supplice.

L’opération fut moins compliquée que la première fois, le corps de la chatte s’étant apparemment habitué et étant maintenant plus apte à recommencer. Le chaton sortit sans réelle difficulté, causant des douleurs relativement minimes à sa mère, et fut également soumis à une vive toilette.

Les deux petits propres et secs, ils montrèrent à leur mère leur voracité, tétant allègrement comme deux affamés. La jeune chatte, elle, ne voyait dans cette scène que la perfection de ses nouveau-nés dont elle pouvait enfin admirer le visage.

 « Qu’ils sont beaux… » murmura-t-elle, émerveillée devant ses chers enfants.

Elle était si fière, elle venait de mettre au monde sa première portée, seule, sans l’aide de personne. Les petits avaient l’air en bonne santé, prêts à affronter la vie.

Curieuse, elle inspecta le derrière de ses chatons, tentant de discerner leur genre. Après quelques instants, elle réussit à en déduire que son premier né était une femelle, et le deuxième un mâle. Elle soupira de bonheur, ses deux chéris lovés contre elle, et reposa sa tête contre le sol. Après tant d’efforts et d’émotions, elle méritait bien une bonne sieste…


 Lorsque le jour se leva, Colza bâilla à s’en décrocher la mâchoire, puis posa un regard attendri sur ses deux chatons. Baignés par les quelques rayons de soleil qui arrivaient à passer au travers les feuillages, elle put mieux les distinguer et les admirer.

Le pelage du mâle était semblable au sien, doré avec un dos couleur caramel. La petite, elle, avait un poil plus clair encore, décoré de rayures semblables à celle de son père.

Son père…

Colza sentit sa gorge se serrer en repensant à celui qui lui avait donné les deux merveilles qui dormaient contre elle. Son compagnon lui manquait terriblement. Si les choses avaient été plus simples, jamais ils ne se seraient séparés, mais il avait fallu que le destin en décide autrement.  


Chatte errante depuis sa naissance, Colza n’avait connu que la rue, la peur et la faim. Ace avait été son sauveur, il lui avait montré une vie meilleure, une vie pleine d’amour et de plaisir.

Le beau mâle au regard de glace était un chat domestique, un « privilégié ». Lui n’avait jamais eu faim, il n’avait jamais vécu dans la peur de ne pas voir ses parents revenir à leur repaire, il n’avait jamais craint de se faire renverser par un monstre de bipèdes, et il avait toujours eu sa maison pour se réfugier s’il se faisait poursuivre par un ennemi.  

Malgré son statut supérieur, il avait pris Colza sous son aile, il l’avait aidée à se nourrir les jours de famine, il lui avait offert un toit pour se protéger des chiens du quartier, et il lui avait donné ce dont elle avait le plus besoin : un ami.

La pauvre chatte n’avait toujours eu que sa sœur pour confidente, leur parents étant toujours sortis chasser, et leur frère ayant choisi de rejoindre un groupe de chats errants dans un quartier voisin. La solitude avait enveloppé la jeune femelle lorsque sa sœur elle-même s’était liée d’amour avec un autre mâle et l’avait par conséquent délaissée.

Mais Ace était alors entré dans sa vie.

Il avait tout chamboulé, il avait tout fait pour elle. Colza s’était enfin sentie aimée, et les deux compères avaient rapidement dépassé le stade de l’amitié.

Ce rapprochement était tel que les bipèdes d’Ace avaient comme adopté Colza ; ils la laissaient entrer dans leur maison, ils lui donnaient à manger, ils la traitaient comme si elle leur appartenait… Même la jolie femelle avait commencé à tolérer leurs caresses.   

Ce fut après quelques lunes passées dans ce nid que le ventre de la petite chatte s’était arrondi, et très vite il était devenu évident qu’elle attendait des petits. Ace et elle en étaient comblés et ravis, mais cette joie fut malheureusement de courte durée.

Ayant passé sa vie entière chez les bipèdes, Ace en était devenu capable de comprendre leur langage. Ce fut un soir, une fois la famille réunie, qu’il avait pu surprendre une conversation pour le moins inquiétante…

« Hors de question qu’on garde les chatons, avait déclaré le bipède mâle, on les donnera dès qu’ils seront sevrés. »

Ace avait senti son cœur s’arrêter. Pas ça, pas ses enfants. Il s’était empressé de courir au chevet de Colza, lui expliquant ce qu’il avait entendu sans pouvoir cacher son émotion. La femelle, comme lui, ne désirait pas qu’on la sépare de ses chatons, pourquoi une mère devrait-elle abandonner ses petits pour le bon vouloir d’un bipède ?

Après de nombreuses journées de réflexion, Colza avait pris la décision difficile de quitter le domicile pour reprendre sa vie de solitaire, ignorant les plaintes de son compagnon.

 « C’est de la folie ! avait-il crié. La rue n’est pas un bon endroit pour élever des chatons, tu l’as toi-même dit !

— Je ne retournerai pas là-bas! J’irai dans la forêt...

— Mais la forêt grouille de chats sauvages sales et violents ! S’ils te voient sur leur territoire, ils t’arracheront la fourrure. »

 Malgré les paroles désespérées de son amant, Colza avait refusé de laisser tomber ses enfants, et avait décidé de partir avant même leur naissance.

« Tes bipèdes pourraient m’enfermer dans leur maison après la mise bas, ou même venir me chercher si j’accouche dans leur jardin… Je ne veux pas risquer ça. »

Ace, dévasté, avait alors joué sa dernière carte. S’il ne pouvait pas convaincre sa belle de rester, alors il partirait avec elle et la protègerait jusqu’au bout. Tant pis pour le confort de sa vie de chat domestique, il était prêt à tout pour garder Colza auprès de lui.

Mais malgré sa ferme volonté de rester aux côtés de sa douce, il n’avait pu continuer. Tous ses amis chats domestiques s’étaient ligués pour l’empêcher de quitter son foyer.

« Elle n'en vaut pas la peine, ce n'est qu'une solitaire, avait déclaré l'un.

— Voilà ce que ça t'apporte, de ne pas être allé chez le coupeur, lui avait reproché un autre. Si tes maitres t'y avaient emmené, tu ne ferais pas tant de chichis et tu n'aurais pas de marmaille à te préoccuper!

— Et pense à ta pauvre famille ! l’avait fait culpabiliser un troisième. Ils seront si tristes de ne pas savoir où tu es… Ils te penseront mort, mais impossible d’en être certain ! Quelle torture pour ceux qui ont toujours tout fait pour toi…»

Colza, habituée à se débrouiller seule et ne voulant pas gâcher la vie de son amant, avait alors travaillé à le faire changer d’avis pour qu’il reste chez lui.

« Tes amis ont raison, tu manqueras à beaucoup de monde, ici… Je saurai m’en sortir, ne t’inquiète pas, et je reviendrai dans quelques lunes te présenter nos enfants. »

Ces paroles étaient douloureuses, mais nécessaires. Elle ne pouvait pas laisser les bipèdes d’Ace leur voler leurs petits, et elle ne voulait pas que son compagnon manque à qui que ce soit. Après des adieux déchirants, Colza s’était enfuie, seule, dans les profondeurs de la forêts…


Alors que la jeune mère se remémorait le visage de son cher Ace pour une énième fois, elle entendit des piaillements qui la ramenèrent instantanément à la réalité. Contre son ventre, ses chatons s’agitaient, couinant en essayant de téter chaque mamelle de leur maman sans récolter la moindre goutte de lait.

« Vous n’avez plus rien à manger, mes chéris ? » demanda doucement Colza en les regardant.

Un grondement résonna alors dans la tanière, faisant remarquer à la femelle à quel point son estomac était vide. La peur lui noua le ventre un instant, fallait-il qu’elle sorte chasser ? N’était-ce pas dangereux, de laisser ses petits seuls le temps qu’elle attrape quelque chose ?

Comment font les autres mères ? se demanda-t-elle. Les chattes seules dans la nature, c’est fréquent…

Comprenant que son cas était loin d’être isolé, Colza se douta que si elle se dépêchait, tout devrait bien se passer. C’est avec peine qu’elle se leva et marcha en direction de la sortie, essayant tant bien que mal d’ignorer les miaulements apeurés de ses enfants qui n’appréciaient visiblement pas l’absence de leur mère.

Elle s’extirpa hors de l’antre, et se mit à errer dans la forêt en humant l’air. Soudain, un fumet de mulot lui parvint aux narines. L’odeur alléchante réveilla les instincts de Colza, qui s’accroupit immédiatement pour traquer la petite bête.

La chasse ne dura pas longtemps, en quelques instants elle avait déjà réussi à approcher le rongeur suffisamment près pour l’attaquer. Un bond, une morsure, et tout était fini, la proie pendant mollement entre les crocs de la jeune chatte.

Colza allongea un peu sa partie de chasse, écoutant ses instincts qui lui soufflaient que ses chatons n’avaient rien à craindre pour le moment. Malheureusement, la saison n’était guère au gibier, les premières gelées commençaient déjà à dissuader les proies de sortir. Lorsque la jeune mère décida de rentrer à la tanière, elle n’avait pu amasser que son mulot et un étourneau.

L’appréhension la saisit cependant lorsqu’elle reprit la route vers l’arbre. Et si ses chatons avaient été tués pendant son absence ? Et s’ils étaient morts, de peur ou de froid ? Mais tous ces scénarios catastrophes furent abandonnés lorsque Colza regagna l’antre, entendant les piaillements de deux petites voix terrifiées.

Rapidement, elle se glissa dans le terrier et s’allongea auprès de ses enfants qui se pelotonnèrent immédiatement contre elle, et sans attendre, elle s’attaqua à son repas.

Une fois le mulot avalé, elle avait une folle envie de prendre son étourneau aussi, habituée à manger à sa faim avec Ace. Mais elle savait que les conditions étaient différentes maintenant, elle ne pouvait pas se permettre de dévorer l’oiseau avant le soir.

« Bon… Peut-être que je devrai vous donner un nom, à tous les deux » pensa Colza à voix haute en tentant de se distraire des grognements de son estomac.

Elle effleura doucement le pelage de son fils avec sa truffe, remarquant à quel point il était doux. La petite taille du chaton, couplée avec son dos couleur caramel et la douceur extrême de son poil, lui rappela les hermines que Colza avait pour habitude de chasser avec sa sœur. En hommage à tous ces souvenirs, il s’appellera Hermine… se dit la jeune mère en souriant tristement.

Refoulant la poignante nostalgie qui s’emparait d’elle, elle reporta son attention sur sa fille. Son pelage doré était si beau et clair qu’il lui rappelait les pétales de crocus jaunes qu’Ace lui retirait de la fourrure après de folles parties de jeu dans le jardin de ses bipèdes. Ces derniers faisaient pousser ces fleurs derrière leur maison, mais le petit couple de félins avait tendance à ravager les parterres en s’y amusant. Encore de beaux souvenirs, tu seras Crocus, décida Colza en hochant la tête.

Hermine et Crocus, inconscients qu’ils venaient d’être nommés, retrouvèrent vite le chemin vers les mamelles de leur mère pour reprendre leur repas inachevé. Gloutons comme ils étaient, Colza se prit à penser qu’elle ne pourrait jamais s’en sortir et satisfaire leur faim sans manger au moins une proie par heure…


Les chatons avaient bientôt trois semaines. Colza regardait l’extérieur, le ventre noué, ses petits blottis contre sa fourrure. Des flocons de neige tombaient du ciel, et bien qu’ils fondaient au contact du sol, ils étaient très inquiétants pour la jeune mère.

« Maman, couina Hermine, faim ! 

— Je sais, mon chéri… soupira la pauvre chatte.

— Faim, faim ! » gémit Crocus à son tour.

Et les deux petits y allèrent de concert, réclamant du lait à Colza qui n’avait malheureusement plus une goutte à leur offrir. Cela faisait une semaine qu’elle devait se contenter d’une maigre souris par jour, et encore, si elle avait de la chance.

Les chatons en étaient maigres, au même titre que leur mère. Ils dormaient de plus en plus, épuisés par la faim qui leur tordait l’estomac. Rapidement après s’être mis à réclamer à manger, ils se turent, trop fatigués pour continuer à se plaindre.

Colza s’inquiétait de leur état, elle n’aimait pas voir leurs petites côtes saillir de la sorte sous leur pelage, et elle n’aimait pas les voir exténués alors qu’ils ne se dépensaient même pas. Contrairement aux autres chatons de leur âge, ils ne s’amusaient pas à découvrir leur environnement en marchant de manière pataude tout autour de leur nid.

La jeune mère lança un regard triste vers la sortie. Tout semblait si gris, si froid. Elle-même frissonnait, quand bien même elle était blottie dans le fond de la tanière. L’air glacé s’engouffrait aisément dans l’antre, gelant les trois félins jusqu’aux os.

« Maman, souffla Crocus, froid…

— Faim et froid », renchérit Hermine en grelottant.

Colza serra les dents. Ses chatons étaient encore très jeunes, c’était normal qu’ils ne connaissent que peu de mots, mais ce n’était pas normal que leur vocabulaire comprenne déjà la faim et le froid. On dirait mon frère, ma sœur et moi lorsque nous étions petits… pensa la chatte tristement. La vie en forêt est aussi misérable qu’en ville.

Mais Colza ne pouvait pas sortir chasser. La fourrure de ses enfants n’était pas encore suffisamment épaisse pour les protéger du froid mordant, et les proies avaient déserté la zone en comprenant qu’un prédateur y vivait. Si la jeune chatte voulait attraper quelque chose, elle devrait s’aventurer à une distance considérable de la tanière, et donc s’absenter beaucoup trop longtemps pour que ses chatons survivent à la température…


Colza somnolait, couchée au fond de l’antre avec ses petits. Ceux-ci avaient encore maigri, ils n’avaient même plus la force de se plaindre. Ils dormaient contre le ventre de leur mère, essayant d’oublier le froid et la faim qui les affaiblissaient un peu plus chaque heure.

La pauvre chatte ne savait plus quoi faire. Elle avait fait plusieurs courtes rondes autour de l’antre ce jour-là pour essayer de débusquer quelconque proie à dévorer, en vain. Les familles de rongeurs s’étaient enfuies, les oiseaux restaient dans les arbres, il ne restait que l’herbe à brouter. Si Colza ne trouvait pas une solution rapidement, ses chatons allaient mourir de faim contre elle.

Soudain, une idée folle lui vint. Elle avait senti, au cours de parties de chasse, de forts fumets de chats à quelques minutes de son terrier. Et s’ils pouvaient lui venir en aide ? L’idée semblait ridiculement dangereuse, mais elle ne voyait pas d’autre solution, le temps allait rester froid encore un bon moment après tout.

« Les enfants, maman a une idée, mais vous devrez être forts, d’accord ? » demanda-t-elle à ses petits en se redressant.

Rapidement, elle les recouvrit de mousse et de plumes qu’elle avait amassées au cours de ces dernières semaines pour se constituer une litière. Ça ne serait pas suffisant pour les protéger très longtemps du froid, mais ça les aiderait au moins à tenir jusqu’à ce qu’elle revienne avec, elle l’espérait, de l’aide.

« Je vais essayer de me dépêcher, déclara-t-elle, et vous, vous restez bien au chaud et blottis l’un contre l’autre, c’est compris ?

— Oui maman ! » approuvèrent les deux chatons en chœur, retrouvant un peu d’espoir.

Colza sortit en hâte de l’antre, le cœur battant la chamade. Non seulement elle ne pouvait pas se permettre de trainer, mais en plus elle n’était pas du tout sûre de la fiabilité de son idée. C’est de la folie, je risque ma vie, pensa-t-elle amèrement. Mais c’est mon seul espoir.

La jeune mère courait sans s’arrêter en direction des odeurs qu’elle avait senties. Elle avait remarqué qu’elles semblaient délimiter un territoire précis, au-delà duquel ces chats inconnus ne devaient pas s’aventurer, et c’est pourquoi elle n’avait jusque là pas vraiment craint ces individus. Cependant, la peur lui tordit l’estomac lorsqu’elle arriva devant la limite.

Elle s’arrêta un instant, puis repensa à ses petits. Elle revoyait leur pelage sans éclat, leur œil éteint et leur ventre horriblement creux. Elle ne pouvait pas abandonner, pas maintenant, elle n’avait pas le droit de trahir ses enfants de la sorte. Prenant son courage à deux pattes, elle franchit la frontière et s’enfonça dans le territoire des chats sauvages.

Elle déambula un certain temps entre les arbres, essayant désespérément de distinguer un pelage dans la végétation rabougrie par l’hiver. De petits nuages se formaient devant sa truffe à chaque respiration, et elle devait se secouer régulièrement pour ne pas geler sur place. Les odeurs des félins des bois étaient partout, mais personne ne se profilait pourtant à l’horizon. Colza commença à perdre espoir lorsqu’elle entendit un cri derrière elle :

« Halte là ! Qui es-tu, étrangère ? »

La femelle se retourna vers la voix en se couchant au sol en signe de soumission. Devant elle se tenaient quatre chats qu’elle devinait tous plus forts qu’elle, la dernière chose qu’elle souhaitait était bien qu’ils la pensent agressive.

« Je suis seule, je ne vous veux aucun mal ! se défendit-elle. Je suis venue car j’ai besoin d’aide ! »

Les matous sauvages se regardèrent. Le plus grand et massif de tous, un mâle au long pelage brun tigré, s’avança de quelques pas et planta son regard vert sur la jeune chatte.

« Es-tu une solitaire ? demanda-t-il en plissant les yeux.

— O-oui, osa-t-elle timidement. Je m’appelle Colza.

— D’où viens-tu, Colza ? s’enquit un second mâle brun beaucoup plus élancé.

— Je euh… Je vivais sur le territoire des bipèdes, mais j’ai récemment dû le quitter pour venir vivre dans les bois. Ça fait bientôt une lune que je réside dans un terrier abandonné près de l’orée de la forêt. »

Les félins échangèrent un regard, puis hochèrent la tête. L’histoire leur paraissait plausible.

« Tu as dit que tu avais besoin d’aide, repris une femelle au pelage crème. Explique-nous de quoi il retourne. »

Colza se détendit un petit peu, les chats sauvages n’avaient pas l’air si hostile.

« Eh bien… J’ai quitté mon ancien territoire parce que j’étais enceinte et je ne pouvais pas mettre bas où j’habitais. Je suis venue dans la forêt pour avoir mes petits, mais l’hiver est trop rude. Mes chatons son maigres, je n’arrive plus à me nourrir, je pensais que vous pourriez être notre dernière chance… »

La chatte sauvage avait l’air horrifié de savoir que des petits étaient en train de mourir de faim et de froid à quelque minutes d’ici. D’un air suppliant, elle s’adressa au grand matou tigré :

« Croc de Chêne, on doit l’aider !

— Ne t’emballe pas trop vite, Fleur de Genêt, temporisa-t-il. Nous ne connaissons pas cette solitaire, rien ne nous prouve qu’elle nous dit la vérité.

— Des petits innocents sont peut-être sur le point de mourir ! s’emporta la femelle. Accordons-lui au moins le bénéfice du doute, et allons vérifier. »

Le grand mâle se tourna vers son acolyte aux yeux ambrés.

« Epine Pointue ? Qu’en penses-tu ?

— Je pense qu’elle a raison, mais qu’on devrait rester sur nos gardes. Si quelque chose tourne mal nous pourrons toujours fuir, nous connaissons mieux le territoire que d’éventuels solitaires. »

Croc de Chêne hocha la tête doucement, pensif. Après quelques instants de réflexion, il ordonna :

« Colza, mène-nous à tes enfants. »

Revigorée, la jeune mère se redressa et galopa vers son repaire en remerciant encore et encore les matous sauvages. Ayant progressé en ligne droite, il ne fut pas compliqué pour Colza de retrouver son nid, et elle s’enfonça dedans à peine arrivée pour retrouver ses chatons. Elle les réchauffa et les consola, avant de les pendre par la peau du coup et les porter dehors chacun leur tour.

« Maman, froid ! » se plaignit Crocus lorsque sa mère la posa sur le sol gelé.

Les matous des bois écarquillèrent les yeux en voyant l’état des pauvres petits. Tout à coup, tous semblèrent croire à l’histoire de Colza.

« Allez, suis-nous, ordonna Croc de Chêne. On va te mener au camp pour nourrir tes chatons.

— Donne-moi l’un des petits, proposa Fleur de Genêt. Ce sera plus simple que de porter les deux à la fois. »

Colza, qui tenait encore Hermine entre ses crocs, sembla hésiter. Au fond d’elle, elle savait qu’elle ne pourrait pas porter tout le monde en même temps, mais elle ne se sentait pas encore assez en confiance pour confier sa fille à une inconnue. Elle regarda longuement Fleur de Genêt, une patte devant Crocus comme pour la protéger, puis finit par reculer.

« Ne t’inquiète pas ma chérie, rassura Colza, la gentille chatte va te porter, et maman reste juste à côté. »

Fleur de Genêt vint délicatement soulever la petite boule de poils, puis prit soin de rester aux côtés de la jeune mère pour qu’elle et sa fille puissent garder un contact visuel. Une fois le problème des chatons résolu, le petit groupe se mit en route vers ce fameux « camp ».

Colza suivit docilement les chats de la forêt, portant son petit gelé jusqu’aux os dans sa gueule. Elle lança un regard à la quatrième membre du groupe, une jeune chatte grise aux yeux bleus. Cette dernière était restée très effacée, sans doute à cause de son jeune âge. Cependant, Colza l’entendit murmurer à l’oreille d’Epine Pointue :

« C’est vraiment une bonne idée, de ramener une étrangère au camp ? Qu’est-ce qui nous prouve qu’elle est honnête ?

— Ta loyauté ne doit pas te rendre égoïste, Nuage de Souris, réprimanda le mâle. Nous ne sommes pas des monstres, nous aidons les félins dans le besoin. »

La dénommée Nuage de Souris souffla et ronchonna un peu en trainant les pattes. Elle jeta un regard en coin à Colza, sans même tenter de cacher son hostilité. La jeune mère détourna la tête et essaya d’ignorer cette démonstration de haine, se concentrant sur le paysage qui l’entourait.

Des arbres, des arbres, et encore des arbres. Elle avait beau essayer, elle n’arrivait à trouver aucun repère visuel, ce qui ne la rassurait guère. Si les chats sauvages venaient à l’attaquer, jamais elle ne pourrait s’enfuir, ils connaissaient trop bien le territoire pour se laisser distancer.

Soudain, une étrange construction végétale se dressa devant le groupe. Une sorte de barricade de ronces, elle semblait infranchissable pour un chat. Colza regarda d’un air étonné la structure, elle n’avait jamais rien vu de tel, et ses yeux s’écarquillèrent davantage encore lorsque ses guides passèrent entre des restes de plantes pour s’enfoncer dans la terre.

« Le camp est juste derrière le mur de ronces, annonça Epine Pointue, on passe par une petite galerie très courte, n’aies pas peur elle est solide. »

Colza fut invitée à passer juste derrière Croc de Chêne et Nuage de Souris, suivie par Fleur de Genêt et Epine Pointue. Lorsque la jeune mère déboucha de l’autre côté de la barricade, la vue qui s’offrait à elle lui coupa le souffle.

Le camp lui paraissait immense. La terre, piétinée depuis des lunes par d’innombrables générations de félins, formait une sorte de combe dans laquelle les chats des bois vivaient. Au centre, une grande pierre dressée au-dessus du camp, et sur les côtés, différents antres où devaient dormir les chats sauvages. Certains n’étaient que de légers renfoncements dans la roche qui avaient été complétés par des pousses de ronces, mais d’autres étaient de véritables petites grottes naturelles savamment aménagées pour être douillettes et isolées des températures extérieures.

Rapidement, des murmures se firent entendre autour de Colza. Plusieurs paires d’yeux se mettaient à la fixer, et des matous sortaient la tête de leur tanière pour voir ce qu’il se passait. Jeunes comme vieux, les félins du camp observaient tous la nouvelle venue, certains avec curiosité, d’autres avec méfiance, et d’autres encore avec hostilité. Ce fut l’un d’eux, un grand mâle au pelage blanc, qui s’approcha du groupe, gonflant sa queue et plissant les yeux.

« Qui est-ce ? demanda-t-il froidement, ne lâchant pas la femelle du regard.

— Ce n’est qu’une solitaire, Plume de Colombe, répondit Croc de Chêne en se plaçant entre Colza et lui. Laisse-la tranquille, elle a besoin de notre aide.

— Comment une solitaire peut-elle oser venir implorer notre aide ?! s’exclama le matou blanc sur un ton exagéré. Nous sommes nobles, nous ne nous mélangeons pas aux chats de gouttière !

— Assez ! »

Une voix de femelle venait de faire taire Plume de Colombe, qui malgré sa grande taille s’était recroquevillé un peu sur lui-même comme pour se protéger. Une chatte noire à la carrure massive et à la queue courte s’avança vers Colza, son regard ambré plein de sympathie.

« Excuse-le, commença-t-elle, Plume de Colombe est un guerrier assez attaché à nos lois, il n’est pas très amical avec les étrangers… Epine Pointue m’a tout raconté pour tes petits. Fleur de Genêt et toi, suivez-moi. »

Colza était un peu perdue, mais suivit la femelle docilement, gardant un œil inquiet sur le guerrier blanc. Il la fixait d’un regard mauvais, mais finit par se détourner pour retourner à ses occupations. Les trois chattes s’arrêtèrent à quelques longueurs de queue de là, devant une petite grotte dont l’entrée était à moitié bouchée par des ronces pour empêcher le vent de s’y engouffrer.

 « Voici la pouponnière, expliqua la femelle noire, c’est ici que résident les chattes enceintes ainsi que les jeunes mères et leurs petits. Il n’y a plus énormément de naissances ces derniers temps, mais l’une de nos guerrières est en plein allaitement, elle pourra nourrir tes chatons. »

Les trois femelles s’engouffrèrent dans la tanière, pour y trouver une chatte blanche et grise allaitant deux petits au pelage brun tigré. Le regard doré de la mère se leva instantanément sur l’inconnue qui venait d’entrer.

« Qui est-ce ? demanda-t-elle avec froideur.

— Une solitaire inoffensive, tenta de rassurer Fleur de Genêt. Elle a besoin que tu nourrisse ses enf-

— Faites-la sortir d’ici ! feula la femelle en se plaçant au-dessus de ses chatons. Personne n’approche mes petits ! 

— Voyons, Fleur de Givre, intervint la chatte noire. Elle ne fera aucun mal à tes chatons, il faut juste qu’elle te laisse les siens pour qu’ils puissent se nourrir.

— Rien à faire, qu’elle s’en aille ! »

Colza regarda Fleur de Givre d’un air horrifié. Elle était probablement sa dernière chance, mais elle semblait tout sauf prête à l’aider. Soudain, derrière les femelles apparut Croc de Chêne, qui avait visiblement tout entendu et n’appréciait guère ce manque de solidarité. Il se glissa entre Fleur de Genêt et Colza pour atteindre Fleur de Givre, et s’assit à côté d’elle.

« Je t’en prie, implora-t-il, sois gentille avec elle, elle ne mérite pas qu’on la laisse tomber maintenant.

— Je ne veux pas qu’elle reste ici, annonça catégoriquement la chatte. C’est une intruse, elle n’a rien à faire au camp.

— Givre… Pense à Petite Eau et Boule de Glace, si leur survie avait dépendu d’une autre chatte, aurais-tu apprécié que celle-ci les rejette ? »

Fleur de Givre se figea à la mention des deux prénoms. Elle sembla se perdre dans de douloureux souvenirs et enfouit son visage dans le pelage de Croc de Chêne. Cette démonstration d’affection étonna Colza au premier abord, puis elle remarqua la similitude entre la robe du grand mâle et des deux chatons. Tout faisait sens.

Après quelques instants, Fleur de Givre releva la tête et se tourna vers Colza. Elle poussa doucement ses chatons sur le côté, et invita la jeune mère et Fleur de Genêt à déposer les petits contre son ventre.

« Désolée, solitaire, s’excusa la femelle blanche. Confies-moi tes enfants, je les nourrirai comme les miens. »

Fleur de Genêt s’empressa de poser Crocus contre sa camarade, ayant visiblement confiance en elle. Colza, elle, eut un peu plus de mal à laisser son fils avec cette inconnue qui s’était montrée hostile envers eux en les voyant.

« Tout se passera bien, il n’y a pas d’inquiétude à avoir, c’est une très bonne mère ! » la rassura la femelle au pelage sombre.

Après quelques secondes d’hésitation, la femelle au poil d’or se décida enfin à se faire violence et confier son chaton à Fleur de Givre. Cette dernière lécha tendrement le crâne de ses deux nouveaux protégés, et leur laissa accès à ses mamelles pour qu’ils puissent satisfaire leur estomac.

Toujours un peu stressée, Colza suivit les autres à l’extérieur sans lâcher ses enfants du regard. Ils tétaient allègrement et semblaient déjà en meilleure forme, ce qui réchauffa le cœur de la chatte dorée. Alors qu’elle venait juste de sortir à l’air libre, la voix de Fleur de Givre l’interpela :

« Solitaire, attends ! Quel est ton nom, et celui de tes chatons ? »

La femelle se retourna pour glisser sa tête dans l’antre, puis répondit timidement :

« Je m’appelle Colza, la petite au poil tigré s’appelle Crocus, et le mâle Hermine.

— D’accord, dans ce cas Colza, je prendrai soin d’Hermine et Crocus, ne t’inquiète pas. »

La chatte aux yeux verts remercia chaleureusement Fleur de Givre, sentant ses chatons en bonne compagnie. Mais les deux petits au pelage brun s’avancèrent alors vers elle, ce qui la surprit et la fit paniquer. Elle avait le sentiment que leur mère pourrait s’énerver en les voyant s’approcher, mais il n’en fut rien.

« Dites, pourquoi vous laissez vos bébés avec maman ? demanda innocemment le mâle.

— Et pourquoi maman veut plus qu’on mange ? se plaignit la femelle.

— Et pourquoi ils sont si maigres ? continua son frère.

— Et pourquoi … »

Les chatons continuèrent de poser question sur question, n’attendant même pas que Colza ait le temps de leur répondre. Cette dernière était gênée, elle ne savait pas quoi faire face à ce déluge de demandes, aussi elle lança un regard à Fleur de Givre pour lui demander de l’aide.

« Voyons les enfants, leur dit-elle d’une voix douce, laissez-la respirer, une seule question à la fois. Et puis elle est occupée pour l’instant, allez voir papa, il va vous expliquer. »

Un peu vexés de ne pas pouvoir satisfaire leur curiosité auprès de la nouvelle venue mais trop obéissants pour s’en plaindre, ils sortirent de la pouponnière et coururent à toute allure vers Croc de Chêne, confirmant les  soupçons de Colza sur la relation du grand mâle avec Fleur de Givre.

« Désolée pour tout ça, dit la femelle blanche, ils sont pleins d’énergie. Enfin, à bientôt deux lunes, c’est plutôt bon signe ! »

Colza acquiesça, pensant à ce que ses propres chatons feraient lorsqu’ils auraient atteint l’âge de ceux de Fleur de Givre. Elle espérait les voir gambader partout, questionner le monde entier, et surtout jouer. Ses enfants ne s’étaient encore jamais vraiment amusés, étant toujours trop faibles pour bouger plus que nécessaire.

« Colza ? »

La femelle tourna la tête vers la voix, sortant de ses pensées. Elle remarqua que la chatte à queue courte l’attendait, la regardant d’un drôle d’air.

« Pardon, j’arrive ! » s’exclama la jeune mère en courant vers la femelle.

La paire se dirigea vers un nouvel antre à côté de la pouponnière. Cette tanière était plus belle encore, nichée entre les racine d’un énorme saule pleureur. Des tas d’odeurs s’en dégageaient, Colza en avait presque la nausée. En pénétrant à l’intérieur, elle comprit d’où venaient tous ces parfums : sur une longue pierre plate reposaient des tonnes de plantes, de graines et de fleurs.

« Woah, s’émerveilla-t-elle, mais à quoi servent toutes ces plantes, euh… Comment tu t’appelles, déjà ?

— Oh c’est vrai que je ne me suis pas présentée ! rit la femelle. Je m’appelle Patte de Charbon, enchantée, je suis la guérisseuse de notre clan. »

La jeune mère regarda Patte de Charbon d’un air dubitatif. La guérisseuse, prenant conscience que ces termes ne parlaient probablement pas à Colza, s’expliqua plus clairement :

« Tu as vu, tous les chats qui vivent dans la combe ? Tous ensemble, nous formons un clan, une tribu. En tant que guérisseuse, c’est moi qui soigne les malades et les blessés. »

La chatte dorée acquiesça, comprenant un peu mieux de quoi il retournait. Curieuse, elle questionna Patte de Charbon :

« Tout à l’heure tu as dit que Plume de Colombe et Fleur de Givre étaient des guerriers, qu’est-ce que ça signifie ?

— Oh, un guerrier est un membre du clan ayant choisi de consacrer sa formation à la bataille, clarifia la femelle. Les chatons ont le choix entre trois catégories ; guerrier, guérisseur ou chasseur. Je pense que je n’ai pas besoin de t’expliquer cette dernière caste ! »

Ça a l’air drôlement organisé ! Colza avait toujours entendu des chats des bois qu’ils étaient sanguins et sauvages, mais la réalité semblait toute autre.

Soudain, un matou noir et blanc entra dans la tanière et coupa court aux pensées de la femelle. Son regard bleu profond se posa sur elle, comme pour l’analyser. Puis il sourit, s’adressant à elle d’un ton amical :

« Alors c’est toi, la petite Colza venue avec ses chatons ? Je m’appelle Etoile Obscure, je suis le chef de ce clan, enchanté de te rencontrer.

— En-enchantée, bégaya la chatte, intimidée par le titre du mâle. Vous êtes le « chef »… ?

— Oui, le meneur, le dirigeant, prends le terme que tu préfères. C’est à moi que revient la décision de te donner asile ou non, mais ne t’inquiète pas, tant que tu te comportes correctement, tu pourras rester jusqu’à ce que tes chatons soient en meilleure forme. »

Colza se sentit honorée d’avoir le droit de rester, et remercia Etoile Obscure de tout son cœur.

« Mais je te dérange, déclara le mâle, tu as l’air épuisée. Je te laisse entre les pattes de Patte de Charbon, elle va te trouver une litière où tu puisse dormir. Je te souhaite de beaux rêves, Colza. »

Un bref signe de tête, et le meneur partit. Il avait l’air gentil et bon, la jeune mère ne s’en sentit que plus rassurée. Elle se retourna vers la guérisseuse, attendant qu’elle lui indique où se coucher.

« Tu es probablement encore un peu en état de choc, annonça-t-elle. Il faudrait que tu manges quelques graines de pavot, ça te soulagerait et t’aiderait à dormir, mais avant, attends-moi là. »

Patte de Charbon courut à l’extérieur, et revint rapidement avec un rouge-gorge dans la gueule. Elle le posa devant Colza, l’invitant à se servir.

« Allez, mange, ça te fera du bien et tu pourras de nouveau allaiter tes petits. »

La chatte au poil d’or repoussa les appels de son ventre et renifla d’abord soigneusement l’animal, tentant de détecter quelconque odeur suspecte. Viande avariée ? Poison ? Non, rien de tout cela ne semblait perturber la qualité de la proie. Prudemment, Colza croqua alors dans la chair tendre, se délectant de sentir le goût du sang se répandre dans sa gueule. L’oiseau ne fit pas long feu, l’appétit de la chatte ayant raison de lui. Bientôt, il ne restait plus que quelques plumes sur le sol.

« Le gibier est assez rare en ce moment, déclara Patte de Charbon. Je me doute que tu aimerais une pièce de viande supplémentaire, mais nous devons garder le reste de nos réserves pour le clan, désolée. »

Colza, elle, s’en fichait, même si son estomac n’était pas plein, elle était déjà très honorée que les chats sauvages lui partagent leur précieux gibier.

« Maintenant, lui annonça la guérisseuse, tu vas prendre ces quelques graines et on retourne à la pouponnière, tu dormiras là-bas. »

Patte de Charbon poussa une petite poignée de graines de pavot vers Colza, qui les mangea sans hésiter. Les bipèdes d’Ace en avaient parfois sur leur pain, et pour avoir déjà léché en cachette le dessus de celui-ci, elle savait que ces graines étaient tout sauf dangereuses.

Une fois le pavot avalé, la petite chatte suivit la guérisseuse à la pouponnière, où elle lui intima de se coucher où elle le désirait. Colza entra au chaud dans l’antre, retrouvant Fleur de Givre et les quatre chatons blottis les uns contre les autres.

« Ça se passe bien ? questionna Colza, heureuse de voir que ses enfants semblaient intégrés.

— Oui, oui, la rassura Fleur de Givre. Ils sont adorables, mes chatons les aiment déjà ! »

Hermine et Crocus, en voyant leur mère, se dépêchèrent de la rejoindre pour se coucher contre elle. Non pas qu’ils fuyaient leur nourrice, mais ils étaient plus rassurés en compagnie de leur vraie maman.

« Je suis heureuse que tout se soit bien passé, soupira Colza. Au début, j’avais vraiment peur que tu n’accepte pas de les nourrir. »

Fleur de Givre sembla se sentir coupable, baissant les oreilles et détournant le regard.

« Je suis désolée, ce n’était pas contre toi, se justifia-t-elle. C’est juste que… le Clan des Etoiles n’a pas été très clément avec moi.

— Le Clan des Etoiles ? demanda Colza, perdue.

— Oh, c’est le clan du ciel, celui où nous allons lorsque nous mourons. Ils communiquent beaucoup avec les guérisseurs, ils leur annoncent des prophéties.

— Des prophéties… ? Ils leur annoncent l’avenir ?

— C’est plus ou moins ça, oui, mais ils restent toujours assez vagues, ils ne disent pas trop directement les choses. C’est aux mortels de décrypter leurs messages et comprendre ce qu’il faut faire. »

Colza en resta interdite. Cette histoire de Clan des Etoiles lui semblait assez invraisemblable, mais elle ne se voyait pas manquer de respect envers ses sauveurs en démentant leurs croyances.

« D’accord, repris la femelle dorée, donc, pourquoi disais-tu que le Clan des Etoiles n’était pas clément avec toi ?

— Ah, excuse-moi je me suis un peu égarée, rit Fleur de Givre. Eh bien, disons que deux de mes filles sont allées grossir leurs rangs prématurément… »

Colza n’osa plus dire mot. Elle se sentait gênée d’avoir parlé de cela, et se contenta de murmurer un faible « je suis désolée ».

« Ce n’est rien, dit Fleur de Givre. C’était il y a déjà bien des lunes. J’ai entendu dire que tu avais déjà fait la connaissance de Plume de Colombe – et je lui ai tiré les oreilles pour son accueil pour le moins hostile. Eh bien, saches que ce grand râleur, c’est mon fils. Les petites disparues étaient ses sœurs de litière.

— Oh, je vois, elles seraient donc déjà adultes à l’heure qu’il est… Comment s’appelaient-elles ?

— Petite Eau et Boule de Glace. »

Colza reconnaissait ces noms. C’étaient ceux que Croc de Chêne avaient utilisés pour convaincre Fleur de Givre de s’occuper d’Hermine et Crocus.

« Boule de Glace était petite et fragile, raconta la femelle blanche et grise d’un air triste. Un jour, elle est tombée malade, un bête rhume, mais elle n’avait que quelques semaines et elle était si faible… Un matin, je me suis réveillée avec son cadavre contre mon ventre. Croc de Chêne et moi n’avons jamais eu de chance, nous faisions tu-sais-quoi régulièrement pour avoir des petits au printemps, mais ça ne fonctionnait jamais. Les seules fois où je suis tombée enceinte, c’est quand nous le faisions sans intention d’avoir des petits, c’est-à-dire en hiver… 

— Je comprends, compatit Colza, ça doit être frustrant de ne pas avoir de chatons quand on le désire. Et ça doit être tragique de les perdre car ils ne sont pas nés à la bonne saison…

— En effet, lâcha Fleur de Givre. Je pense que Petite Eau serait encore là elle aussi si elle n’était pas née durant la saison froide.

— Comment ça ?

— Un jour, elle a décidé de quitter le camp en douce pour explorer la forêt, elle devait avoir deux ou trois lunes… Elle s’est dirigée vers la mare près d’ici, et est tombée dedans. Une patrouille l’a entendue se débattre dans l’eau, mais quand ils sont arrivés, elle était déjà morte. Encore aujourd’hui je suis convaincue que s’il avait fait plus chaud, elle serait toujours là. Ça s’est joué à quelques secondes, et je suis sûre que la température de l’eau a contribué à la tuer plus vite. »

Colza hocha doucement la tête, posant un regard protecteur sur ses chatons. Elle espérait que jamais ils ne tomberaient malades, ou auraient l’idée stupide de s’enfuir. Elle les blottit un peu plus contre elle, comprenant mieux pourquoi Fleur de Givre protégeait autant ses petits.

« Au moins, tes chatons ont l’air en bonne santé et en pleine forme, argumenta Colza. Je suis persuadée qu’ils ont encore de nombreuses lunes devant eux. D’ailleurs, comment s’appellent-ils ?

— Le mâle, c’est Petit Cèdre, et la femelle, Boule d’Or, présenta Fleur de Givre en souriant fièrement. C’est Croc de Chêne qui a choisi leurs noms, c’était moi qui avait nommé nos deux premières filles et regarde ce qui est arrivé… 

— Combien de fois vais-je devoir te dire que ça n’a rien à voir ? »

Les deux femelles tournèrent la tête vers l’entrée de la tanière, où une silhouette se découpait. Croc de Chêne entra dans l’antre, puis se coucha près d’elles.

« Qu’est-ce que tu fais là ? demanda Fleur de Givre. Tu dors ici ?

— Oui, déclara le mâle, Etoile Obscure m’a dit qu’il serait plus prudent que quelqu’un reste près de Colza, juste au cas où elle s’avèrerait être une ennemie. Toi, avec les petits, tu ne seras pas forcément en mesure de te défendre si elle venait à t’attaquer pendant la nuit. Sans offense, Colza. »

La jeune mère acquiesça, comprenant parfaitement les craintes des chats des bois. Elle enroula sa queue autour de ses enfants et se roula en boule, prête à s’endormir, puis souhaita bonne nuit à ses sauveurs et leurs chatons.

Le poids de la journée lui retombant sur les épaules, elle ferma les yeux et plongea presque sur le champ dans un sommeil profond, pour une fois dénué de tout cauchemar. 

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