Prélude à la Horde du Contrevent

Chapitre 1 : Prélude à la Horde du Contrevent

Chapitre final

2946 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 09/11/2016 04:50

Aberlaas vient d’essuyer un furvent. Je ne parle pas d’un choon ni d’un crivetz messieurs dames, non, mais bien de furvent. Le seigneur des Vents. Celui qui ne fait pas la différence entre un riche et un pauvre, un enfant ou un vieux croulant. Il emporte tout sur son passage, sable comme pierre, bois comme verre, eau comme terre. Les paysages modelés par l’homme ? Jamais. Modifiés, que nenni. Le vent reprend toujours ses droits. Nos constructions s’apparentent à ces pauvres nids de faucons pèlerins, faits des ruines de ces précédentes rafales de pur vent qui désassemblent tout sur leur passage. Dans les villages, les bâtisses en forme de gouttelettes d’eau ne résistent pas une minute face à ce maelström, ce témoignage de la supériorité du vent sur les humains, dont nous sommes tissés. Aberlaas est une des seules, cité forteresse de l’Extrême-Aval, abritée au pied de falaises marquant la limite de l’aval de notre monde, construite il y a de ça une centaine d’années, qui a su résister jusqu’à aujourd’hui.

Nous sommes en plein ressac. Ce que nous pourrions communément appeler « le calme avant la tempête ». Pas besoin d’être aéromaître pour comprendre qu’un deuxième furvent allait arriver, on le sent dans l’air, on le sent dans nos tripes. Mais surtout, on l’entend exploser à des centaines de kilomètres en amont. Deux dans la même journée, du jamais vu.

L’explosion fait crier mes deux filles, dans les bras de leur mère qui les rassure. À l’abri dans notre buron, à l’épreuve des vents les plus violents, nous ne risquons rien. Malgré tout, je ne peux réfréner une certaine crainte, comme le témoignent les frissons qui parcourent mon corps de la tête au pied. Personne n’est insensible à un furvent, pas même ceux qui les étudient jour et nuit.

La première rafale frappe et lime nos toits. Elle souffle et siffle au-dessus de nos têtes. Aberlaas n’est pour elle qu’un instrument de musique sur sa trajectoire avec laquelle elle va pouvoir s’amuser à produire des sons le temps de son passage. Les salves s’enchaînent, de plus en plus virulentes. On pourrait croire qu’elles ne lâcheront pas l’affaire tant que la cité tiendra encore debout. Les vagues et contre-vagues arrivent, accompagnées de vortex. Les murs et le plafond craquent. Les frappes discontinues entrainent une fragilisation des fondations. À ce rythme-là…

Le toit de la forteresse vient d’être arraché. Comme l’on dépèce un animal, sa peau se détache à mesure que sa chair se découvre. La cité était à nu, à vif. Je plonge instinctivement au sol, ce qui me sauve alors que je vois la vague s’engouffrer dans mon habitation, tourbillonner, avant de repartir en emportant tout avec elle, meubles, tables, y comprit ma famille. Je ne peux laisser échapper un son, un sanglot, au risque de voir, dans la seconde, ma gorge remplie de sable et de cette terre rouge dont est fait le furvent. Je plonge ma tête dans mes bras et attends. Des débris volants pas plus gros que mon pouce me percutent. Leur vitesse ahurissante en fait des armes mortelles, certains se plantent dans mes jambes ou mes mains.

Je me relève tant bien que mal et contemple l’ampleur du désastre. L’Aberlaas que je connaissais n’existe plus. Je n’ai plus aucun repère, rien à quoi m’accrocher. J’avance à tâtons, cherchant des parois sur lesquelles m’appuyer. Je me retrouve sur la rue principale. Difficile d’imaginer qu’une heure auparavant, celle-ci était le théâtre de la vie agitée de la  cité, réputée pour ses artisans. Il n’y avait plus âme qui vive. Ce n’était qu’une terre dévastée de plus, lissée, recouverte de poussière et de la mort qu’elle avait laissée dans son sillage et dans le corps et l’esprit des habitants.

À quelques pas de là, je vois une personne venir en aide à une deuxième, au sol. Je me précipite vers eux et les aborde :

- Vous allez bien ?

- Sonné, mais j’ai connu pire, ça ira.

C’est une femme. Je la reconnais immédiatement, il s’agit de la fille du forgeron, Guertrude Ilès. Une montagne. Si on la plaçait devant, on pourrait en cacher deux comme moi derrière. Son armure de cuir et sa robustesse lui ont permis de s’en sortir avec des blessures bénignes. Le second personnage tient une sacoche en bandoulière. Il me prodigue des soins bienvenus en bandant mes saignements.

- Je m’appelle Godric Typres, soigneur du premier niveau inférieur.    

Mais c’est bien sûr ! Seule la couche supérieure de la forteresse a été soufflée. Des centaines de milliers de personnes ont péri à mon niveau. Le vent s’est nourri d’eux comme nous nous nourrissons de lui. Les millions d’abrités vivant dans les couches inférieures n’ont subi aucun dommage.

- Enchanté.

- Je suis monté après avoir entendu le toit d’Aberlaas s’arracher, mais les accès par lesquels je suis passé se sont effondrés et sont totalement bouchés. Impossible de redescendre.

- Nous sommes coincés ici ?

- Coincés à l’air libre !

Je fixe un point au loin qui m’intrigue. Il s’agit de la tour qui culmine à quarante mètres au-dessus d’Aberlaas. Elle est intacte ! Je la pointe du doigt.

- Si vous me suivez, c’est là que nous nous dirigeons.

Autour de nous, tout n’est que misère. De-ci de-là, des corps désarticulés qui n’affichent sur leur visage, que la terreur. Affronter pour la première fois, en tant qu’abrité, un furvent, c’est une chose. En ressortir vivant, c’en est une autre. Tous ces gens n’ont pas eu le temps de réaliser ce qui leur arrivait, tout juste ont-ils vu la mort les happer. Nous retournons les moins touchés, en espérant trouver des survivants. Nous avançons malgré les zérifines et les slaminos que nous prenons de plein fouet. Nous ne sommes pas des Obliques, nous ne possédons pas des bateaux permettant de remonder le vent grâce à une technologie avancée. Certains disent que les meilleurs d’entre eux pourraient même remonder par furvent. Foutaises! Nous les abrités, qui n’avons jamais affronté le Vent, n’avons rien d’autre que notre corps et notre esprit pour lutter.

Des centaines et des centaines de dépouilles pour seulement une dizaine de valides. Des chariots sont construits pour transporter les mutilés et le peu d’équipement fonctionnel que nous trouvons, ainsi que des cordes, du tissu, tout ce qui peut avoir une quelconque utilité. Nous avons adopté une formation en losange. Guertrude, équipée et bien protégée, affronte la fureur des rafales en première ligne. Sur les côtés se trouvent les mieux bâtis et ceux qui sont indemnes. À l’intérieur sont protégés ceux, plus frêles ou amochés, qui ne peuvent pas contrer directement. Godric se trouve en plein centre et dispense des soins à tout le monde. D’autres membres tirent leur épingle du jeu. Alva Stugis, jeune trapéziste et seul miraculé d’une compagnie d’itinérants du spectacle, essaye de s’adapter à notre troupe. Il nous sert d’éclaireur. Il s’aventure, grâce à son agilité, loin devant et nous renseigne sur les obstacles à venir. Maëlys Styche, jeune fille très curieuse dans tous les domaines. Elle sait lire dans les fluctuations du vent et a appris en autodidacte à prédire ce qui allait arriver, ce qui l’avait sauvée. Cartabo Santa Fe dit « le Prince » est notre diplomate et psychologue. Son air serein et sa voix de baryton rassurent les blessés. Il s’est distingué à plusieurs reprises grâce à son éloquence et sa courtoisie et c’est tout naturellement qu’il s’est désigné pour être celui qui serait le premier à entrer en contact avec les rescapés pour mettre des mots sur ce qu’il s’est passé. Expliquer notre fonctionnement et notre but pour les convaincre de nous suivre.

Notre but ? Quel but ?

Est-ce pour demander de l’aide ? Demander l’hospitalité ? Trouver une explication à cette catastrophe, à ce double furvent ? Là-bas vit et se rassemble la haute sphère d’Aberlaas. On y trouve la noblesse, les aéromaîtres, géomaîtres et tous ceux qui, pour résumer, travaillent sur les neuf formes du vent.

Et puis quoi encore ? Nous en avons bien assez de six ! La  zéfirine, le slamino, la stèche, le choon, le crivetz et le furvent, par ordre de puissance. La découverte de trois nouvelles n’est qu’une chimère. Continuer d’agiter la carotte. Nous faire croire que d’autres formes du vent existent, ainsi le peuple laisse les grands de ce monde faire leurs recherches en silence. Cela justifie l’idée farfelue selon laquelle l’origine du vent se trouverait en Êxtreme-amont, là ou personne n’est encore allé, ou aucune machine ne peut s’aventurer. La chaîne de Norska étant la limite des terres explorées, la limite de notre connaissance sur notre monde.

Le voilà notre but ! Atteindre notre Êxtreme-amont, la tour.

Les rangs se sont renforcés de plus d’une cinquantaine de personnes. Notre prince n’a désormais plus besoin d’expliquer notre cause. La détermination qui se lit dans chaque pas supplémentaire que nous faisons vers l’amont suffit. Nous sommes devenus une horde. Un rassemblement d’hommes, de femmes et d’enfants. Errants. Égarés.

Nous ne faisons plus d’arrêt pour récupérer les blessés. Notre éclaireur nous signale à l’avance leur emplacement et des ailiers, Bromis et Prigal vont les chercher pour les aider à entrer dans la formation s’ils en sont capables, dans le cas contraire, ils les transportent dans les chariots. Le courage est communicatif. Nous ne connaissons pas notre voisin, nous ne savons pas ce qu’il a perdu, probablement autant que nous, mais dans le silence, un lien se crée. On se sent plus proches dans l’adversité, dans la mort.

- Chrone !

Alva revenait vers nous en courant, l’air paniqué. Il se répéta :

- Un chrone !

- Comment sais-tu que s’en est un, tu en as déjà vu ?

- Non, mais on se racontait souvent des histoires sur les chrones, au cirque, et je m’en étais fait une image bien précise. Ce que j’ai vu là-bas en est la représentation exacte.

Les chrones sont des éléments très rares, pouvant être observés uniquement après un furvent. Beaucoup s’accordent à dire qu’ils en sont issus.

Celui-ci ressemble à un œuf retourné. Bleu et deux fois plus grand que nous, un courant liquide semble circuler et briller à l’intérieur. Il est magnifique et nous hypnotise. Sur mes ordres, j’interdis à quiconque de s’en approcher. Nous ne savons pas de quoi il peut retourner si nous entrons en contact avec. Une pointe de déception envahit notre troupe. Tout le monde voulait approcher ce phénomène, parfois élevé au rang de divinité. C’est sans nous retourner que nous nous en éloignons.

Notre marche a quelque chose de solennel. Comme si le fait de lutter face au vent était une sorte de deuil de nos proches perdus. Plutôt que de pleurer et de nous apitoyer, nous luttons tous ensemble et ne faisons plus qu’un. Deux kilomètres nous séparent de notre objectif. Nous y sommes presque !

Le vent vient de fléchir. Le son qu’il fait n’est plus le même. Sa consistance et sa couleur non plus. Il est devenu rouge brique. Où l’avais-je déjà vue ? Les rangs se resserrent automatiquement, on se sent plus en sécurité au plus proche de ses alliés. Une explosion retentit. Il m’avait fallu trop de temps pour réaliser de quoi il retournait et ce qui fondait sur nous.

- À terre !

-

Je frappe trois coups sur la lourde porte de la tour. Après de longues secondes, un homme habillé d’une longue robe vert jade l’ouvre avec précaution. À sa tenue qui témoignait de sa richesse, j’aurais pu croire avoir en face de moi un Acropolite, de la cité dôme de Crystal, Alticcio. Derrière lui se tient une assemblée. Ils sont peut-être dix comme lui. Il m’observe de la tête au pied.

- Bonjour, vous êtes ?

Il s’adresse à moi. Question simple, s’il en est. Étrangement, je réfléchis longuement à la réponse. Dans mon dos se tient ce qu’il reste de ce qui avait été un beau voyage, une belle histoire d’entraide et d’humanité. Réduite à néant par un troisième furvent.

Tout le monde n’avait pas eu la réactivité nécessaire. La première vague frappa et emporta ceux qui n’avaient pas bougé, soit près d’un tiers, y compris les chariots de blessés et ceux qui les tiraient. Je ne pensais plus, plus personne ne le pouvait. Le vent ne pense pas. Nous étions lui, il nous avait assimilés. Se remémorer et raconter ce qu’il s’est passé serait comme essayer de détailler des hallucinations sous psychotrope. Ceux qui n’ont pas tenu en apnée, ceux qui ont ouvert la bouche pour crier, ceux qui se sont tous simplement laissés emporter. Notre unicité avait éclaté. Il n’en restait presque rien.

- Monsieur, vous êtes ?

- Je suis…

Derrière moi, sans me retourner, je sens le soutien des survivants. Au nombre de trente quarte, moi compris. C’est un bon chiffre trente-quatre, non ? Une main puissante se pose sur mon épaule, je la reconnais immédiatement, c’est celle de Cartabo. Puis celle de Guertrude, d’Alva, de Godric, de Maëlys. Tout le monde est avec moi. Ils sont moi, je suis eux.

Nous sommes un.

-    Je suis la Horde. La Horde du Contrevent. 

 

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