Les Herbes Hautes

Chapitre 1 : Xuháska

2042 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 13/08/2026 17:42

Note : En écrivant cette histoire, j'essaye d'y attacher du soin et de traiter ses personnages, la culture osage et cette période difficile de l’histoire avec respect. Je fais de mon mieux pour documenter ces chapitres et éviter les stéréotypes et la romantisation excessive. Cette histoire reste toutefois une œuvre de fiction, et j’espère que vous la lirez dans cet esprit.


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Lynn fut la première à se réveiller, ce matin-là. C’était souvent le cas : juste au moment où la lumière grise de l’aube commençait à filtrer entre les rondins de la petite maison où vivait sa famille. Pendant un moment, elle resta sous sa couverture, à écouter.


La pièce était froide, mais emplie des bruits familiers du sommeil de ses frères et de sa sœur : la respiration lente de Robbie, Elias qui remuait sous ses couvertures, les petits soupirs à peine audibles de Madelynn. Lynn connaissait chacun de ces sons sans avoir besoin de regarder. À vingt et un ans et en tant qu’aînée de quatre, elle avait passé assez d’années à aider à s’occuper des plus jeunes pour que leurs bruits lui soient devenus aussi familiers que les battements de son propre cœur.


Sa famille était partie vers l’Ouest au printemps 1869, à la recherche de ce que son père, Jonas, appelait souvent « une seconde chance ». Independence ne pouvaient en elle-même même pas encore porter le nom de ville, mais des maisons neuves apparaissant les unes après les autres, dans la Prairie.


Jonas avait été charpentier, avant leur arrivée à Independence, et il l’était toujours ici, même si les habitants étaient encore trop peu nombreux pour que ses revenus soient stables. La maison elle-même portait la marque de son savoir-faire : ses murs étaient plus droits que ceux de bien des cabanes de pionniers que Lynn avait vues, la porte s’ajustait parfaitement à son chambranle et même la table grossière avait été rabotée jusqu’à ce qu’Hazel puisse y passer un chiffon sans que le tissu s’accroche à des échardes. Jonas avait fabriqué de ses propres mains presque tout ce qu’ils possédaient et qui pouvait l’être. Ce qui ne pouvait pas l'être, les Ashford apprenaient tant bien que mal à s’en passer.


Lynn tourna la tête vers l’endroit où sa mère dormait auprès de Jonas. Hazel n’avait jamais été robuste, et la vie de pionnier exigeait de l'être. Certains matins, l’épuisement restait visible sur son visage bien après son réveil. Certains jours, une toux ou un accès de faiblesse la contraignaient à s’asseoir alors qu’elle aurait préféré continuer à travailler. Pourtant, elle se consacrait à sa famille avec un entêtement qui effrayait parfois Lynn et qu’elle partageait avec Jonas. Chaque jour, sa fratrie avait de la nourriture sur la table, des vêtements raccommodés. Les genoux écorchés étaient nettoyés, les enfants effrayés consolés. Après tout, Elias et Maddie n’avaient que onze ans. Quand son corps lui faisait défaut, Hazel semblait résolue à ce que rien d’autre ne défaille. Mais peut-être que tout ceci était ce qui avait poussé Lynn à apprendre si tôt à remarquer ce qui devait être fait, avant même qu’on le lui demande.


Elle resta allongée encore un instant, les yeux ouverts vers le plafond que son père avait élevé au-dessus d’eux. Au-delà des murs, s’étendait une terre qui leur était encore étrangère à tous. Ses parents étaient venus en voulant croire que la Prairie leur permettrait de recommencer : de la terre, du travail, une maison à eux, peut-être un jour un peu d’aisance, au lieu de devoir constamment calculer ce qu’ils pouvaient se permettre et ce qui devrait attendre. Jonas parlait de l’avenir comme il le faisait d’une chaise ou d’un toit : quelque chose que l'on pouvait planifier, dessiner, mesurer avec soin, ajuster pièce après pièce, rendre solide à force de persévérance. Et Lynn voulait le croire.


La Prairie elle-même avait commencé à ébranler cette conviction, presque dès leur arrivée. Elle était magnifique, et leur maison y paraissait si petite, presque dérisoire : l’herbe s’étendait plus loin que Lynn ne pouvait suivre du regard, sous des ciels sans fin, avec au loin des lignes d’arbres marquant des cours d’eau invisibles et des odeurs inconnues des gens du Nord.


Là, aussi, il y avait des sentiers qu’ils n’avaient pas tracés, des feux qu’ils n’avaient pas allumés. Parfois des empreintes de sabots apparaissaient dans la terre au-delà de leur enclos. Son père parlait d'une 'page blanche à écrire', mais Lynn se demandait de plus en plus si le mot convenait vraiment lorsqu’on arrivait dans un endroit où d’autres gens vivaient déjà.


Dehors, le vent agita les hautes herbes et un oiseau lança son cri à travers la Prairie. Un autre lever de soleil. Une autre journée.


Lynn repoussa doucement sa couverture et enfila sa robe par-dessus sa chemise de nuit. Elle jeta un dernier regard à sa famille endormie avant de soulever le loquet aussi silencieusement que possible et de sortir pour aller puiser de l’eau au puits.


L’air frais du matin lui saisit les joues tandis que la Prairie s’étendait devant elle sous un mince voile de brume silencieuse. Elle inspira profondément : tout sentait l’herbe humide, la terre froide, la fumée morte du feu de la veille, et quelque chose d’autre qu’elle aurait été incapable de nommer. Pendant quelques instants, elle resta simplement là, le seau sous son bras.


Puis un grondement sourd monta de la Prairie.

Des sabots.

Lynn se figea.

Peu à peu, des cavaliers osages émergèrent de la brume, revenant de la chasse.


Ce n’était pas la première fois que Lynn les voyait. Depuis que les Ashford s’étaient installés près d’Independence, elle avait parfois aperçu des cavaliers traversant la Prairie, généralement assez loin pour seulement se dessiner comme des silhouettes sombres, se déplaçant entre l’herbe et le ciel. Elle savait que leurs villages et leurs camps se trouvaient au-delà des chemins familiers qu’empruntait sa famille, et que ces terrains de chasse, ces rivières et ces pistes leur appartenaient depuis bien avant que les premières maisons d'Independence ne soient dressées.


En ville, elle avait entendu parler d’eux assez souvent : parfois avec peur, parfois avec mépris, et - plus rarement - avec une forme de respect inquiet, celui de ceux qui savaient très bien qu’ici, les nouveaux venus, c’étaient eux. Mais Lynn n’en avait jamais vu autant passer si près de la maison.


Pour elle, de loin, les Osages avaient jusqu'alors fait partie de l’immensité de la Prairie. Mais ce matin-là, émergeant un à un de la brume, ils devinrent des hommes, avec des visages, des voix. Montés sur des chevaux, dont le souffle formait des nuages dans l’air froid. Ils étaient en nombre. Et ils étaient assez proches pour que Lynn sente la terre trembler sous leur passage.


Les chasseurs étaient vêtus pour monter à cheval et pour le travail du matin : certains portaient pagnes et jambières, d’autres avaient ramené autour d’eux des couvertures ou des vêtements de peau pour se protéger de la fraîcheur de l’aube. Leurs vêtements et leurs coiffures variaient d’un homme à l’autre : des plumes apparaissaient çà et là, fixées dans des chevelures soigneusement arrangées. Ils passèrent sans parler. Solennels, presque sombres.


Plusieurs étaient plus âgés, leurs visages marqués de rides et des années passées dehors. L’un tenait une longue lance dressée près de lui, dont le manche était décoré autour de la garde. Un autre avait posé un arc en travers de ses cuisses, plusieurs flèches dépassant derrière son épaule. Près du centre du groupe, un homme aux épaules larges portait les cheveux rasés de près, à l’exception d’une section soigneusement laissée plus longue. Certains chevaux transportaient des peaux roulées ou des ballots attachés derrière leur selle, fruits de la chasse matinale.


Aucun des hommes ne regarda longtemps la maison. Leurs yeux s’y posaient brièvement, évaluateurs, avant de revenir au chemin devant eux.


En les observant, Lynn ne put s’empêcher de voir la cabane comme une intrusion, comme si sa propre maison venait d'être plantée, à un endroit où elle n'aurait jamais dû se trouver.


L’un des hommes les plus âgés tourna la tête. Son regard parcourut lentement les rondins fraîchement coupés, l’enclos, puis s’arrêta enfin sur Lynn.


"Xuháska", dit-il doucement.


Le mot ne signifiait rien pour elle. Aucun des autres cavaliers ne répondit, et le vieil homme ne se retourna pas.


Soudain, toutefois, l’un des chasseurs tourna la tête. Ses yeux, soulignés de pigment sombre, rencontrèrent ceux de Lynn, et elle retint son souffle.


Il ne paraissait avoir que quelques années de plus qu’elle, vingt-cinq ans peut-être. Grand et mince, le dos droit sur son cheval, il avait les épaules nues et de longues marques tracées sur sa peau sombre. Ses cheveux étaient rasés de près par endroits, plus longs à d’autres, soigneusement apprêtés et ornés de quelques plumes qui soulignaient la sévérité de son profil. Pourtant, son visage était jeune, presque démesurément pour l’expression grave qu’il portait.


Ses yeux sombres restèrent posés sur elle un instant.


Ce ne fut que lorsqu’il arriva à sa hauteur que Lynn distingua véritablement son visage et, de près, le pigment sombre rendait son regard encore plus saisissant. Il montait sans aucune raideur, parfaitement accordé au mouvement de son cheval, et pendant une seconde, Lynn oublia les autres cavaliers, le martèlement des sabots, et jusqu’au froid du matin. Il n’y avait toutefois aucune curiosité amicale dans le regard de ce jeune chasseur.


Personne ne parla plus tandis qu'ils passèrent devant la maison neuve et les rondins fraîchement coupés de la grange encore inachevée. Ce n’était pas nécessaire.


Lynn sentit soudain tout le poids d’une évidence : sa famille avait bâti son foyer sur les terres du peuple qui défilait maintenant devant elle. Troublée, elle baissa les yeux vers la terre tassée par les sabots.


Lorsqu’elle osa les relever, le cavalier s’éloignait déjà. Elle ne voyait plus que son dos droit, les plumes remuant légèrement au rythme des pas de son cheval. Ses épaules nues se découpaient nettement dans la lumière pâle, et une lanière de cuir traversait son torse avant de disparaître sur sa hanche.


Parmi tous les autres, elle le reconnaissait encore, instinctivement, sa silhouette semblant attirer son regard malgré elle. Jusqu’à ce que la brume finisse par l’engloutir.


Le bruit des sabots s’estompa jusqu’à se confondre avec le souffle de la Prairie dans les herbes hautes, et Lynn resta immobile devant la maison, le seau toujours coincé sous le bras.


Derrière elle, la porte grinça.


"Ne reste pas plantée là."


Son père se tenait immobile sur le seuil. Sa voix était plus sèche qu’à l’ordinaire, et il regardait toujours dans la direction où les cavaliers avaient disparu.


"Ils n’aiment pas nous voir ici."

Lynn se tourna vers lui.

"Je crois qu’ils ont de bonnes raisons pour ça."

Jonas posa une main ferme sur son épaule.

"Rentre.


Elle voulut protester, mais quelque chose dans son visage l’en empêcha : son père avait cette expression fermée qu’il prenait toujours lorsqu’il avait peur, mais refusait de l’admettre. Elle serra la mâchoire, et il ajouta :


"Maintenant."

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