Les Herbes Hautes

Chapitre 3 : Ní

Par Hidelias

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Dans son bol de bouillie de maïs, Lynn tournait la cuillère pensivement, sans vraiment penser à manger. Elle avait mal dormi, et ce n'était pas parce que son père avait ronflé.


Allongée sur le dos, elle avait senti passer plusieurs heures sans pour autant pouvoir les compter. Chaque fois qu'elle avait commencé à sombrer, son esprit s'était réactivé, comme s'il avait oublié comment s'assoupir profondément, ou qu'il se refusait à arrêter de penser. Elle avait repensé à la lessive, à la libellule, à l'oiseau. Aux branches qui avaient bougé, à cette sensation sourde d'être observée. Et surtout au fait que - elle - n'avait rien vu.


"Tu n'as encore rien mangé, Evie."


Seule sa mère l'appelait ainsi. Depuis toute petite, son père avait plutôt usé du surnom Lynn, que ses frères et soeurs avaient aussi adopté : sauf lorsque l'un d'eux était vraiment en colère et que son prénom Evelyn ressortait. Elle préférait le diminutif Lynn, plus adulte à ses oreilles. Evie, pour elle, était rangé aux côtés des moments les plus tendres et secrets de son enfance, autant qu'aux heures passées devant l'âtre à lui démêler les cheveux.


"Je n’ai pas très faim. Peut-être parce que j'ai mal dormi".

Hazel attendit une seconde, puis son regard descendit brièvement.

"Ce sont tes indispositions ? Tu veux que je fasse chauffer de l'eau pour la gourde en fer-blanc ?"

Lynn savait ce qu'elle proposait : cette gourde qu'elles enveloppaient ensuite dans un linge avant de la poser contre son ventre. Elle roula des yeux.

"Non, maman. C'est comme ça. Sans raison."


Hazel acquiesça sobrement, et s'en retourna nourrir le feu. Sur l'étroite mezzanine, Elias et Maddie ne faisaient toujours aucun bruit.


"Tu es beaucoup dehors en ce moment."

"Il fait moins chaud près de la rivière."

"Je ne te reproche pas d'y aller, mais tu es revenue en ayant fait seulement la moitié de la lessive."

"C'était plus long que prévu, le tablier de Maddie était couvert de confiture jusque sur les cordons. Je finirai aujourd'hui."

"Il n'y a pas de mal à être distraite, Evie, tu as presque vingt-deux ans. Je ne vais pas m'évanouir si tu me dis la vérité."


Lynn releva lentement les yeux de son bol. Elle connaissait ce ton : sa mère l'employait lorsqu'elle croyait avoir compris quelque chose avant elle, ce qui était agaçant en soi, et encore plus quand elle se trompait.


"Quelle vérité ?"

"Tu peux trouver un homme plaisant sans avoir déjà choisi la couleur des rideaux de votre maison."

"Maman."

"Quoi ?"

"Il n'y a personne."


Hazel referma la porte du petit foyer, essuya ses doigts contre son tablier puis se retourna. Lynn mâchonnait maintenant sa bouillie. Elle ne venait pas de mentir : aucun homme ne lui faisait la cour. Quelques-uns avaient bien tenté de retenir son attention, depuis qu'elle avait l'âge de la leur accorder, mais aucun assez longtemps pour qu'elle s'en préoccupe vraiment. Elle-même se jugeait quelconque, avec trop de ci et pas assez de ça, et n'avait jamais fait beaucoup d'efforts pour contredire cette impression : tresser convenablement ses cheveux était déjà une grande avancée. Jusqu'ici, elle avait largement préféré la sécurité confortable qui consistait à prétendre ne pas beaucoup s'intéresser à ce sujet.


Même si parfois c'était faux.


"Moi aussi je pensais ça à ton âge", murmura Hazel en saisissant la tasse de thé qu'elle avait temporairement abandonnée.

"Quoi donc ?"

"Que je pouvais parfaitement vivre sans qu'un homme vienne compliquer mes journées."


Elle s'assit face à elle, et Lynn la fixa pour la première fois plus longtemps dans les yeux.


"Pourtant, tu as épousé papa à dix-neuf ans."

"Parce que ta grand-mère ne pensait pas comme moi."


Lynn prit finalement une cuillère de bouillie de maïs.


"Est-ce que Grand-mère t'a obligée à épouser papa ?"

"Non. Mais elle m'a expliqué si souvent qu'il était respectable et beau qu'à la fin, j'ai cru que l'idée venait de moi."

Elle sourit doucement.

"Je ne regrette pas : j'aurais seulement voulu qu'elle me laisse découvrir par moi-même à quel point nous nous complétions. En revanche, c'est vrai qu'il était beau : crois-le ou non, il avait beaucoup de cheveux."


Lynn rit un peu, pour la première fois ce matin. Un craquement se fit entendre au-dessus de leur tête, et Maddie descendit l'étroite échelle qui menait des couches des enfants à la pièce de vie. Elle sauta au sol depuis l'avant-dernier barreau, sa chemise de nuit encore froissée.


"Pourquoi papa perd ses cheveux ? Mr. Miller en a plein et ils ont le même âge. Mr. Ingalls encore plus."


Hazel ne sut pas vraiment quoi répondre, et ce fut Lynn qui se pencha vers sa sœur.


"Parce qu'il a quatre enfants", dit-elle, engouffrant cette fois une belle cuillerée de son petit déjeuner. Et espièglement, elle ajouta :


"Sans oublier que Robbie lui en a à lui seul fait perdre la moitié".


---


La rivière coulait de nouveau tranquillement. Pour un peu, Lynn aurait presque pu croire que rien ne s'y était passé la veille, si le panier posé près d'elle n'avait pas contenu la lessive inachevée. Sa robe de laine avait été un calvaire à essorer, mais elle commençait déjà à sécher sur la pierre, et elle en avait également presque terminé avec les torchons. Le courant emportait la mousse, qui disparaissait plus en aval, par-delà le méandre, vers l'endroit où Turner plantait de nouveau ses piquets. Lynn s'arrêta un instant, se disant que l'onde claire se fichait bien des limites qu'il était en train de dresser. Mais après tout, sa propre maison avait une clôture, elle aussi.


Elle termina le dernier torchon, le rinça soigneusement puis le tordit entre ses mains avant de le déposer avec les autres. Ses doigts étaient fripés, et son estomac jugeait désormais la bouillie de maïs bien lointaine et réclamait son dû. Hazel lui avait glissé dans un linge un morceau de pain, un peu de lard froid et une pomme. Alors elle essuya ses mains sur son tablier, s'assit sur une pierre sèche et déplia le paquet. Se satisfaisant déjà de ce déjeuner bienvenu, elle tira de sa poche un petit couteau au manche de bois usé, celui qui lui servait à tout.


Elle commença par le lard, du moins, elle essaya, car la lame s'enfonça à peine dans la viande refroidie, glissa sur le gras, puis resta obstinément plantée à mi-chemin. Lynn fronça les sourcils et appuya davantage : le morceau finit par céder d'un coup sec, manquant de peu d'emporter avec lui l'intégrité de son pouce droit.


"Tu es de plus en plus fatigué, toi", dit-elle comme si elle lui parlait. "J'aurais emporté une cuillère, elle aurait probablement fait du meilleur boulot."


Elle déchira finalement le morceau de lard en le coinçant entre ses dents, puis découpa le pain avec un peu plus de succès.


Lynn mangea lentement, les jambes repliées contre la pierre, en écoutant la rivière et entre deux coups de maillet. Le soleil filtrait entre les branches et dessinait des taches mouvantes sur l'eau. La pomme était délicieuse, un peu acide, comme elle les aimait, et elle songea qu'elle profitait finalement bien de ne pas avoir achevé la lessive la veille.


Elle posa le petit couteau sur la pierre, puis mordit de nouveau dans son fruit. Pourtant, immédiatement, son demi sourire d'aise retomba et elle cessa de mâcher. Cette sensation était revenue, celle qui l'avait tenue éveillée au cours de la nuit. Ce sentiment d'être épiée.


Elle se leva d'un coup au-dessus de son déjeuner inachevé, au bord de l'eau.


"Montrez-vous !"


Les saules remuaient à peine, et une branche plus basse oscillait au-dessus du courant. Rien de plus. Elle déglutit.


"Oh cette fois-ci, je ne m'enfuirai pas. Et j'ai un couteau."


Elle avait déjà croisé en ville des hommes un peu trop ivres qui suivaient une fille, l'interpellaient lourdement ou continuaient d'approcher lorsqu'on leur avait clairement demandé de s'en aller. Ce n'était pas quotidien, mais une présence cachée avait de quoi l'alerter. Elle resta ainsi, son couteau à la main. Et rien d'autre ne lui répondit que le mouvement des feuilles dans la brise.


Elle cligna des yeux une fois, deux fois, immobile, et ses épaules s'affaissèrent. Elle se sentait idiote. Le bruit du maillet de Turner ne s'était même pas arrêté.


"Un couteau qui ne coupe rien, mais ça, un assaillant n'est pas obligé de le savoir."

Elle soupira.

"Surtout un assaillant qui n'existe pas."


Elle termina son déjeuner, sans vraiment de plaisir à présent, puis lava la toute dernière chemise et commença à remplir ses paniers pour le retour. Le soleil était déjà haut, et elle voulait lire un peu pour oublier tout ça.


Le linge humide à étendre pesait lourd dans ses paniers quand elle les cala contre sa hanche, soigneusement empilés. Elle avait laissé le battoir et la planche à laver dans leur cache habituelle près de la rive : personne n'aurait eu beaucoup d'intérêt à les voler. Elle remonta entre les hautes herbes, s'arrêtant juste un instant pour passer le dos de sa main sur son front. Quelque part en contrebas, le martellement de Turner sur les piquets s'était arrêté.


Elle allait reprendre sa marche, mais un éclat de voix monta soudain depuis la rivière, et la fit se retourner.


Le silence revint une seconde, puis une autre voix répondit, suivie presque aussitôt de celle de Turner, plus forte que les autres. Elle fronça les sourcils, dans le vent qui agitait ses cheveux déjà décoiffés. Elle descendit le talus de quelque pas, son chargement toujours contre elle. Les paroles restaient indistinctes, mais le ton ne l'était pas.


Elle s'avança encore, jusqu'à ce qu'elle puisse voir la maison de Turner, et son terrain qui s'étendait jusqu'à la berge. Alors, lentement, elle posa ses paniers au milieu des herbes hautes.


Là, en contrebas, la nouvelle clôture de Turner ne s'arrêtait pas à la berge. Les piquets descendaient jusque dans l'eau, traversaient un bras peu profond de la rivière, puis reprenaient sur l'autre rive avant de remonter vers la maison, enfermant ainsi avec le terrain une petite anse calme où le fermier faisait boire ses chevaux. Lynn resta un instant interdite. Était-ce parce qu'il savait qu'on lui demanderait tôt ou tard de payer pour les terres qu'il occupait déjà, comme les hommes du magasin général l'avaient laissé entendre ? Quoi qu'il en fût, la veille encore, on pouvait atteindre l'eau librement à cet endroit.


Turner vociférait toujours.

Et de l'autre côté de cette nouvelle frontière se tenaient trois hommes osages, tournés résolument vers lui.


Le premier n'était pas très grand, ses cheveux longs et noirs tombant sur ses épaules, à l'exception d'une courte mèche relevée au sommet de son crâne et ornée de rouge. Sous un manteau sombre ouvert sur une chemise claire, de longues perles tubulaires formaient un pectoral sur sa poitrine. Il lança quelque chose de rude en direction de Turner, dont Lynn ne distingua vraiment que le mot 'ní', qu'il répéta plusieurs fois en désignant la rivière. À son expression, Lynn comprit qu'il lui semblait inconcevable que l'on puisse s'accaparer ainsi un bras de rivière.


Le second paraissait le plus jeune. Ses cheveux, séparés proprement au milieu, étaient ramenés derrière sa tête, découvrant les ornements suspendus à ses oreilles. Lui aussi portait un pectoral de longues perles claires sur ses vêtements sombres. Il avait les mâchoires serrées et regardait tour à tour Turner et la clôture, avec le visage crispé d'une colère contenue.


Puis Lynn regarda le troisième, qui à première vue ressemblait assez au plus jeune pour qu'elle leur suppose un lien de parenté. Ses sourcils se froncèrent à mesure qu'elle plissa les yeux pour mieux le distinguer. Et dans le vent qui faisait se balancer les herbes, elle se figea.


Il n'avait cette fois ni les peintures, ni les plumes, ni rien de ce qui avait d'abord attiré son regard parmi les cavaliers dans la lumière du matin. Une chemise à motifs apparaissait sous son gilet de peau brun, et plusieurs rangs de perles reposaient à son cou. Ses cheveux noirs étaient ramenés loin de son visage : il semblait presque différent ainsi. Presque. Car lorsqu'il tourna légèrement la tête, Lynn retrouva les mêmes traits, la même ligne sombre des sourcils, et surtout ces yeux qui avaient croisé les siens depuis le dos de son cheval, en un matin brumeux.


Son cœur donna un coup bref contre ses côtes, et elle inspira profondément pour lui ordonner de se calmer. Turner leva son index, son autre poing sur sa hanche solide.


"C'est chez moi ! Vous comprenez ça ? Chez moi !"


Le premier homme suivit du regard le geste qui englobait la maison, l'herbe et maintenant l'eau. Il répondit quelques mots en osage, moins calmement cette fois, et le second ajouta quelque chose, plus posé, mais lui aussi plus tranchant.


"Je me fiche de ce que vous racontez, vous n'avez rien à faire ici. Parlez anglais si vous voulez qu'on vous comprenne."


Aucun des trois ne le fit. Lynn entendit seulement revenir le mot 'ní', prononcé cette fois entre les dents.


Lynn resta près de ses paniers, observant la scène et le troisième homme, qui n'avait pas quitté le fermier des yeux. Son visage ne trahissait presque rien, mais il suivait chaque mouvement avec attention, comme prêt à intervenir.


"Si vous avez besoin d'eau, il y a tout le reste de la rivière pour ça."


Le plus jeune des Osages fit un pas en avant. Son compagnon lui adressa aussitôt quelques mots, mais il ne l'écouta pas : résolu, il s'approcha de l'un des piquets plantés près de l'eau et posa une main dessus. Turner sembla se hérisser.


"Ne touchez pas à ça."

Le jeune Osage regarda le piquet, puis Turner. Ses doigts se refermèrent autour du bois.

"J'ai dit : ne touchez pas à ça !"


Cette fois, même à distance, Lynn entendit quelque chose changer dans sa voix.


Le troisième homme parla enfin : quelques mots seulement, adressés au plus jeune. Celui-ci tourna la tête vers lui et leur ressemblance frappa Lynn une nouvelle fois, jusque dans la manière dont leurs regards se croisèrent avec une familiarité ferme, comme celle qu'elle partageait avec Robbie. Le plus jeune répondit vivement. Puis il tira sur le piquet, qui remua dans la terre meuble avant d'en sortir tout entier. Turner laissa tomber son maillet.


"Très bien."


Il tourna les talons, regagna sa maison et disparut à l'intérieur. Quelque chose, dans ces deux mots, ne plaisait pas à Lynn. Pas du tout.


Les trois hommes osages parlèrent entre eux, aucun ne l'avait remarquée. Elle n'entendait pas tout et n'aurait de toute façon rien compris, mais leurs tons suffisaient à lui faire comprendre qu'ils n'étaient pas d'accord sur ce qu'il convenait de faire.


Ils n'eurent guère le temps de trancher. Quelques secondes plus tard, Turner reparut, et il était armé de son fusil.


"Puisque c'est le seul argument que vous compreniez."


Le changement jusque dans l'air fut immédiat. Le premier homme recula d'un pas, non pas précipitamment, mais assez pour mettre davantage d'espace entre Turner et lui. Le plus jeune resta près du piquet arraché, les bras légèrement écartés du corps, et lança quelque chose au troisième qui venait de se rapprocher de lui. Turner descendit les quelques marches devant sa porte.


"Maintenant, vous allez partir."


Le premier Osage répondit quelque chose. Sa voix n'avait même plus la colère de tout à l'heure : elle était devenue mesurée, presque peinée.


"J'ai dit : partez."


Turner leva son fusil, et Lynn sentit tout son corps se tendre lorsqu'il l'arma, d'un claquement sec qui résonna jusque dans ses os. Le canon ne visait encore personne exactement : il passait de l'un à l'autre au gré des mouvements du fermier.


"Mr. Turner !"


Quatre têtes se tournèrent vers elle. Elle aurait préféré que sa voix ne tremble pas sur la dernière syllabe. Turner abaissa légèrement son arme.


"Miss Ashford ?"


Lynn ne fit que trois pas vers le bas du talus, ses paniers de linge humide derrière elle.


"Vous avez perdu la raison ?" dit-elle, et le visage de Turner se ferma.

"Rentrez chez vous."

"Vous êtes en train de pointer un fusil sur trois hommes pour de l'eau qui coule de toute façon ?"


Turner regarda les trois hommes, puis Lynn. Alors, elle comprit ce que sa présence changeait réellement. Il n'était plus un homme seul devant trois Osages dont il pourrait raconter ensuite l'altercation comme bon lui semblerait. Il y avait maintenant un témoin. Quelqu'un qui connaissait son nom, habitait à quelques minutes de chez lui et avait vu le piquet au sol avant qu'un coup de feu soit tiré.


Les deux premiers Osages échangèrent quelques mots. Le premier posa brièvement une main sur le bras du plus jeune, qui fixa encore Turner avant de laisser le piquet là où il était tombé. Le troisième resta toutefois immobile de l'autre côté de la rive, près du piquet à terre. Turner le fixa quelques secondes. Face à cet homme silencieux, et désormais sous le regard de Lynn, il baissa enfin le canon de son fusil.


"Foutez le camp !" vociféra-t-il.


Et il fit demi-tour avant d'aller s'enfermer dans sa maison. 


Le silence qui suivit parut immense, les chants des oiseaux presque insolents. Lynn resta quelques secondes où elle était, les bras ballants, à fixer la maison dont le fermier ne ressortirait probablement pas. Rien ne bougea derrière les fenêtres, mais son cœur battait encore à tout rompre. Elle inspira, et se retourna enfin. Le cavalier de l'autre matin était encore là, à la regarder en retour.


Il la fixait sans sourire, les yeux sombres et attentifs, avec cette même intensité qui l'avait troublée dans la brume, mais qu'elle soutint, cette fois. Elle s'approcha le long de la foutue clôture de Turner, jusqu'au bord de la rivière qui les séparait. Elle regarda le piquet à terre et soupira. Elle aussi semblait à court de mots devant les actes de son voisin, et elle désigna l'eau :


"Ní."


Pour elle non plus, la rivière ne pouvait appartenir à un seul homme.


Lorsqu'elle releva la tête, quelque chose avait changé dans l'expression du jeune homme, imperceptiblement. Ses sourcils s'étaient relevés, peut-être, ou le coin de sa bouche avait bougé. Elle roula des yeux.


"J'espère que ça veut bien dire ça, sinon je dois probablement avoir l'air très stupide."

Contre toutes ses attentes, il rit doucement.

"Oui. La rivière. Tu as compris mieux que lui."


Lynn resta interdite. Non seulement il parlait anglais, mais bien mieux qu'elle ne l'aurait supposé, et elle regretta aussitôt d'avoir supposé quoi que ce soit. S'il n'avait pas adressé un seul mot anglais à Turner, pas plus que ses compagnons, ce n'était manifestement pas qu'il en était incapable : c'était délibérément.


Lynn chercha quelque chose à répondre, mais son regard s'attarda malgré elle sur son visage. De si près, elle n'avait plus aucun doute : c'était bien lui. Il inclina légèrement la tête.


"Tu as peur ?"

Lynn expira.

"De lui. J'ai eu peur de lui."


Ce qui était entièrement vrai. Elle regarda la maison de Turner dont les rideaux avaient été tirés, et lorsqu'elle regarda de nouveau sur l'autre rive, celui qui lui faisait face avait le même air tranquille.


"Je ne replanterai pas son piquet. Et je sais qu'il le fera lui."


Lynn ne répondit pas. Durant quelques secondes encore, ils restèrent simplement face à face, avec entre eux le murmure continu de l'eau. Elle ne savait pas très bien ce qu'elle attendait, ni pourquoi elle ne retournait pas chercher ses paniers. Lui non plus ne semblait pas pressé de rejoindre ses compagnons. Puis il glissa une main dans une poche de son gilet de peau.


Lynn plissa les yeux.


Il en tira un petit objet qu'elle n'eut pas le temps d'identifier et, d'un geste souple, le lança par-dessus la rivière. Elle eut un mouvement de surprise tandis qu'il tombait dans l'herbe à quelques pouces d'elle.


"Ce n'était pas un service. Turner avait tort, je n'ai pas-"

"C'est pour ton couteau."


Lynn cligna des yeux, la bouche encore entrouverte sur la réponse qu'il venait d'interrompre. Puis le sens de ses mots la frappa. Son couteau. Lentement, elle tourna la tête vers l'endroit où elle avait fait sa lessive, invisible derrière les saules. La présence dans les arbres, le regard qu'elle avait cru sentir sur elle, sa ridicule défiance face à un assaillant imaginaire... C'était lui.


Elle baissa enfin les yeux et se pencha dans les herbes. L'objet était une petite pierre à aiguiser, gris sombre, lisse d'avoir servi, portant sur une face deux encoches simples, l'une en regard de l'autre.


Elle passa le pouce sur les deux encoches, puis referma ses doigts autour de la pierre. Elle ne savait pas si elle devait le remercier ou lui faire remarquer qu'il n'avait aucune raison de lui donner quoi que ce soit. Le fait était qu'elle était touchée, et que ses jambes tremblaient encore.


"Ce n'est pas nécessaire, je..."


Elle se redressa vivement.


Mais de l'autre côté de l'eau, seules les feuilles des saules bougeaient de nouveau dans le vent.




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