Les Herbes Hautes

Chapitre 6 : Hpíiâie

Par Hidelias

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Ce soir-là, le coucher du soleil était de nouveau gris et bas. Sous la carriole, les roues écrasaient la terre herbeuse de la piste, détrempée par les averses de la semaine passée. La prairie s’étendait de part et d’autre en larges ondulations, encore sombre là où l’eau stagnait. Les herbes hautes, lavées de poussière, avaient un vert profond. Et çà et là, de petites flaques retenaient un morceau de ciel, les sabots de Ned y entrant avec un bruit mou. 


Le vieux cheval avançait sans hâte, son nouveau harnais remplissant bien son office. Assise près de Jonas, Lynn s'était appuyée contre le rebord de bois, un coude par-dessus. Avachie, pour reprendre le terme que son père avait employé un peu plus tôt. Entre deux ondulations du terrain, elle apercevait parfois une clôture lointaine, un toit isolé, ou la fumée mince d’une cheminée qui montait se dissoudre sous les nuages. Elle était fatiguée, et la journée avait été si remplie qu'elle ne lui avait plus guère laissé l'occasion de repenser à sa rencontre de l'avant-veille. La première, avec celui qu'elle savait à présent se nommer Nika.


Wazhínika. Homme-oiseau.


Plus loin, un engoulevent tournoyait bas au-dessus des herbes, remontant brusquement dans le ciel gris avant d’y replonger.


"Tu dormiras bien, ce soir."


Jonas jeta un regard de côté vers sa fille, qui laissa échapper un vague soupir amusé.


"Après avoir porté la moitié des planches chez Mr. Cartwright, je l'espère."

"La moitié ?"

"Très bien. Un tiers."

Jonas rit doucement et corrigea.

"Un quart."

"D'accord. Mais j'ai tenu l'échelle pendant que tu reprenais le pignon, et ça a pris une éternité."


Jonas sourit en coin, tout en engageant Ned sur la pente qui descendait vers le gué, en direction de leur maison.


"Une journée de charpentier accomplie."

"Pour une paye de zéro cent, une tranche de fromage et du pain ! C'est encore moins que ce que me donnent les Smith, ou Mrs Brown pour la couture."

"Jedediah est vieux et veuf, Lynn. Il n'a pas les moyens."


Ce n’était pas toujours pour rien que Lynn donnait ainsi de son temps. Depuis qu’elle était assez grande pour proposer ses services seule, quelques familles des environs lui confiaient volontiers une journée de lessive, de cuisine ou d'autres menus travaux, contre quelques cents. Elle conservait une partie de ces petites sommes pour elle, et donnait le reste à sa mère. Toutefois, elle n’aurait certainement pas appelé cela un métier.


"Je regrette le temps où Robbie venait aussi t'aider avec moi."


Jonas hocha la tête tandis que la carriole descendait dans la lumière terne, l'air se faisant plus humide encore à l'approche du cours d'eau. Il laissa filer une seconde, puis posa :


"La scierie le paye mieux."

"Je sais", fit Lynn en roulant des yeux. "La scierie, sa dulcinée, sa grande vie d'homme occupé."

Jonas sourit.

"Tu sembles jalouse."

"Seulement de son salaire."

C'était faux, mais elle le cacha bien.

"Lynn, tu..."


La phrase de Jonas vint mourir dans un souffle de vent, et Lynn tourna la tête vers lui. Son père s’était redressé sur le siège. Les rênes s'étaient tendues entre ses mains et Ned ralentissait déjà, mais Jonas ne regardait plus la piste devant lui.


Ses yeux étaient fixés sur l’autre rive, juste au-delà du gué.


Là, en bas, une autre carriole était immobilisée de travers dans la boue, une roue enfoncée presque jusqu’au moyeu dans la berge détrempée. Son chargement avait été en partie descendu et reposait maintenant dans l’herbe, sous des toiles et des sacs grossièrement empilés. Trois hommes s’affairaient autour du véhicule. L’un tenait le cheval par la bride, un autre avait les deux mains sous le châssis, tandis que le troisième, de dos, était accroupi près de la roue arrière.


À mesure qu’ils approchaient, l’un des trois hommes abandonna la carriole embourbée et s’avança jusqu’au bord du gué. Il leva un bras dans leur direction, puis leur désigna d’un geste large le passage sur leur droite, là où l’eau semblait moins remuée et la berge plus ferme. Jonas tira légèrement sur les rênes pour corriger la trajectoire de Ned.


L'homme portait un chapeau à large bord, au-dessus d'une chemise rayée sur laquelle descendaient les bretelles d'un pantalon à taille haute. Rien, dans sa tenue, ne le distinguait des fermiers croisés sur les pistes autour d’Independence. Pourtant, tandis que Ned entrait dans l'eau du gué et qu'ils s'approchaient encore, Lynn distingua mieux son visage. Quelque chose lui parut alors familier, surtout ses yeux, d'un clair hors du commun, presque glacés contre sa peau plus sombre.


Elle le reconnaissait. C’était Mitchell, celui dont la voix complétait celle de Ḳethamonin dans les tractations entre Independence et les villages osages.


Ned gravit les derniers pieds de berge et Jonas le fit arrêter sur la terre plus ferme, à quelques pas de l'autre carriole. Près de sa roue arrière, l'un des deux jeunes hommes se redressa alors, essuyant ses mains couvertes de boue contre ses jambières.


Lynn le reconnut avant même qu'il ne tourne tout à fait le visage. Elle l'aurait en réalité reconnu à la seule façon dont il se tenait.


Nika.


Le cœur de Lynn donna un coup si brusque qu’elle en oublia presque de respirer. Pendant une seconde, tout ce qui l'entourait sembla se perdre dans les herbes et dans la boue : le véhicule, les sacs empilés, l'eau du gué qu'ils venaient de passer. Il n’y eut plus que lui, debout près de la roue, les mains encore salies de boue, et cette sensation de joie qui lui serra la poitrine. Jonas arrêta Ned et descendit.


Nika venait de la voir lui aussi. Son mouvement s'arrêta à peine, juste assez pour qu'elle le remarque. Ses yeux s'accrochèrent aux siens avec une surprise identique, avant que quelque chose s'y adoucisse aussitôt. Lynn sentit son propre regard lui répondre malgré elle. Elle n'était plus du tout avachie.


Puis, près de Nika, l'autre jeune homme se releva à son tour. Des traits légèrement plus juvéniles, mais clairement apparentés à ceux de son cousin. Petit Puma. Il reconnut peut-être Lynn, lui aussi, car son regard s'arrêta brièvement sur elle, sans chaleur particulière. Il le reporta presque aussitôt sur Jonas qui approchait, mais sa seule présence venait de ramener Lynn au réel.


"Vous avez pris l'ornière en remontant ?"

Jonas se pencha rapidement sous la caisse, et Mitchell acquiesça.

"La roue a glissé. On pensait pouvoir la dégager."


Jonas passa une main sous le châssis, tâta le bois, puis se courba un peu plus pour voir mieux.


"Ce n’est pas seulement la boue."

Mitchell se pencha à son tour et acquiesça :

"Le support d’essieu s'est fendu. Regardez, là."


C'était une pièce assez épaisse, sombre de boue et de graisse, fixée sous la caisse pour maintenir l’essieu dans son logement. Une longue fente courait depuis l’un des trous de fixation jusqu’au bord extérieur, assez ouverte pour que les deux parties du bois aient commencé à se désolidariser sous le poids de la carriole.


"Hpíiâie", murmura Petit Puma avec une expression fermée, et Nika souffla :

"Oui. C'est mauvais."


Mitchell désigna la partie de leur chargement déjà déposée dans l’herbe : plusieurs sacs de farine et de maïs séché, deux grands ballots enveloppés de toile, quelques outils et les éléments démontés d'une petite charrue.


"Nous avons commencé à décharger. Mais même à vide, je ne veux pas forcer sur la roue tant que le support est comme ça. Surtout dans la montée."


Jonas se pencha de nouveau dans la boue et observa la configuration, et Lynn l'observa, dans le vent du soir qui battait la prairie. Il réfléchit. Il n'était pas charron. Mais Mitchell non plus, et chacun d'eux avait assez souvent bricolé sa carriole pour imaginer des solutions temporaires.


"Il faudrait brider le support d'essieu", dit-il enfin, et Mitchell croisa les bras.

"Je sais, ça pourrait tenir. Mais je n'ai pas mes outils."

"Mr. Ashford est charpentier."


Lynn tourna aussitôt les yeux vers Nika, qui croisa son regard. Elle savait de qui il tenait cette information. Ḳethamonin. Elle réprima un sourire, car Mitchell continuait déjà :


"Je sais. Jonas, vous avez de quoi ?"

Jonas jeta un regard vers son matériel, rangé à l'arrière de sa propre carriole, puis il leva les yeux vers la lumière qui baissait sous les nuages.

"Je pense, oui."


Petit Puma lâcha aussitôt quelques mots secs en osage. Son regard passa de la carriole accidentée à Jonas, puis revint vers Mitchell. Lynn n'y comprit rien, sinon le mécontentement évident dans sa voix. Nika répondit plus calmement, laissa passer quelques secondes. Puis son cousin serra la mâchoire avant d'exprimer, à contrecœur mais en anglais :


"Nous pouvons la sortir nous-mêmes. La réparer aussi."

Mitchell lui serra un instant l'épaule, puis il lui souffla :

"Oui. Mais lui, il a des outils avec lui."


Pendant un instant, personne ne dit rien. Au milieu de la boue, avec une carriole à moitié déchargée et la nuit qui approchait, les possibilités n'étaient pas nombreuses. Petit Puma regarda encore Jonas, puis la pièce fendue. Il ne protesta plus.


"On finit de décharger," déclara Mitchell tout en retirant son chapeau, révélant des cheveux bien coupés, y compris dans sa nuque. "Puis on dégage la roue, on bride le support et on tente la montée. Ensuite, on verra ce qu'on peut recharger, là-haut."


Jonas fit un pas vers l'arrière de sa carriole, il fit signe à Lynn de descendre. Et tout en retirant la toile qui recouvrait ses outils, il ajouta dans sa direction :


"Tous les bras seront les bienvenus."


---


La température était radicalement tombée lorsque le jour avait commencé à décliner pour de bon. 


Un peu à l’écart du gué, Lynn s’était accroupie dans une zone plus sèche, sous un saule, et s'acharnait sur quelques brindilles qui rechignaient à devenir un feu. La fumée blanche qui montait la faisait tousser, parfois, mais elle ne s'avouait pas vaincue.


Plus loin, Mitchell et Jonas travaillaient côte à côte près de la carriole, occupés à brider solidement le support fendu. Petit Puma les assistait sans un mot, leur passant les outils et maintenant sous tension les longues bandes que Jonas avait taillées dans l'ancienne courroie du harnais de Ned. Nika, un peu en retrait, observait leur travail avec attention.


Au moins, ils avaient réussi à désembourber. Et il leur avait fallu bien plus de temps que Lynn ne l’aurait cru.


Ils avaient d’abord achevé de vider la carriole : en premier lieu les sacs et les ballots. Ils les avaient montés jusqu’à la terre plus ferme en haut de la butte surplombant le gué, puis avaient porté à deux les lourdes pièces de la charrue.


La pente, courte mais détrempée, avait joué contre eux à chaque trajet : la terre s’attachait aux chaussures, les vêtements accrochaient les herbes mouillées. Une fois, un sac de maïs glissant avait échappé des mains de Lynn, et Nika l'avait rattrapé. Ensemble, ils l'avaient transporté à bon port, sans pouvoir échanger davantage qu'un regard. Et ils avaient continué.


Ils s’étaient ensuite attaqués à la carriole elle-même. Mitchell avait tenu le cheval pendant que Jonas, Nika et Petit Puma dégageaient la roue, les bottes enfoncées dans la terre molle et les épaules tendues contre le bois. Lynn avait apporté les cales, puis s’était accroupie pour les glisser à la main. 


Il avait fallu s'y reprendre plusieurs fois. Pousser, relâcher, recommencer. Soulever la caisse pour dégager la roue sans faire porter tout le poids sur le support fendu. Mitchell et Jonas avaient donné des ordres brefs, l'anglais s'étant parfois mêlé à l'osage. Et enfin la roue avait quitté l'ornière dans un bruit humide, les laissant haletants, et tous couverts de la même boue.


La réparation avait commencé aussitôt après. À présent, Lynn entendait le bruit irrégulier des outils, quelques mots échangés à voix basse et, parfois, le craquement du bois que l’on contraignait. Elle souffla encore sur ses braises fragiles, entre ses mains en coupe, obstinée.


Un instant, elle releva brièvement les yeux. Près de la carriole, Nika venait de regarder dans sa direction. Elle vit son regard passer d'elle aux brindilles qui fumaient sans prendre, comme s’il se demandait s’il devait venir l’aider. Lynn souffla une dernière fois.


Une petite flamme orange apparut enfin.


Elle se redressa aussitôt, presque triomphante, et ajouta deux brindilles avec précaution. Puis elle sortit de leur sac les restes de leur déjeuner : un dernier morceau de fromage enveloppé dans un linge, un peu de pain, et son petit couteau bien aiguisé. L'heure du dîner était largement passée, sa mère s'inquiétait probablement.


Petit Puma passa à Mitchell le maillet. Nika resta encore quelques secondes près de la carriole puis, tandis que Mitchell, Jonas et Petit Puma avaient les yeux sur la réparation, il se détourna vers leurs besaces de route, laissées non loin dans l’herbe. Il y fouilla, et en tira un peu de viande séchée.


Puis il vint vers elle.


La boue avait séché par plaques sur ses jambières, sur sa chemise, jusque sur ses avant-bras, et une mèche noire s’était détachée près de sa tempe. Cela ne diminuait en rien l’effet qu’il produisait sur Lynn, peut-être même le contraire. Elle sentit son ventre se serrer à mesure qu’il approchait, et tenta de s'appliquer à la découpe du pain.


Elle échoua. Elle leva de nouveau la tête vers lui. Et quelque chose accrocha son regard, sur le devant de son gilet de peau. Là, juste sous la clavicule, son petit oiseau de bois clair avait été percé et fixé à l’une des lanières comme une perle.


L'oiseau qu'elle lui avait donné. Ses sourcils se soulevèrent un peu. Il ne l’avait pas seulement gardé : il le portait sur lui.


Elle esquissa un imperceptible sourire, et il eut la même expression fatiguée. Puis il s'accroupit près du feu qui commençait enfin à flamber et - sans rien dire - déposa la viande séchée sur le torchon où elle avait coupé le fromage. Lynn y ajouta le pain et jeta un regard vers la carriole.


"Tu crois que Mitchell et ton cousin voudront manger quelque chose ? Il est tard."

Nika regarda brièvement par-dessus son épaule.

"Mitchell ne s'arrêtera pas avant que ce soit fini."

Lynn hocha la tête. Son père non plus, en vérité. Et Nika ajouta :

"Petit Puma... j'en doute aussi."


La bande de cuir entre ses mains, ce dernier se tenait les épaules tendues, le visage fermé. Il n'était pas franchement hostile, mais il semblait lutter contre ses propres sentiments. Lynn pinça légèrement ses lèvres, serrant ses genoux contre elle.


"Ce qui se passe lui coûte déjà assez."


Nika était toujours accroupi près des flammes, avec cette aisance souple qui ramena malgré elle le regard de Lynn sur la ligne de son dos, puis sur ses jambes repliées. Elle s’obligea à regarder le feu. Nika cligna des yeux.


"Il est en colère contre beaucoup de choses, pas contre vous en particulier. Il se trouve juste que vous êtes devant lui aujourd'hui."


Lynn ne dit rien, mais elle savait tout ce que remuait la présente situation, dans le mauvais sens comme dans le bon. Elle continua de fixer les flammes, et demanda faiblement :


"Et toi, tu as de la colère aussi..."


Ce n'était même pas une question. Elle n'imaginait même pas une seconde qu'il n'en ait pas. Le traité en cours de négociation était sur toutes les lèvres, en ville et sûrement dans les villages, il occupait Ḳethamonin sans relâche. Lynn en ignorait les clauses, elle n'avait aucune idée des conséquences qu'il aurait sur eux. Sur Petit Puma. Sur Nika. Mais elle se souvenait que le vieil homme avait parlé d'une 'bataille ne faisant pas de bruit'. 


"Moins contre les gens que contre ce qui arrive."

La tête de Nika se balança de droite à gauche, une seule fois.

"J'ai l'impression que nous tentons de planter des piquets dans une rivière qui continuera de toute façon à couler, nous aussi."


Il prit un morceau de viande séchée et mordit dedans. Il n'avait pas opté pour le fromage, mais Lynn avait senti qu'il avait hésité.


"Mitchell est comme Ḳethamonin", continua-t-il. "Il pense qu’on perdra moins si on comprend ce qui s'en vient. Il est en bonne position pour ça."

"Il a choisi de vivre comme ça ?"


Lynn saisit un morceau de pain et le tourna entre ses doigts. Elle faisait attention, mais Nika semblait ouvert à cette conversation.


"Il a été envoyé jeune à l'Osage Mission de Saint-Paul. Comme Petit Puma et Myron, et d'autres."


Lynn connaissait surtout l’Osage Mission comme une école de missionnaires, où des enfants apprenaient l’anglais, la lecture et certains usages des colons.


"Certains reviennent en détestant cet endroit. Mitchell... utilise ce qu'il a appris, pour que les fusils qu’on entend ailleurs ne tonnent pas ici."


Nika se retourna brièvement, pour constater que les autres étaient toujours affairés.


"Souvent, c’est lui qui parvient à calmer Petit Puma."

"Il a l'air de beaucoup l'écouter."

Lynn mâcha un peu de son pain, et Nika acquiesça.

"Mitchell a épousé Soleil Blanc, sa sœur aînée. Ils ont... une fille."


Lynn comprit. Alors Mitchell était l'époux de la cousine de Nika. Elle comprenait mieux leur présence à tous les trois sur cette carriole, ce soir, et certains gestes de confiance qu'elle avait entrevus entre eux plus tôt. Elle réfléchit un instant.


"Toi, tu n'y as pas été ? A l'école à Saint-Paul."

Nika secoua la tête.

"Ma mère ne voulait pas encore m’envoyer loin. Elle avait déjà refusé pour mon frère."


Il releva ses yeux sombres, étonnamment tranquilles.


"Ḳethamonin m'a montré qui était ton frère à toi, en passant devant la scierie."

Lynn roula des yeux.

"Mon ~petit~ frère. Même s'il pense avoir déjà tout vécu."

"Les frères sont comme ça. Le mien était comme ça aussi, mais il était plus vieux."


Lynn le fixa, hésitante. Et puis finalement, tout en posant son menton sur le haut de ses genoux, elle risqua :


"Pour tes parents aussi, l'autre jour, tu as utilisé le passé."


Nika resta silencieux un instant, le regard sur les flammes.


"Ma mère et mon frère sont morts de la même fièvre, personne n'y a rien pu. Mon père est parti pour une grande chasse d’été, quelques années après. Son cheval est revenu sans lui."


Il releva les yeux vers Lynn, qui regrettait soudain de se plaindre aussi souvent de Robbie. Elle comprenait mieux, à présent, quelle place Ḳethamonin avait dû prendre auprès de lui. Peut-être aussi les parents de Petit Puma et de Soleil Blanc. Elle ne dit rien. Elle hésita. Puis sa main quitta lentement ses genoux, et ses doigts se posèrent simplement sur l'avant-bras de Nika, contre la boue séchée.


Il baissa les yeux puis les releva. Ils ne portaient plus de douleur immédiate - bien des années avaient passé - toutefois quelque chose s'y ouvrit. Une forme de douceur, qu'elle continuait de découvrir de lui et qui contrastait avec les lignes abruptes des parures de chasse qu'elle lui avait vues la première fois. Elle sentit son propre souffle se raccourcir, peut-être parce qu'il ne retira pas son bras.


Puis une voix éclata derrière eux.


"Wazhínika!"

En un mouvement, il était debout.

"Ça va tenir ! On y va ! On la monte et on recharge !"


Là-bas, Jonas s’était déjà redressé et rangeait ses outils, essuyant rapidement la boue sur le manche du maillet avant de le glisser avec les autres. Mitchell reprenait déjà les rênes pour ramener le cheval dans l’axe de la montée, et Petit Puma se tenait prêt à pousser. Nika fit un pas dans leur direction.


Puis il s’arrêta.


Presque aussitôt, il revint vers le feu, comme s’il avait simplement oublié quelque chose. Il se pencha, ramassa deux morceaux de viande séchée restés sur le torchon, puis releva les yeux vers Lynn. Comme elle, il savait qu'ils n'auraient plus d'occasion de se parler ainsi aujourd'hui.


"Je reviendrai te voir à la rivière", souffla-t-il.


Ses mots traversèrent Lynn comme une ondée. 'À la rivière'. Là où il l'avait observée faire la lessive. Pendant une seconde, une onde presque électrique se propagea sous sa peau, à l’idée de le retrouver là-bas. 


"Ní", prononça-t-elle. La rivière. Le seul mot osage qu'elle connaissait.


Et avant qu'il ne s'éloigne de nouveau vers les herbes hautes détrempées, Lynn entrevit nettement que Nika avait souri.




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